‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 150 sur 156 · U LIBERTÉ INDÉFINIE · texte numérisé non relu

U LIBERTÉ INDÉFINIE

ces mots sauvages : « Il faut tout brûler, il faut tout détruire ^ »

La liberté indéfinie, signal et mot d*ordre de cette émeute, écho des harangues des clubs, était la première théorie qui faisait couler le sang sur le pavé de Paris. C'était le premier cri qui, la veille des états généraux, partait de la rue et leur servait de préface. U leur appartenait sans doute de montrer qu'un événement de cette nature n'était qu'un accident malheureux, et de prouver qu'une grande assemblée pouvait calmer les passions populaires, et opposer la liberté possible et pratique à celle qui brûle et qui détruit.

*■ Le même historien invoque ici le témoignage de Toulongeon, « dont les affirmations, » fait-il observer, « ne sauraient être suspectes, et il indique son discours préliminaire. (Voirie t. II, p. 255, de VHUtoire de la Révolution, par M. Louis Blanc.) Il prétend ainsi établir que les ouvriers réunis dans le faubourg Saint-Antoine pour détruire, au nom de la liberté, la propriété d'un bourgeois fils de ses œuvres, sorti de la classe ouvrière, faisaient acte non pas de brigandage ordinaire, en brûlant tous les objets précieux qui leur tombaient sous les mains, mais de révolution; nous le voulons bien. Il complète ce tableau, d'après V Ami du roi, en montrant des ouvriers qui promenaient des cadavres sur des brancards, le long du faubourg Saint-Antoine, et qui disaient : • Voilà les défenseurs de la patrie, donnez de quoi les faire enterrer. »

Nous devons à M. Duplessis, avocat à Paris, la communication du document auquel nous avons fait allusion.

Certes, la famille dontils'agitëtaitéfrangèreàune illustration comme celle de Colbert, mais ses alliances et sou élévation, à la même époque, communes d'ailleurs à beaucoup d'anciennes familles de la bourgeoisie parisienne, même sans autre condition qu'une fortune honorablement acquise dans l'industrie et le commerce, montrent d'autant mieux que le mouvement ascendant de cette classe, son entrée même dans la carrière des armes, étaient alors quelque chose de fréquent et même de peu extraordinaire.

M. Levacher Duplessis, marchand d'étoffes d'or et d'argent, dont le magasin se trouvait prés de Saint-Germain l'Âuxerrois, mort en 1688, laissa neuf enfants, le même nombre que le grand Colbert. Deux de ses fils furent chanoines de la cathédrale deToul; cela n'a rien de surprenant, puisque le clergé, de temps immémorial, était ouvert à tout le monde; un troisième fut payeur des rentes à l'hôtel de ville, fonction administrative; un quatrième, Jean Levacher de Fontenaj/y fut grand prévôt de l'Ile de France, charge. d'épée et de robe; un cinquième, Pierre Levacher Longvilliers, conseiller au Parlement de Metz; un sixième enfin, Joachim Levacher, capitaine

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au corps royal du génie. Des deux filles de Nicolas Levacher Duplessis, Tune épousa un conseiller au Parlement de Paris, M. de Fourmont, et l'autre un président à la cour des aides de Paris. Enfin, une petite- fille de Nicolas Levacher Duplessis, marchand d'étoffes, devint la femme du marquis de Cherisey, lieutenant général sous Louis XY, et une autre du baron de Larivoir, écuyer cavalcadour de la Dauphine, mère du roi Louis XVP.

11 serait facile, nous Favons dit, de multiplier les exemples de ce genre, et de prouver que les positions élevées qui menaient à la noblesse, les alliances aristocratiques, se trouvaient alors dans des familles de simples marchands; mais nous nous contenterons d'avoir indiqué par un fait choisi entre beaucoup d'autres, une partie de notre histoire sociale : nous le répétons, la bonne bourgeoisie parisienne, sans parler de celle des provinces, n'aurait qu'à consulter ses papiers de famille pour y trouver des^ocuments analogues à celui que nous avons cru devoir rapprocher de la brillante fortune d*une famille comme celle de Colbert : pol'tique, administratif ou industriel, le môuvenr>erit ascensionnel des classes bourgeoises les portail vers la noblesse et la leur ouvrait par des issues nombreuses et fa-

^ Nous trouvons dans la grosse du compte de tutelle, donnée au Chaster let le 8 jaillet 1688, après la mort de M. Nicolas Levacher Duplessis, marchand d'étoffes d'or et d'argent, décédé rue Thibeautodé, marg^llier dé Saint-Germaiii l'Âuxerrois, le relevé de toutes les sentences rendues contre ses débiteurs, tous nobles de cour, dont les noms, la plupart historiques, méritent d'être reproduits. On a tant parlé de l'égalité devant la loi, qui n'aurait existé que depuis 89, qu'il est curieux de voir comment les princes et les plus grands seigneur^ étaient forcés de subir, sous Louis XIV, les sentences du Châlelet.

Parmi les débiteurs du marchand d'étoffes, nous rencontrons, d'abord, le grand Condé, qui était, comme les autres, poursuivi, et qui payait à la requête de H. Levacher Duplessis.

Nous citerons, après lui. M, le prince de Gonti, condamné à payer la somme de dix mille cinq cents livres ;

Le duc de Valentinois, le maréchal et la maréchale d'Humières, le baron de Beauvftis, \e$ieur àe Grignan et Ut dame s<m épouse (sentence du thâtclet du 6 avril 1686) ;

Le cpmte de Soissons, H. et madame de Vivienne, le chevalier de Bétbune^' le chevalier de Sourdis et le duc de Roban (les sentences et les sommes spécifiées}.

elles : nous parlons de la noblesse d*épëe elle-même, où Ton a vu que les fils de Colbert étaient entres.

« Le 2^ mars 1615^ quatre jours après la dissolution des états généraux, le parlement, toutes les chambres assemblées, rendit un arrêt qui invitait les princes, ducs, pairs, officiers de la couronne, ayant séance et voix délibérative à la cour, à s'y rendre pour aviser les choses qui seraient proposées pour le service du roi, le bien de rÉtat et le soulagement du peuple. Celte convocation, faite sans commandement royal, était un acte inouï jusqu'alors; elle excita dans le public une grande attente» Tespérance de voir s'exécuter par les compagnies souveraines ce qu'on s'était vainement promis de la réunion des états. Le conseil du roi s'en émut comine d'une nouveauté menaçante, et, cassant Tarrét du parlement par un contrearrêt, il lui défendit de passer outre, et aux princes et pairs de se rendre à son invitation. Le parlement obéit, mais aussitôt il se mit en devoir de rédiger des remontrances; un nouvel arrêt du conseil lui ordonna de s'arrêter; cette fois il n'obéit point et continua la rédaction commencée. Les remontrances prêtes, le parlement demanda audience pour qu'elles fussent lues devant le roi, et sa ténacité soutenue par l'opinion publique, intimida les ministres; durant près d'un mois ils négocièrent pour que cette lecture n'eût pas lieu ; mais le parlement fut inébranlable et sa persévérance l'emporta. Le 22 mai, il eut audience au Louvre et fit entendre au roi en ■conseil ces remontrances, dont voici quelques passages :

a Sire *, cette assemblée des grands de votre royaume n'a été proposée en votre cour du parlement que sur le bon plai-

* Essai sur Vhistsire du tiers état, par Augustin Thierry, p. 161 et suiv.

* Nous n'avons pas besoin de rappeler que ces remontrances s'adressaient à Louis W\h

^» Al'PLKDICE.

sir de Votre Majesté, pour lui représenter au Trai, par Tavis de cem qui en doivent aToir connoissance, le désordre qui s'augmente et multiplie de jour en jour, étant du devoir des officiers de votre couronne, en telles occasions, vous toucher le mal, afin d'en atteindre le remède par le moyen de votre prudeoce et autorité royale ; ce qui n'est, Sre, ni sans exemple m sans raison... Ceux qui veulent aflbiblir et déprimer Tautorilè de cette compagnie s'efforcent de lui oter la liberté que vos prédécesseurs lui avoient perpétuellement accordée de fOUS remontrer fidèlement ce qu'elle jugeroit utile pour le bien de votre État. Nous osons dire à Votre Majesté que c'est on mauvais conseil qu'on lui donne de commencer l'année de sa majorité par tant de commandements de puissance absolue et de Taccoutumer à des actions dont les bons rois comme vous. Sire, n'usent jamais que fort rarement. •

ff Après avoir présenté à sa manière les Eûts de son histoire, continue H. Augustin Thierry, il dit qu'il tenait la place du conseil des grands barons de France, etqu*à ce titre il était de tout temps intervenu dans les affaires publiques. Le parlement proposait un cahier de réformes à l'instar de ceux des états généraux.... »

C'est à la suite de la vive opposition du parlement que « le prince de Condé, le duc de Vendôme, les ducs de Bouillon, de Mayemie, de Longueville, et d'autres grands seigneurs, soulevèrent les provinces dont ils avaient le gouvernement, publièrent un manifeste contre la couVy et levèrent des soldats au nom du jeune roi, violenté, disaient-ils, par ses ministres. »

Cependant, après ce prélude de la Fronde, qui montre déjà les grands seigneurs unis au parlement, Richelieu arrive au pouvoir, et, convoquant une assemblée des notables, il entreprend avec elle une suite de réformes qui répondent aux exigences du parlement et aux vœux du tiers état, quoique, dans le sein même du parlement, mécontent de n'avoir pas été consulté par Richelieu et le garde des sceaux Marillac, quelques épigrammes fussent lancées contre le grand travail de ce mi-

APl>ENDiCC- 429

nistre, que des hommes de robe appelèrent le code Hichau, du nom patronymique de Marillac.

Un fait qui couronnait toute la lutte de la royauté et du parlement contre la féodalité s'était accompli même avant la publication de cette ordonnance de janvier 1629. « L'assemblée des notables, fait observer H. Augustin Thierry, se sépara le 24 février 1627, et aussitôt une commission fut nommée pour rédiger en un même corps de lois les réformes nouvellement promises et celles qui devaient répondre aux cahiers des étals de 1614. En même temps la plus matérielle et non la moins populaire de ces réformes, la démolition des forteresses, cantonnements de la noblesse factieuse et de la soldatesque des guerres civiles, commença de s'exécuter, x^

On le voit, Tinfluence du parlement avait eu son résultat; Kichelieu, en portant un tel coup à la féodalité, ne faisait que suivre le mouvement parlementaire, comme en faisant droit, par l'ordonnance de 1629, qui était un véritable code, aux réclamations des états généraux de 1614, il satisfaisait à l'opposition du parlement, qui avait soutenu ces réclamations; qu'il craignît sa tutelle, qu il aimât mieux régler les questions avec une assemblée de notables, cela est probable; mais il n est pas moins vrai que le parlement avait gain de cause, pu S(|ue c'étaient les demandes des états généraux de 1614 qui se trouvaient réalisées en grande partie.

On remarquait dans l'ordonnance de 1629 les articles suivants :

« Le soldat, par ses services, peut monter aux charges et offices des compagnies, de degré en degré, jusqu'à celui de capitaine, et plus avant s'il s'en rend digne.

G Pour convier nos sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de s'adonner au commerce, et trafic par mer, et faire connoître que notre intention est de relever et faire honorer ceux qui s'y occuperont, nous ordonnons que tous gentilshommes qui, par eux ou par personnes interposées, entreront en part et société dans les vaisseaux, denrées et marchandises d'iceux, ne dérogeront pas à noblesse..., et que ceux qui i. 28

ne seront nobles, après avoir entretenu cinq ans un vaisseau de deux à trois cents tonneaux^ jouiront des privilèges de noblesse, tant et si longuement qu'ils continueront l'entretien dudit vaisseau dans le commerce, pourvu qu'ils l'ayent fait bastir en notre royaume et non autrement ; et, en cas qu'ils meurent dans le trafic après l'avoir contmué quinze ans durant, nous voulons que les veuves jouissent du même privilège durant leur viduitè, comme aussi leurs enfants, pourvu que l'un d'entre eux continue la négociation dudit commerce et l'entretien d'un vaisseau par l'espace de dix ans. Voulons en outre que les marchands grossiers, qui tiennent magasin sans vendre au détail, ou autres marchands qui auront été échevins, consuls ou gardes de leurs corps, puissent prendre la qualité de nobles, et tenir rang et séance en toutes les assemblées publiques et particuhères, immédiatement après nos lieutenants généraux, conseillers des sièges présidiaux et nos procureurs généraux desdits sièges, et autres juges royaux qui seront sur les lieux ^

« Exhortons nos sujets qui en ont le moyen et l'industrie de se lier et unir ensemble pour former de bonnes et fortes compagnies et socîètcz de trafic, navigation et marchandise, en la manière qu'ils verront bon estre. Promettons les protéger et desfendre, les accroître de privilèges et faveurs spéciales, et les maintenir en toutes les manières qu'ils désireront pour la conduite et succès de leur commerce*. »

Sans doute Hichelieu agissait, mais on ne peut refuser de reconnaître que le parlement était venu, à la suite des états généraux de 1614, les suppléer et imprimer aux affaires de l'État une impulsion que suivait le grand ministre, même avec sa haute initiative.

' Ordonnance de 1629, article 452.

* Ordonnance de 1629, article 4i9.

11 y aurait un utile rapprochement à faire entre la première révolution d*Angleterre et celle de 89 ^ Nous Tavons indiqué, mais nous croyons devoir ajouter, dans cet appendice, quelques considérations à celles que nous avons déjà présentées en parlant des idées du ministre Jurieu, au moment de la révolution dont Cromwell fut le chef, bientôt le maître, et de celles de Rousseau, à la veille d'une révolution que personne jusqu'aujourd'hui n'a pu régler ou maîtriser d'une manière définitive en Europe.

Au début de ce livre, nous avons signalé, comme la cause première de la révolution de 89, Tinitialive instantanée prise par TAssemblée constituante, quand elle entreprit, par un vote qui lui donnait le droit de tout défârire et de tout refaire, de transformer le gouvernement de ce pays, la société française elle-même; nous avons montré l'origine d'une telle initiative, tout le volume qu'on vient de lire prouve, nous le croyons, que cette origine était philosophique. C'est à celte cause que nous avons dû attribuer l'esprit même de transformation radicale, immédiate, qui animait l'Assemblée constituante. Au moment où nous allons entrer dans le récit de la révolution de 89, nous appellerons l'attention de nos lecteurs sur quelques fails de la première révolution d'Angleterre, qui établissent entre la révolution protestante, qui n'était que la préface, et la révolution philosophique, qui est le livre, une différence dont on appréciera la logique.

Dans la lutte de Charles 1*' avec ses parlements, on remarquera un fait : c'est que, malgré l'ardeur de cette lutte, elle

^ Voir la page 88 de ce volume, où nous faisons observer que le ministre Jurieu maintenait la nécessité d'un culte, même à côté de la souveraineté absolue qu'il reconnaissait au peuple.

offre plusieurs périodes, et qu'en Angleterre il ne s*agit pas dès l'origine de donner une constilution toute nouvelle à un vieux pays, par une sorte d'improvisation sociale et politique.

Il y a entre Charles 1" et ses parlements une rivalité de pouvoir, deux prérogatives qui se heurtent. Les parlements soutiennent que le roi ne peut lever aucun impôt sans un vote de la Chambre des communes, et, en même temps, ils sont disposés à refuser ce vote; le roi prétend, en vertu de précédents, qu'il y a des circonstances où la prérogative royale peut, en matière d'impôts, se passer de l'assentiment des Chambres. Là est le terrain de la lutte, terrain d'abord hmité, où il semble qu'il n'y a en jeu que deux pouvoirs légaux : celui du roi et celui du parlement.

II est vrai, d'ardentes passions religieuses sont derrière les combattants officiels, et à cette époque où le protestantisme est l'origine de tant de sectes, il a pour conséquence le fanatisme des presbytériens, des puritains et des têtesl'ondes.

Mais, même au point de vue religieux, il y a, dans cette révolution d'Angleterre qui renversa Charles 1", une lutte dont le terrain n'était ni vague ni indéterminé, celle d'une Éghse contre une Église, des presbytériens contre les anglicans, d'un culte organisé contre un autre culte. On ne s'étonne donc pas que, renfermée encore dans certaines limites, l'idée protestante démocratique, gardant encore une partie du christianisme, quoiqu'elle ait fait la révolution d'Angleterre, ne l'ait pas improvisée, et surtout qu'elle se soit trouvée moins forte, depuis prés de deux siècles, que la société aristocratique de la Grande-Bretagne.

Cependant lorsqu'on voit, en Angleterre, une royauté qui venait d'être si puissante sous Henri VIII et Elisabeth, succomber dans ta personne de Charles I*% les noms des têtes-rondes et des puritains viennent naturellement à la pensée ; toutes les causes secondaires, toutes les circonstances accessoires disparaissent, et l'idée du calvinisme, ennemi de la hiérarchie reli-

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gieuse qui a été conservée dans l'anglicanisme, se présente tout d*abord : c'est avec ses têtes-rondes que Cromwell a vaincu la royauté en Angleterre, ce sont les puritains d*Écosse qui font livrée; la logique protestante ne pouvait se contenter du schisme de Henri Ylll et de Tanglicanisme royal qui en avait été le résultat.

S'il fallait le protestantisme pour opérer de si grands changements en Angleteire, quelle force, quelle puissance morale a pu exercer en France une action bien plus prompte, bien plus directe, bien plus irrésistible, bien plus indéfinie, bien plus extraordinaire? Le presbytérianisme en Angleterre change la religion, supprime Tépiscopat, amène une république, mais sous la dictature de Cromwell ; le presbytérianisme livre Charles 1®', mais c'est Cromwell qui le tue pour s'emparer du pouvoir. L'esprit qui ébranle et renverse la plus ancienne monarchie de l'Europe, qui improvise et qui décrèlc les événements, qui vient supprimer le passé et créer l'avenir pour l'Europe entière, pour le monde, ne doit-il pas avoir une origine bien plus abstraite, bien plus théorique, par xîonséquent bien plus générale, que le protestantisme lui-même?

Quel est donc cet esprit nouveau? Faut-il le reconnaître dans les premiers actes de l'Assemblée constituante?

On avait vu, en France, bien des troubles civils, mais jamais rien de comparable à ce coup de théâtre d'une partie des Etats généraux transformée en assemblée nationale et souveraine, déclarant qu'il n'y avait pas de constitution en France, et, qu'on nous permette ce mot, tournant le dos à toute notre vieille histoire pour nous en faire une nouvelle !

D'où vient donc cette idée d'unité abstraite, qui, en dehors de toute organisation sociale et politique antérieure, se dégage de ce vote décisif : une nation, une chambre!

Cette subite proclamation du gouvernement d'une assemblée, cette installation en trois jours d'un système représentatif si nouveau, ne révélaient-elles pas cette spontanéité, cette audace intellectuelles qui n'appartiennent pas à la pohtiquc, plus lente et plus circonspecte de sa nature, parce qu'elle cal-

cule el qu'elle temporise souvent avec les situations; pas même au protestantisme, qui, en détruisant, veut cependant conserver quelque chose, mais à une puissance dont les actes étaient des idées, sans autre contrôle que la volonté humaine, et qui, transportée dans le domaine des faits, commençait par jeter au monde la plus hardie des conceptions, le plus extraordinaire des projets : la création d'une nouvelle France résolue en trois jours.

Il est évident que le protestantisme n'a point jeté l'Angleterre dans une telle expérience, et qu'il n'a fait que la préparer dans une certaine mesure. ,.

Celui qui a fait le 18 brumaire de l'Angleterre avait contribué à la mort de Charles I«% et il put, s'il est permis de s'exprimer ainsi, concentrer entre ses mains la révolution qui avait téiomphé.

il est facile d'en comprendre la raison : en Angleterre, c'est l'armée ce sont les sectaires dont elle est composée, qui précipitent les événements; c'est dans l'armée que, sous le nom d'indépendants, de tètes-rondes, se trouvent les Montagnards de l'époque. Leur chef, leur général était trouvé et sortait de la guerre civile, tout d'abord engagée avec le roi : c'était Cromwell.

11 n'y avait pas à fonder le gouvernement représentatif en Angleterre, il y avait à le mutiler, à effacer la Chambre des lords, à réduire la Chambre des communes, par la violence, à cet élat de minorité qui lui fit donner le nom de Parlement croupion.

Cette exclusion des membres du Parlement a, certes, beaucoup d'analogie avec les procédés politiques de la Convention; seulement, la Convention ne se bornait pas à exclure, elle décimait.

Les presbytériens, qui étaient les girondins de l'Angleterre, effrayés des progrès de la puissance militaire représentée par Cromwell, voulaient enfin traiter sérieusement avec le roi, quand Tarmée, enhardie par ses succès, impérieuse, avec toutes les garnisons, où le même esprit existait, demanda la mise en ju-

gemenl du roi, qu'elle accusait de tous les maux du royaume.

Ce qui faisait la force du parti militaire auquel Gromwell allait devoir la dictature, c'est qu'il s'était emparé précisément de la persoime du roi, avec lequel les presbytériens du parlement auraient voulu traiter ; et, comme la majorité avait déclaré, par un vote, qu'en menant le roi prisonnier au château de Hurst on avait agi sans le consentement de la Chambre, Cromwell entoura l'Assemblée de soldats, et fit arrêter ceux des membres du Parlement qu'il jugea les plus opposés à ses desseins. Un de ses colonels, nommé Pride, qui tenait une liste de noms à la main, en arrêta quarante et un, tous presbytériens, ceux-là même qui avaient commencé la révolution, et qui auraient voulu maintenant sauver le roi et maintenir une monarchie.

Le lendemain, on refusa l'entrée de la Chambre des communes à cent autres membres de l'assemblée.

Telle était la solution que donnaient Cromwell et les sectaires de son armée à une révolution commencée au nom de la prérogative parlementaire.

Il ne resta plus, dans cette Chambre des communes ainsi amoindrie, que les indépendants, minorité servile qui mérita le nom de Parlement croupion.

Ce Parlement était l'esclave de l'armée, et les officiers, qui faisaient eux-mêmes partie de l'Assemblée, en dirigèrent toutes les délibérations et en arrêtèrent tous les votes. C'est dans cette Assemblée que fut décrétée la formation d une cour de justice devant laquelle le roi aurait à comparaître pour être jugé. 11 restait à Londres quelques membres de la Chambre des lords; cette Chambre des communes, quelle qu'elle fût, demanda leur concours, qu'ils refusèrent.

C'est alors qu'elle déclara que ce concours était inutile, et que tout pouvoir venait du peuple.

Ce fut au nom du principe de la souveraineté populaire, tel, au reste, que le définissait Juricu, que les indépendants servirent l'ambition de Cromwell en tuant Charles 1®'.

C'est ce parti, dirigé et gouverné par Cromwell, qui déclara

la royauté abolie, la Chambre des lords inutile et dangereuse, et qui, sous la main de Cromwell, fit mettre sur le nouveau sceau d'Angleterre ces paroles en exergue : La première année de la liberté, restaurée par la volonté de DieUj i 648 .

Les victimes qui suivirent Charles I^ sur Téchafaud furent le duc d'Hamilton et lord Capel.

En 1655, trois ans après la mort du roi, Cromwell faisait sou dix-huit brumaire, chassait le Parlement de la salle des séances, en faisait fermer la porte et mettait la clef dans sa poche : la nouvelle république disparaissait à peu près en môme temps qu'elle était proclamée ; tout le pouvoir civil appartenait à un homme, à un général.

N'est-il pas remarquable que la révolution d'Angleterre procède d*abord plus lentement, si l'on peut s'exprimer ainsi, que la révolution de 89? Le Parlement discute, lutte avec le roi : c'est, comme nous l'avons dit, deux prérogatives qui sont en présence et qui se combattent; cette première partie de la révolution, dont Cromwell va s'emparer, a pour acteurs les presbytériens, et il semble n'y avoir rien d*inconnu, rien de vague dans leurs aspirations ; ils sont les ennemis d'abord de l'épiscopat et de la prérogative royale; ce sont deux points clairement définis, positifs, deux termes de la lutte engagée, qui n'ont que l'Angleterre pour objet, et qui ne semblent pas devoir en dépasser les limites.

11 est vrai qu'il y a derrière les presbytériens, ainsi que nous l'avons déjà rappelé, un parti extrême, mais qui, dans ses aspirations fanatiques, s'occupe encore assez d'une autre vie, du règne des saints^ comme il dit, pour laisser bientôt place, une fois sa haine contre le roi et ses partisans satisfaite, à la dictature de Cromwell.

C'est ce fanatisme, encore assez désintéressé du pouvoir dans ce monde, qui a servi d'instrument commode à l'ambition de Cromvell.

Voilà ce qui explique, suivant nous, la grande différence qui existe entre la révolution de Cromwell, on peut lui donner ce nom, et celle dont Robespierre n'a pu s'emparer, comme il

APPENDICE. r>7

Faurait voulu, quoiqu'il y ait, entre ces deux hommes, des rapports d'hypocrisie assez remarquables.

11 restait une foi, quelle qu'elle fût, un idéal religieux, aux sectaires qui marchaient derrière Cromwell ; les plus violents étaient ses soldats mêmes. Sans doute, des doctrines empruntées au principe absolu de la raison humaine étaient proclamées, on tuait le roi au nom de la souveraineté du peuple ; mais il y avait un général, jouissant d'une immense popularité dans l'armée, qui était tout prêt à hériter du pouvoir royal qu'on paraissait supprimer, et à l'exagérer même, pour le mettre à la portée de son ambition. Ce général agissait sur les siens un peu à la manière de Mahomet, et il savait parler à leur fanatisme, jouer le rôle d'un chef de sectaires ; c'était au nom de Dieu et d'une rénovation chrétienne qu*il avait chassé le parlement et qu'il avait lui-même décrété sa dictature.

Qui ne voit qu'il y a tout d'abord, dans la première révolution d'Angleterre, malgré les principes qu'elle proclame, quelque chose de limité, de circonscrit, qui peut se plier à telle ou telle circonstance spéciale, accepter plus promptement, plus facilement, tel joug que lui imposera le génie d'un homme, et, trois ans seulement après la mort de Charles I^, tout donner àCromwell. C'est pour cette raison qu'une révolution qui éclata, comme nous l'avons fait observer, avec plus de lenteur que la révolution de 89, montra plus de mesure dans la lutte et ne livra pas à l'ancienne société anglaise une attaque générale, quoiqu'elle mit en cause, à la fois, Tépiscopat de l'Église anglicane et la prérogative royale, en jetant le protestantisme dans les voies démocratiques ; or, c'est précisément parce que cette révolution avait été plus lente, moins générale, qu'elle n'avait pas tout d'abord supprimé la Chambre des lords, qu'elle n*avait pas, dans ce monde, les mêmes aspirations que la révolution de 89, qu'il fut plus facile à Cromwell et à ses partisans de la dominer, et qu'elle marcha d'autant plus vito à cette solution sommaire qu'elle n'était pas le résultat du ne explosion d'idées aussi forte que la révolution du dix-huitième siècle qui devait la suivre.

A vrai dire, dans le mouvement d'idées qui se développait en Angleterre, sa révolution était un premier acte, la révolution de 89 devait être le second.

Il suffit, nous le croyons, de jeter les yeux sur les faits pour s'en convaincre, à quelque opinion qu'on appartienne, qu'on approuve ou que 1 on condamne; que Ton croie à l'avenir de ce mouvement d'idées, éclatant au sein des sociétés chrétiennes, ou qu'on le redoute et qu'on le condamne.

Nous avons entendu il y a quelques années, c'était sous le gouvernement de 1830, un esprit éminent* faire cette observation qu'en Angleterre Cromwell s'était contenté du titre de lord protecteur et n'avait pas mis la main sur la couronne, tandis qu'en France un grand capitaine était devenu empereur et roi, s'était fait l'arbitre de l'Europe. 11 y avait là, disait M. Guizot, un contraste qui mettait en relief le caractère différent des deux pays. Cromwell était mort en possession de ce pouvoir qu'il avait voulu, mais qu'il avait craint d'élever jusqu'à cette dignité royale, jusqu'à ce sceptre que Napoléon, avec toute sa gloire, n'avait pas conservés; et il pouvait y avoir, entre leurs destinées, la différence de la mesure que le dictateur anglais avait observée, à laquelle l'Empereur n'avait pas voulu se soumettre : contraste du génie des deux nations personnifié dans ces deux hommes.

A ces considérations, dont nous sommes loin de contester la haute portée, nous sera t-il permis d'ajouter ici une impression personnelle? C'est qu'après une révolution qui avait supprimé en France la religion elle-même et travaillé à une transformation complète de la société, dans un si vieux pays chrétien, dans une si antique monarchie, il ne fut pas extraordinaire que l'homme qui prenait, pour ainsi dire, le commandement d'une grande réaction contre l'esprit de l'innovation générale, contre l'idéologie, comme il disait, qui n'avait rien voulu laisser debout du passé, mesurât, pour ainsi dire, la réaction sur l'étendue même et la générahtè du mouvement auquel il avait

* M. Guizot.

résolu de répondre. A Taction révolutionnaire, qui avait supprimé ou prétendu supprimer le catholicisme, il répondait par le concordat; à la suppression de la royauté, en se déclarant empereur et roi ; à l'ambition qu'avait la révolution de propager ses idées dans le monde, en tentant la conquête de l'Europe, qui bientôt ne lui aurait pas suffi .

Il y a là une logique assurément. Un homme de génie y a succombé, et devait y succomber; mais n'était-elle pas dans l'ordre des faits dont la Révolution était le principe? Sont-ce les hommes, quel que soi! leur génie, qui peuvent triompher d'elle, et n'a-t-elle pas ouvert une lutte d'idées, où ce n'est pas l'épée des conquérants, le génie des hommes d'État, qui peuvent peser dans la balance?

{/Histoire de l'Ordre judiciaire, avec ses origines*, serait très-utile et très-importante en France.

Nous croyons devoir citer, à cet égard, un document curieux que nous empruntons à un vieil ouvrage : Histoire et antiquitez de laville et duché d^Orléans, par Françms le Maire. « .... Depuis que César, dit l'auteur, eut conquis la France, cinquante ans enuiron deuant la naissance de .nostre Seigneur, les empereurs romains y establirent leurs loix. et police, enuoièrent vn prêteur aux Gaules, le quel commettoit pour jugez ez prouincesceuxde sa suite, qu'on ^pl^e\o\icomitesa comitatu, comtes, pour jugez aux prouinces.

« Ce qui a esté aussi continué par Childeric, Roy des Francs.

« Les Roys, voyans qu'aucuns ducs et comtes, qui s'estoient appropriez le domaine, se relaschoient d'observer les loix, et rendre la iustice; ils enuoièrent, pour les premiers des juges, qu'on appeloit missi dominid, ou régales^ legati, fidèles, accreditarii a latere, comme lieutenant du roy, pour iustice, seu-

* Voir la page 130 de ce volume, ligne 18,

rcté et protection, l*vn de l'Église, pour la direction des mœurs, et Tautre laïc, pour visiter les prouinces et faire iustice sur les plaintes et doléances, s'informer des déportemens des preuosts et vicomtes, en faire rapport au Roy; et de ce mot missij il ou est fait mention es CapituL de Cliarlemagne, 3* livre, mesmc en la DécreUde première, tittre De immunitate Ecclesix, par la quelle il leur est deffendu de tenir leurs plaids es églises, in domibus Ecclesiarum, neqtte missttëj neque cornes vel index placitum tenant, »

A côté de l'organisation judiciaire il y a l'organisation communale, que nous avons indiquée comme une des grandes issues par lesquelles la bourgeoisie est sortie en France de la féodalité ^ Nous trouvons dans le même ouvrage que nous venons de citer : les Antiquitez de la ville et duché d'OrléanSy un autre document assez curieux, qui offre des détails circonstanciés sur le système tout local, tout communal qui présida de bonne heure, sous l'ancienne monarchie, à la levée des impôts, avec ce titre : « Des Présidens, Eslevs et Conseillers du Roy en Vélectùm d'Orléans, Les eslevs ont pris ce nom, dit l'auteur, parce qu'ils estoient eslevs et choisis en chaque diocèse et euesché pour faire la levée et recepte des deniers des Aydes, ou bien parce qu'ils estoient esleuz et dépvtez par les trois EstatSj pour garder les deniers, si bien qu*en chacun diocèse il y en auoit vn qui estoil esleu par le clergé, et vn autre par le Roy; mais depuis il ny en a plus eu qu'vn.

(k Les esleus furent instituez quand le roy Jean fut pris prisonnier, l'an 1356, par le prince de Galles, que pour faire la rançon d'icelui on fit vne grande levée de deniers, et ainsi ceux qui furent déléguez et choisis des notables du peuple^ furent appelez esleus.

* Voir page i3l de ce volume.

<( Et d'autant que les aydes et impositions estoient pour lors extraordinaires, n'estans leuées qu'à vn certain temps, pour la nécessité du tems et affaires de la guerre, icelles charges ayant eaië faites ordinaires sous le roy Charles VII, autres disent sous le roy Louys XI, il fut aduisé de créer les esleus en titre d'office formé,

{{ En Tan i405, maistre Jean de TEstoille estoit esleu à Orléans pour le Roy sur le fait des Aydes, et Tan 1 407, maistre Estienne Lamirault, esleu en Télection que les escheuins et habitants députèrent pour aller à Paris en un procez qu'ils avaient contre les docteurs et regens de cette Université.

a Cette élection d'Orléans estoit d'une grande étendue, ayant sous soy entièrement l'euesché et diocèse d'Orléans, mesme Piomorantin, et toutefois a été diminuée par l'érection d'autres élections particuHéres; si bien qu'à présent il n'y a plus en icelle élection que six vingt-sept parroisses, dans les quelles n'est compris la ville d'Orléans et banlieue, comme il sera remarqué touchant les priuilèges de la ville.

a En 1509, lors de la réformation de la coustume, il ny auoit qu'vn esleu en élection d Orléans, nommé maislre François Vaillant, et en la dernière reformation, eu l'an 1585, ils estoient sept. »

Nous l'avons dit % l'alliance de la royauté et de la bourgeoisie est ancienne parmi nous. Nous trouvons dans le titre d'un des chapitres de François le Maire un mot qui résume bien cette alliance : Roys bourgeois.

Il s'agit de ces associations, ou de ces communautés, pour parler comme lui, dont les membres a s'appeloient roys de bourgeoisie, ou de confrairie, ou autrement chevaliers de la

* Page 131 de ce volume*

44S iO^PENDlCE.

Table-Ronde, associations établies dans presque toutes les notables villes de France, dont i*en rapporteray seulement deui exemples, dit François Lemaire, celle de la ville de Toumay el de Bourges.

« A Toumay il y auoit trente-vn ro'^s bourgeois. Tan 1350, lesquels auoient bannières, trompettes et heraults; s'assembloient tous les iours de dimanches, disnoient et souppoient ensemble. Si aucun des trente-vn roys auoit enfansà baptiser, ou se mariast, tous y assi^toient auec pompe; indicquoient fèstes et ioutes auec prix aux villes prochaines^ si bien, qu'en 1351, les habitans de Paris, vinrent à trois bannières et dix courans; ainsi ceux de SenliSy Reims^ Sainct Qeuntin^ Amiens, Sainct Omer^ Compiègne^ d'Arras^ Bruges^ Dourians, de VEsduse et autres viUes^ au nombre de vingt-trois bannières et cent seize courans, se trounevèrent en juin 135i, le lundy et mardy après la feste du Saint Sacrement; mais parce qu ils s'esleuèrent à tel orgueil et arrogance, que de faire des statuts de leur authorité en plusieurs choses au préjudice du Roy, et qu'ils vouloient que nul n'appelast de leur iugemeni, par arrest de Parlement, donné à Paris le 4 juillet 1352, les habitans de Tournay furent descheus du droit de conounune et leurs biens confisquez. Ce qui fait preiuger qu'à Orléans il y auoit des princes de la commune ou roys, car ces mots cy dessous de Sugerius le dénotent assez, que le roy Louis le Jeune, eorum superbiam viriliter degradavit ^, et à présent sont demeurez à Orléans plusieurs communautez ou confrairis, dont les membres sont appelez roys. »

François le Maire donne ensuite des détails sur l'échevinage d'Orléans, que nous croyons devoir aussi reproduire :

« Le roi Charles IX, par arrêt du 8 et 16 mars 1569, sur la requête présentée en son conseil par les eschevins d'Orléans, et veu la liste dfes vingt-quatre personnes cathohques, nommées

^ Lorsqu'on songe à rorganisalion de celte bourgeoisie, avec ses bannières, les statu! s qu'elle prétendait rendre, il est facile de reconnaiti^ qu'en luttant contre la féodalité elle avait tout pris elle-même à Forganisation féodale.

en rassemblée faite en Thôtei de ville, pour le prochain eschevinage, Sa Majesté nomma pour maire le sieur de Pormorant, pour ueu qu'il fust agréable aux eschevins, ausquels reslection en appartient, par lettres de la création du maire, appelez et convoquez auec eux cinquante notables habitans catholiques, en rhostel de ville, et non ailleurs.

« Jacques Chawrevx, maire.

« Le 24 auril i593, Ton procéda à Teslection des maire et cscheuins, dans les halles, où furent nommez sept notables bourgeois pour faire eslection des maire et escheuins, au lieu de ceux qui estoient lors, qui auoient commancé leur charge en icelle année. Les sept esleus estoient, noble homme, Jacques de Vassort, conseiller au présidial d'Orléans; M* Pierre de TEscluse, aduocat: Richard Dubois; Jean Langlumé, Regnault Noël; Guillaume de Sainct Hesmin, et Philippe de Jogues, lesquels, après avoir preste le serment qu'en leur consience, sans passions et affection, ils procéderaient à Tesiection de douze notables affectionnez au party catholique et bien public, iceux sept elisans s'estans retirez en vne chambre, proche des halles, et conféré ensemble, ils retournèrent en rassemblée, où estoient monsieur de la Chastre, gouuerneur, monsieur de Honthelen, conseiller au Parlement et intendant de la justice; AUeaume, lieutenant général; messieurs les conseillers magistrats Bindé, de Giuez, Colombeau, le Vassor, Fabry, Fouet; messieurs les maires, eschevins et plusieurs notables bourgeois; le sieur le Vassor, conseiller, tenant une fueille de papier en main, proclama à haute et intelligible voix, ceux qu'ils nommoient et eslisoientpour maire et escheuins.

« Les habitans se souviendront de feu monsieur d'Escures ^, pendant sa mairie et continuation d'icelle, depuis i614 iusqu'en 1617. Il proposa par diuerses fois aux escheuins et habitans de cette ville d'Orléans d'obtenir les priuilèges de noblesse au mairat et escheuinage d'Orléans, ce que refusèrent,

* Une rue d'Orléans porte encore le nom de rue d'Escures.

considérans que cela ruineroit le commerce de la ville, etprovoqueroit les plus riches marchands à le quitter, comme il s*est pratiqué dans Bourges', t

Voici maintenant l'origine des tribunaux de commerce :

(( Dv siège dv Consulat dans VHostel commun de la ville*, chap. Lxxxiv.

« Les iuge et consuls des marchands en la ville d'Orléans ont été créés et establis par édict du roy Charles IX, au mois de feurier 1563, vérifié au Parlement, et publié au siège du bailliage d'Orléans, le 6 et 21 mars i563. Déclarations et interprétations sur iceluy édict le 28 auril 1 565, vérifiées au Par lemenl le 19 iuillet et 15 ianvier 1566, et arrcst du Parlement du 20 ianvier 1474, pour connoistre et iuger de tous procèz et difTèrens qui seront meus entre les marchands pour le fait de marchandise seulement, vendue ou acheplée en gros et en destail ou promise liurer, leurs veufues, marchandes publiques, leurs facteurs et serviteurs, dont la connaissance, iugement et décision est attribuée aux iuge et consuls, ou aux trois d*eux, pour iuger iusqu'à cinq cens liures sans appel, et des cas qui excéderont la somme, et sera passé outre à Texécution des sentences et des iuges et consuls, nonobstant oppositions ou appellations, les quels resortiront au Parlement.

(( Le premier iuge des consuls, nommé et esleu par les habitans, a été François Colas, seigneur des Francs, le quel, auec les consuls esleus, prestèrent le serment au Parlement de Paris, le 15 octobre 1564, parce que le Parlement s'estoit reserué la vérification de cet édict du roy, et depuis par déclaration du roy, ils prestèrent le serment pardeuant le bailly d'Orléans ou son lieutenant. »

* Ainsi, on offrait à la bourgeoisie d'entrer dans la noblesse, et elle trouvait sa condiiion assez bonne pour ne pas toujours accepter.

Au reste, dans cette ville d'Orléans dont il est ici question, presque toutes les lamilles nobles sont d'origine commerçante. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que l'échevinage était, dans toute la France, une pcôrte ouverte à la bourgeoisie pour entrer dans la noblesse.

^ Ce que les Anglais appellent encore Commun-Hall,

Nous trouvons aussi dans François Le Maire un arrêt rendu pour la réformation et rétablissement de V Université d'Orléans en l'année 16^6. Cet arrêt commence ainsi : <^ Louis^ par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre, à nos baillifs, ou prëvosts ou leurs lieutenans, conservateurs de nos privilèges en TUniversilé du lieu, salut... »

Ainsi Tautorité royale était en rapport direct avec les universités des grandes villes de France, mais par des privilèges qui n ôtaient rien de son initiative à renseignement local.

Ces universilés,'qui étaient la pépinière des grandes carrières, appartenaient à ces villes. Elles formaient des centres d'enseignement assez florissants, assez honorés, pour ne rien envier à Paris. Alors de jeunes professeurs n'auraient point aspiré à quitter la province; ils y trouvaient des honneurs, un avenir, et ils v restaient.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que les parents ne se montraient pas empressés d'envoyer leurs enfants à Paris pour y faire des études plus fortes, et que les collèges de province ne se dépeuplaient pas ainsi d'élèves et de professeuii». C'était aussi plus de mouvement et de vie pour des villes auxquelles on pouvait dire que leurs collèges appartenaient et n'étaient pas des succursales, bien mal remplies souvent, des collèges parisiens.

La province n'attendait pas alors ce que Paris voudrait bien lui envoyer de lettres et de sciences, de latin, de grec et de mathématiques, avec les professeurs qu il consentirait à lui expédier.

Onlevoil,CPS souvenirs du passé nous ramènent au présent : si, en eflet, la liberléde renseignement recevait son complément véritable, son complément provincial, si tout ce qu'il y a de notable dans chaque grande ville avait à se préoccuper du collège local, de l'Université, du lieUy pour parler comme l'arrêt de 1 626, quand il y aurait opportunité, et que cette université ou ce collège fussent indépendants de l'université de Paris, et de ce niveau général qui abaisse l'enseignement en France, malgré

l'université elle-même et par une conséquence nécessaire, I. 29

pour toul soumeltre à une même ceiitralisalion; si une vive émulation s'établissait ainsi entre toutes les villes de Fran(;o, il y aurait là, d'abord, pour ces villes, des avantages moraux et matériels incontestables, une plus grande affluence de jeunes gens qui dégagerait la capitale d'un trop-plein quelquefois menaçant, et qui, sans danger, donnerait à la province ce qui surabonde à Paris.

Quant au mouvement intellectuel, qui est excessif sur un seul point, il gagnerait ainsi à être réparti sur tous les points importants du territoire, à former différents centres plus égaux, et, au lieu de déborder, comme un fleuve que rien ne peut contenir, il aurait trouvé des canaux où, avec plus de mesure, il se propagerait dans la France entière.

Nous avons parlé de la puissance de l'organisation judiciaire en France ^ et des attributions si nombreuses du parlement; nous ferons encore remarquer ici l'importance d'un système de magistrature appliqué à la bonne administration des finances de l'État, à leur contrôle, qui a traversé les révolutions elles-mêmes. A côté des documents anciens nous aurons aussi à citer les documents modernes. C'est assurément une bien belle institution que celle de la Cour des comptes; lorsqu'elle fut transférée dans le palais du quai d'Orsay, le jour de rinstallation, en avril 1 842, M . Barthe, premier président, après avoir donné acte au procureur général, M. de Schonen, de son réquisitoire, prononça le discours suivant, où il faisait ainsi rhistoirc de la Chambre des comptes, d'où la Cour des comptes est sortie :

(( Messieurs, nous venons de quitter pour toujours le palait^ qui recevait, dans des temps déjà éloignés, la Chambre des

* Voir pap^o H 'le co volume.

APPENDICE. 4n

comptes de Paris, et qui fut le berceau de la Cour def« comptes, et nous tous, ici réunis, nous nous sommes séparés avec tristesse des lieux auxquels se rattachent toutes les traditions de notre magistrature.

u Mais en quittant le palais où vivaient dans notre pensée tes noms des magistrats qui, à des époques diverses, surent jeter un grand éclat sur la mission dont nous sommes les continuateurs, efforçons-nous de ne laisser affaiblir en nous aucune des impressions qui nous soutenaient dans nos fonctions ; que le même zélé, le même dévouement, le même respect pour notre discipline intérieure, la même indépendance forment le caractère de cette compagnie dans cette enceinte nouvelle, qui sera désormais le siège de nos délibérations et de nos travaux.

« Cependant j'ai pensé que vous aimeriez à voir consacrés les principaux et les plus glorieux souvenirs de notre institution dans cette salle d'audience destinée à nos réunions générales.

t L'administration s'est empressée d'accueillir un vœu exprimé en votre nom. Dans les anciens temps, saint Louis, ordonnant aux principales villes du royaume de porter leurs comptes à la Chambre des comptes, qu'il rendait sédentaire à Paris et qui devait siéger au palais de la Sainte-Chapelle; dans les temps nouveaux, après la chute des Chambres des comptes, dont la juridiction se partageait le territoire, et, après plusieurs années d'essais impuissants, Napoléon, fondant la Cour des comptes, chargée de centraliser le contrôle de la comptabilité des deniers publics, et jetant dans ses décrets le germe des développements qui devaient se réahser sous le gouvernement constitutionnel; depuis 1850, Louis-Philippe, sanctionnant la loi qui consacre la publicité dans notre rapport au roi; autour des princes législateurs, Michel l'Hôpital, qui, en ibbAj fut premier président de la Chambre des comptes; un Nicolai, Etienne Pasquier; et, pour représenter l'époque à laquelle nous appartenons, Barbé-Marbois, dont les traits vous sont présents, et dont le nom réveillera toujours en nous le sentiment d'une tendre vénération.

« Tels sont les souvenirs que la peinture devra consacrer^

ce sont les seules décorations que nous avons ambitionnées; certes, ces noms n'avaient pas besoin de ces tableaux pour vivre dans la mémoire des hommes; mais il est bon d'entretenir le culte de la reconnaissance publique par les hommages rendus aux princes, aux magistrats, aux citoyens illustres qui, par leurs actes, leurs talents ou leurs vertus, fondèrent une grande institution ou la fortifièrent par Tautorité de leurs exemples.

c Des circonstances communes à ces époques diverses attestent que, dans Fadmiiiistration des états, il existe des principes qui répondent à des nécessités permanentes; ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a proclamé que s'il est bon, utile, que l'administration qui a la responsabilité de ses actes, se surveille elle-même, ce contrôle ne peut exister seul, il faut un contrôle extérieur, désintéressé, indépendant; c'est celui qu'exerçaient sur le maniement des deniers ptiblicSj dans les temps les plus reculés^ les anciennes Chambres des comptes, c'est le contrôle qui vous appartient. Il est à la fois une garantie pour le pays et pour les comptables eux-mêmes, lorsqu'ils se renferment dans les régies que les lois et les ordonnances, fondées sur des lois, leur ont tracées.

« La loi de notre institution, en nous donnant juridiction sur les comptables, devait nous refuser toute juridiction sur les ordonnateurs. Nous avons soin de nous renfermer dans ces limites, hors desquelles tout serait confusion. Nous sommes pénétrés autant que qui que ce soit de cette vérité, qu'il n'y aurait plus d'administration possible le jour où un tribunal pourrait traduire à sa barre l'administration dans la personne ou dans les arrêtés de ses agents. Mais si c'est au comptable, seul détenteur des deniers publics, que nous pouvons, par voie de juridiction, demander l'exécution rigoureuse des lois et règlements, l'administration est responsable devant le prince et devant les Chambres, et il nous appartient d'éclairer le prince et les Chambres sur les abus qui seraient le fait des ordonnateurs et non des comptables.

« Les rapports de notre magistrature avec le chef de l'Étal

ont pris un caractère nouveau par la publicité qu'ils ont reçue des prescriptions de la loi. Nous sommes ainsi placés en présence des abus qu'il faut signaler, pour en prévenir le retour, et de Tadministration qu'il faut éclairer sans jamais arrêter son action. Mais nous n'ignorons pas que nous pouvons rencontrer au dehors des passions qui cherchent partout des aliments, non pour servir, mais pour combattre, et dans l'expression même des observations critiques que nous pourrions être appelés à faire entendre, l'austérité de notre langage attestera toujours notre respect pour l'autorité publique; nous savons aussi que la manifestation dé la vérité, qui sert la cause de l'ordre dans l'administration des finances, sert aussi la cause de l'ordre dans le pays; car c'est presque toujours par l'exagération ou par le mensonge que l'opinion publique s'égare et que la paix de l'État peut être troublée.

« Si votre juridiction sur les comptables centralise les principales attributions des anciennes Chambres des comptes, et si le principe du rapport du roi avait été emprunté aux anciens temps par la loi de votre institution, il est une attribution fondamentale que nous ne devons qu'à l'action et qu'au développement du gouvernement constitutionnel ; c'est la déclaration de conformité prononcée par la cour entre le résumé de ses arrêts et les comptes présentés aux Chambres par l'administration. Ainsi, le contrôle judiciaire qui a vérifié tous les faits vient éclairer les Chambres législatives qui ne peuvent connaître que les résultats. C'est le dernier couronnement donné à l'ensemble des garanties qui environnent la comptabilité des deniers pubhcs »

Nous parlons (chap. XXXI, p. 366 de cette histoire) de l'esprit de négation de Sieyés, qui, s'attaquant à la noblesse, lui faisait dire que V ordre noble n entre point dans l'organisation

sociale, qtiil peut bien être une charge pour la nation, mais qu'il n'en saurait faire partie^ et nous faisions remonter 'les idées de Sieyès à celles du Contrat sodalj où Rousseau réclame, dans les sociétés humaines, l'égalité absolue.

Quand on réfléchit au développement de ces doctrines et à Tapphcation qu'on a voulu leur donner, on se souvient que leur origine n'avait rien de politique, et qu'elles émajuaienl surtout de la négation philosophique, qui, pour effacer tout ce qui pouvait choquer l'orgueil humain, avait voulu faire disparaître du monde l'idée même de Dieu. Gomment un tel esprit aurait-il supporté aucune supériorité sociale? Le dix-huitième siècle avait formé ce qu'on n'avait jamais vu, une école d athées, du baron d'Holbach et de Diderot à Svlvain Maréchal et Delalande, tous les deux auteurs du Dictionnaire des athées; ce qui faisait écrire à Bonaparte, après Marengo : « Quoi qu'en puissent dire les athées de Paris, je vais aujourd'hui assister avec grand plaisir au Te Deum qui va être chanté dans la cathédrale de Milan, o

Dupont des Jumeaux, le mathématicien membre de la Convention, prononçait devant cette assemblée, le 44 décembre 1792, un discours où il disait : « La nation et la raison, voilà les dieux de Thomme... Il est plaisant de voir préconiser untî religion où l'on enseigne qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et j'admire la bonté qu'ont les hommes d'ajouter quelque croyance aux récompenses et aux peines éternelles. »

Fréville, l'économiste, professait l'athéisme dans les cercles i'i les cafés.

Mongez, de l'instilut, déclarait hautement avoir l'honneur d'être athée.

Lalande réclamait sa place dans le Dictionnaire des athées par la lettre suivante :

« Je ne veux pas qu'on puisse dire de moi : Jérôme Lalande, qui ne fut pas un des derniers astronomes de son âge, n'en fut pas un des premiers philosophes athées.

« Signé : le Doyen des athées. »

Si nous analysions le Dictionnaire des athces, publié d'abord par Sylvain Maréchal et ensuite par Lalande, on verrait qu'ils veulent y faire entrer même le Christ, ce qui est le blasphème le plus fou qu'on ait jamais inventé.

C'était l'école de Diderot et du baron d'Holbach, qui sortait en droite ligne du dix-huitième siècle.

C'est pour l'honneur de la sectSy dit Lalande, qu'il pubUe le Dictionnaire des athées .

Ainsi, comme à la suite du protestantisme il y avait eu des libres penseurs, à la suite de la philosophie du dix-huitième siècle il y eut une école, une secte d'athées.

Que signifie un tel mot, et que peuvent avoir les athées en commun? la négation absolue. Comment et sur quoi des hommes qui n'ont pas une seule croyance peuvent-ils se rapprocher?

Cependant l'esprit de négation avait été si ardent, si passionné, si fanatique, dans le dix-huitième siècle, qu'il semblait réunir dans une même secte un trop grand nombre d'intelligences fourvoyées dans cette folle et malheureuse négation : il n'y a pas de Dieu^ pas d'unité élernelle et toute-puissante. Quelle base d'union pour les hommes !

Comment s'étonner que ceux qui, en 1781), veulent remanier la société française, ne respectent en rien l'œuvre des siècles, quelle qu'elle soil, dans cette vieille société? A quoi bon la noblesse, qui déplaît à l'orgueil de Sieyès, quoiqu'il doive un jour devenir comte? A quoi bon le clergé bientôt? A quoi bon toute organisation, qui a pour base la lente action du temps et une prescription qu'on peut appeler providentielle? Comment, dans une société où tant d'hommes qui tenaient le sceptre des lettres ont attaqué ouvertement l'antique religion du pays, où il s'est formé une secte d'athées, qui est l'école la plus avancée de la philosophie nouvelle; comment des réformateurs qui, imbus, comme Sieyès, de l'esprit philosophique, qui renient comme lui le christianisme, auraient-ils hésité à retrancher telle partie de la société qui pouvait contrarier leur orgueil, quand ils appartiennent à un système de négation qui s'étend à Dieu même?

ir»2 APPENDICE.

On peut bien chercher, mais nous ne croyons pas qu'on trouve une autre cause à cette amputation que Sieyès proposait tout d'abord de cette antique noblesse qui, certes, avait ses titres de gloire. A-t-on vu que la révolution protestante d'Angleterre ait voulu détruire la noblesse en Angleterre? Elle a supprimé sans doute l'épiscopat anglican; elle a fait dominer telle ou telle secte fanatique qui a porté la main sur la royauté pour satisfaire Tairibition de Cromwell ; mais, malgré cette dictature et à cause de cette dictature, elle n'a pas entrepris de détruire toute la société anglaise. Il y a entre le mouvement protestant de i644 et le mouvement philosophique qui se formule dans les paroles de Sieyès que nous avons citées, dans la prétention, au début d'une révolution, de supprimer toute une classe de la société, la différence qui existe entre une demi-négation et la négation absolue ; car le gouvernement de Cromwell était lui-même une aspiration à la royauté; il n*eul rien de comparable au régime de la Terreur, par exemple, au règne de la populace sous tel ou tel nom révolutionnaire.

C'est là de la simple logique, celle qui ressort des faits. Comme Ta si bien fait observer M. de Tocqueville S c'est précisément cet esprit absolu de négation, de destruction, quMI s'atlaque au clergé, à la noblesse, à la royauté, aux privilèges de nos villes et de nos provinces, à l'enseignement de nos universités et de nos collèges, à l'autorité paternelle méconnue dans la législation qui va intervenir; c'est cet esprit môme, qui fut le plus grand ennemi du gouvernement représentatif, que les États-généraux étaient venus fonder, et que l'Assemblée constituante, qui en sortira, entreprendra de créer en lui donnant pour base certaines idées et certains principes.

* Voyez L'Ancien Régime et la Révolutim.

APiȣNDICE. 453

Nous n'avons pas mis, nous ne mettrons pas assurément toute la Révolution dans les sociétés secrètes et les clubs ; mais nous les regardons comme les instruments d*idées dont tout ce premier volume est l'étude ; et, quoique nous revenions, dans le second volume de cet ouvrage, sur la franc-maçonnerie, origine de la société des Jacobins et son modèle même, nous croyons utile de montrer ici, par des faits et des documents, le rapport qui s'était établi entre la philosophie du dix-huitième siècle, cause première de la Révolution de 89, et ce que Ton nous permettra d'appeler toutes les exaltations de l'esprit humain, en dehors du christianisme, toute l'organisation qui avait pu en sortir, exaltation et organisation dont Paris et la France étaient devenus le rendez-vous et le centre à la fin du dix-huitième siècle et au moment de la Révolution de 89.

Quoique nous parlions nous-même, dans cet ouvrage, de l'illuminé Weishaupt, né en 17 48, et fondateur de l'illuminisme allemand, qui était l'athéisme dans une franc-maçonnerie nouvelle, dont l'alliance avec la franc-maçonnerie française avant 89 est un fait historique, nous croyons que les détails recueillis par M. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution j sur l'illuminisme, achèveront de caractériser cette grande surexcitation intellecluelle qu'on a appelée le dix-huitième siècle, et qui, sous* différentes formes, aboutissait à un même résultat, à une même insurrection, dont les deux mobiles ont été le déisme et Fathéisme philosophiques, avec la réforme universelle de l'humanité pour but. I/aUiance des illuminés allemands, qui étaient athées, avec nos loges maçonniques eut précisément pour résultat de donner une impulsion plus grande, en France, aux idées de négation absolue.

Voici ce que dit M. Louis Blanc sur le chef des illuminés allemands et l'illuminisme :

45 i APPENDICE.

(( Wobhaupt avait à peine vingt ans, lorsqu'en 1776 < il jeta les bases de Tilluminisme. Ceux qui reçurent ses prennières confidences s'appelèrent aéropagites. On convint que Weishaupt, connu dos seuls aéropagites, serait le chef invisible ei tout'piiismnt de la secte; que cette secte se diviserait en deux classes : celle des préparations, comprenant les grades de novice^ de minerval^ dUllumné mineur, d'illuminé majeur, et des MYSTÈRES, renfermant les grades de pi^être^ de régenty de philosophe et d' homme-roi^. Ces divisions et subdivisions avaient pour objet premièrement de mesurer Timportance de T adepte à ses progrès dans la science de ï égalité^ puis d'exalter son imagination, en lui faisant espérer la communication d'un secret précieux dès qu'il aurait atteint le grade supérieur. Il fut décidé que les illuminés des hautes classes s'appliqueraient à l'art d'expliquer les chiffres, d'enlever les empreintes des cachets*, et ne rechercheraient les emplois que pour y mieux servir les intérêts de l'ordre. On parla d'établir une école de minervales, de manière à tirer parti des femmes...; mais on craignit leur impatience, leur indiscrétion. • . Quiconque ne méprisait pas le vain bruit de la renommée, n'avait pas le fanatisme de Brutus ou Taudace de Catilina, fut déclaré incapable de remplir les principales fonctions de l'ordre. Et, quant au soin de recruter des disciples conspirateurs y on le confia aux frères insinuantSj choisis parmi les plus habiles, et dont les instructions portaient qu'ils s'astreindraient à des habitudes graves, qu'ils mèneraient une vie régulière et propre à bien asseoir leur ascendant ; qu ils ne s'adresseraient ni aux hommes d'une réputation compromise, ni à ceux de mœurs suspectes... Weishaupt voulut aussi qu'on s'étudiât à attirer des personnes d'un extérieur agréable, a Ces

' Six ans après que le baron d'Holbach et Diderot avaient proclîtmé l'athéisme et la république.

* Écrits orig^inaux, cités dans les Mémoires pour servir à Vhistoire du jacobinisme.

' Mounior, De V Influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Uérofut'on de France^ p. 181.

APPENDICK. 455

« gens-là, disait-il, quand on sait les former, sont plus pro- (( près aux négociations... Us ne sont pas de ceux quQti peut a charger de soulever le peuple, mais il faut choisir son (( monde... » M. Louis Blanc raconte ainsi l'initiation la plus haute de Tilhiminisme allemand : « Si le candidat repoussait loin de lui bijoux, florins, sceptre, couronne, et avant tout les ceintures mcerdotales qu'on avait étalées devant lui, il était admis à connaître les projets de la secte et ses doctrines. Dans un discours véhément, pathétique, quon eïUpu croire échappé aux indignations de Jean-Jacques lui-même \ le chef de l'assemblée disait ce qu'avait valu au monde celui qui, plantant le premier pieu et creusant le premier fossé, avait osé dire ; n Ceci est à moi ^, » et avait trouvé des gens assez simples pour le croire. Il montrait les usurpations de la force successivement transformées en droit ; la tyrannie s'étabhssant d'abord par la violence,, puis se perpétuant par la ruse ; des hommes pleins de vigueur et d'intelligence amenés à ce point d'aberration de s agenouiller autour du berceau dun enfant et d* adorer des divinités vagissantes; regorgement des peuples les uns par les autres * honoré du nom de courage patriotique; les bri-

* Voir Y Histoire de la Rémlutioriy par M. Louis Blanc, t. II, p. 91. On voit bien que M. Louis Blanc reconnaît ici l'origine du socialisme, qui est dans le Contrat social avant d'être dans les doctrines des francs-maçon^ illu* minés de T Allemagne.

* C'est Dieu a qui a osé (pour parler comme Rousseau et M. Louis Blanc dire cela dans ses commandements, par une raison toute simple : c'est que la propriété est la garantie même, le maintien des sociétés civilisées, et quo sans elle on tombe dans l'état sauvage. »

Ceux-là suppriment donc la propreté qui tendent à l'état sauvage : or c'est là précisément la teïidance de Rousseau, des illuminés allemands, de Babœuf, des communistes et des socialistes, qui les continuent, et qui, ti ouvant mal tout ce que la Providence divine a voulu ou permis pour la civilisation du monde, détruisent, au nom d'une souveraineté de la raison bumaine qui va jusqu'à l'athéisme, la civilisation elle-même, pour mieux ■".ssurer l'indépendance de l'homme que Dieu a fait pour vivre en sociéti'.

^ La suppression de la guerre annoncée, c'est h paix perpétuelle, l'utopie de l'abbé de Saint-Pierre; mais l'illuminisme allemand, qui demande la suppression de la guerre, sait très-bien assassiner ; seulement il voudrait bien qu'il n'y oui plus d'armées, parce qu'avec ses sociétés secrètes il serait le maître.

gandages en grand appelés œnquêtes; laterre ayant ses damnés, plus réels j hélas! que ceux de Venfei' des mythologies; partout le lien de la nature rompu ; et U ne fallait pas qu'on s'en tînt à une révolution qui se bornerait au renversement des trônes. Une puissance nouvelle commençait à se développer, à laquelle il fallait prendre garde. » Celui qui veut mettre les nations sous le joug n'aura qu'à faire naître des besoins que lui seul peut satisfaire. Érigez en corps hiérarchique la tribu mercantile^ et vous aurez créé peut-être le plus redoutable desdespotismes. » L'illuminisme vient de dire: Plus de propriété! il dit maintenant: Plus de commerce ! On verra le commerce, pendant la Révolution, accusé et proscrit sous le nom de négociantisme. « Cai' celui-là est le maître qui peut susciter ou prévenir, étouffer ou satisfaire des besoins ; et qui le pourra mieux qu'une oligarchie de marchands? »

M. Louis Blanc ajoute que Tilluminisme préparait Anacharsis Glootz et Babœuf.

U auraitdù dire aussi Robespierre; car Robespierre disait que le temps était venu de tv£r V aristocratie mercantile (le capitale) comme celle des nobles. Et, comme Weishaupt dans ses mystères^ Robespierre a déclaré qu'il fallait écraser le négociantisme; que là ou il y avait beaucoup de gros commerçants^ il y avait beaucoup de fripons^ et que la liberté ne pouvait y établir son empire. (Voyez les pièces trouvées chez Robespierre, imprimées par ordre de la Convention, n^45, 75, 89, 107, etc.) En effet, les bourgeois, les marchands, ont été spoliés, guillotinés, comme le clergé et la noblesse.

On retrouve dans l'athéisme de Weishaupt cette contrefaçon du christianisme qui existait déjà chez les francs-maçons» comme il va le dire lui-même, mystère qu'il ne confie, dans la vaste association secrète à laquelle il travaille pour gouverner le monde, qu'aux deux grades de mage et de Vhommeroi *, qu'il a établis parmi ses adeptes.

* Toute la correspondance de Weisliaup fut saisie, le 11 octobre 1786, par le gouvernement bavarois, chez Zwach, un des premiers iHuminés, auquel Weishaup écrivait la lettre que nous allons citer.

L'opinion de Weisbaupt sur la franc-maçonnerie elle-même est bien remarquable, et elle est exacte ; mais il regarde la franc-maçonnerie comme arriérée, parce qu'elle recomiaît l'existence de Iheu.

11 s'exprime ainsi d'abord sur le christianisme : « Je crois presque moi-même que la doctrine secrète du Christ, ainsi que je l'explique, avait pour objet de rétablir la liberté parmi les Juifs. Je crois même que la franc-maçonnerie n'est pas autre chose qu'un christianisme de cette espèce. » Ainsi le royaume du Christ, suivant les tristes plagiaires de TÉvangile, serait de ce monde, a 4u moins, continue Weisbaupt, mon explication des hiéroglyphes s'y adapte-t-elle parfaitement. D'après cette explication, tout homme peut être chrétien sans en rougir ^ car je laisse le mot et substitue la raison {den ich lasse deti namen und suhstituire ihm die vernunft); ce n'est pourtant pas une chose peu importante que d'avoir su tirer ainsi une nouvelle religion et une nouvelle politique de ces hiéroglyphes ténébreux. » 11 résume ainsi toute sa doctrine par une déclaration d'athéisme : « Vous savez que Vunité de Dieu élait un des secrets révélés dans les mystères d'Eleusis ; oh! pour cela y rt'ayez pas peur de trouver rien de semblable dans les miens. » (t. I, lettre, 4, au même) Dans une autre lettre de Weisbaupt, on voit que toute l'origine de Tilluminisme allemand, de la franc-maçonnerie devenue athée, s'efforçant de se propager dans le monde entier par les sociétés secrètes, est dans les œuvres même des athées français du dix-huitième siècle. Pariant diu grade de mage illuminé^ un des deux premiers de sa franc-maçonnerie, Weisbaupt indique les livres qu'il réserve pour l'enseijinement de ceux qui en seront revêtus : • Avec nos commençants, dit-il, soyons prudents sur les livres de religion et de politique; dans mon plan, je les réserve pour les grands mystèi'es *. Quant à présent, ne donnons aux élèves que des

* Ceci répond au mot de Camille Desmoulins quand il disait qu'il avait l'âge du sans-culotte Jésus-Christ. C'est la tradition du maçoimisme et de rilluminit>n)e.

* C'est encore là un plagiai du cliristianisme ; la négation absolue veut

i58 APPENDICE.

livres historiques ou cU* raisonnemoiil. La morale avant tout 4loit être notre objet (sans Dieu). Robinet, Mirabeau (le Système de la nature, publié, par Diderot sous le nom de Mirabeau), le Système social, la Politique naturelle, la Philosophie de la nature^ et semblables, sont destinés pour les grades plus avan- (rés ; il faut à présent les cacher soigneusement à nos élèves, <'t spécialement be l'Homme, par Helvéfius. »

Or la plupart de ces ouvrages enseignent lathéisme.

C'est là ce que Weishaupt veut inculquer aux frères; el, dans une lettre encore adressée à Zwach, parlant d'un des adeptes, qu'il appelle du faux nom de Numenius^ il lui dit : « Adressezmoi le frère Nnmenius^ et tâchez de le mettre en correspofi- 4lance avec moi ; je veux chercher à le guérir de la théosophie et à le rendre à notre objet, b

Ce qu'il faut détruire pour gouverner le monde, c'est la croyance en Dieu, et ce sont des athées qui doivent régir ce monde : cela est assez clair.

Ce qui ne l'est pas moins, c'est que les doctrines de nos athées ont agi sur l'esprit exalté des Allemands, et ont créé chez eux Tilluminisme, qu'ils nous ont envoyé un peu avant 89 pour réagir sur notre franc-maçonnerie, qui n'était que théosophe, déiste.

Cagliostro ', dès 1781, et plus tard, vers l'année 1787, Amélius Bode et le baron de Buscbe vinrent propager Tilluminisme en France, et ces deux derniers furent envoyés directement, avec une mission spéciale, aux loges maçonniques, alors trèsnombreuses *.

Les martinistes, avec leurs idées manichéennes, les mesméristesy si l'on peut appeler ainsi les disciples exaltés de Mes* mer, qui donnaient à Thomme un pouvoir extraordinaire sur rhomjme ; les swedenborgistes, avec leur système qui effa-

avoir des mystères comme la foi religieuse. Quels seront donc ces mystères? Babœuf nous le dira, et, après lui, Proudhon. •

* Voir ['Histoire de la hévolution, par M. Louis Blanc, t. Il, p. 96.

* Voir Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, par l'abbé Barruel, t. IV, p. 239.

çait aussi le chrislianisme, participaient à cette grande pertur^ bation intellectuelle qui accompagnait en France le règne de la raison, perturbation facile à comprendre, qui à côté d'une négation absolue ne laissait pas moins le besoin de croire, et, si ce n'était la vérité, la première superstition, le premier caprice de cette raison même.

Nous indiquons les variétés d'un même mouvement, qu*on peut ramener à ces deux termes : le déisme et l'athéisme, s'organisant en sociétés secrètes générales et formant alliance, comme les philosophes du dix-huitiéme siècle, déistes et nthées, s'étaient déjà rapprochés, quand Voltaire voulait que Diderot entrât à TAcadémie, et qu'il proposait une confession de loi spinosiste à Tadresse des déistes et des athées, quand d'Âlembert ne voyait, comme on le sait, que le scepticisme le plus complet comme solution, quant à la question de l'existence de Dieu^

Pour nous résumer ici, il y aurait certes beaucoup à dire sur la réaction de l'illuminisme athée, revenant tout organisé d'Allemagne aux loges maçonniques et déistes do France. Nous nous bornerons à faire deux citations de M. Louis Blanc et à rapporter des documents qui résument toute la question : a Dès l'année i772', dit M. Louis Blanc, la franc-maçonnerie de France, depuis longtemps en proie à d'anarchiques rivalités, se resserra sous une direction centrale et régulière, qui s'empressa de détruire l'inamovibilité des vénérables, constitua

• 11 est bieij remarquable que les philosophes qui onl le plus nié les vérités divines étaient les plus pressés d'affirmer en matière sociale et poli • tique, voulant toujours donner à Diomme la place qu'ils ùtaient à Dieu : «Vous aimez la raison et la liberté, écrivait d'Alemberl à Voltaire, mon cher et illustre conlrère, et on ne peut guère aimer Vune sans Vautre, » Ce qui signifie que l impiété est la liberté. « Eh bien! voilà un digne p^/tosophe républicain que je vous présente, et qui vous parlera philosophie et liberté: c'est M. Jennings, chi.nibellan du roi de Suède, homme du plus grand mérite et de la plus grande réputation dans sa pairie; il est digne de vous connaître, et par le cas qu'il fait de vos ouvrages, qui ont tant contribué à répandre ces deux sentiments parmi ceux qui sont dignes de les éprouver. » [Uttre en date au 19 janvier 1761).)

' Deux ans après la proclamation de rnthéisn.e et de la république dans le H^tc du baron d'Holbach.

400 Al'PEKDlGE.

l'ordre sur des bases entièrement démocratiques et prit le nom de Grand-Orient K

K Là fut le point central de la coiTespondance générale des loges ; là se réunirent et résidèrent les députés des villes que le mouvement occulte embrassait ; de là partirent les instructions, dont un chiffre spécial ou un langage énigmatique ne permettait pas aux regards ennemis de pénétrer le sens.

a Dès ce jour, la franc-maçonnerie s'ouvrit jour par jour à la plupart des hommes que nous retrouverons au milieu de la mêlée révolutionnaire. Dans la loge des Neuf-Sœurs * vinrent successivement se grouper Garât, Brissot, Bailly, Camille Desmoulins, Condorcet, Chamfort, Danton, Dom Gerle, Rabaut- Saint-Étienne, Pétion; Gauchet, Goupil, de Préfeln et Bonneville dominèrent dans la loge de la Bouche de fer. Sieyès fonda au Palais-Royal le clnl) des Vingt-Deux. La loge de la Candeur devhit, quand la Révolution gronda, le rendez-vous des partisans de Philippe d'Orléans : Laclos, Latouche, Sillery, et, parmi eux se rencontrèrent Custine, les deux Lameth, la Fayette. »

M. Louis Bianc termine par ces mots, oij il caractérise le système de Weishaupt : « Mais la franc-maçonnerie, on l'a vu, n'avait pas un caractère homogène. Les trois premiers grades admettaient toutes sortes d'opinions; au delà, la diversité des rites répondait à celle des systèmes, et, comme on en peut juger ftar les noms de Sieyès, de Condorcet, de Brissot, la philosophie des encyclopédistes et les tendances de la -bourgeoisie avaient une large place dans les loges. C'est ce qui frappa Weishaupt, professeur de droit canonique à l'université d'Ingolstadl^ un des plus profonds conspirateurs qui aient jamais existé ; il se mit donc à méditer des combinaisons nouvelles.

« Par le seul attrait du mystère, par la seule puissance de l'association'*, soumettre à une même volonté et animer d'un

* Ragon, Cours interprétatif.

* Celle de Voltaire.

'* Et aussi en flattant, en autorisant les mauvaises mœurs, comme plusieurs des sectes qui attaquèrent le christianisme. [N&te de Vauteur.)

même souffle des milliers d'hommes pris dans chaque contrée du monde, mais d'abord en Allemagne et en France ; faire de ces hommes, au moyen d'une éducation lente et graduée, des êtres entièrement nouveaux; les rendre obéissants jusqu'au délire, jusqu'à la mort, à des chefs invisibles et ignorés. Avec une légion pareille, peser secrètement sur les cours, envelopper les souverains, diriger à leur insu les gouvernements et mener l'Europe à ce point que toute superstition (toute rehgion) fût anéantie, toute monarchie abattue,' tout privilège de naissance déclaré injuste, le droit même de propriété aboli et régalité des premiers chrétiens proclamée, tel fut le plan gigantesque du fondateur de Tilluminisme ^ »

A côté de ce travestissement des idées chrétiennes dans un système qui niait la Divinité et le christianisme, avec la prétention de changer le monde, comme le christianisme Tavait changé, prétention toute philosophique, on Ta vu, et qui appartient au dix-huitième siècle, plaçons les documents qui résument cet esprit; c'est Le Bo, répondant aux communes de Montauban, effrayées du manque de provisions : « Soy^ tranquilles ^ la France en a assez pour douze millions d* hommes; il faut que tout le reste^ c'est-à-dire il faut que les douze autres miUions de Français soient mis à morty et alors le pain ne vous manquei^a plus. it (Rapport au comité de salut public, séance du 8 août 1795.)

C'est Gondorcets'écriant dans l'Assemblée législative : « Que le monde périsse plutôt que de sacrifier nos principes d'égalité ! » Ce qui répond aux idées des philosophes illuminés, que la fin justifie les moyens, et à ces paroles de Sieyés sur l'horreur que Mallet-Dupan témoignait pour les procédés révolutionnaires : « Vous nous parlez toujours de nos moyens. Eh! monsieur y c'est la fin, c'est l objet et le but qu'il faut apprendre à voir. »

Mais si ce sont là les principes qui, des sociétés secrètes,

* On ne doit pas s'étonner de ces paroles de M. Mignet, « qu'il y eut dans la Révolution plus d'esprit de secte qu'on ne pense. »

(Note de l auteur.)

illuminées et maçonniques, sont passés dans la société des jacobins et ses affiliations, où les mêmes hommes ont appliqué les mêmes idées, la société des jacobins n'avait pas suffi, un savant étranger, Girtaner, dans ses Mémoires sur la Hévolution française^ s'est exprimé ainsi sur le club de la Propagande, fondé par le duc de la Rochefoucauld, Condorcet et Sieyès :

« Le club de la Propagande, dit Girtaner, est très-différent du club des Jacobins, quoique tous les deux se mêlent souvent ensemble; celui des Jacobins est le grand moteur de l'Assemblée nationale, celui de la Propagande veut être celui du genre humain. Ce dernier existait déjà en 1786. »

Et Girtaner ajoute : « Le grand objet du club propagandiste est d'établir un ordre philosophiqucy dominant sur l'opinion du genre humain. »

Au reste, Condorcet lui-même a fait l'histoire de la philosophie dans son Esquisse^ dans son Tableau historique des progrès de Vesprit humain^ et Ton ne peut mieux faire que le citer. Cette philosophie est, d'après lui-même, l'œuvre de tous les incrédules de France et d'Angleterre, auxquels il a tort seulement de mêler Montesquieu, qui n'est point resté dans leurs rangs. « En Angleterre, dit-il, Collins et Bolingbroke; en France, Bayle, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu et les écoles formées par ces hommes, combattaient en faveur de la vérité, employant tour à tour les armes que l'érudition, la philosophie, l'esprit et le talent d'écrire peuvent fournir à la raison; prenant tous les tons, employant toutes les formes,... couvrant la vérité d'un voile qui ménageait les yeux trop faibles et laissait le plaisir de la deviner;... consolant quelquefois les ennemis de la raison, en paraissant ne vouloir dans la reli' ijion qu'une demi-tolérance ^ dans la politique qu'une demi-liberté; ménageant le despotisme quand ils combattaient les absurdités religieuses, et le culte, quand ils s'élevaient contre le tyran; attaquant ces deux fléaux dans leur principe quand même ils paraissaient n'en vouloir qu'à des abus révoltants ou ridicules^ et frappant ces arbres funestes dans leurs racines

quand ils semblaient se borner à en élaguer quelques branches égarées; tantôt en apprenant aux amis de la liberté que la superstition^ qui couvre le despotisme d*un bouclier impénétrable, est la première victime qu'ils doivent immoler, la première chaîne qu'ils doivent briser'; tantôt la dénonçant aux despotes comme la véritable ennemie de leur pouvoir,... mais ne cessant jamais de réclamer l'indépendance de la raison, la liberté d'écrire, comme le droit et le salut du genre humain.

Le même Condorcet, toujours dans son Esquisse d'un tableau philosophique des progrès de V esprit humain (époque X, p. 582), émet cette opinion : que la durée de la vie de Ihomme doit croître sans cesse si des révolutions physiques ne s'y opposent pas, et il ajoute : « Nous ignorons le terme qu'elle doit jamais dépasser ; nous ignorons même si les lois générales de la nature en ont déterminé un au delà duquel elle ne puisse plus s'étendre. »

Ainsi l'homme pourrait devenir immortel dans ce monde.

La philosophie athée de Gondorcet, en lui ôtant Dieu, lui devait bien cette promesse d'immortalité.

11 était juste aussi qu'elle lui donnât, en supprimant la propriété, le système socialiste de Babœuf *, dont la tradition n'est

' La constitution civile du clergé.

' Extrait de Tadresse au peuple français, trouvée dans les papiers de Babœuf.

« Peuple de France, pendant quinze siècles tu as vécu esclave et par conséquent malheureux. Depuis six années, tu respires à peine dans l'attente de \ indépendance i du bonheur et de Végalité. Toujours et partout on lierça les hommes de belles paroles; jamais et nuUe part ils n'ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial on nous répète, avec hypocrisie : les hommes sont égaux; de temps immémorial la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. Depuis qu'il y a des Sihdétés civiles^ le plus bel apanage de Vhamme est sans contredit reconnu, mais n'a pu se réaliser une seule fois : Végalité ne fut autre chose qu'une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd'hui qu'elie est réclamée d'une voix plus forte, on nous répond : Taisez-vous, misérables ! l'égalité de fait n'est qu'une chimère; contentez-vous de l'égalité conditionnelle. Vous êtes tous égaux devant la loi; canaille! que te faut-il de plus?... Ce qu'il

pas perdue, emprunté en même lemps à Rousseau et aux illuminés d'Allemagne. Weishaupt voulait que l'homme fût roi ; Condorcet, en lui promettant l'immortalité sur la terre, disait qu'il deviendrait Dieu.

A force de nier Dieu lui-même, pour satisfaire l'orgueil d'un être borné, la philosophie du dix-huitième siècle en était arrivée à ce point, que c'était l'homme qui allait devenir infini. Comment n'aurait-il pas voulu tout changer et n'en aurait-il pas eu le droit?

nous faut de plus t.. . LégUlateurs, gouvernant», riches propriétaires, écoutez à votre tour.

a Nous sommes tous égaux. Ce principe demeure incontesté...

a Eh bien I nous prétendons désormais vivre et mourir comme nous sommes nés. Nous voulons légalité réelle ou la mort. Voilà ce qu'il nous faut; et nous l'aurons, cette égalité réelle, n'importe à quel prix. Malheur à ceux que nous rencontrerons entre elle et nous! Malheur à qui ferait résistance à un vœu si prononcé! La bévolution française n'est que l'avant-courrière

d'une révolution bien plus 6RAHIIE, BIEN PLUS 80LEHNELLE, ET QUI SERA LA DER- NIÈRE...

c Ce qu'il nous faut de plus que l'égalité des droits? Il ne nous faut pas seulement cette égalité transcrite dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen; nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent j s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste \ égalité réelle!

a Législateurs et gouvernants... propriétaires riches et sans entrailles* en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise, en disant : a Us ne font que reproduire la loi agraire, demandée déjà plusieurs fois avant eux. »

« Calomniateurs I taisez-vous à votre tour; et dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions, dictées par la nature et posées sur la justice.

a La loi agraire, ou le partage des terres, fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime, de plus équitable : le bien commun ou la communauté des biens 1 Plus de propriété individuelle des terres; la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance commune des biens de la terre : les fhiits sont à tout le monde,,. Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés! Qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que celle de Vûge et du sexe.., »

[Extraits des pièces trouvées cliez Babceuf, imprimées par ordre du Directoire,)

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