TRIOMPHE DE VOLTAIRE
ses contemporains regardaient comme un homme d'Étal et le sauveur de la France, nous avons à suivre précisément ce mouvement qui aspire à disposer des hommes et des choses, à s'emparer du gouvernement et de la société.
Il y a des faits éclatants qui en précisent toute la portée.
Du triomphe de Voltaire en 1778 à la grande date de 89, que de faits à signaler, qui, étrangers à la politique proprement dite, la dominent et semblent de plus en plus Tabsorber, comme les grands vents les petits, comme le principal Taccessoirel
Avait-on jamais rien vu de semblable sous le règne de Louis XIV? Paris s'était-il ému ainsi pour les plus illustres génies de cette époque, la première époque littéraire de la France, et, on peut le dire, de l'Europe? Avait-il ainsi acclamé Bossuet, Corneille ou Racine? Non, le triomphe de Voltaire était unique dans notre histoire; Voltaire était le seul écrivain que, dans la ville de Paris, on eût salué roi de l'intelligence; mais ne devait -il ce triomphe qu'à lui-même? L'esprit nouveau, cette raison humaine qui devait désormais régner, qui annonçait au monde un bonheur assuré dès qu'elle disposerait des destinées de la France et de l'Europe, ne reçoivent-ils pas, sous le nom de Voltaire, la couronne et les applaudissements de la foule? n'est-ce pas la foule qui se couronne elle-même? Dans cet écrivain, que l'on félicite avec tant d'enthousiasme de tous ses ouvrages, quels qu'ils soient, des attaques de toute sa vie contre le christianisme, contre la morale elle-même S n'est-ce pas aussi la philosophie du dix-huitième siècle qui s'affirme et qui triomphe, cette philosophie, qui est la dernière victoire
* On sait que Voltaire s'était vu félicité publiquement du poème qui fut l'orgie de son intelligence, la Pucelle d'Orléans.
de la raison humaine, qui lui doit tout et de qui elle attend tout ?
Presque au même instant, on l'a vu, il n'était question que de Franklin : un homme hier inconnu remue tous les esprits : il représente une insurrection et les droits de l'homme qu'on proclame en Amérique. Ce républicain, ce philosophe reçoit les hommages de la cour et de la ville, avec la bénédiction de Voltaire ; n'est-ce pas toujours la même pensée qui court au même résultat?
Il y a, dans les idées, comme un enivrement d'espérance, un mélange do critique et d'utopie, qui continue le mouvement auquel les écrits de Voltaire et de Rousseau, des philosophes, leurs disciples directs, et des économistes, qui, sous un nom nouveau, n'appartiennent pas moins à la même école, ont donné l'impulsion : tandis que les années se précipitent et que l'atmosphère s'embrase comme d un feu caché, l'utopie se formule dans les bergeries de l'époque : les jardins de Delille, les rêves de l'historien Gaillard, qui, renouvelant ceux de l'abbé de Saint -Pierre, chantent YEglogtie de la paix universelle; les Pastorales de Gessner, Paul et Virginie j qui, répondent au Culte de la nature^ prêché par Rousseau ; Vldylle^ qui par une étrange alliance offre sa houlette à la souveraineté du peuple : mais près de Y Idylle on retrouve la Sattre; l'insulte au christianisme S jointe aux tableaux les plus licencieux, à côté des théories d'un bonheur parfait et inaltérable, nouvelle religion de l'humanité.
* Parny publiait son poème impie et obscène, espèce de suite à la Pucelle de Voltaire, presque au moment où Ton jouait le Figaro de Beaumarchais, et où paraissait une édition complète de Voltaire avec ses lettres (1 784), précédée de sa Vie, par Condorcet, où, comme nous TavonS) déjà dit, ce dernier appelait la situation des esprits une révolution.