‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 92 sur 156 · TURGOT · texte numérisé non relu

TURGOT

de toutes les entraves qui gênaient son développement, et elle serait une source féconde de richesses et de félicité universelle.

Cependant, quand Turgot sortit du pouvoir, au grand regret du prince qui l'y avait appelé, et qui disait : « Il n'y a que Turgot et moi qui aimons le peuple, » malgré le bien réel qu'il avait fait dans l'administration des finances, l'enthousiasme de ses amis parut comme étouffé dans une opposition devenue à peu près générale. Or la cause de sa chute était la rencontre même, dont son ministère fut l'occasion, entre l'ordre social établi et l'idée philosophique, entre l'absolutisme théorique de cette idée et les réalités dont elle ne tenait pas compte.

Turgot n'avait-il pas mis les mousquetaires et les chevau-légers au service d'une liberté qui avait pour résultat le pain cher? Le peuple ne comprenait guère un système qui faisait obstacle à la bonté royale et qui, en présence d'un commencement de diselte, n'intervenait, comme on l'a vu, que dans l'intérêt de la boulangerie ^

Par l'édit qui, supprimantes jurandes et les maîtrises, avait proclamé la liberté absolue de l'industrie, au lieu de donner aux corporations existantes une organisation meilleure, Turgot avait attaqué la bourgeoisie elle-même, puisqu'il détruisait, au nom de la liberté, toute organisa-

< Le parlement rétabli peu après la nomination de Turgot au ministère, ayant voulu intervenir dans la question et demander que le prix du pain fût baissé, Turgot lui imposa silence dans un lit de justice; et une proclamation, dont il fit couvrir Tarrèt déjà affiché du parlement contre les attroupements, défendit, sous peine de mort, d'exiger le pain au-dessous du prix courant. (Voir YHistoire de la RévolU'^ tiOHy par M. Louis Blanc, 1. 1*', p. 556.)

lion, toute hiérarchie industrielle. Si les différents corps détat obtenaient une indépendance complète dans leur régime intérieur, s'ils n'avaient plus d'autre règle que l'individualisme, d'autre limite que la concurrence universelle, ils perdaient une organisation qui datait de saint Louis, et qui avait été basée sur des principes chrétiens ^ Les chefs des corporations industrielles, « une foule de maîtres des métiers, de syndics, » éprouvèrent contre Turgot la même irritation que le peuple, quand le ministre réformateur lui avait imposé le pain cher, au nom de sa théorie '.

Le Parlement, dont il avait bravé l'opposition, les financiers, contre lesquels il avait défendu avec raison les intérêts de l'Etat, se réunirent à ses nombreux adversaires. Enfin, non content de tous les obstacles qu'il avait soulevés contre son administration, il ne cachait pas au roi qu'il ne manquait à une monarchie de huit siècles qu'une chose, une constitution ^^ ce qui était, dès la première-année d'un jeune règne, proposer un changement radical du gouvernement lui-même ; si un pays, la plus ancienne monarchie de l'Europe, avait existé au hasard, sans constitution, pendant huit siècles, était-il possible d'imaginer un fait plus extraordinaire? Qu'était-ce donc qu'un tel pays? ou qu'était-ce qu'une constitution ? On

* M. Louis Blanc lui-même, rend hommage à cette organisation primitive, tout en blâmant les abus qui s'y étaient introduits. (Voir VHistoire de la hévolutioiit par M. Louis Blanc, t. P', p. 479.)

* Histoire du régne de Louis XK/, par Droz, 1. 1", p. 155.

5 « La phrase suivante se trouvait dans des notes confiées par Turgot à Dupont, de Nemours (rc conomiste), pour rédiger un mémoire : « La cause du mal, sire, c'est que notre nation n'a pas une « constitution. »

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