LE PREMIER MINISTÈRE PHILOSOPHIQUE
C'était au nom des idées économiques et surtout financières que la doctrine^^ dans la personne de Turgot, était entrée au pouvoir; mais déjà elle disait à Toreilie du roi, par la bouche du ministre, ce mot que devait appliquer l'Assemblée constituante, celte parole, si peu attendue, qui venait surprendre Louis XYl au milieu de son cabinet, tandis que le public lui-même reculait devant Tinflexibilité des idées et des actes, devant Tesprit d'innovation générale, qui caractérisaient Tadministration de Turgot.
Malgré l'influence dont les économistes avaient joui 4an9 Topinion^, quand le ministre qui les représentait au pouvoir se retira, ses adversaires étaient si nombreux, et une réaction si forte se produisait contre lui, qu'une joie extraordinaire se manifesta, même en public, à Paris et à Versailles : on s^abordait dans les promenade$ pour se féliciter de la chute du ministre *. Sans parler des intérêts que ses réformes avaient froissés, on a vu que Tesprit général, absolu, de ces réformes, avait eu pour résultat d'effrayer à peu près tout le monde, roi et sujets.
Nous venons d'assister à la première rencontre dans les faits de l'esprit nouveau et de l'ancien régime, au premier ministère philosophique, celui de Turgot.
Nous devons, en signalant les causes de sa retraite, rappeler sa haute probité, son désintéressement, insister sur les services qu'il rendit aux finances de l'Étal '. La
* On se souvient que les philosophes et les hommes de lettres étaient deveDus presque tous économistes.
* Droz, très-grand partisan de Turgot, raconte lui-même ce fait. (Voir, le I" vol. de V Histoire du règne de Louis XVI, p. 157.)
* Turgot avait en finances des principes trop rigoureux, sans doute, quant aux emprunts, et quelquefois inappUcables, mais dictés
26i CHAPITRE XX.
fondation de la caisse d'escompte, qui fut Torigine et le modèle de la banque de France, la réduction du déficit pour 1776, à 14 millions, l'intérêt tombé à quatre pour cent, et, en vingt mois de ministère, 24 millions payés sur la dette exigible arriérée, 28 sur les anticipations, 50 sur la dette constituée, en tout 102 millions, un tel résultat, qui était une des réformes les plus désirables après les embarras du trésor sous Louis XV, montrait bien que la question financière, pour être résolue, réclamait surtout rhabileté dans la droiture; ajoutons aussi que, purement et simplement financier, administrateur, Turgot, même lorsqu'il attaquait les abus, aurait eu beaucoup plus de force qu'en sa qualité de chef d'école et de réformiste. Un tel ministre aurait-il suffi à la situation? Nous sommes loin de le prétendre assurément, mais il est digne d'observation que, sous l'influence du principe d'innovation qui agitait tant d'esprits et le sien propre, un des hommes les plus capables de rétablir nos finances sur une meilleure base, ne pouvait ni résister lui-môme aux entraînements de l'époque, ni s'abstenir de mêlera la question financière tout un ensemble de projets, jusqu'à l'idée d'une constitution qui rendaient deux choses
cependant par une intelligence élevée et généreuse : il les résuma ainsi devant le roi, au moment où il venait d'être nommé contrôleur général : point de banquei^oulCy point d'augmentation d'impôt^ point d'emprunt. Son système consistait dans la réduction des dépenses, dans une égale répartition de Timpôt, la réforme des vices de la perception, le développement de Tagriculture et les progrès de Findustrie. Qui ne voit, pour peu qu'il réfléchisse, que l'application d'un tel système pouvait suffire à la grandeur et à la prospérité d'un régne? MÎais les idées qui avaient porté Turgot au ministère, ne s'arrêtaient pas aux finances, et, dans Tesprit même de Turgot, le théoricien dominait l'administrateur.