LES SOCIÉTÉS SECRÈTES
nerie, sous l'influence du dix-huitième siècle, avait une portée qu'elle n'avait jamais eue, on eût dit qu'elle était devenue la philosophie elle-même, organisée et agissante : elle saluait Voltaire comme son roi, et elle offrait à ses idées Tempiie du monde.
Avons-nous besoin d'insister sur un tel fait? Cette rencontre du chef de tout le mouvement philosophique contre le christianisme, et d'une vaste société dont le jacobinisme est sorti, n'est-elle pas une révélation suffisante de la voie où est jetée la France au dix-huitième siècle, une lumière même qui se projette sur les événements contemporains? Ehl que voyons-nous maintenant en Italie? N'y a-t-il pas là aussi des sociétés secrètes qui agissent aujourd'hui pubhquement, qui ont leur roi et leur général, qui organisent ainsi la chute des gouvernements, et qui, avant tout, voudraient préparer la ruine de la papauté et du catholicisme? Cette franc-maçonnerie là n'est-elle pas maintenant assez évidente, et comme la société des jacobins n'était que la manifestation publique de la franc-maçonnerie de l'ancien régime, les flibustiers qui se trouvent tout d'un coup sous la main de Garibaldi , la conspiration qui a sa caisse, qui a ses comités au milieu de Rome même , comme elle en avait à Ancône, que représentent-ils, sinon cette vaste organisation du désordre, plus ou moins cachée, plus ou moins publique, qui, sous des noms divers, carbonari ou autres, comme on disait autrefois, francs-maçons et illuminés, a ses ramifications dans toute l'Europe ?
Derrière tout ce développement, en idée et en action, de la philosophie du dix-huitième siècle, de la guerre au christianisme et à la société en Europe, nous trouvons le nom de Voltaû'e reçu, avec enthousiasme, par la
franc-maçonnerie, membre de la loge des Neuf Sœurs * Celte loge fut regardée, à dater de celte époque, comme celle des philosophes ; on y vit Condorcet, Cham-
fort, Brissol, Camille Desmoulins, Lalande, Danton
Cette destinée de la loge philosophique adoptée par Voltaire, d'où Camille Desmoulins et Danlon devaient sortir, et où il fut acclamé au nom du genre humain, semble déjà résumer, par des noms, Thistoire de celte époque *.
* Nous avons entendu Voltaire dire que six hommes de mérite pouvaient bien réussir à changer le monde, puisque douze faquins (les apôtres), avaient déjà remporté cette victoire ; il est curieux et effrayant d'entendre Weishaupt, le chef des illuminés allemands, adresser les paroles suivantes à un de ses disciples : a Jésus-Christ n'a-t-il pas envoyé ses apôtres prêcher dans Funivers ? Vous qui êtes mon Pierre, pourquoi vous laisserais-je oisif et tranquille^chez vous? Allez donc et prêchez. » (Écrits originaux du Weishaupt, lettre en date du 19 septembre 1776.) Or, Weisliaupt, était athée et d'une immoralité profonde : Tantichristianisme, prétendant remplacer le christianisme, se manifeste ici de la manière la plus évidente, comme dans les paroles de Voltaire.
* Nous croyons devoir reproduire ici le passage suivant d'une lettre très-remarquable d'Horace Walpole, sur les projets des philosophes, écrite de Paris au feld maréchal Conway, en date du 24 octobre 1765 : « Le Dauphin (père de Louis XVI), n'a plus infailliblement que peu de jours à vivre. La perspective de sa mort remplit les philosophes de la plus grande joie, parce qu'ils redoutaient ses efforts pour le rétablissement des Jésuites. Vous parler de philosophes et de leurs sentiments, paraîtra une étrange nouvelle en fait de politique ; mais savez-vous ce que c'est que les philosophes, ou bien ce que ce mot veut dire? D'abord, il désigne ici presque tout le monde ^EoTdiCe Walpole voulait dire la haute société) ; en second lieu, il signifie les hommes qui, sous prétexte de la guerre qu'ils font au catholicisme (Against Popery), tendent les uns à la destruction de toute religion; les autres, en plus grand nombre, à la destruction du pouvoir monarchique... » (Œuvres de Walpoleti. V, lettre 8, octobre 1765.)