‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 106 sur 156 · LA RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE, LA PHILOSOPHIE DU XVUI- SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE, LA PHILOSOPHIE DU XVUI- SIÈCLE

un scepticisme qui se résumait dans la formule de d'Alembert sur Texistence de Dieu : « Qu'en savons-nous? » Loin de là, les Etals-Unis, soulevés contre l'Angleterre, ne voulaient pas fonder un gouvernement nouveau sans Dieu et sans religion ; mais en même temps ils avaient certains principes sociaux, communs aux théoriciens protestants et aux, philosophes du dix-huitième siècle, ce qui était, pour ces derniers, une force et une espérance.

Tout semblait favorable au triomphe des idées nouvelles : Tépoque de la déclaration des droits à Philadelphie était précisément celle du ministère de Turgot et de l'influence prépondérante des économistes : la philosophie du dix-huitième siècle arrivait au ministère, à Paris, au moment où ses alliés d'Amérique, les descendants de Luther et de Calvin, des puritains et des tètesrondes, deCromwell et de la première révolution d'Angleterre, allaient faire une république dans le nouveau monde, au nom de bien des théories qu'on professait en France, mais, il faut s'en souvenir, avec une croyance positive en la Divinité,, des dogmes dérivés du christianisme, s'ils n'y étaient.pas toujours conformes, des cultes publics, qui tous représentaient des sociétés religieuses, et qui, malgré leurs erreurs, malgré le principe protestant, par une contradiction heureuse, se plaçaient encore jusqu a un certain point qu-dessus de la raison humaine.

La cour et la ville avaient fait à Franklin, l'ambassadeur des États-Unis soulevés, à peu près le même accueil que Voltaire : Franklin et les insurgents, comme on appelait les Américains, obtenaient la vogue dans une société légère et enthousiaste. Turgot, qui se passionnait avec une apparence de calme, avait fait lui-même ce vers en l'honneur de Franklin :

« Eripuit cœlo fulmen, scepirumque tyrannis • . »

Franklin, en présence de l'effet qu'il s'étudiait à produire par une simplicité calculée, prenait, avec une habileté toute diplomatique, Tinfluence et le crédit où ils se trouvaient, consultant les philosophes de Paris sur les plus hautes questions législatives, qu'il leur demandait de résoudre pour la jeune république dont il était Tambassadeur, non moins, peut-être plus encore, auprès de la philosophie du dix-huitième siècle que de la cour de France.

C'est l'époque où le marquis de Lafayette, représentant de l'enthousiasme qui animait une partie de la jeune noblesse pour les colonies insurgées, alla comme volontaire offrir ses services au général Washinglon.

Telle fut l'origine de cette croisade philosophique, provoquée par les idées du dix-huitième siècle et déterminée par l'arrivée de Franklin à Paris, philosophe lui-même : il n'y eut plus, à entendre les partisans enthousiastes des insurgés, qu'à prendre les armes en leur faveur.

Nous n'avons pas à entrer ici dans les détails d'une lutte qui fut glorieuse pour la marine française, mais qui, prolongée jusqu'en 1783, exalta naturellement les esprits de ceux qui firent partie de cette grande expédition, où nos finances étaient engagées avec nos flottes, et dans laquelle une monarchie catholique, déjà ébranlée par les idées, contribuait à la fondation d'une république protestante.

* Allusion à la découverte du paratonnerre qu'on devait à Franklin. La tyrannie qu'on reprochait à l'Angleterre, était une taxe, celle du timbre, qu'elle voulait imposer à l'Amérique.

Une des causes de l'élévation de Necker. — Le banquier théoricien et l'administrateur philosophe. — Turgot et Necker. — Administration de ce dernier. — Le compte rendu. — Comment Necker était arrivé au pouvoir, comment il en sortait. — Ce qu'il reprochait à l'ancienne royauté. — Question de publicité en matière de ûnances. — Utopie de Necker; état du Trésor. — Déficit qu'il avait trouvé. — Comment il établissait la situation financière. — Comment il égarait l'opinion. — A quel esprit appartenait le compte rendu. — Orgueil de Necker, cause principale de sa retraite. — Ministres intermédiaires. — Deux ministres sous Louis XVI.

Nous avons vu qu'une des raisons qui avaient motivé la nomination de Necker comme directeur des finances était précisément la situation extérieure, la nécessité de pourvoir à Ténorme dépense qu'allait entraîner la guerre d'Amérique : on sait que le théoricien était aussi un banquier habile, comme Turgot était un administrateur éprouvé; à ce titre il inspirait confiance au monde des affaires. De même que Tadministrateur, dans la personne de Turgot, avait fait passer le philosophe, le banquier, dans Necker, ajoutait à Tintluencedu théoricien.

Si Ton cherche d'ailleurs pourquoi Necker fut si populaire, plut à la cour et au public, c'est qu'une fois ministre, moins inflexible que Turgot, il sembla d'abord venu au pouvoir, nous l'avons dit, pour réaliser toutes les espérances d'une époque si disposée à croire ce qu'elle désirait. Par des emprunts devant lesquels Turgot reçu-

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lait, quoiqu'il y ait eu deux fois recours, il rendait possible la guerre d'Amérique, qui excitait le plus \if enthousiasme dans la jeune noblesse, et qui faisait dire à M. de Lafayette que « tous les cœurs étaient enrôlés avec lui; » enfin, par une sorte d'improvisation du crédit, imitée de l'Angleterre, il pourvut aux embarras du trésor, comptant sur les résultats commerciaux d'une grande guerre maritime pour rétablir les affaires de la France, et sur une situation politique qui n'existait pas encore, pour améliorer une situation financière qui demandait de sages économies plutôt que des dépenses nouvelles.

Quelques réformes utiles opérées dans l'administration des finances, et assez fortes dans la maison du roi, avec la haute approbation de Louis XVI, ne suffisaient pas pour donner à Necker les moyens dont il avait besoin pour soutenir en même temps une guerre aussi coûteuse que celle d'Amérique et relever les finances du royaume. L'emprunt nécessité par cette guerre s'élevait déjà à 530 millions, quand il espéra agir puissamment sur l'opinion en rendant un compte public de l'état des finances. Ce fut le Compte rendu, l'acte le plus célèbre dé son premier ministère.

Necker était arrivé au pouvoir par un livre où il attaquait la propriété, il en sortit par un autre livre où il faisait de l'opposition au gouvernement dont il était le ministre : il faut le dire, c'était dans un tel système qu'il trouvait sa force en présence de l'esprit de critique alors si puissant.

Il commençait par reprocher à l'ancienne royauté de n'avoir pas suivi la règle dont il donnait l'exemple, celle des comptes rendus en finances, c'est-à-dire de ne pas être le gouvernement anglais.

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