‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 109 sur 156 · L'UTOPIE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

L'UTOPIE PHILOSOPHIQUE

Quels obstacles s'opposaient, en effet, à ravénement de l'utopie philosophique, du règne de la raison et de la nature, et se dressaient sur la route de ce paradis terrestre qu'on venait de retrouver? Évidemment toutes les anciennes traditions religieuses et politiques avec leurs limites et leurs barrières qu'on éprouvait le besoin de renverser, car tout ne venait -il pas de l'homme et tout ne devait -il pas y retourner? Puisque sa raison était la règle suprême, et que, sous toutes ses faces, comme un miroir fidèle, elle reflétait les penchants de l'humanité, c'était elle qui, dans un avenir prochain, devait comme indemnité d'une autre vie, dont il n'était plus question, du ciel perdu, d'un avenir éternel effacé, réaliser un nouyel avenir, un nouvel âge d'or : pour les hautes classes, l'intervention dans les affaires de l'Etal, mêlée à une vie de plaisirs sans règle importune ; pour les classes inférieures, ces réformes qui feraient disparaître tous les abus S et qui assureraient le bonheur du plps grand nombre.

* Si Ton y réfléchit, rien n'était plus fait pour exciter Torgueil individuel et entretenir ses espérances ou ses illusions que l'utopie philosophique : ce bonheur, dont Timprovisation était remise à l'initiative de chacun, stimulait la vanité de tous les inventeurs de la prospérité publique : chacun pensait avoir fait sa découverte et chacun en était fier. Il n'est pas, au reste, d'utopie, on le verra bieii dans le cours delà révolution qui s'approche, plus naturelle à l'homme queceUe de l'orgueil, et c'est sur lui-même qu'il aime le plus à se flatter. L'amourpropre de Necker, ce tninistre des idées nouveUes était excessif, nous l'avons déjà vu. Û parlait ainsi de lui-même dans le Compte rendu : I Je crois autant qu'un autre à la puissance active d'un seul homme qui réunit à PinteHigence , la fermeté, la sagesse et la vertu. » Ce langage était fort bien accueilli, avec la même naïveté, si l'en peut dire, en France et même en Europe. Ainsi, Porgueil personnel de

Nous trouvons en lôte d'une vieille édition du Récit de la Révolution française par Rabaud Saint-Étienne une gravure qui, suivant nous, fait bien ressortir l'esprit utopique de Tépoque : ce n'est pas trop de la mythologie pour le caractériser, et on se souviendra que déjà nous avons dû comparer l'utopie à la fable : cette gravure représente un génie qui descend du ciel un flambeau d une main, sans doute pour annoncer le siècle des lumières, et une lance de l'autre, surmonté du bonnet de la liberté. Ce génie, qui est celui du dix-huitième siècle, est reçu par la France, revêtue d'un manteau fleurdelisé et montrant le génie du dix-huitième siècle, le génie de la liberté, à Minerve, la déesse de la sagesse. Au bas de la gravure on lit ce vers de Voltaire :

Il vient, après mille ans, changer nos lois grossières.

Qu'on nous permette ce mot : cet encadrement mythologique nous paraît convenir merveilleusement à Tépoque, il présage les déesses de la Raison qui n'ont plus qu'à descendre sur le théâtre qu'on leur prépare. On n'oubliera pas que déjà TAssemblée constituante, dont Rabaud Saint- Étienne était membre, avait fait sa première constitution, que la révolution durait depuis trois ans, et que l'historien la déclarait finie, parce que la constitution était

Necker, qui était naïf, recevait le meilleur accueil de tant d'esprits surexcités par Tatteiile d une rénovation dont Tesprit humain devait être seul le mobile ; Thomme commençait à professer le culte de rhomme, et il arrivait que les plus orgueilleux, ceux qui avaient le plus de foi en eux-mêmes, avaient le plus de chances d'être crus et suivis.

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