PROJETS — VOLTAIRE
un historien qui a écrit peu de temps après la Révolution de 89 \ se discutaient alors dans le public des salons, à côté de « la liberté illimitée du commerce, la suppression de la plupart des monastères ^ les philosophes invités à fournir au gouvernement le tribut de leurs observations philanthropiques^ la pensée rendue aussi libre que Findustrie^ un nouveau système d^iiistruction publique^ où tous les vieux préjugés seraient combattus, V autorité civile rendue indépendante de V autorité ecclésiastique.
Tous ces projets , et beaucoup d'autres, se pressaient derrière le ministère de Turgot *.
Il serait injuste de dire qu'il les approuvât tous ; mais ce qui nous frappe, c'est que, dans sa pensée, comme dans celle de l'opinion qui le soutient, il est le ministre d'un renouvellement général de la société.
Que disait alors Voltaire ? « Si Louis XVI continue, » écrivait-il à madame d'Épinay, trois mois seulement après Tavénement de Louis XVI, à l'époque même du ministère de Turgot, « il ne sera plus question de Louis XIY* Je l'estime trop pour croire qu'il puisse faire tous les changements dont on nous menace. » Ainsi Voltaire, en présence des premières applications de ce système de critique, comme de réforme universelles, qui était le résultat logique de ses idées, se réjouit, puis
* Charles Lacretelle, Histoire de France pendant le dix-huitième siêde, 4* vol., p. 369.
* H est bien remarquable qu'on ne songeât guère alors aux dîmes et aux droits féodaux, qui, plus tard, préoccupèrent tant les réformateurs delà Révohition. Pendant le ministère de Turgot, un de ses amis, Boncerf, premier commis des finances, pubha un livre sur les inconvénients des droits féodaux y et Ton ne voit pas que ce hvre ait eu alor& beaucoup de retentissement.
hésite et recule; il parle avec effroi des changements qui agitent les esprits.
A ridée de tant d'innovations, qui lui semblent un péril par leur nombre seul, il se souvient sans doute qu'il est riche, et, comme on dirait aujourd'hui, pense en « homme d'ordre » qui redoute les bouleversements, et qui est d'avis de ne pas trop déranger l'état de la société.
Voltaire est ici l'organe même des intérêts, tels qu'ils existaient alors, de l'ancien régime, soumis à la première épreuve d'un ministère philosophique, car le ministère de Turgot n'est pas autre chose. Voltaire s'effraye luimême : la philosophie a peur de la philosophie.
Nous le verrons bientôt cependant applaudir aux événements qui étaient le plus favorables à la révolution, qu'il craignait quand il la croyait trop proche.
Il y avait alors beaucoup d'incertitude, d'imprévu et pourtant de logique dans les idées dont Voltaire avait pris l'initiative en France, et dans le courant intellectuel qui entraînait le dix-huitième siècle. Est-ce que la raison de l'homme une fois proclamée maîtresse et souveraine, sans règle et sans tradition, a conscience elle-même des résultats qu elle peut produire? Est-ce que chaque esprit, chaque imagination ne doit pas interpréter à sa manière le « laissez faire, laissez passer? » Est-ce que le principe de la liberté illimitée de notre raison une fois posé, on peut s'arrêter dans une voie plutôt que dans une auti'e?
Il est remarquable, et cela prouve combien le patriaixîhe de la philosophie du dix-huitième siècle prévoyait peu toutes les conséquences de ce principe, que Voltaire fut d*abord peu favorable aux économistes, et