RETRAITE DE TURGOT. M
impossibles : la stabilité, sans laquelle les bonnes finances sont impossibles, et le maintien même du ministre au pouvoir.
La vraie cause de la retraite de Turgot fut donc, on dut le reconnaître, le mouvement même d'idées qui l'avait porté aux affaires, qui ne pouvait s'arrêter ni à la réforme financière, ni à quelques utiles améliorations, comme la suppression de la corvée, par exemple, et ne tendait pas seulement à changer le gouvernement dans une certaine mesure, mais à le dominer.
Nous aurons encore à parler de Turgot, et ce sera pour exposer un de ses projets les plus utiles en administration, qu'il faut bien distinguer des aspirations du théo-
ricien V
En résumé, le ministère de Turgot, contrairement à ses intentions, assurément, n'avait été, surtout dans l'étal des idées, qu'une excitation pour cet esprit d'innovation excessive qui commençait à déborder sur le pou-
voir '.
* Nous voulons parler du plan qu il avait formé pour rétablissement des assemblées provinciales.
* Quand on veut se rendre compte de la puissance de Fesprit nouveau à cette époque, il faut se reporter à Tinfluence qu'il exerçait depuis longtemps dans la région des idées, et à la nature de cette influence. M. Guizot caractérise ainsi Tétat d'up grand nombre d'intelligences au di!&-huitiéme siècle, et il est impossible de le faire avec plus de vérité : « Gomment s'étonner, dit-il, de Tétat de l'esprit humain à eette époque, je veux dire de sa prodigieuse hardiesse? Jusque-là, sa plus grande activité avait toujours été contenue par certaines barrières; l'homme avait vécu au milieu des faits dont quelques-uns, lui inspiraient de la considération, réprimaient jusqu'à un certain point son mouvement. Au dix-huitième siècle, je serais en vérité embarrassé de dire quels étaient les faits extérieurs que respectait l'esprit humain, qui exerçaient sur lui quelque em-
pire; il avait Fétat social tout entier en haine ou en mépris. Il eu conclut qu'il était appelé à réformer toutes choses; il en vint à se considérer lui-même comme une espèce de créateur : institutions, opinions, mœurs, la société et Thomme lui-même, tout parut à refaire et la raison humaine se chargea de l'entreprise. Jamais pareille audace lui était-elle venue en pensée? » (Cours d'Histoire moderne, Histoire de la civilisation, par M. Guizot, quatorzième leçon, p. 57 et 38.)
Ministère intermédiaire entre celui de Turgotet celui de Necker — Ministère de Necker. — Sa popularité dans le monde pliilosophique. — ' Son ambition. — Son système. — D'où venait sa popularité dans les salons du dix-huiiième siècle. — Brochure de Necker sur le commercé et la législation des grains. — La politique normale. — Ce qu'il y avait à faire au point de vue de cette politique. — L'idéal même dans les cbifires.
A peine croyons-nous devoir parler ici du ministère intermédiaire qui vint se placer entre celui de Turgot et celui de Necker, son véritable successeur. Il ne représenta guère que Tincerlitude où se trouvait le jeune roi, reculant devant l'invasion de Tesprit nouveau, sans pouvoir en apprécier toute la puissance, mais regrettant le ministre dont les aspirations populaires, plus ou moins î pplicables, avaient toutes ses sympathies.
Il arriva ce que Ton voit presque toujours après une tentative hardie qui n aura pas obtenu le succès attendu et désiré, il y eut une sorte de réaction, ou, si Ton veut, de parenthèse, avant de marcher au même résultat par une voie en apparence différente, et M. deMaurepas, esprit fin, mais sans profondeur, dont Tâge cachait la légèreté, proposa au roi, pour remplacer Turgot au contrôle général, Clugny, intendant de Bordeaux, et Amelot, autre administrateur ignoré, pour succéder à Malherbes, deux noms sans crédit,' comme sans notoriété, maisinof-
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fensifs, après l'opposition qui s'était manifestée contre Tiirgot.
Cependant les finances, améliorées par ce ministre, eurent beaucoup à souffrir de l'administration de son successeur, et si quelques modifications assez sages accompagnèrent le rétablissement des jurandes et des corporations, le ministère, dirigé par M. de Maurepas, suspendit une des meilleures réformes de Turgot, la suppression de la corvée K On voulait satisfaire l'opposition, qui, du sein même du Parlement, s'était élevée contre les changements réalisés et médités par Turgot; il est remarquable que M. de Maurepas, homme de cour, loin de lutter contre l'opinion qui semblait prévaloir, la suivait au contraire, et qu'au milieu des fluctuations de cette opinion il n'était jamais question, entre le roi et lui, d'une résistance systématique, fait d'ailleurs trèsfavorable à l'esprit nouveau.
Les embarras du trésor, qui avaient reparu, Tinsurrection des Etats-Unis d'Amérique contre TAngleterre, la mort de Clugny, qui laissait vacantes les fonctions de contrôleur général, surtout la réputation de Necker comme financier, lui ouvrirent l'accès du pouvoir.
M. de Maurepas proposa ce choix au roi, comme il lui avait proposé celui de Turgot.
Il fallait, dans la situation qui était faite aux finances, en présence surtout d'une rupture possible avec l'Angleterre, un ministre habile qui rétablit le crédit et offrit à l'État les ressources donl il avait besoin ; Necker, à ce point de vue important, offrait des garanties par sa repu-
< Celait par ce genre de réformes que Turgol plaisait sur: oui à Louis XM.
NEGKER. 2*)»
tation de financier. Enrichi dans la banque, où il sétait acquis une renommée de talent et de probité, adversaire des économistes, alors vivement attaqués, auteur d'un livre dont le retentissement durait encore, où il avait combattu le système exclusif de Turgot sur la circulation des grains et le droit de propriété agricole, Necker avait acquis à son tour, dans le monde philosophique et lettré, une popularité qui facilita son entrée aux affaires, comme simple directeur des finances, car sa religion, il était protestant , et sa qualité d'étranger lui fermèrent d'abord le contrôle général.
Son ambition était grande, et l'envoyé d'une petite république * ne visait à rien moins qu'à diriger souverainement les fmances dune grande monarchie.
Quand on songe qu'un étranger, qui n'avait jamais touché à l'administration de la France, portait si haut ses prétentions, on comprend sans peine qu'outre l'intermédiaire, dont il disposait auprès du marquis de Maurepas*, il comptait sur la réputation et le crédit qu'il s'était acquis dans le monde des salons et des idées nouvelles, qu'il voyait là, pour lui, une force, et qu'à cet égard il ne se trompait pas.
Turgot aussi avait dû une renommée d'homme d'État à ce monde qui accueillait avec le même enthousiasme dans Necker des théories toutes différentes quoique de même origine ; Necker, en effet, à un certain point de vue se rapprochait de Turgot : ministre des finances, il était novateur comme lui, il apportait comme lui des espérances et des promesses, dont la base était le chan-
* On sait que Necker était Genevois et envoyé de la république de Genève auprès de la cour de France.
* Le marquis de Pezay, lui-même fils d'un Genevois.
gement social et politique; mais ce qui lui donna d'abord une grande supériorité surTurgol, c'est qu'il ne demandait de sacrifices à personne, et qu'au lieu de réforn^s il ne parla d'abord que d'emprunts.
Necker entrait aux affaires six mois après Turgot. Ainsi lé mouvement des idées nouvelles ne reculait pas devant la retraite dé ce dernier, quoiqu'il prît une autre forme : ce mouvement avait deux forces, pour ainsi dire, et répondait avec une logique extraordinaire à l'ensemble et au développement des théories philosophiques.
A quoi Necker devait-il, en effet, sa popularité dans le monde du dix-huitième siècle? A des doctrines beaucoup plus avancées, comme on dirait maintenant, que celles de Turgot; il semblait alors à un grand nombre d'esprits que des questions théoriques n'offraient aucun danger, et qu'on pouvait tout dire, pourvu que tout fût bien dit. Il semblait que le peuple n'écoutait pas, ou au moins ne pouvait jamais entendre, et que les choses devaient se passer entre gens de plume et de salons. Voltaire, qui méprisait beaucoup le peuple, n'avait-il pas même décida, nous le voyons dans ses lettres, que l'incrédulité ne passerait point le seuil des salons de bonne compagnie, et ne descendrait jamais dans la rue*? Les philosophes de cabarets n'auraient, certes, pu convenir à celui qui s'effrayait des projets de réformes attribués à Louis XVI et à Turgot.
Turgot avait répondu, par ses idées économiques, par la généralité des réformes qu'il prétendait réaliser, à Vesprit même de la philosophie du dix-huitième siècle :
• « On n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers et les servantes. » (Voir la Correspondance de Voltaire avec d'Alembert, t. XXI, de ses Œuvres, p. iOI . (Édition Delangle, frères, Paris, 4854.)