‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 99 sur 156 · ABSTRACTION. — UTOPIE · texte numérisé non relu

ABSTRACTION. — UTOPIE

Il y avait alors deux questions à résoudre dans le gou* vernement normal de la France, si Ton peut s'exprimer ainsi : Tétat financier du pays et l'opposition du Parlement, qui s'était ranimée sous le ministère de Turgot.

Quant aux finances, nous avons vu ce que Turgot avait fait, et la voie d'améliorations où il avait marché. Or il est facile de reconnaître, on Ta déjà vu, qu'il était fort possible de remettre Tordre dans les finances, quand les nombreuses réformes entreprises ou méditées par Turgot amenèrent sa chute ministérielle, au moment où il avait déjà obtenu des résultats très-importants; il n'est pas moins évident, si Ton consulte les faits, qu'on pouvait neutraliser l'opposition du Parlement, la contenir au moins dans de justes limites, si celte opposition avait été isolée et laissée à elle-même.

Mais si telle était, à cette époque, on le verra de plus en plus, la politique ordinaire et normale, on se trouvait débordé par des idées et des faits d'une nature toute différente, qu'il devenait difficile, pour les contemporains, de démêler de cette politique elle-même.

C'eût été assurément un grand et beau résultat que de rétablir l'ordre dans les finances, comme Louis XYI y travailla avec deux ministères à peu près successifs ; mais Pesprit d'innovation, qui était entré au pouvoir avec Turgot, s'en empara avec Necker : Turgot, absolu dans ses idées qu'il érigeait en axiomes, fut le ministre de l'abstraction, Necker, celui de l'utopie. Là aussi fut le grand secret de l'influence que ce dernier exerça.

Les paroles suivantes de Necker lui-même, dans un mémoire secret, adressé au roi en 1778, où il caractérise l'opposition du Parlement, posent très-clairement la question : ce Le public, par la tournure des esptits^ a les

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yeux ouverts sur tous les inconvénients et tous les abus ^ Il en résulte une critique inquiète et confuse qui donne un aliment continuel au désir que les parlements ont de se mêler à l'administration. » Il en résultait que le gouvernement de Louis XVI, sans parler ici des autres obstacles, avait en même temps à régler les affaires de TÉtat et à combattre ou à satisfaire cette critique inquiète et confuse qui se mêlait au contrôle du Parlement lui-même et la dominait en T excitant.

Parmi Jes faits qui, à cette époque, peuvent faire apprécier l'état des esprits, il en est un qui, malgré son caractère personnel en apparence, est d une bien grande portée : nous voulons parler du retour de Voltaire et de son triomphe à Paris \

On eût dit qu'avant de mourir il venait constater et proclamer lui-même, dans la grande ville, l'influence de son nom et de cette philosophie qu'on a appelée la philosophie de Voltaire.

Malgré les applications différentes des idées, dont il avait pris l'initiative en France, surtout lorsqu'il y avait fait connaître les libres penseurs anglais, malgré la grande influence de Rousseau et des économistes, ce qui précise bien, suivant nous, la nature et comme l'unité du mouvement philosophique, c'est que Voltaire, jusqu'au der-

' Cela répond à cette phrase de M. Mignet : « Les philosophes du dix-huitièrae siècle succédèrent aux littérateurs du dix-septième : tout devint l'objet de leurs recherches et de leurs réflexions, et les gouvernements, et la religion, et les lois, et les abus. » (Histoire de Ift Révolution, par M. Mignet, 1. 1", p, 18.)

* M. de Maurepas, très-âgé lui-même, avait obtenu du roi la permission « pour un vieillard, comme il disait, de revoir la France avant de mourir. » Malgré bien des sollicitations, Louis XVI ne voulut jamais recevoir Voltaire.

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