‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 9 sur 156 · PROTESTANTISME ET PHILOSOPHISME · texte numérisé non relu

PROTESTANTISME ET PHILOSOPHISME

\eraineté enlre la souveraine pensée et celle qui n'est que sa créature et sa sujelle dans ce monde !

Il est facile de reconnaître que le protestantisme a été le développement de beaucoup de sectes qui toutes avaient le même esprit, qu'il vint, à son tour, résumer les tendances antichrétiennes, anticatholiques, quelles qu'elles fussent, qui, sous des noms divers, s'étaient déjà manifestées, et que Luther a continué Arius, venu, luimôme, à la suite d'autres hérésiarques.

Or, lorsque, dans ce déchirement du christianisme, Luther aura eu, lui aussi, des successeurs; quand, devant lui, malgré lui, on fera d'autres applications de ce droit absolu de libre examen qu'il n'a pas proclamé le premier, et que nous avons trouvé, avant le judaïsme et le christianisme, dans les pages mêmes de la Bible; quand le protestantisme ne se sera propagé que par sa division même, et ne se sera affirmé qu'en effaçant de plus en plus les dogmes du christianisme et jusqu'à la divinité de Jésus-Christ dans ces dernières sectes qui n'ont plus gardé de chrétiennes que le nom ; alors viendra le moment où, au milieu de circonstances préparées par le protestantisme lui-même, éclatera un autre mouvement qui ne sera que la conséquence logique du premier : Luther, suivi lui-même par les libres penseurs du protestantisme, appellera Voltaire.

Si Ton voulait faire un rapprochement et presque un parallèle entre ces deux chefs des deux protestantismes, celui qui n'admet qu'une partie du christianisme, qui choisit sa part dans la foi que le Christ a prêchée, qui s'accommode de tel dogme, qui rejette tel autre, et celui qui repousse le christianisme tout entier, qui se fait un point d'honneur de le détruire, on trouverait des rap-

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ports extraordinaires, de caractère d'idées et même de mœurs.

Luther, on le sait, n'avait pas été amené par une longue vocation à entrer dans le cloître et à recevoir les ordres sacrés : le danger qu'il avait couru d'être foudroyé, jeta cette vive imagination dans la vie monastique et sacerdotale. Il en sortit comme il y était entré, sous une impression*.

Cette impression était celle des tentations qui vinrent le troubler dans cette vie religieuse qu'il avait embrassée sans vocation, et dont les devoirs lui étaient pénibles. « Le 17 juillet 1505, rapporte un de ses biographes, après avoir passé gaiement la soirée avec ses amis à faire de la musique, il entra la nuit dans le cloître des Augustins à Ëi*furth : il n'avait apporté que son Plante et son Yirgile\ » Il y avait aussi apporté les passions qui devaient Ten faire sortir. Cest, au milieu des tentations violentes qui Tassaillirenl dans le doitre, qu'une première pensée d'hérésie vint s'offrir au religieux qui n était entn^ dans une voie de renonciation aux passions du monde qu avec Plaute et Virgile.

Il est curieux, quand on veut cmmaitre et juger Luther, de voir dans quelles dispositions il avait reçu la prêtrise; nous emprantous ici à M. Michelet les propres paroles de Luther : « Lorsque je dis ma première messe à Erfîirth, j\Mai$ presque mort : car je n"avais aucune foi. Je voyais

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♦ Jlk ïiftt^^n'îî iJk i«:Vr. fKMT >t XkMH. 1. 11^ p. IL

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seulement que j'étais très-digne. Je ne me regardais poini comme pécheur ^ »

Or ce prêtre, ce religieux, qui sans foi dit sa première messe, en proie aux tentations qui rébranlent tout entier, \ient à découvrir que la foi est tout, qu'elle suffit pour sauver le chrétien, « qu'il n'y a aucun rapport entre Thomme intérieur, l'âme, et l'homme extérieur, le corps ; » que « les œuvres venant de 1* homme extérieur, leurs effets ne peuvent affecter l'âme >> que « si le corps hante les lieux profanes, s'il mange, s'il boit, s'il ne prie point de bouche et néglige tout ce que font les hypocrites, l'âme n'en souffrira pas*. »

C'est ainsi que Luther parvint à se délivrer de ses tentations ; c'est en supposant que cette foi, dont il est d'abord si peu touché, remplace tout, et qu'elle prédestine l'homme au ciel, même dans une vie sans œuvres, même dans une vie souillée. Qui ne comprend que les tentations qui Tagitent lui faisant désirer de rompre ses vœux, d'aspirer à une nouvelle existence hors du cloître, cet esprit subtil trouve dans l'idée même de la foi, dans l'exagération d'un bon principe, l'issue par laquelle il sortira de la foi ; dans cette prédestination particulière qu'il invente avant le jansénisme, la porte ouverte aux passions qui n'ont rien à se refuser dès que le corps est indépendant de l'âme et Tâme indépendante du corps, dès que l'homme n'a plus à s'inquiéter de choisir entre le bien et le mal, et que tout est choisi pour lui d'avance.

Il n'y avait plus qu'une chose à décider, c'est que l'homme qui n'était pas libre, quant aux mœurs et aux

^ Mémoires de Luther, par M. Michelet, t. II, p. 7. * Mémoires de Luther j par M. Michelet, t. II, p. 57.

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œuvres, ou qui plutôt n'était retenu par aucune prescription, par aucune règle, dans cette division de l'âme et du corps, était libre quant à la foi, et qu'il pouvait trouver lui-même dans les Écritures la règle de celte foi, c'est-à-dire qu'il n'était plus soumis, au fond, à aucune autorité, ni pour l'âme ni pour le corps, ni pour les idées ni pour les mœurs. C'est bien là ce qu'on peut appeler, avec M. Michclel, « les mauvaises subtilités de l'esprit*. »

Que Luther lui-même ne s'en soit pas rendu compte, qu'il se soit embarrassé dans les filets de ses propres passions et de son orgueil, on n'en saurait douter, quand on étudie sa vie et ses paroles; mais le résultat n'en était pas moins le même : le corps révolté avait appelé /^s^wètilités de l'esprit^, et bientôt Luther quittera le cloître, épousera une religieuse, excitera les moines et les religieuses à violer leurs vœux, à se marier, s'érigeant en pape du protestantisme, après avoir tant blâmé les indulgences accordées par le pape, donnera à tel prince une dispense de polygamie, supprimera tel ou tel article de foi, lui qui avait dit sa première messe sans foi, et qui avait prétendu ensuite que la foi seule pouvait sauver, ouvrant ainsi la porte à tous les changements.

Cependant le protestantisme se développe dans celte voie au milieu de toutes ses variations ; il traverse une série d'intelligences hardies et ennemies de la tradition'^

* Mémoires de Luther, par M. Michelet, t. II, p. 7.

■ Ne retrouve-t-on pas ici toute la pensée de Bossuet sur Vintempérance des sens et celle de Vesprit, sur ces hommes qui veulent pécher avec raison, toute la formule enfin du dix-huitième sièclo dans le protestantisme lui-même, en germe au milieu des passions et des tentations de Luther, qui cherchait un système qui les justifiât, par ces subtilités dont parle M. Michelet?

' 11 est curieux d'entendre Luther, cité par M. Michelet, s'ex-

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comme de la règle; il ira de Luther à Calvin, à tous les sectaires, à tous les libres penseurs qui les accompagnent bientôt et dont nous allons rappeler la suite, qui représente renchainement même des idées et des principes ; il morcelle de plus en plus la foi chrétienne, de négation en négation, jusqu'à la négation absolue du dix-huitième siècle, de LuUier à Voltaire et à Diderot, du protestantisme au déisme sceptique et à l'athéisme raisonné. Mais Tesprit de Luther était plein de trouble, et l'on sait combien il parlait du démon ^ On dirait qu'il n'a-

primer ainsi sur cette tradilion qu*ii venait détruire : c Sans doute, écrit-il à Érasme au commencement de son triste liiTC de serve ArbilriOj sans doute tu te sens quelque peu arrêté en présence d'une suite si nombreuse d'érudits, devant le consentement de tant de siècles où brillèrent des hommes si habiles dans les lettres sacrées, où parurent de si grands martyrs glorifiés par de nombreux miracles. Ajoute encore les théologiens plus récents, tant d*académies, de conciles, d'évèques, de pontifes. De ce côté se trouvent l'érudition, le génie, le nombre, la grandeur, la hauteur, la force, la sainteté, les miracles, et que n'y a-t-il pas? Du mien, Wiclef et Laurent Vallu (et aussi Augustin ', quoique tu TonUies), seul avec quelques amis qui n'ont ni tant d'érudition, ni tant de génie, ni le nombre, ni la grandeur, ni la sainteté, ni les miracles. A eux tous ils ne pourraient guérir un cheval boiteux... Et alla quas tu plurima fando enunierare vales. Que sommes-nous nous autres ?

c Je l'avoue, mon cher Érasme, c'est avec raison que tu héîdtes devant toutes ces dioses; moi aussi, il y a dix ans, j'ai hésité.^, t {Mémoires de Luther, par M. Michelet, t. U, p. 52 et 53.)

* Quand le diable me trouve oisif et que je ne pense pas à la parole de Dieu, alors il me fait venir un scrupule, et, comme si je n'avais pas bien enseigné, comme si c'était moi qui eusse renversé et détruit les autorités, et causé par ma doctrine tant de scandales et de troubles

i Le diable s'efforce surtout de nous arracher du cœur Tarticle de la rémission des péchés. Quoi, dit-il, vous prêchez ce qvCaucun

'Luther préteDdait tToir sur la grftce la doctrine de saint Augustin.

vail pas encore assez nié pour trouver son repos dmis le naufrcuje de la foi^ comme ces incrédules du dix-septième siècle auxquels Bossuel fait allusion, quoique déjà il préicnte lui-même toutes les ruines où d'autres chercheront la conséquence logique des idées qui Tentrainent, et l'abri et le port que ne pouvait trouver l'âme de Luther.

Si Ton voulait indiquer môme quelques rapports de caractère entre le chef du premier protestantisme et celui du second, on les rencontrerait bientôt dans la violence de la forme et l'acrimonie injurieuse des paroles que ne pouvaient retenir ces esprits absolus : « Je ferais dn même paquet du pape et des cardinaux, disait Luther, pour les jeter tous ensemble dans ce petit fossé de la mer de Toscane. Ce bain les guérirait; j'y engage ma parole et je donne Jésus-Christ pour caution. »

Et encore : « Mon petit Paul, mon petit pape, mon petit ânon, allez doucement, il fait glacé; vous vous rom-

homme n'a enseigné dans tant de siècles ! Si cela déplaisait à Dieul,,,

« La nuit , quand je me réveille , le diaNe vient bientôt, dispute avec moi et me donne d'étranges pensées... »

In jour que Ton parlait à souper du sorcier Faust, Luther dit sérieusement : • Le diable n'emploie pas contre moi le secours des enchanteurs. S'il pouvait me nuire par là, il l'aurait fait depuis longtemps. Il m'a déjà souvent tenu par la tète ; mais il a pourtant fallu qu'il me laissât aller. J'ai bien éprouvé quel compagnon c^est que le diable; il m'a souvent serré de si près, que je ne savais si j'étais mort ou vivant. Quelquefois il m'a jeté dans le désespoir au point que f ignorais même sHl y avait un Dieu, et que je doutais complètement de notre cher Seigneur. » (Mémoires de Luther, par M. Michelet, p. 185 et 186, t. II.)

Ainsi, dans l'esprit de Luther, le protestantisme touchait déjà au déisme sceptique de Voltaire, à l'athéisme même, le seizième siècle au dix-huitième.

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