‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 7 sur 156 · PRÉLUDES DE L'ÉCOLE DU IVUI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

PRÉLUDES DE L'ÉCOLE DU IVUI* SIÈCLE

Suivant lui, V intempérance de Vesprit n*est pas moins flatteuse; comme Vautre, elle se fait des plaisirs cachés et s irrite par la défense... Siècle vraiment subtil, s*écrie-t-il, dans la même oraison funèbre, et ici son langage prend un caractère plus général encore, puisqu'il parle du siècle même, de cette brillante société qui l'entoure, « siècle vraiment subtil, où ion veut pécher avec raison, où tant d'âmes insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi et ne font d'effort contre elles-mêmes que pour vaincre, au lieu de leurs passions, les remords de leur conscience. »

Évidemment, tous ces esprits dont parle Bossuet, s'ils ne cherchent pas encore un système commun, général, d'incrédulité, sont disposés à l'accepter, nous voulons dire, un système qui justifie et autorise un certain état des mœurs et des idées, qui permette de pécher avec raison.

Cependant les belles années du siècle de Louis XIV s'écoulent, le régne est sur son déclin, et nous assistons, dans cette cour qui est le premier salon du royaume, où la volonté du roi avait été jusque-là si puissante, à un changement qui doit fixer toute notre attention.

Ce changement est très-bien indiqué dans la vie de Voltaire par Condorcet : il s'agit d'une scission qui éclate entre Louis XTV, vers la fin de son règne, et une partie des grands seigneurs qui l'ont entouré.

La cause de cette scission est digne pour tout le monde d'une attention sérieuse, et pour ceux qui, attachés à la foi de leurs pères, à ses règles inviolables, n'éprouvent ni hésitation ni doute, dès qu'il est question de la reli- ^'ion et des mœurs, et pour ceux même qui, sous l'empire d'autres sentiments, ne veulent pas moins remonter

aux causes premières et se rendre des faits le compte le plus exact et le plus impartial.

Quelle était donc la scission qui, à la fin de ce règiie^ venait séparer le Versailles de Louis XIV des brillantes sociétés de Paris, comme les appelle Condorcet dans la vie de Vollaire'. Condorcet lui-même va nous Texpliquer : « Les sociétés les plus brillantes de Paris, dit-il, aRectaient de porter la liberté et le goût du plaisir jusqu'à la licence par aversion pour la sévérité de Versailles^ dont Yhypoerisie avait révolté ceux qu'elle n'avait pu corrompre. »

Celte parole de Bossiiet, sur ï intempératice des sens ou de ï esprit qui s irrite par la défense, se représente ici naturellement.

On avait vu avec enthousiasme le roi de madame de la Vallière et de madame de Monlespan, jeune et victorieux ; on supportait avec peine le roi de madame de Maintenon dans les revers et les repentirs de sa vieillesse; on lui jetait le défi d'une nouvelle et dernière Fronde, celle des mœurs légères et de l'incrédulité de salon : or Voltaire allait sortir de cetle Fronde.

Au milieu des noms de libres penseui*s que cile Condorcet, nous trouvons ceux du prince de Conti, du prieur de Vendôme, du duc de Sully, du marquis de la Fare, des abbés Servien, de Chaulicu et de Chateauneuf, ce dernier, parrain de Voltaire, qu'il présente, bien jeune encore, dans ces brillantes sociétés de Paris et chez Ninon,^ l'ancienne amie des Gramont et des Saint-Evremond,. « à laquelle, dit Condorcet, sa probité, son esprit, sa

• Vie de Voltaire f par Condorcet, publiée en tèle des Œuvres com-^ piétés de Voltaire. Édition de 1784.

LES MŒURS ET LES IDÉES A LÀ FIN DU GRAND RÈGNE. il

liberté de penseï* avaient fait pardonner les aventures tm peu trop éclatantes de sa jeunesse^; » Ninon, dont madame deSévigné disait : « Qu'elle est dangereuse cette Ninon, si vous saviez comme elle dogmatise sur la religiouj cela vous ferait horreur; » Ninon, qui n'avait jamais réuni que des hommes autour d*elle, FÂspasie du dix-septième siècle, àe retrouve, vers la fin de sa longue carrière, au milieu de cette société qui va commencer la régence, tendant la main à Voltaire, dont elle met le nom dans son testament.

Un dernier trait, pour bien apprécier le milieu où parait tout d'abord le chef de la philosophie du dix-huitième siècle : Tabbé de Chateauneuf, parrain de Voltaire et son introducteur dans ce monde dont il devint bientôt le poète, était, suivant Condorcet, « un de ces hommes,, qui, s' étant engagés dans Tétat ecclésiastique par complaisance ou par un mouvement d'ambition étrangère à leur âme, sacrifient ensuite à ïamour d'une vie libre la forlune et la considération des dignités sacerdotales, ne pouvant se résoudre à garder toujours sur le visage le masque delhypocrisie^. »

Il est impossible de méconnaître l'importance de ces faits.

Ils caractérisent les salons du grand monde dont nous parle Condorcet, et son langage, peu de temps avant 89, mérite aussi d'être remarqué : ce prêtre sans mœurs et sans croyance, celte nouvelle Âspasie, étrangère à notre société, vieille ennemie du christianisme qui la con-

• Vie de Voltaire, par Condorcet. Voyez Fédilion des Œuvres de

Voltaire, publiée en 1784.

« Ibid.

12 CHAPITRE PItËMlER.

damne, accueillent Voltaire à ses premiers {>as et lencouragent à ses débuts.

L'influence exercée sur sa jeunesse et sur ses idées est décisive; après Chaulieu, son premier modèle, il devient, bien jeune encore, le poète, presque l'organe de ces grands seigneurs qui joignaient à la liberté des mœurs celle des idées : ce furent ses premiers Mécènes et son premier public.

Nous pourrions nous contenter ici du simple eiposé des faits ; mais ne sentons-nous pas quelles pensées s'agitent dans beaucoup d'esprits? Quoi ! vous voulez qu une philosophie, comme celle du dix-huitième siècle, soit sortie de la corruption élégante de certains grands seigneurs, et la révolution de 89 de cette philosophie? Vous ne savez pas distinguer entre les faiblesses de l'humanité et les grandes idées qui appartiennent à la philosophie nouvelle? Nous n'avons point encore à juger ces idées, et nous ne les jugeons pas, nous les racontons; quelque portée qu'on veuille donner à la philosophie du dix-huitième siècle, on ne peut la mettre au-dessus des faits. Qu'elle ait triomphé ou qu'elle n'ait point triomphé de son origine, ce n'est pas ce que nous avons à examiner ici, mais son origine même. Quand Bossuet condamnait les mauvaises mœurs des courtisans incrédules du dixseptième siècle, de ces hommes qui voulaient pécher avec raison^ il n'avait pas à distinguer, et il ne distinguait pas. Or, ces hommes ont formé précisément la société d'où sont sortis et Voltaire et la Régence.

L'histoire n'a donc à suivre ici que le courant des faits, et c'est elle qui doit expliquer la véritable nature de la philosophie du dix-huitième siècle.

Sans doute, pour parler comme Condorcet, la liberté

LES MŒURS ET LES IDÉES A U FIN DU GRAND RÈGNE. iZ

de penser j nous le verrons bientôt, s'était montrée avant cette philosophie ; le protestantisme avait proclamé le droit de libre examen, après bien des sectes qui l'avaient précédé ; il a eu sa part, sa grande part à la philosophie du dix-huitième siècle, à ses résultats; mais Tissue immédiate, ouverte à cette philosophie, n'en fut pas moins Tétat des mœurs et des idées, dans une partie de la haute société de Paris, au dix-septième et au dix-huitième siècle ; on né peut rien ajouter, sous ce rapport, au témoignage de Condorcet, philosophe lui-même, si ce n*est quelques paroles bien remarquables de M. Villemain, qui, en caractérisant la situation morale de l'Angleterre, vers la même époque, s'appliquent admirablement à la Régence, ce terrible développement, au point de vue des idées et des mœurs, de cette immoralité et de cette incrédulité signalées par fiossuet.

M. Yillemain dit, dans son cours de littérature, que l'Angleterre fut remarquable, à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, par une sorte d' emportement sceptique et épicurien \

En d'autres termes, c'est la même pensée que celle de Bossuet sur le rapport qui existait de son temps entre les mœurs faciles et l'incrédulité, sur « l'intempérance des sens et celle de l'esprit ; » l'expression même de M. Villemain est plus énergique, peut-être parce qu'elle s'applique à un mouvement plus général; et, certes, on ne pourrait en trouver une plus juste pour caractériser la Régence, cet autre « emportement sceptique et épicurien. »

A peine Louis XIV est-il mort, après ce roi dont beau-

• Cours de litléraltire.

1 i CHAPITRE PREMIER.

coup d'anciens courtisans n'acceptaient plus la foi religieuse, auquel ils faisaient opposition dans les brillantes sociétés^ où Paris luttait déjà contre Versailles, il y a explosion des mœurs qu'il condamnait et des opinions qui les justifient.

A côté de la fougue des mœurs les plus libres, il y a l'indépendance absolue des idées en haine de toute règle. Saint-Simon dit, dans ses MémoireSj que le régent et sa fille, la duchesse de Berry, «avaient horreur de la religion. »

La philosophie du dix-huitième siècle, dont Voltaire fut le chef, devint bientôt, sous sa plume et celle de ses disciples, la formule de cet état des mœurs et des idées: elle accepta et justifia par ses œuvres la liberté des mœurs, en même temps qu'elle professait l'incrédulité systématique, la liberté de penser, pour nous servir des termes de Condorcet. Ce sont là des faits incontestables ^

Mais une circonstance très-importante de la vie de Voltaire ouvrit des horizons nouveaux à la philosophie du dix-huitième siècle, en la faisant remonter, pour ainsi dire, à sa source.

Le poète qui avait imité Chaulieu se transforma en chef de parti, et, comme il Ta dit lui-même, « en Luther et en Calvin » de l'opinion philosophique : nous voulons parler de son voyage en Angleterre.

On avait vu le protestantisme, par son droit de libre

* Les œuvres licencieuses abondent dans le dix-huitième siècle, et Voltaire, Diderot, prenaient Tinitiative de ces œuvres. Ils ne faisaient que donner Fimpulsion, et leur exemple était imité par une foule d'écrivains. Nous n'aurions qu à citer ici les litres des ouvrages, si nous ne croyions iimlile de les rappeler à ceux qui les connaissent, dangereux de les indiquer à ceux qui ne les connaissent pas.

Page 1