L'UTOPIE
accueillit avec une ironie assez vive leurs preujières tentatives pour agir sur l'opinion *. Il ne leur accorda ses louanges qu'en présence du crédit qu'ils avaient obtenu. Ennemi avant tout du christianisme, il ne reconnaissait pas, d'abord, ses propres idées sous la forme qu'elles avaient prise, et il ne se rendait pa^compte de la transition qu'offrait l'économie politique du dix-huitième siècle entre la révolution religieuse, à laquelle il avait travaillé, et une autre révolution.
A côté du paganisme et de l'idolâtrie, sortis de l'imagination et des passions humaines, il y avait eu la fable, formule de cette imagination et de ces passions ; à côté d'une philosophie qui supprimait la vérité révélée comme la morale, qui apprenait à pécher avec raisori^ qui, nous l'avons déjà dit, prétendait substituer la terre au ciel> créer pour ses adeptes une nouvelle terre promise, il devait y avoir la perspective d'une félicité parfaite en ce monde, une autre fable, l'utopie.
Les philosophes de 1770 surtout à 1774, qui fut l'année du ministère de Turgot, fait bien remarquable, étaient devenus économistes avec presque tous les gens de lettres. Après avoir attaqué la religion pendant plus d'un demisiècle, au milieu des ruines qu'ils avaient faites, des croyances ébranlées ou détruites, ils soutenaient qu'il y avait d'innombrables réformes à opérer dans l'état matériel de la société, que tout était à défaire et à refaire : c'était par toutes les brèches de ces démolitions religieuses et sociales qu'ils devaient passer à d'autres résultats. Ces résultats seraient-ils durables? quels qu'ils
« Voltaire écrivait contre les économistes, qui avaient pris le nom de phisiocrates, son conte de VHomme aux quarante éctis.
fussent, offriraient-ils une base aux sociétés humaines renouvelées? l'histoire aura à poser cette question et à la résoudre avec autorité.
A cette époque, d'ailleurs, les attaques de la philosophie du dix-huitième siècle contre la religion n'étaient plus aussi violentes, et, regardant son triomphe comme certain, elle semblait entrer dans une voie nouvelle, à laquelle on pouvait croire que Tincrédulité était étrangère. Ce qui était la conséquence naturelle des principes qu'elle avait soutenus, cette aspiration à gouverner 1 humanité au point de vue économique, après avoir établi l'empire de ses idées dans une sphère supérieure, pouvait paraître et paraissait une transformation de la philosophie du dix-huitième siècle, non-seulement inoffcnsive, mais salutaire, et la philanthropie, qui était de mode dans les salons, jetait sur l'impiété un voile favorable, derrière lequel on la perdait de vue K
Voltaire lui-même, on l'a vu, s'y était trompé.
Aussi, quand Turgot, dans son livre intitulé De la Distributioti des richesses^ vint prouver, à son tour, que tout était à défaire et à refaire, au point de vue économique, il plut et charma, au lieu d'effrayer : il s'adressait d'ailleurs à un public très-disposé à l'écouter, et,
* Turgot et Malesherbes étaient de ces philanthropes, qui n'affichaient point rincrédulité, et dont les sentiments semblaient répondre aux idées chrétiennes et généreuses du roi, dès qu'il s'agissait du bien pubUc. Ce qui devait ajouter à Tillusion produite sur ce jeune prince, c'est qu'un grand nombre d'esprits distingués la partageaient avec lui, c'est que Turgot et Malesherbes, les deux ministres réformateurs de son conseil, étaient eux-mêmes sincèrement convaincus de leurs idées en matière de gouvernement, et que, s'il se sont trompés, on ne peut leur refuser de la loyauté dans leurs erreurs.
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par la réputation qu'il obtenait, il s'ouvrait les voies au pouvoir.
Il n'y avait pas, en effet, que des philosophes et des écrivains, dans ce "mouvement d'idées qui semblait n'avoir pour but que les intérêts matériels et l'amélioration la plus prompte de l'état social, mais des hommes et des femmes du monde, la haute société des salons de Paris, . qui, sceptique avec Voltaire et ses disciples, continuait à suivre la philosophie du dix-huitième siècle dans les systèmes de Quesnay et de Turgol, cherchant avec eux les affirmations et les résultats. C'était chez la duchesse d'Enville, la princesse de Beauvau, madame Helvélius, madame GeofTrin et mademoiselle de l'Espinasse, que les hommes de lettres se réunissaient pour travailler, dans des causeries éloquentes, au bonheur de la France et du monde ^
Il n'était pas extraordinaire que les impressions du jeune roi se trouvassent d'abord en harmonie avec celles
* «N'oublions pas, dit M. Louis Blanc (Histoire de la HévoltUiou, V" vol., p. 540), que Técoie écononniste était dirigée ou appuyée par des nobles, des grands seigneurs, des souverains même. Le marquis de Condorcel, le che 'ilier de Jaucourt, Turgot, issu d'une des plus anciennes familles de Normandie, le marquis de Mirabeau, voilà ceux qui poussaient à la chute définitive de la féodalité française, aux applaudissements du chancelier de Lithuanie, du grand-duc de Bade, de milord Landsdowne, de Tarchiduc Léopold, de Tempereur Joseph n. »
M. Louis Blanc parle ici de la féodalité française, comme si l'on pouvait donner ce nom aux ruines d'un système, aufrefois puissant, détruit par la royauté, par les parlements, par l'administration, effacé par Richelieu et par Louis XIV ; ce qu'il faut reconnaître, c'est que les idées d'amélioration sociale, même inappliquable, séduisaient alors les princes et les hommes qui appartenaient à la plus haute
noblesse.
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de Turgot et de Malesberbes, avec celle opinian des salons de Paris qui était si favorable à Turgot et aux éco-' nomistes.
Le roi étail profondément chrétien, il éprouvait le plus vif désir de faire le bonheur de ses peuples.
On Ta vu Dauphin, et Ton a pu juger, au début de son règne, de la manière dont il appréciait l'exercice du pouvoir, pour lui dépôt redoutable et obligation de conscience.
Or, par une analogie apparente, mais qui séduisit alors tant d'intelligences, on eût dit que Tamour des hommes, la philanthropie, comme on l'appelait, devait réaliser sur la terre toutes les promesses de la charité, les dépasser même. On n'allait pas au fond de la nouvelle doctrine, on n'examinait pas l'origine de la vertu à la' mode, et l'on ne se demandait pas si cette origine était divine ou humaine. Tel adepte de ïgi doctrine^ comme on disait alors, prenait le nom de Vami des hommes *; et publiait d'innombrables écrits, sans parler des journaux fondés par les économistes, pour répandre leurs idées ; c'était la presse dont la puissance commençait à se manifester, et le premier cri qu'elle faisait entendre élait en faveur de Thumanité.
Les changements demandés par les économistes n'avaient qu'un but, le bonheur des hommes; ce bonheur devait résulter infailliblement de certaines réformes introduites dans l'état matériel de la société française; qu'on laissât donc faire la liberté humaine, qu'on la débarrassât
* Le marquis de Mirabeau, père de l'orateur. C'était lui qui s'appelait le fils aîné de la doctrine, et • qui réunissait autour de lui les assemblées des économistes, » (Voir M. Louis Blanc, Histoire de la
dévolution, ï" vol., p. 542.)