‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 15 sur 156 · LA RUINE DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LA RUINE DU CHRISTIANISME

parle que de la superstition; car, pour la religion, je Taime et la respecte commevous ^ »

Cette lettre est du 23 juin 1760; trois jours avant, Voltaire écriyait à d'Alemberl : « Héraut disait un jour à un des frères ; « Vous ne détruirez jamais la religion chrétienne. — C'est ce que nous verrons, » dit Tautre *.

« Au milieu de toute votre gaieté, dit encore Voltaire, tâchez toujours d'écraser l'infâme : votre principale occupation dans cette vie doit être de combattre ce monstre. Je ne vous demande que cinq ou six bons mois par jour, cela suffit, et il n'en relèvera pas. Riez, Démocrite, faites rire, et les sages triompheront^. »

Voici comment d'Alembert répondait à Vollaire,et l'on peut dire que leur correspondanœ n'est qu'un dialogue sur la ruine de la religion chrétienne préparée par la philosophie du dix-huitième siècle : « Écrasez l'infâme, me répétez-vous sans cesse; eh I mon Dieu ! laissez-la se précipiterelle-même, elle y court plus que vous ne pensez. Savez-vous ce que dit Astruc * ? a Ce ne sont point les jan- « sénistes qui tuent les jésuites, ceslV Encyclopédie^ mor- « dieu ! c'eslY Encyclopédie. » 11 pourrait bien en être quelque chose... Pour moi, qui vois tout en ce moment couleur de rose, je vois d'ici les jansénistes mourant l'année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr cette année-ci les jésuites de mort violente, la tolérance s'établir, les prêtres mariés, la confession abolie, et le fana-

*■ Lettre de Voltaire à d'Âlembert, en date du 25 juin 1760, vol. de ses Œuvres complètes.

« 20 juin 1760, t. LXVIII. Œuvres complètes. Par ce moi frères^ Voltaire entend les philosophes.

"^ 50 janvier 1764, itenif item.

* Astruc était un médecin de Tépoque.

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lisme tVrase sans qu'on s'en aperçoive'. » On voit que d'Alenibert demandait et prévoyait la constitution civile du clergé et ses conséquences.

Pour peu qu'on feuillette les lettres de Voltaire et des autres philosophes, on y trouve sans cesse de nouvelles preuves de ce dessein formel, arrêté, constamment suivi, de détruire le christianisme : c'est là pour eux, comme il Ta dit lui-même, le ijrand point.

Au moment où il ne parle que du traité qu'il vient de composer sur la Tolérance^ il écrit à d'Alembert : «Savezvous il quoi je m'occupe actuellement? à faire chasser de la Silésio la canaille jésuitique, dont votre ancien disciple n'a que trop envie de se débarrasser*. »

« (le n'est pas assez d'abolir les jésuites, dit-il dans une auliT lettre, quand on a tant d'autres moines'. » Rien ne préoccupe Voltaire et d'Alembert comme la guerre déclarée aux institutions religieuses, et ils la regardent avec raison connue la grande guerre : « Le parlement, lait observer d'Alembert, se bat à outrance avec les jésuites, et Paris en est encore phis préoccupé que de la guerre d'AUeujagne \ »

Voltaire, quelques années plus lard, au moment où Tathéisme va être proclamé dans le Système de la Nature^ se plaît ù indiquer, dans sa correspondance avec d'AJemborl, les livres les plus antichrétiens et le pays où l'on peut se les procurer : « Vous n'avez point de bons livres à Paris, dil-il, le Mdltaire philosophej les Doutes^ Vlmposture anvevdotidey le Pidissonisme dévoilé; il paraît tous

» LelUe lie aWlembeil, 4 mai I7(»2.

^ Uem, de Vullaire, 8 décembre 1765.

'' Leilre ilu mois de novembre 170^.

* tiem, du 8 septembre 1701.

LE XVIII- SIECLE ET LE l'ELTLE. 41

les huit jours un livre dans ce goùl, en Hollande. La Réforme d Italie, qui n'est pourtant qu'une déclamation, a fait un prodigieux effet en Italie. Nous aurons bientôt de nouveaux cieux et une nouvelle terre; j'entends pour les honnêtes gens, car pour la canaille, le plus sot et la plus sotte terre est ce qu'il lui faut*. »

Un auteur, nommé la Bastide, avait publié un livre à Genève, où il invitait d'Alembert à « établir, pour nous servir des expressions de Voltaire, le déisme sur les ruines de la superstition. Il s'imagine, ajoute celui-ci, qu'un citoyen de Paris, quand il est supérieur, par son esprit, à sa nation, peut changer sa nation. 11 ne sait pas qu'un capucin, prêchant à Saint-Roch, a plus de crédit sur le peuple que tous les gens de bon sens n'en auront ja-

mais *. »

Voltaire, tout en propageant l'esprit du dix-huitième siècle par tous les moyens possibles, se persuadait que cet esprit n'arriverait pas au peuple, comme s'il en avait craint les résultats; mais d'Alembert exprimait le vœu que le Bon Sens, livre plus terrible, suivant Voltaire, que le Système de la Nature, c'est-à-dire d'une incrédulité plus hardie et plus violente, fût abrégé « au point de ne coûter que dix sols, et de pouvoir être acheté par les cuisinières^. »

Or, c'est en 1775, sous le ministère de Turgot, que d'Alembert s'exprime ainsi, quand la philosophie devrait se montrer plus modérée en présence même de la victoire qu elle croit avoir obtenue. Quoi que dise Voltaire, elle

« Lettre XI, LXIX' volume, 17G9.

* Item, item.

' Lettre de d'Alembert à Voltaire, en date du 29 juillet 1775, LXIX' vol. des œuvres complètes de Voltaire.

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tend de plus en plus à se répandre et à se propager dans les rangs inférieurs de la société^ où elle s'efforcera de détruire la religion.

Sans doute le moment arrivera où la philosophie du dix-huitième siècle aspirera à devenir politique; mais avant que cette situation se présente, il faut suivre toute la voie qu'elle a parcourue*

Voltaire lui-même nous dira le dernier mot de cette philosophie.

A Genève, on Ta déjà vu, ce n'est pas le catholicisme qu'il a en face de lui, c est le calvinisme, et il n'est pas probable qu'il l'attaque en haine de l'ancien régime de France, comme paraît le croire M. de Tocqueville. Or, les ministres de cette secte protestante lui déplaisent et l'irritent par ce resle de christianisme qu'il trouve dans leurs idées et même dans leur morale; l'ami, le défenseur de la tolérance, celui qui s'est tant élevé contre les haines religieuses, ne peut souffrir les ministres protestants de Genève, dès qu'ils veulent être chrétiens. Il ne peut leur imposer, il est vrai, la philosophie du dix-huitième siècle et le déisme ; mais il a recours à un moyen qu'il déclare excellent pour détruire l'influence de ces ministres et, dans le calvinisme, ce qui peut rester des idées chrétiennes : il fait construire une salle de spectacle, parce que ces ministres condamnent le théâtre, et il s'écrie : « Nous avons établi l'empire du plaisir, et les prêtres sont oubliés * I » L'amour du plaisir pour lutter contre une religion! 0 Socrate, ô Platon, que diriez-vous d'une telle philosophie !

De quoi s'agil-il, en effet, pour Voltaire, dans la guerre

* Lettre à d'Alembert, 7 mars 1758. Œuvres complètes de Voltaire.

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