‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 3)Chapitre 99 sur 183 · LES MIKISTRES ET L'ASSEMBLÉE · texte numérisé non relu

LES MIKISTRES ET L'ASSEMBLÉE

L'idée de former un ministère sérieux, apporté par une situation dont il eût été le gou\ernement, était assurément, en elle-même, une idée politique : chaque tentative faite dans ce sens, nous l'avons dit, échoua. On convint, chacun à son point de vue, que le moment n'était pas venu, et Ton avait raison : \iendrait-il jamais?

La pensée de faire aixiver au pouvoir des hommes considérables, qui répond à tout système normal de gouvernement, est surtout propre à un système représentatif régulier ; c'est même la gloire d'un tel système qui doit mettre ses hommes, ses représentants au pouvoir : un ministre a-t-il ou n'a-l-il pas la majorité dans les Chambres ; l'apporte-t-il ou ne l'apporte-t-il pas avec lui au prince qui le choisit? Toute la question n'est-elle point là? C'est ainsi, disaient autrefois les amis du gouvernement représentatif, qu'on évite les révolutions et qu'une politique nationale prévalant toujours, le vaisseau de l'État vogue sans tempête sur une mer où il ne peut y avoir de naufrages.

Mais, sous un régime où l'Assemblée toute-puissante, au moins pour quelque temps encore et à certaines conditions, gouverne par elle-même ou par ses comités, sous un régime où tout à l'heure nous verrons le ministère fermé par l'Assemblée à tous ses membres, pour interdire à Mirabeau l'accès du pouvoir, comment des hommes plus ou moins considérables auraient-ils pu prétendre,

auprès de lui. Il contribua à la répression de Témeute dont le boulanger François fut victime, et à Tadoption de la loi martiale par rÂssemblée» par conséquent à un des rares efforts que fit cette Assemblée pour le rétablissement de la paix et de la sécurité publique.

par un sentiment d'ambition ou même de patriotisme, à l'eiercice d*un pouvoir effacé, et ne fallait-il pas, pour rester ministre, un dévouement personnel au roi de la part d* hommes que nous verrons cependant renoncer successivement à une tâche impossible, et à ce dévouement même qui devenait inutile, puisqu'il ne sauvait rien ni personne?

Voilà ce qui empêcha toute tentative politique, pour former un ministère véritable, de réussir après les journées d'octobre : la première condition du gouvernement représentatif, sa base indispensable, manquait donc au gouvernement que voulait fonder TAssemblée constituante; au moment où elle prétendait mettre fin à l'ancien régime, au despotismCj comme on disait alors, par un régime de liberté, n'avait-elle pas trouvé le moyen, en attirant à elle tout le pouvoir administratif, de rendre les ministres beaucoup moins indépendants que ceux de la vieille monarchie? Sous cette monarchie, les dépositaires de Tautorilé y tenaient parce qu'ils l'exerçaient, parce qu'ils en avaient ainsi la dignité; tandisqucles derniers ministres du roi Louis XVI, surtout après les journées d'octobre, annihilés comme ne l'avaient jamais été leurs prédécesseurs sous les rois qui gouvernaient le plus par eux-mêmes, car, à côté de Henri IV on avait vu Sully, à côté de Louis XIV, Colbert et Louvois, auraient tous^ depuis longtemps, donné leur démission, à part Neckerqui se flattait encore, s'ils n'avaient eu la pensée de couvrir la personne royale en restant exposés aux attaques conlinuelles d'une Assemblée qui persistait à détruire, quand elle marchait sur des ruines *.

* Rabaut-Saint-Étienne s'exprime ainsi sur le système de destruc-

NI ROI NI MINISTRES. 3tô

Enfin, sous un vrai gouvernement représentatif, les ministres, représentants de la majorité, ont deux forces, celle qu'ils tirent de la royauté, et celle qui leur vient de la Chambre elle-même; sous un régime où la royauté était passive, pour ainsi dire, et où les ministres, même ceux qui étaient alors membres de TAssemblée, n'en avaient pas sur elle plus d'influence, aucune des conditions d'un pouvoir ministériel libre et agissant n'existait, et la situation du ministère ne servait qu'à marquer le degré d'impuissance auquel l'autorité royale était tombée, sans qu'aucun système régulier de gouvernement l'eût remplacée.

H y avait là un cercle vicieux : On avait prétendu faire une grande réforme politique; mais quels en étaient les résultats? Que, dans une monarchie quil s'agissait cependant de maintenir, il n'y avait plus de roi, et que, par une conséquence inévitable, il n'y avait plus de ministres.

Or un tel état de choses était-il lui-même politique? Ne sortait*il pas de toutes les conditions régulières des gouvernements qu'on avaitvus jusqu'alors? N'étail-on pas sous

tionau moment où l-Âssemblée, réunie à Paris, y a repris ses travaux : < ^Assemblée nationale occupée à parer tout ces coups (les résistances ou les critiques dont elle était Tobjet), avançait toujours à grands pas, foulant aux pieds des ruines, combattant les préjugés, dissipant tontes les erreurs, faisant la guerre à tous les abus, détruisant les droits usurpés, et rétablissant celte précieuse égalité qui rajeunit et régénère les nations en les ramenant à leur pureté primitive. »(Rabaut-Saint-Étienne, Précis historique j p. 262.)

Nous allons assister au rajeunissement annoncé par Rabaut-Saint- Étienne et aux résultats de sa théorie de l'égalité, qui remonte aux idées de Rousseau sur Tégalité primitive des hommes, enfants de la nature et habitants des forêts, état sauvage et parfait parce qu'il est sauvage.

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en cause les ministres nommés par Louis XYI avant le 14 juillet, et M. de Bezenval.

Au moment où le Châlelet, celte juridiction secondaire, qu*on avait transformée en tribunal suprême, jugeait ce général, la populace demandait sa tète, et ses cris retentissaient dans l'enceinte même où un acquittement courageux put faire présager la ruine de toute magistrature en France. Le courage du Châtelet faillit bientôt, comme on le sait, dans l'affaire de Favras, et cette affaire montra encore l'esprit révolutionnaire, qui, lorsqu'il s'agissait du baron de Bezenval et de son acquittement, s'exprimait ainsi : « Cette impunité fait l'éloge de la lanterne K d L'arrestation du marquis de Favras, qui eut lieu vers la fin du mois suivant, et sa condamnation qui intervint en février 90, furent une satisfaction, on Ta vu, donnée à cet esprit dont les exigences ne faisaient que s'accroitre, et auquel un tribunal n'osait plus résister.

Sans entrer dans le détail de tous les troubles qui suivirent à Paris le meurtre du boulanger François, auquel porta malheur, dans son quartier, le nom d'aristocrate^ titre nouveau de proscription % la surexcitation populaire

* Paroles de Prud'homme.

^ U est curieux de se rendre compte du sens attaché au nom d'arîstocrate et de consulter, à cet égard, Rabaut Saint-Étienne, dont la définition est bien remarquable et indique Télat de société auquel on arrive : « On peut juger, dit-il, par la résistance que faisaient les privilégiés * de Timmense pouvoir qu'ils avaient en France. Une coalition de deux cent mille hommes** en arrêtait vingt-six millions '**,

* Nous yerrons tout à rheore, en parlant des émigrés, quelle était celte résistance et ce qu*elle pouvait être.

** Comme si c'était par le nombre qu'on devait juger les classes supérieures de la société.

'** L'argument de Rabaut Saint-Étienne, qu'il s'en rendit compte ou non, éuit cdui-ci : « c*est à la majorité populaire, à vingt-six millions d'hommes qu'apparitent le pouvoir souverain, et ils l'ont délégué à une Assemblée de mille membres qui doit l'exercer au nom de la majorité*

ne se calmait plus, entretenue qu'elle était par les clubs et par ces assemblées de districts où les motions les plus

et la volonté générale était tenue en suspens par les intérêts particaliers". Dans Tarmée, ils avaient presque tous les officiers dont le privilège était ci-devant de commander à la roture; dans TÉglise, le plus grand nombre des curés imprégnés de Tesprit du corps et soumis à leurs évêques nobles (soumis à leurs évèques, c'était un crime); dans la finance, ceux qui prenaient à bail les revenus de FÉtat et leurs créatures ; dans les places de guerre, ceux qui avaient le commandement ; dans plusieurs villes (le commerce, lex riches, dont h fortune leur permettait autrefois de singer les grands qui daignaiâit les admettre avec eux**; dans la robe, presque tous]ceux qui avaient été remboursés ; dans tout le royaume, ceux dont les places ou le caractère les portaient à mépriser le peuple. » Rabaut Saint-ÉtioiiK sgoute : « Les étrangers demandent souvent ce qu on entend en France par aristocrates; ce sont les hommes que je viens de dter. » Que veut-on de plus ? Ces aristocrates, c'est le clergé tout entier, sorti de toutes les classes, même des classes inférieures, les curés; c'est naturellement la noblesse, mais c'est aussi la magistrature, le grand cadre de la bourgeoisie, sa plus illustre expression, la finance, également bourgeoise, représentée par les fermiers généraux, le haut commerce, l'administration, cet autre cadre de la bourgecNide, formé par la royauté à côté de la magistrature, c'est-à-dire toutes les supériorités, toute la force de la société française, clergé, noblesse, bourgeoisie, la tête de cette société : voilà donc ce qu'il fallait retrancher comme aristocrate, et c'était en retrandiant tout cela que Rabaut Saint'Étienne et ses amis se proposaient de fonder un gouvernement représentatif ; mais il semble que c'était tout cela, au contraire, qu'il aurait fallu faire entrer dans ce gouvernement. Est-ce qu'une société peut se passer de sa tête même, surtout sons un tel régime, et sont-ce les pieds tout seuls qu'il s'agit d'y représenter?

* Cette assertion est curieuse quand tout se décidait par des émeutes popnlaircs et que l'Assemblée exerçait même le pouvoir judiciaire, qu'elle n'avait pas hésité à s'attribuer, puisqu'elle avait arrêlé, contrairement au Chfttelet, que, daa» le procès intenté devant ce tribunal à Toccasion des journées d'octobre, il n'y avait pas lieu à suivre contre le duc d'Orléans et Mirabeau, accusés par le Châtelel d'en avoir été les instigateurs, points dans lequel il est inutile d'entrer ici, car le grand, le premier instigateur de ces journées était Tesprit révolutionnaire.

*^ Ainsi, sous l'ancien régime, le haut commerce et la noblesse avaient de Uns rapports, ce qui faisait des riches commerçants des aristœntei.

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