LA PROPRIÉTÉ
mots : Vous ne déroberez point \ » Les propriétaires n'y songèrent pas, et les amis de Turgot, qui accusaient Necker avec raison d'attaquer la propriété, étaient trop philosophes pour citer le Décalogue; fait remarquable, l'esprit nouveau, séparé en deux camps, représentés par deux ministres qui se succédaient presque, entrait au pouvoir par l'antagonisme.
Mais là où la souveraineté du peuple, comme le protestantisme et Rousseau l'avaient comprise, se montrait, avec une logique déduite de certains principes une fois posés, avec toutes ses conséquences socialistes, c'était dans la conclusion même du livre, qui allait faire la réputation du nouveau candidat au ministère, quand, pour séduire les plus grands propriétaires de France, il fallait, comme Rousseau, attaquer la propriété elle-même. « On dirait, » c'étaient les dernières paroles de Necker, « qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre la multitude, comme ils auraient mis des abris dans les bois pour se défendre contre les bêtes sauvages. Cependant, on ose le dire, après avoir établi les lois de propriété, de justice, de liberté, on n'a presque rien fait encore pour la classe la plus nombreuse des citoyens. Que nous importent vos lois de propriété? pourraient-ils dire, nous n'avons rien à défendre; vos lois de liberté? Si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons '. »
Ainsi la propriété est injuste; elle Test, parce qu'elle cherche à se défendre et qu'elle veille à sa propre con-
* Exode, V. 15, p. 68 de Tancien Testament.
* Sur la législation et le commerce desgrainSf ni* partie, chap.xii, p. 406.
IS
^l^ CHAPITRE XXL
servation, elle est responsable de tous les maux qui peuvent affliger cette partie de la société qui ne possède pas, elle est coupable envers la multitude. Voilà ce que disait au dix-huitième siècle» par la bouche d'un banquier aspirant à devenir ministre, la théorie qui, pour faire le bonheur général, ébranlait jusqu'à c^lbe propriété sans laquelle toute société est impossible, et qui, à côté de la souveraineté du peuple, déjà opposée à tous les gouvernements, préparait le socialisme moderne ^
On eut dit que la philosophie du dix-huitième siècle se hâtait de parcourir, avant la Révolution de 89, tout le cercle des idées qui venaient, par un droit nouveau don nous aurons à suivre les applications, détruire et renou* vêler les sociétés, telles que l'homme Iqs avait acceptées jusqu'alors, telles que le christianisme, en les améliorant, en les purifiant, en protégeant les faibles et les pauvres, avaient voulu qu'elles existassent, faisant de la propriété, non pas une convention sociale, mais un droit, garanti par un commandement divin, par une législation supérieure à toutes les lois humaines.
Mais le monde des salons, où Necker avait si vite remplacé Turgol, et le public, auquel il s'adressait, ne songeaient guère aux anciens principes. Necker était accueilli avec d'autant plus de faveur, qu'il ne les professait pas.
En présence d'une société enthousiaste de philanthropie, où le bonheur de l'humanité était devenu le texte naturel et obligé de la plupart des livres, on ne croyait pas les théories de Necker plus dangereuses que celles de
* M. Louis Blanc, par les éloges qu'il donne à Necker, le reconnaît lui-même. (Voir son Histoire de la Révolution, t.r,p. 560, 561 , 562.)