LAISSEZ FAIRE, UISSBZ PASSER
examen, règne de la raison humaine, avait dit Voltaire après le protestantisme et ses libres penseurs. Souveraineté du peuple, avait dit le déiste Rousseau. Athéisme et république, s'étaient écriés en 1770 les derniers disciples de Voltaire, malgré lui et le grand Frédéric: a Laissez faire, laissez passer 1 »
Il arrivait que les idées du dix-liuilièmc siècle se trouvaient, pour ainsi dire, masquées par cette économie politique dont les adeptes se proposaient très-consciencieusement, mais à leur manière, le bonheur de l'humanité.
Ainsi les intelligences furent attaquées par toutes les issues; toutes les tentations vinrent assaillir la raison humaine : domination de cette raison, d'abord dans la religion, puis dans la politique, où la république commençait à se placer en face de la monarchie, puis, sous une forme qui semblait toute distincte, celle d'une science, où il n'était question que du bonheur général et de l'empire à exercer sur les intérêts matériels par un esprit de réforme universelle et immédiate qui effaçait ainsi toutes les anciennes traditions et mettait des abstractions et des formules à la place des vieilles règles et de l'expérience, réforme qui bientôt allait toucher aux affaires.
Sans parler encore ici des projets nombreux qui occupaient la pensée de Turgot, ce qui frappe d'abord dans son administration, c'est l'empressement avec lequel il appliqua les idées absolues des économistes, dans une question toute d'intérêt matériel.
La récolte avait été mauvaise, suivant plusieurs historiens; médiocre au moins, d'après les témoignages les plus favorables à la mesure adoptée par Turgot; contrô-
leur général, il se hâta de faire décréter la libre circulation des grains par un arrêt du conseil en date du 13 septembre 1774. Il en résulta que la spéculation sur les blés, au moment où l'on pouvait craindre la disette, fut livrée aux calculs de l'intérêt personnel, en vertu du principe abstrait de la liberté absolue du commerce.
Y eut-il aux troubles qui éclatèrent alors d'autres causes que la mesure même de Turgot? Rien ne le prouve, aucun fait ne justifie cette hypothèse ; ce qu'il y a de notoire, c'est le système que suivit Turgot en cette circonslance, et la manière dont il l'appliqua. Il fut inflexible, et fit agir la force pour donner raison à sa théorie.
Certes, on ne peut contester la droiture .de ses inten-» tions, c'était un théoricien et un réformateur convaincu ; mais voilà comme débutait l'esprit philosophique et théorique, par une mesure qui, au commencement d'un nouveau règne, provoquait l'émeute. Elle gronda hors de Paris et dans Paris. Cependant le roi Louis XVI, étonné sans doute de ce résultat d'une mesure philanthropique, fait taxer le pain à deux sols la livre, pour calmer l'effervescence, qui, en effet, s'apaise ; mais Turgot accourt de Paris à Versailles, et obtient le reirait de l'ordonnance royale qui porte atteinte, suivant lui, au droit des boulangers, garanti par la liberté du commerce^ liberté qui devait être absolue, suivant lui : ne croit-on pas entendre déjà ce mot devenu depuis trop célèbre : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe I » Et le régime de l'abstraction ne semble-t-il pas déjà faire son avènement?
Cependant , à la faveur de la réforme économique et des projets avoués par Turgot, d'autres projets, d'après