FIGARO
Le spectacle n'est pas seulement sur le théâtre, il est aussi dans les loges remplies de courtisans : voilà bien la corruption éléganle et Tincrédulité des salons, qui permettent à Beaumarchais d'attaquer le pouvoir et la société, parce qu*il attaque la religion et la morale ! Voilà bien « cette intempérance des sens et cette intempérance de l'esprit, » dont parlait Bossuet, ces matières inflammables, qui ont bouillonné dans les livres et dans les têtes, depuis soixante ans, et qui, mêlées dans la même lave, font tout à coup sur le théâtre une éruption suprême: c'est Voltaire, c'est Bousseau, c'est tout le dixhuitième siècle avec ses acteurs, qui, avant les discussions et les luttes révolutionnaires, reparaissent une fois encore dans la pièce de Beaumarchais, comme pour montrer qu'entre le commencement et la fin du dix-huitième siècle, il n'y a aucune solution de continuité.
C'est ce siècle, qui entoure le roi et qui le presse, qui lui arrache une' funeste autorisation, non pas, certes, que Figaro de moins eût sauvé la société française et la monarchie, mais cette concession les rapprochait du péril et hâtait leur chute; mais sur la pente où l'on glissait alors, le pouvoir ne se reconnaissait déjà plus lui-même, et, sous l'empire des idées nouvelles qui l'assiégeaient, qui lui parlaient par toutes les bouches, il croyait que leur obéir, c'était gouverner : Louis XVI, avait refusé de recevoir Voltaire, il laissait jouer Figaro ; voilà le chemin qu'on avait parcouru du premier ministère de Necker à celui de Galonné, de 1778 à 1784 !
Ne fallait-il pas qu'on vît dans une dernière scène, une société qui allait périr, et que cette société, à la veille des plus sanglantes épreuves, se regardât gaiement dans le miroir qu'on venait lui présenter? Ne fallait-il pas que
des courtisans, qui croyaient pouvoir se passer de religion et de morale, se réjouissent un peu dans la Capoue qu'ils s'étaient faite, dans Tutopîe des mœurs faciles et de Tincrédulité de salon? Cependant, là aussi, la logique de leur situation devait les suivre et se personnifier même dans le drame, qui ne semblait qu'une distraction dans une vie de sécurité et de plaisir? Le dix-huitième siècle était donné en représentation au dix-huitième siècle.
Pour ce public enthousiaste, qui déborde sur le théâtre, pour bien des courtisans eux-mêmes, le prêtre, la religion, c'est Basile et son hypocrisie haineuse; le grand seigneur, le noble, c'est le comte Almaviva, ce débauché qui na eu qu^à se donner la 'peine de naître; Thomme intelligent, courageux, qui lutte contre la société telle qu elle est, c'est Figaro, et s'il y faut chercher un héros, ce n'est pas dans le salon, c'est dans l'antichambre : on voit que la poétique de M. Victor Hugo el de M. Eugène Sue n'est pas d'hier.
Il faut bien que, dans cette revue suprême des passions et des idées de l'époque, le drame et l'idylle, la critique la plus amère d'une société et l'utopie des mœurs faciles, autorisées par la nature, se mêlent et se confondent, comme le plomb qui va faire balle. Avons-nous besoin de rappeler à nos lecteurs la tirade fameuse, où, à côté d'une églogue de ruelle, celle de la comtesse Almaviva et du petit page, de l'adultère présenté dans l'avenir comme une perspective poétique, de la corruption sentimentale de Rousseau, qui perd la femme, s'alliant au libertinage voltairien du mari, le gouvernement et la société sont livrés à la dérision ?
Cette pièce de théâtre, qui fut jouée pendant deux années de suite, avec un succès extraordinaire, n'était-elle