‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 133 sur 156 · LÀ SOUVERAINETE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LÀ SOUVERAINETE DU PEUPLE

tème électif, et montraient l'esprit le plus populaire, dès qu'on s'opposait au doublement du tiers, on était traité en ennemi. Et la raison, nous l'avons vu, c'était celle du nombre : le tiers était tout. La multitude devait l'emporter sur la tradition, sur le présent comme sur le passé; déjà on invoquait la violence pour faire triompher celte théorie; comme l'avait dit Rousseau, il fallait forcer éCêtre libre quiconque refuserait d'obéir à la volonté générale*. Suivant Sieyès, pour trancher la question du doublement du tiers, il n'y avait qu'à renvoyer' la noblesse, c'est-à-dire la grande propriété, dans les forêts de la Franconie, et, d'après le pamphlétaire, qui venait à sa suite, le peuple n'avait qu'à faire un déjeuner du clergé, de la noblesse et du Parlement.

Le clergé, la noblesse et le Parlement ne s'étaient, certes, point attendus à ce langage.

Quel que fût en effet l'influence exercée par les idées du dix-huitième siècle, au point de vue des innovations, sur le roi, sur la noblesse, sur le clergé lui-même et le Parlement, il y avait en eux un esprit traditionnel, qui devait tôt ou tard se heurter contre la théorie pure.

Le choc eut lieu, pour le clergé, pour la noblesse, pour le Parlement lui-même, ce représentant delà haute bourgeoisie, précisément sur la question du nombre, en un mot de la souveraineté du peuple, dont le nombre est le vrai titre.

Circonstance mémorable de c^tte lutte entre la société de l'ancien régime, telle que les siècles l'avaient faite, le Parlement, cette partie intégrante et capitale du gouvernement de l'ancien régime, l'expression la plus élevée,

* Contrat socialy p. 46.

37i CHAPITRE XIXL

le couronnement même de la bourgeosie française, du pouvoir civil opposé à la féodalité guerrière, fut d'abord attaqué et perdit le premier sa popularité.

L'opposition de la magistrature avait été bien vive, son contrôle incessant; cependant cette opposition avait un passé, elle était traditionnelle depuis Louis XII; elle sagitait dans un cercle d'où l'immense majorité de ses membres n'avait certes point l'idée de sortir; cependant, quand il sagit d'adhérer au doublement du tiers, de lui reconnaître un nombre de membres égal à celui du clergé et de la noblesse réunis, le Parlement recule tout à c^up, il demande au roi d'adopter, pour les prochains états généraux, les règles suivies pour ceux de 1614, les derniers qui s^étaient assemblés. De là, toute la lutte qui avait éclaté, et les attaques auxquelles le clergé, la noblesse et le Parlement, toute la partie supérieure de la société, étaient en butte.

Nous ne discutons pas ici la question de droit affirmée par la nouvelle école politique sortie de la philosophie du dix-huitième siècle; nous nous contentons d'expliquer l'éloignement que ce droit nouveau, celui du nombre, inspirait au clergé, à la noblesse et au Parlement, et l'appréhension que les troubles, qui éclatèrent alors sur plusicui^s points de la France, ne devaient point calmer'.

• Un liistorioii, J. Droz, fait observer que le pouvoir mon! ra la plus grandie indulgence pour la jeunesse bourgeoise qui figurait dans ces troubles et qui attaquait la noblesse. Car de même qu'on avait vu la noblesse, l'assemblée même du clergé, s'émouvoir en faveur du Parlement, défendre en lui le contrôle du pouvoir, quand il était renjplacè par la cour plénière, et que Loménie de Brienne s'efforçait (riuiiler le cbancelier Blaupeou; maintenant qu'il s'agissait du tiers élal» la parlie la plus remuante de la jeunesse bourgeoise attaquait parlement, noblesse et clergé. On explique rextrème indulgence

LES ÉTATS GHNÉRALX. 373

Nous avons VU le Parlement déclarer son incompétence pour le vote de la subvention territoriale et demander les états généraux, peu de temps auparavant, lorsqu'il s'a-

que l'on pourrait reprocher au pouvoir pac le peu d'assistance qu'il avait lencontré dans le Parlement et rassemblée des notables, par l'espoir qu'il fondai!, pour le bien de l'État, sur ce tiers qui avait si longtemps aimé et soutenu la royauté, auquel on ne parlait encore, même en l'excitant à la guerre contre le clergé, la noblesse et le Parlement, qu'en faisant leloge du roi. En efl'et, Louis XYI avait accordé le doublement du tiers, à la suite d'un rapport de M. Necker, forme nouvelle qui donnait une solennité particulière à cet acte de la royauté, et signalait, en même temps, à l'enthousiasme public le ministre qui avait conseillé la mesure.

Les paroles de Necker étaient assez explicites, et il se posait comme le ministre même du tiers état, dans ce rapport qu'il est utile de consulter : « La cause du tiers état, disait-il, aura toujours pour elle Topinion publique, parce qu'une telle cause se trouve liée aux sentiments généreux, les seuls qu'on peut manifester hautement... Le vœu du tiers état, quand il est unanime, quand il est uniforme avec les principes généraux d'équité, s'appellera toujours le vœu national, le temps le consacrera, le jugement de l'Europe l'encouragera, et le souverain ne peut que régler dans sa justice, ou avancer dans sa sagesse, ce que les circonstances et les opinions doivent amener iT elles-mêmes, t

On ne pouvait accepter d'une manière plus complète le mouvement d'idées qui avait pour résultat le doublement du tiers et son triomphe. M. Necker faisait même des représentations au clergé et à la noblesse, quant aux inquiétudes qu'ils pouvaient concevoir : « Ah ! que de toutes parts, s'éciiait-il, on veuille enfin arriver au port! Qu'on ne rende pas les efforts de Votre Majesté inutiles par un esprit de discorde, et que chacun fasse un léger sacrifice, pour l'amour du ien. Votre Majesté peut l'attendre avec confiance de l'ordre de son

clergé C'est à l'ordre de la noblesse de ne pas se livrer à des

alarmes chimériques et de soutenir les efforts généreux de Votre Majesté au moment où die est uniquement occupée du bonheur général.»

On voit que le pouvoir continue à ouvrir la voie aux idées noulies, qu'il presse même le clergé et la noblesse, qui éprouvent une

37 i CHAPITRE XXH

gissait de la perceplion d'un impôt, les vingtièmes, qu'il avait lui-même enregistrés, en entraver la perception, par un arrêt en date du29avriU788; c'était lui enfin qui, à propos des lettres de cachet, contre lesquelles il n'avait cessé de protester, ce se contentant pas dune guerre de remontrances et de refus de concours, faisait des déclarations de principes, comme un pouvoir politique, et les formulait ainsi : «La France est une monarchie gouvernée par le roi suivant les lois; les cours, c'est-à-dire les parlements, ont le droit de vérifier dans chaque province les volontés du roi et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles sont conformes aiLX lois constitutives de la province ainsi qu'aux lois fondamentales ^ »

Au moment de l'exil du duc d'Orléans et de l'arrestation de deux membres du Parlement, l'abbé Sabatier et Fréteau, quand l'opposition de la magistrature éclatait avec tant de vivacité, c'était encore le Parlement qui, dans ses remontrances, avait adressé au roi, en vrai style philosophique, l'apostrophe suivante : « Ce n'est plus un prince de votre sang, ce n'est plus deux magistrats que votre Parlement redemande au nom des lois et de la raison, ce sont trois hommes*! »

assez vive liésitation, de céder, ou, si Ton veut, de continuer à céder, au mouvement, qui ne peut avoir que de bons résultats, et non pas à des craintes chimériques. Quel que soit le langage de Sieyès et des écrivains qui viennent à sa suite attaquer le clergé et la noblesse, M. Necker, avec plus de modération dans la forme, exprime les mêmes idées, au nom du pouvoir, en même temps qu'il donne le doublement du tiers.

« Arrêté du Parlement en date du 3 mai 1788. Cet arrêté fat adopté, toutes les chambres assemblées, les pairs séant, les pairs qui étaient la télé de la noblesse du royaume.

* Remontrances da i3 mars ^^.

Certes, on ne pouvait refuser de reconnaître que le Parlement avait donné des gages aux idées nouvelles, et qu'il en avait même pris le ton. Cependant, quand le moment solennel de la réunion des états généraux approche, il arrive au Parlement de se défier de la pure raison pour décider les questions qui sont à résoudre. Il cherche la tradition et les précédents, car il commence à sentir qu'il va s'agir de l'importance du Parlement, peut-être même de son existence et de celle de la monarchie ^

On a dit, et non sans raison, qu'il réclama les formes des états généraux de 1614, parce qu'il y avait exercé beaucoup d'influence; il n'y a rien là qui doive surprendre, et cela prouve d'autant mieux que, mis en présence des idées nouvelles, il se rendait compte de leur puissance et de leur portée.

Depuis la chute de Loménie de Brienne, amenée par l'opposition du Parlement, on avait vu, au reste, à Paris surtout, beaucoup de désordres'; la politique commençait à descendre dans la rue.

* Le Parlement, sous le précédent règne, avait eu, comme on sait, une très-grande part à la suppression des jésuites, qui faisait dire à d'Alembert dans une de ses lettres à Voltaire : • Je vois tout couleur de rose. » On sait aussi que M. de Choiseul, ami des philosophes, avait obtenu cette mesure de Louis XV, qui ne les aimait pas, surtout par Tinfluence de madame de Pompadour. Tout cela était malheureusement logique. La faiblesse du prince livrait sa volonté à madame de Pompadour, et une courtisane de palais était un intermédiaire naturel entre les amis de Ninon et le roi qu'elle subjuguait : une certaine morale faisait arriver certaines idées.

* « Depuis le renvoi des ministres, la populace, conduite par les clercs du palais, se livrait tous les soirs à des témoignages d'allégresse qui avaient promptement dégénéré en licence. Cette troupe désoeuvrée, qui se grossit bientôt d'une foule de gens sans aveu, se rassemblait, à la chute du jour, à côté du palais, sur la place Dauphine, forçait les habitants de ce quartier à illuminer leurs maisons

ô.U CHAPITRE XXXI.

Il était dlflicile que le Parlement ne saperçût pas de 1 efTervescence populaire. D'ailleurs, en admettant même que cette agitation ne refTrayât pas encore, la question de la composition des états généraux était d'une importance dont il devait naturellement se préoccuper.

Quand on se reporte à l'origine même de ce grand corps judiciaire, on comprend l'anxiété du Parlement, en présence de cette société, prête à sortir de ces errements séculaires; on eût dit que le Parlement, dans ses alarmes, sentait le vieux sol de la France trembler sous ses pieds.

C'est alors qu'il se relouma vers les états généraux de 1614.

et cassait les vitres de ceux qui résistaient ou n'obéissaient pas assez vile. Des mannequins représentant Brienne en habits pontificaux et Lamoignon en simarre jugés par des simulacres de grands bailliages avaient été jetés dans les bûchers allumés avec les baraques qui servaient aux petits marchands des quais et du pont Neuf. Les voitures qui passaient sur ce pont recevaient Tordre de s'arrêter ; les personnes qui les conduisaient étaient obligés de crier : Vive

Henri IV! Au diable Brienne et Lamoignon l Tandis que bien

des gens évitaient de traverser le pont Neuf, le duc d'Orléans s'y fit

conduire pour jouir des applaudissements de la multitude Ces

scènes tumultueuses avaient été suivies de faits plus graves; les soldats du guet, garde municipale, furent mis en fuite à coups de pierres, plusieurs corps de gaixie pillés et brûlés. Un attroupement avec des torches allumées avait voulu incendier Thôtel de Brienne, ministre de la guerre ; un autre s'était porté contre la maison du commandant du guet, et, pour les disperser, les gardes avaient fait feu sur la multitude en fureur... Les désordres continuèrent encore pendant plusieurs jours, et le guet fut réguUèrement insulté tous les soirs. De tous les gens arrêtés dans les rassemblements, un seul fut condamné à quelques jours de prison, les autres furent mis hors de cour. Le Parlement ménageait ainsi sa popularité, et l'effervescence était si grande que peu de gens blâmèrent sa conduite. {La France avant la Révolution, p. 316, par M. Raudot.)

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