INFLUENCE SOCIALE DE LA NOBLESSE
leurs familles, qu'elle conservait dans l'Élal une importance réelle, non pas assurément parce que cette noblesse était fermée, mais précisément parce qu'elle ne Tétait pas, et que les progrès même du régime administratif de Tautorité civile, en élevant la bourgeoisie, lui ouvraient môme les rangs de la noblesse militaire.
La noblesse, sous Louis XIV, bien qu'elle n'eût pas le pouvoir politique, conservait donc une influence sociale, altaclfée à d'antiques souvenirs, surtout à cette carrière des armes héréditairement suivie par tant de familles historiques: entrer dans le corps de la noblesse, participer à son illustration belliqueuse, c'était, si Ton peut s'exprimer ainsi, mieux appartenir à l'histoire de France *. Enfin, la noblesse offrait à la bourgeoisie un idéal puissant en France, l'honneur ; et celle-ci accourait, malgré tous les progrès qu'elle avait faits sous tant de règnes, malgré toute son influence sons le règne même de Louis XIV, pour avoir sa part de cette prime glorieuse !
< Écoutons M. Augustin Thierry, dont Topinion n*est pas suspecte lorsqu*il s'agit de la noblesse, puisque son livre est surtout consacré à la bourgeoisie : « Quant à la noblesse, dit-il, je n'ignore pas davantage qu'elle eut sa part d'action morale sur la société française. La chevalerie lui appartient avec tout ce qu'il y a de vertu militaire, de gloire et d'honneur auteur de ce nom ; elle savait mourir, elle s'en vantait, et c'était là son orgueil légitime. De plus, il y avait en elle un sentiment d'affection pour le royaume de France, pour la terre natale dans toute son étendue, à des époques où le patriotisme de la bourgeoisie ne s'était pas encore élevé au-dessus de l'esprit municipal. Douce France est une expression favorite de la poésie chevaleresque du douzième et du treizième siècle, et ce ne fut guère qu'aux deux siècles suivants, durant la grande lutte contre les Anglais, qu'apparurent les signes d'un amour du pays commun à toutes les classes de la nation. » (Essai sur la fommtmi du tiers étal , préface, p. xn.) *
182 CHAPITRE Xlll.
C'est ainsi que des fils de bourgeois, comme ceux du grand ministre, recrutaient cette noblesse qui était, à leur égard, sous Louis XIV, comme ces corps d'élite qui s'assimilent bientôt les nouveaux soldats; c'est ainsi que la noblesse d'épée, sans être exclusive, conservait alors son esprit, sa nature militaires, qui en faisaient ce corps sur lequel Louis XIV comptait même dans les plus grands désastres, cette épée toujours tirée, et ce dévouement traditionnel d'un sang toujours versé pour le roi eCpour la France.
Si donc Louis XIV, en élevant la bourgeoisie, avait suivi la politique de ses ancêtres et le mouvement même du gouvernement civil qu'ils avaient institué, il y avait sous son règne une noblesse assez forte, assez honorée surtout, pour qu'elle fût en même temps un glorieux point de rencontre offert à la bourgeoisie et, par son existence seule, un obstacle à un système de nivellement social.
Car Louis XIV lui-même, quand il créait de nouvelles et grandes existences, quand il leur donnait Tillustration des titres à côté de celle des services rendus, que faisait-il? S'il enlevait une partie de la noblesse à ses terres et à son influence naturelle en l'attirant à Versailles, l'initiative et l'activité de son gouvernement, en faisant passer la haute bourgeoisie dans la noblesse, élevaient le niveau de la société au lieu de l'abaisser.
Il y a une parole de Louis XIV, d'ailleurs, qu'il convient de citer en présence de tous les grands résultats de son règne et de tous les hommes émifients qui ont concouru à ces résultats : « Nul ne partage votre travail, disait ce prince, sans avoir un peu de part à votre puissance. N'en laissez à autrui que ce qu'il vous sera