LA PHILOSOPHIE MAITRESSE DE LA SOCIÉTÉ
pas la comédie de Tépoque, le manifeste de la situation, le dernier mot d'une philosophie qui s'était emparée de la société * ; mais on eût dit que, dans cette grande tourmente d'idées, qui, en frappant la foi religieuse, comme les antiques mœurs, menaçait l'État lui-même, tel qu'il avait existé jusqu'alors, les oreilles étaient fermées à des avertissements que Tavenir allait justifier.
* CeUe expression est de M. Louis Blanc, lui-même Irès-favorable à la philosophie du dix-huitième siècle. « Rien ne manquait donc à la philosophie du dix-huilième siècle, dit cet historien, pour s'emparer de la société : ni lesquaUtés et les défauts du chef*, ni Tardeur des disciples, ni de puissants protecteurs, ni un public attentif et sympathique... » Tout contribuait à agrandir et à fortifier la souveraineté miUtante de Voltaire, depuis Tart de la flatterie jusqu'à celui de l'intimidation... » D*un autre côté, les anciennes croyances étaient minées, jour par jour, heure par heure, dans une foule d'ouvrages sortis de plumes inconnues, publiés sous de faux noms ou attribués mensongèrement à des écrivains déjà morts. La Hollande, devenue une vaste imprimerie à l'usage des idées philosophiques, inondait l'Europe de livres antichréliens : le Militaire phitosophcy les Doutes, Imposture sacerdotale, le Christianisme dévoilé. Et la recommandation de Voltaire ne manquait à aucune des productions sérieusement dirigées contre l'Église, ses dogmes et ses ministres. « C'est
un trésor! » écrivait-il en parlant du Testament du curé Meslier
• Quelle réponse, misérables que vous êtes, que le testament d'un prêtre qui demande pardon à Dieu d'avoir été chrétien ! » (Correspondance de Voltaire, t. XIII, p. 87.) A son tour, Frédéric (le roi de Prusse) favorisait de son mieux cette infatigable conspiration de ta pensée. Mais non contents de pousser à l'assaut de l'Église des auteurs dont sa protection encourageait la fougue, il songeait à détruire les couvents dans son royaume, à séculariser les bénéfices, et ouvrait une oreille complaisante à cet éloge de Voltaire : « Votre idée d'attaquer la superstition christicole par les moines est d'un grand capitaine. » [Correspondance de Voltaire, t. XX, p. 9.)
(Voir VHistoire de la Révolution^ par M. Louis Blanc, t. I, pages 4i0, 411 et 412.)
• Voltaire.
S'il était arrivé à Voltaire, nous l'avons vu, d'annoncer une révolution, sous l'empire d'idées bien différentes, d'autres avaient parlé comme lui.
En présence de l'orage qui approche, des premiers éclairs qui brillent, on ne peut s'empêcher de reporter sa pensée vers ce cri d'alarme, qui, dès 1776, deux ans après l'avènement de Louis XVI,.avait retenti du haut de la première chaire de Paris, de la chaire de Notre-Dame, où le célèbre P. de Beauregard prononça tout à coup ces paroles extraordinaires : « La hache et le marteau sont dans les mains des philosophes ; ils n'attendent que le moment favorable pour renverser le trône et l'autel. Oui, vos temples seront dépouillés Gt détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit..» mais qu'entends-je?.. Grand Dieu, que vois-je. Aux saints cantiques qui faisaient retentir les voûtes sacrées en votre honneur, succèdent des chants lubriques et profanes ! Et toi, divinité infâme du paganisme, impudique Vénus! tu viens ici même prendre audacieusement la place du Dieu vivant, t'asseoir sur le trône du Saint des saints, et recevoir l'encens coupable de tes nouveaux adorateurs M »
Le P. Beauregard prononçait ces paroles en 1776, Figaro était la réponse que lui faisait le dix-huitième siècle en 1784 ! Le P. Beauregard avait averti cette société de ses périls, c'était Beaumarchais que l'on croyait.
11 est bien remarquable, nous l'avons fait observer, que le pressentiment de la révolution qui s'apprête, est, en même temps, dans l'esprit des philosophes qui la préparent et des membres les plus saints et les plus éclairés
g* Biographie univei'selle de Feller, t. I, p. 47 i?.