‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 103 sur 156 · INFLUENCE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE VOLTAIRE

Mais après avoir été, dans la franc-maçonnerie, l'associé ou le précurseur de ces frères^ il ne survécut pas longtemps à ce dernier acte d'une vie vouée tout entière à l'attaque du christianisme. Il mourut peu de temps après; un prêtre, qu'il avait paru d'abord assez bien accueillir, fui repoussé par les amis de Voltaire, qui redoutaient de sa part tout témoignage, même apparent, de soumission au christianisme.

Dans un pays admirateur de la gloire littéraire, avonsnous besoin de dire combien dans Voltaire Técrivain avait contribué au succès du philosophe, comme il se nommait lui-même et comme il nommait d'Alemberl? La même plume qui au théâtre attirait des flots de spectateurs avait, sous mille formes et depuis soixante ans, enseigné Tincrédulité, la haine du christianisme, et toute la littérature de l'époque, empreinte de la même passion, avait été Tinstrurhent des mêmes idées. En Angleterre, les libres penseurs n'avaient guère fait que dogmatiser; Voltaire se servit d'une forme très-noble et trèsélcvée en elle-même, la forme littéraire, pour propager les idées antichrétiennes, et à cette langue française que venaient de parler Bossuet et Fénelon, à cette littérature du dix-septième siècle qui avait montré les plus grands génies aux pieds de la religion, il avait fait succéder une langue et un siècle où le nom d'écrivain et de philosophe, c'est-à-dire d'incrédule, devint presque synonyme.

De même que la littérature, si puissante en France après le dix-septième siècle, avait servi comme d'intermédiaire à l'incrédulité philosophique pour agir sur les idées, on vit, dans la politique extérieure, une vieille tradition nationale, l'antagonisme, qui avait si longtemps divisé la France et TAngleterre, favoriser la guerre entre-

28C CHAPITRE XXO.

prise par Louis XVI el son gouvernement pour Tindépendance des Étals-Unis insurgés. Ce n'est pas la première fois, et ce ne sera pas la dernière, que des circonstances spéciales auront servi de prétextes aux idées qui aspirent à s'emparer d'une situation; plus ces idées seront théoriques, plus naturellement, elles s'efforceront de se rattacher aux faits.

Turgot, qui, au point de vue financier, craignait avec raison les dépenses d'une telle guerre, et Necker luimême, ne la conseillèrent pas; ce fui M. de Vergennes, dont les opinions n'appartenaient pas certainement aux idées nouvelles; ce minisire au contraire représentait l'ancienne école ministérielle; mais il croyait, malgré le mérite incontestable dont il fit preuve dans la direction des affaires étrangères, pouvoir impunément mêler la France du dix-huitième siècle à l'insurrection américaine, bénie par Voltaire % ou plutôt, homme de routine

* Droz donne à cet égard, dans son Histoire du règne de Louis XVI, des explications que nous croyons devoir reproduire : « M. de Vergennes, dit cet historien, jugeait qu'un moment favorable s'offrait à la France pour réparer les malheurs de 1763, pour abaisser TAngleterre et s'élever au premier rang en Europe. Si Ton refusait de tels avantages, on s'exposait à des dangers. Beaucoup d'Américains, mécontens des lenteurs de la cour de Versailles, ne demandaient aux Anglais que de reconnaître l'indépendance pour s'allier contre nous avec eux. Le général Gates venait d'écrire dans ce sens à des Anglais influents. Tout annonçait que nous avions le choix entre deux guerres, dont l'une promettait d'être glorieuse, et dont l'autre pouvait être féconde en désastres : Vergennes n'hésita plus. Maurepas était disposé en faveur des Américains par son désir de plaire à l'opinion publique, et la seule crainte des deux ministres fut de trouver le roi opposé à leurs vues.

fl Louis XVI, bien qu'il se montrât quelquefois importuné de la domination anglaise, voulait garder la neutralité : il aimait la paix ;

Page 1