L'INDIVIDUALISME. — LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE. ÏM
nous voulons parler de cet esprit à son origine, lorsqu'il voulait tout soumettre à une théorie simple, uniforme, absolue, celle de la liberté intellectuelle, de Tindépendance absolue, de la raison humaine, principe du protestantisme que la philosophie du dix-huitiéme siècle faisait servir à son usage, et qu'elle appliqua d'abord à la négation du christianisme. On se rappelle les idées de Turgot et des économistes.
Rien ne devait gêner l'exercice de la raison humaine. Si chaque homme jouissait d'un tel droit, dans l'ordre surnaturel et divin, comment sa pensée, son intérêt, ne seraient-ils pas également libres, souverains, sacrés en toutes choses? Laissez faire, laissez passer, point de bornes k la concurrence, parce qu'elle résulte de l'indépendance de la pensée humaine, de l'intérêt humain, parce qu'il n'y a pas de limites, suivant Turgot et les philosophes économistes, à Tindividualisme, parce que, suivant eux, l'individualisme c'est la liberté.
Necker dans sa célèbre brochure sur la législation et le commerce des grains, à côté d'idées justes qu'il opposait à celles de Turgot, avait soutenu des principes en harmonie avec le Contrat social de Rousseau : au nom de l'intérêt de la multitude, il avait attaqué la propriété, et déclaré qu'elle n'était qu'une convention sociale, comme Rousseau avait dit lui-même que la société n'était qu'une convention *. Sous une autre forme, Necker venait après le philosophe, lui banquier, proclamer la souveraineté du peuple. Car, si la propriété n'est qu'une convention, il y a une autorité souveraine qui, ayant pu contracter celle convention, pourrait la rompre, et il est
* Contrat social.
m CHAPITRE m.
évident que, suivant Necker, elle réside dans le peuple. Rousseau avait déjà soutenu cette opinion que VÉtat, à regard de ses membres^ est maître de tous leurs biens par le contrat social^. Necker, exprimant la même pensée en d'autres termes, adressait aux propriétaires cette interpellation : «Votre titre de possession est-il écrit dans le ciel? Avez-vous apporté votre terre d'une planète voisine? Quelle force avez-vous que vous ne teniez de la société*?»
Reconnaissant, comme Rousseau, que Tindividu^lisme pur et simple, qui résulte du protestantisme et de la philosophie de Voltaire, donne une influence excessive à la raison de chacun, à Tintérét de chacun, et, à force de protéger la liberté de Tindividu, tend à produire, par l'exagération de ce principe même, la disette pour tous, Necker n'y trouvait qu'un remède, l'attaque à la propriété, qui n'était plus pour lui un droit, mais une convention, l'attaque au nom de la multitude qui ne possédait pas, et qui, en raison de son nombre, allait tout à l'heure se présenter comme la société elle-même. Nous avons déjà vu Luther et son disciple Jurieu sortir du principe de l'individualisme une fois posé, et en appeler au nombre, à la multitude, à la souveraineté du peuple; Rousseau donne ce même développement à la philosophie du dixhuitième siècle ; la même logique se produit de Turgot à Necker dans l'économie politique, premier résultat matériel de cette philosophie, et s'installe avec eux au pouvoir.
Les propriétaires, mis en cause par le ministre futur, auraient pu répondre : « Tout votre droit est dans ces
* Rousseau, Contrat social, chap. ix, p. 49.
* SuB LE GOMMEBGE ET LA LÉGISLATION DES GRAINS, première partie, chap. XXVI, p. 173.