NECKER
L'homme populaire n'était pas celui qui s'efforçait de mettre Tordre dans les finances, et qui aurait voulu, comme Turgot, fonder le crédit en France sur des bases durables, mais le théoricien qui faisait emprunter une monarchie pour donner à une république, le ministre pamphlétaire ou ^journaliste, comme on voudra, qui, tournant le dos, pour ainsi dire, au pouvoir, s'adressait au public dont il sollicitait avant tout les éloges et le patronage.
Nous ne touchons pas ici, avons-nous besoin de le dire, à la question de publicité en matière de finances ; ce qui nous frappe, ce sont les circonstances au milieu desquelles Necker improvisait son compte rendu, un usage du gouvernement représentatif de la Grande-Bretagne dans un pays où un tel usage ne pouvait s'introduire sans préparation, l'esprit auquel il avait affaire et auquel il venait répondre.
Ce qui était le chef-d'œuvre de l'utopie, c'est que, si Necker pouvait alléguer quelques millions d'économies qu'il avait, en effet, réalisés ^ il produisait un état du trésor où un prétendu excédant de 10,200,000 francs cachait un déficit réel ^ Le déficit qu'il croyait lui-même avoir trouvé quand il avait pris la direction des finances s'élevait à 39 millions. Or il avait enlrepris de supporter
* Voyez YHistoire de la Révolution, par M. Louis Blanc, très-favorable à Necker, t. Il, p. 64 et 65.
* « La situation devant ressortir de la comparaison des recettes et des dépenses effectuées par le trésor royal, Thabile financier se réservait le moyen d'arrêter cette situation au point où il voulait. L'excédant de revenu était-il trop faible, il n'avait qu'à transporter à une caisse extérieure le payement d'une délégation jusqu'alors réservée au trésor royal. L'excédant de revenu paraissait-il trop fort
les frais d'une guerre à laquelle plas de 500 millions d'emprunt ne pouvaient suffire, il n'avait pas voulu augmenter rimpôt, et cependant 39 millions de déficit se transformaient en un excédant de 10,200,000 francs. Au moment donc où Necker blâmait le gouvernement, dont il était le ministre, d'avoir gardé le secret de l'état financier du royaume, il égarait lui-même l'esprit public en lui offrant un tableau flatté et infidèle de la situation du trésor.
Il est vrai que Necker a expliqué lui même le compte rendu, en parlant plus tard, dans un de ses ouvrages, du système financier de l'Angleterre; mais ce pays n'est point arrivé, en un jour, à cette pratique de la publicité, de la discussion libre et complète du système financier et même politique de l'État; car tout cela était renfermé dans un compte rendu officiel, soumis par un ministre à l'opinion: une telle mesure improvisée appartenait évidemment à un tout autre esprit que l'esprit politique.
L'enthousiasme extraordinaire excité par le compte rendu de Necker aurait pu éblouir un esprit moins confiant que le sien, moins sûr de sa propre supériorité. On eût dit que ce compte rendu avait tout changé, tout ré-
il annulait une délégation sur les caisses, la reportait au trésor, et la balance était changée.
Le compte rendu fut assis sur cette base. Il présentait en revenus 264,154,000 liv.
En dépenses 253,954,000
Et par conséquent, un excédant de 10,200,000 liv.
Résultat surprenant dont les amis et les adversaires du ministre demeurèrent également étourdis. » (Histoire de la Uévoluti07iy par M. Louis Blanc, t. II, p. 65.)
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formé, et que, dans un pays où, à part le contrôle sérieux du parlement et des chambres des comptes \ les formes du gouvernement représentatif étaient inusitées, ce gouvernement se trouvait tout d'un coup proclamé.
Le premier ministère de Necker, sous le nom de direction des finances, dura cinq ans, et s'il donna sa démission, parce qu'il ne put obtenir l'entrée au conseil, que lui refusait la jalousie du marquis de Maurepas, il est évident que son orgueil, qui avait indisposé le roi et dont le compte rendu était un témoignage public, eut beaucoup de part à sa retraite.
A part quelques ministres subalternes, Joly de Fleui7, d'Ormesson, Fourqueux, nouvelles et inutiles parenthèses jetées entre les deux hommes qui exercèrent alors une influence réelle, on verra que Turgot et Necker se parla-
* Le roi, sans doute, était le premier pouvoir du pays et représentait la loi elle-même, cependant, s'agissait-il d'une grande mesure, on Tavait bien vu quand le testament de Louis XIV avait été cassé, d'emprunts ou d'impôts, il fallait que les édits royaux fussent enregistrés par les parlements qui avaient le droit de remontrances, et aucun parlement n'hésitait à repousser un édit qui était contraire aux privilèges de sa province. Le roi pouvait, il est vrai, passer outre et l'imposer dans un lit de justice, mais on a fait observer avec raison, « qu'une loi impopulaire, mal exécutée par les magistrats, tombait souvent en désuétude, ou qu'un emprunt refusé était mal rempli *. »
Au contrôle des parlements il fallait ajouter celui des chambres des comptes, des cours des aides et de la cour des monnaies, magistratures financières, qui formaient treize juridictions comme les parlements, jouissaient aussi des droits de remontrances et devaient enregistrer les édits ayant pour objet les comptes des receveurs et les matières domaniales, les impôts sur les consommations, l'industrie et les monnaies.
* Voir la France avant la Hévoluiion, par M. Raudot, p. 10 et 11.
298 CnAPITRE XXIII
gent le règne de Louis XVI. Il n'y avait pas de raison pour qu'avec son esprit d'utopie, Necker, qui, par ses emprunts, avait rendu possible la guerre d'Amérique, et qui faisait des comptes rendus où il semblait déjà proclamer un gouvernement nouveau, ne restât pas encore longtemps au ministère, si la faveur dont il jouissait alors dans Topinion avait suffi pour l'y maintenir : l'homme, au reste, sortit du cabinet de Versailles, mais les idées qui l'y avaient fait entrer lui en tinrent la porte ouverte «.
* Dans un temps où il semblait que la guerre d'Amérique ne coûtait rien parce qu'elle se soldait jusque-là avec un emprunt de cinq cents millions, on se rend facilement compte de Tinfluence de Necker, utopiste lui-même. On se souvient qu'il voulait faire des finances une suite d'idées, et qu'il avait émis des opinions étranges sur la propriété. « Sa retraite, dit Droz, produisit l'effet d'une calamité publique. A Paris et dans les provinces on accusa hautement les intrigues de cour ; on gémit de voir que les abus allaient renaître, et l'on prodigua les regrets au ministre qui ne succombait que pour avoir défendu l'intérêt général. Ses ennemis furent obligés de dissimuler leur joie ; on s'exposait à des querelles, si, dans les promenades publiques, dans les foyers de spectacles on se permettait un mot contre Necker. » (Droz, Histoire du règne de Louis XVI, 1. 1*', p. 229.) Le même historien ajoute en note le fait suivant empmnté à un contemporain : « Quelques jours après son renvoi, on a yu la duchesse de Lauzun, de toutes les femmes la plus douce et surtout la plus timide, attaquer dans un jardin public un inconnu, qu'elle entendait mal parler de Necker, et sortir de son caractère au point ■de lui dire des injures. »
Senac de Meillan *.
^ Senac de Meillan était ua intendant de Tancien régime.
Mouvement des idées. — Sa portée. — Joly de Fleury. — D'Ormesson. — Galonné et Loménie de Brienne. — État du Trésor quand d'Ormesson sort du ministère. — Symptômes de la situation. — Le triomphe de Vollaire. — Littérature de l'époque. — Sa chaire. — Le cardinal Maury.
— Malesherbes. — Le Figaro de Beaumarchais. — Ce que c'est que celte pièce de théâtre. — Le P. de Beauregard. — Orateurs chrétiens.
— L'évêque de Senez.
Plus on approche de 89, à mesure que les ministres viennent remplacer les ministres, sans pouvoir suffire au rude labeur d'une telle situation, plus il faut suivre et caractériser dans son ensemble ce courant des idées qui ramènera Necker au pouvoir.
Rappelons d'abord la courte apparition que firent aux finances Joly de Fleury ^ et d'Ormesson *, remplacé par
* Joly de Fleury était conseiller d'État et plaisait au parlement, où son père avait laissé des souvenirs, et dont ses deux frères faisaient partie. Cette considération avait été pour lui une grande re- •commandation auprès de M. de Maurepas, car il s'agissait alors de nouveaux emprunts, et peut-être d'impôts, dont il faudrait demander Fenregistrement. Or, le parlement avait fait une très-vive opposition à Turgot et à Necker lui-même.
* M. de Maurepas venait de mourir. M. de Vergennes, que nous avons déjà apprécié comme ministre des affaires étrangères, recommanda au roi pour le contrôle général d'Ormesson, dont la haule probité et le désintéressement ne pouvaient remplacer les talents en linances.
Galonné S qui n'eut que les apparences d'un habile ministre, et qui, vaincu par une situation sur laquelle il n'avait su que faire illusion, laissa les affaires à Loménie de Brienne, destiné à servir de trait d'union entre l'ancien régime, Necker et les états généraux.
Le successeur immédiat de Necker, Joly de Fleury, à peine nommé se mêle aux visiteurs qui vont le saluer à sa maison de campagne de Saint- Ouen, et déclare qu'il s'efforcera de l'imiler, tant la popularité de Necker était grande à cette époque.
Ni Joly de Fleury, ni d'Ormesson, n'avaient pu suffire à la situation financière; le premier avait donné sa démission au bout de deux ans, le second n'était resté que sept mois au contrôle général. Quand il le quitta, la somme totale des emprunts contractés depuis que Necker était sorti du ministère, s'élevait déjà à 345 millions, et il ne restait au trésor que 560 mille livres en numé-
raire *.
La guerre d'Amérique avait la plus grande part à cette situation des finances. A côté d'impôts nouveaux, le système des emprunts, appliqué par Necker, n avait pas été abandonné; or il est facile de comprendre que le crédit même dont il jouissait n'aurait point permis à ce ministre, s'il était resté aux affaires, de tout demander à l'emprunt.
Pendant que des ministres plus ou moins subalternes remplissent, en présence du mouvement qui les entraîne, l'intérim, pour ainsi dire, qui sépare le premier ministère de Necker du second, avant de venir à l'homme que
* Galonné devint ministre le 3 octobre 1783.
* J. Droz, Histoire du règne de Louis XVI, t. i", p. 300.