LA ROYAUTÉ FRANÇAISE
C'était le sentiment national et traditionnel, le vieux sentiment français, si bien commenté par M. Augustin Thierry, dans les paroles que nous venons de citer.
Or il est certain que cette tradition, quelque jugement qu'on en porte, avait survécu à Louis XIY, et qu'elle n'avait point cessé d'exister à l'avènement de Louis XVI.
Deux anecdotes fort simples, que nous avons entendu raconter par des hommes de l'ancien régime, feront bien ressortir cette vérité historique dont on ne peut méconnaître rimportance.j
Certes, Louis XY, malgré le repentir qu'il exprima à sa mort des longs scandales de sa vie, mérite comme roi un jugement sévère; mais la royauté, telle que la concevaient les hommes de l'ancien régime, était plus qu'un homme, c'était une institution; avaient-ils tort de l'envisager ainsi? Ce n'est pas ce que nous avons à examiner; mais ce que nous devons constater, c'est une impression héréditaire, à l'égard de la royauté, telle qu'elle se perpétuait dans les familles et que les pères la transmettaient à leurs enfants.
« Un jour, » nous disait un vieillard, « dans ma première jeunesse, je rentrai triste, consterné, au collège, je venais d'apprendre la mort du roi Louis XV ; le roi était morti La grande nouvelle n'était pas encore répandue. J'étais accablé sous le poids de cet événement, dont je ne parlai qu'à mon ami le plus intime. Lui seul et moi nous en avions connaissance. Quand nous nous rencontrions dans la cour, nous échangions des regards d'intelligence, et tout bas, en passant à côté l'un de l'autre, nous nous disions à Toreille, comme si nous avions craint de révéler à qui que ce fût un tel secret : — Le roi est mort! » On eût dit que, pour ces enfants, tant leur vénération,
celle qui leur avait été transmise, pour la royauté était grande, que le roi ne devait pas mourir.
C'était bien là aussi le principe même de Tinstitution royale : le roi est mort, vive le roi! Si le roi mourait, la royauté vivait toujours ; faut-il s'étonner que des enfants appliquassent à l'homme presque le principe de l'institution?
Nous tenons l'autre fait d'un témoin non suspect, d'un vieux général de la république et de l'empire, le lieutenant général Gency, dont la gloire militaire datait de Fleurus et de Marengo *. Causant avec nous, dans la petite ville de Meulan où il s'était relire, et toujours républicain d'opinion, quoiqu'il ne comprit guère son gouvernement préféré que sous une forte dictature, il me racontait les souvenirs de sa jeunesse et le respect qui de son temps faisait la plus grande force du pouvoir. C'était en 1845, et Louis-Philippe, qui était venu vers cette époque à
* Le lieutenant général Gency, mort à Meulan, sa ville natale, le 6 janvier 1845, était né en 1765, et il avait servi comme soldat en 1 782. On remarque les paroles suivanles dans le discours prononcé sur sa tombe par M. le comte Daru : « U fit ses premières armes dans les plaines de Champagne, dans les armées des Ardennes, de Sambreet-Meuse. Il dirigea un de ces fiers bataillons qui, sans pain, sans souliers, leurs vêtements en lambeaux, marchaient à la victoire. A la bataille de Fleurus, il commandait la 26*' demi-brigade; il eut Tinsigne honneur d'être présenté par les généraux Kléber et Marceau au général en chef Jourdan, comme un de ceux qui par leur bravoure avaient le plus contribué au succès de cette journée A Marengo, il charge avec Kellermann et triomphe avec lui. Un ordre du jour du major général signala à la reconnaissance du pays les noms de ceux qui s'étaient le plus distingués au milieu du combat, et, dans cette nomenclature dés plus braves entre les plus braves, nous retrouvons encore le nom du général Gency. » (Discours prononcé .en 1 845 par M. le comte Daru aux obsèques du générid Gency.)