‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 59 sur 156 · LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LOUIS XIV

impossible de retenir; car, quelque soin que vous puissiez prendre, il vous en échappera toujours beaucoup plus qu'il ne serait à souhaiter K »

Qu'on songe, dans un règne aussi rempli, aussi occupé, avec combien d'hommes de valeur et d'intelligence Louis XIV a dû répartir le travail du gouvernement, quelque ménager qu'il pût être de son pouvoir 1 Au dehors comme au dedans, qu'on passe en revue l'œuvre d'un tel règne : administration, législation, diplomatie, guerre extérieure', et l'on comprendra combien, par le fait, son

* CEuw^es de Louis XIV, 1. 1, p. 150.

« Parlant de radministration sous le règne de Louis XIV, M. Guizot s^exprime ainsi : « 11 est difficile de déterminer avec quelque précision ce qu'on doit entendre par l'administration dans le gouvernement d'un État. Cependant, quand on essaye de se rendre compte de ce fait, on reconnaît, je crois, que, sous le point de vue le plus général, Tadministration consiste dans un ensemble de moyens destinés à faire arriver le plus promplemwit, le plus sûrement possible, la volonté du pouvoir central, dans toutes les parties de la société, et à faire remonter vers le pouvoir central, sous les mêmes conditions, les forces de la société, soit en hommes, soit en argent... Telle a été Tœuvre, en effet, de Tadministration de Louis XIV. Jusqu'à lui, il n'y avait rien eu de plus difficile en France, comme dans le reste de TEurope, que de faire pénétrer Taclion du pouvoir central dans toutes les parties de la société, et de recueillir dans le sein du pouvoir central les moyens de force de la société. C'est a cela que Louis XIV a travaillé et réussi jusqu'à un certain point, incomparablement mieux du moins que les gouvernements précédents. Je ne puis entrer dans aucun détail, mais parcourez les services publics die tout genre, les impôts, les routes, Findustrie, l'administration militaire, tous les établissements qui appartiennent à une branche de l'administration quelconque; il n'y en a' presque aucun dont vous ne trouviez, soit l'origine, soit le développement, soit la grande amélioration, sous le régne de Louis XIV. C'est comme administrateurs que les plus grands hommes de son temps, Colbert, Louvois, ont déployé leur génie et exercé leur ministère. Ce fut par là que

«I C.JAPITIiE Xlii.

autoriitN pour parier comme lui-même, a du être partagée. Était-il possible, par exemple, que Louis XIV eût un ministre boui^eois, sorti du commerce même, comme le grand Colbert, >ans que les intérêts généraux du commerce et de l'industrie se ressentissent de sa présence aux affaires? Nous avons déjà dit à quel point l'influence de Colbert est empreinte dans le règne de Louis XIY ; un historien de la Révolution va jusqu'à appeler Colbert le ministre de Ut bourgeoisie \ en signalant son zèle extrason goaveniement acquit une généralité, un aplomb, une consistance qui manquaient autour de lui à tous les gouTernements européens.

c Sous le point de vue législatif, ce règne tous offrira le même fait. Je reviens à la comparaison dont j*ai parlé en commençant, à FactiTité législative du gouvernement consulaire, à son prodigieux travail de ré- Wbion, de refonte générale des lois. Un travail du même genre a eu lieu sous Louis ÎIV. Les grandes ordonnances qu'il promulgua, Fordonnance criminelle, les ordonnances de procédure, du commerce, de la marine, des eaux et forêts, sont des codes véritables qui ont été faits de la même manière que nos codes, discutés dansFintérieur du conseil d'Etat, quelques-uns sous la présidence de Lamoignon. i (M. Guizot, Histoire de la civilisation, quatorzième leçon, pages 26, 27 et 28.)

* « Au surplus, » dil M. Louis Blanc, « la sévérité de Colbert ne venait que de son ardente sollicitude pour les intérêts de la bourgeoisie dont il était le ministre, il se souvenait du temps où, jeune encore, il était allé à Lyon apprendre le métier de son aïeul. Le petitiils du marchand de laine de Reims avait bien pu, au milieu de la cour de Louis XIV, descendre à la faiblesse de payer un généalogiste; mais il prouve bien, par Fensemble de sa conduite, que le respect de son origine ne Favait pas abandonné.

a Aussi, comme il veille sur tout ce qui touche au négoce î Comme il a soin d'écrire aux intendants d'être plutôt un peu dupés des marchands que de gêner le commerce ' ! Comme il tient à la liberté des glandes foires, quand il recommande une adresse, une vigilance excessives pour ne pas éloigner les vendeurs et les acheteurs ** ! L'or-

• Dépêche de Colbert à M. de Gonzi, intendant de Flandre, rapportée dans ForiMnnai», Recherches sur les finances, t. !•', p. 159.

" ln«»t'*uctions aux commis de manufactures, citées par M. P. Clément, Vie de Colbert, p. 226.

LOUIS XIV, LA BOURGEOlSIt. 185

ordinaire et infatigable pour le développement et les progrès de Tindustrie et du commerce. Ministre de la bourgeoisie! le mot est remarquable. Or quand Louis XIV avait « un ministre de la bourgeoisie, » que faisait-il? Ne parlageait-il pas réellement son pouvoir avec une classe dont les hommes les plus éminent s exerçaient son autorité même, et dont les intérêts furent, pendant les vingt-deux années du ministère de Colberl, de 1661 à 1683, le but même de son gouvernement? Nous admirons autant que personne le système représentatif de TAngleterre et ses grands résultats; mais un des premiers buts de ce système n'est-il pas précisément de répartir le pouvoir entre les premières classes de la société, afin qu'elle puissent administrer elles-mêmes les plus grands intérêts du pays? Or ce qui se fait en Angleterre par les assemblées, dans une organisation aristocratique où la chambre des lords est la véritable tête de la société, se faisait en France par la j'oyauté.

Quoi qu'ait fait d'ailleurs Louis XIV ipour la bourgeoisie, il n'y avait dans ses actes, dans son système de gouvernement, on l'a déjà vu, rien d'extraordinaire, rien de révolutionnaire, rien, nous le répétons,

donnance sur le commerce est un monument de cette austère et féconde inquiétude. Éducation des apprentis, devoir du maître, qualités des étoffes, qualités des matières brutes, contrats, livre de compte, rien n'est oublié. En faveur du commerçant on multiplie les tribunaux consulaires, on consacre les arbitrages *, on condamne rintérèt composé**, on soumet à la compétence des consuls la lettre de change. La bourgeoisie peut maintenant s'élancer dans les voies du commerce : on a préservé le négociant de ses trois grands ennemis*, la mauvaise foi, la chicane et Tusure. >

• Tilre iv do XOrdonnance du Commerce.

•• Titre ti.

180 CHAPITRE XUI.

<Iiii ressemblât à une œuvre de nivellement. De même que la bourgeoisie, dont la magistrature était sortie, y avait formé une noblesse de robe, on vit s'élever dans l'administration, surtout depuis Louis XIV, une noblesse administrative : c'était un nouveau courant qui alimentait la noblesse, au lieu de la détruire, on Ta vu par la famille de Colbert^ En un mot, le gouvernement de Louis XIV, comme avait été celui de ses prédécesseurs, mais à un plus haut degré naturellement, était le centre du mouvement social et politique du pays.

Nous ne cherchons pas ici la meilleure forme d'organisation, la meilleure constitution qui, au point de vue abstrait, peut exister pour une nation, nous indiquons celle que les siècles, une longue tradition et le génie national avaient faite en France.

Ce régime pouvait se résumer ainsi : à côté d'une royauté puissante, des classes supérieures facilement ouvertes, répondant au triple besoin qu'a un pays d'une

* Nous avons dit que la famille de Colbert n'était qu'un exemple éclatant de Télévation de la bourgeoisie sous le règne de Louis XIV, suite logique, d'ailleurs, et naturelle de tout le passé de la monarchie, à dater de Louis le Gros. Voici un nouveau fait, à cet égard, ■qui mérite d'être cité. 11 s'agit du mariage de Colbert, qui était loin d'avoir encore fait sa grande fortune politique : il venait cependant <l'étre nommé conseiller d'État, lorsqu'il demanda et obtint la main de Marie Charon, fille de Jacques Cliaron, sieur de Ménars. Or ve sieur de Ménars était devenu, de tonnelier et courtier de vin, trésorier de l'extraordinaire des guerres, et sa fille, qui attendait tie riches successions, était un des meilleurs partis de tout Paris. L'ancien tonnelier, sieur de Ménars^ hésita avant de donner sa fille à Colbert, dont la position ne lui paraissait pas assez considérable. Ainsi un ancien tonnelier enrichi prenait le nom d'un fief sous Louis XIV, et trouvait à peine qu'un conseiller d'État fût à la hauteur de sa fortune.

Page 1