LE MINISTÈRE
Le roi voulait renouveler et même changer le ministère que lui avait laissé Louis XV. Un double motif l'y portait, le peu d'estime qu'il avait pour des ministres parmi lesquels se trouvait Tabbé Terray, et le désir qu'il avait de plaire à l'opinion, peu favorable au dernier cabinet du roi son aïeul.
Ce fut pour répondre à ce désir du jeune prince, et plaire aux salons de Paris, où le nom de Turgot était populaire, que M. de Maurepas le proposa au roi comme ministre de la marine, ce qui était un premier changement.
Bientôt après, par suite d'un remaniement complet du ministère, Turgot devint contrôleur général \
C'est après la nomination de Turgot que fut décidé le
page 108 de ce volume, de quelques paroles de Voltaire qui, aujourd'hui, ne ressemblent pas moins à une prédiction, et qui, inspirées par un sentiment tout opposé à celui qui éclairait Tévêque de Montauban, montrent bien que la même cause, la puissance d'idées qui effrayaient Tévêque et qui séduisaient le philosophe incrédule, lètir annonçait le même événement, Tun s'en rendant compte comme chrétien, Tautre comme ennemi du christianisme; voici les paroles de Voltaire empruntées à une lettre en date de 1764, dix ans ajprés la naissance de Louis XVI et le mandement de Févêque : « Ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement. La himière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à lapremiçre occasion, et alors ce sera un beau tapage; Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront bien des choses. » Et, la même année dans une lettre à d'Alembert, que nous avons également citée, p. 108, il expliquait tout le mouvement qui se faisait dans les esprits pour amener cette révolution, par la phrase suivante, que nous croyons devoir répéter ici : « Il s'élève une génération qui a le fanatisme en horreur... le règne delà raison se prépare. »
* On sait que le contrôleur général, ministre des finances, avait des attributions très-étendues, une grande partie de celles du ministre de l'intérieur.
^ CHAPITRE IIX.
lanpel du Parlement, mesure très-importante, à laquelle 00 innarqu^i*^ que Turgot n'était pas faiorable ^
n est digne d'attention qu'on hésita devant cette me- SDIV9 <iui était un moyen de popularité, et qui d'ailleurs ■araissait un retour naturel à l'ancien gouvernement de la monarchie, à ce contrôle parlementaire, également accepté par le pouvoir et par l'opinion, mais qu'on n hésita pas devant la nomination de Turgot.
Certes, nous ne voulons pas exagérer l'influence d'un homme, d'un ministre, sur la situation du pays à cette époque, ni être injuste envers celui qui, avec le désir du bien et des qualités administratives incontestables, arrivait au pouvoir sous le patronage de M. de Maurepas, pour y obtenir l'estime du roi et une réputation d'homme d'Etat, plus ou moins méritée; mais Turgot, ministre, par un concours de circonstances qu'il est maintenant facile d'expliquer, c'était, si l'on peut s exprimer ainsi, Tavénement officiel de certaines idées économiques, que nous aurons bientôt à apprécier. Il se trouva qu'il était plus qu'un homme, dans de telles circonstances, et qu'il venait plutôt révéler une situation, dont il était l'instrument, que gouverner. Rien ne modérait d'ailleurs l'orgueil philosophique d'un homme qui, tout en gardant une grande circonspection à l'égai^d de la vérité religieuse, appartenait aux idées nouvelles.
L'Économie politique, nous le verrons, avait pris un très-
' Turgot était du nombre des maîtres des requêtes qui, après le coup d'Étit du chancelier Maupeou, avaient remplacé le parlement. Turgot, qui avail passé treize ans dans les intendances, conservait dans ses idées de réforme un esprit administratif très-opposé à Tes; rit judiciaire et à Pinfluence de la magistrature.