ÉLÉGIE
Ne lui permettent pas de se baisser encore Pour ramasser ces fleurs qu'il n'a pas su cueillir.
Aimons-nous, ô ma bien-aimée! * Et rions des soucis qui bercent les mortels.
Pour le frivole appât d'une vaine fumée, La moitié de leurs jours, hélas ! est consumée
Dans l'abandon des biens réels.
A leur stérile orgueil ne portons point envie ; Laissons le long espoir aux maîtres des humains !
Pour nous, de notre heure incertains, Hâtons-nous d'épuiser la coupe de la vie
Pendant qu'elle est entre nos mains.
Soit que le laurier nous couronne, Et qu'aux fastes sanglants de l'altière Bellone Sur le marbre ou l'airain on inscrive nos noms ; Soit que des simples fleurs que la beauté moissonne
L'amour pare nos humbles fronts, Nous allons échouer, tous, au même rivage :
Qu'importe, au moment du naufrage.
Sur un vaisseau fameux d'avoir fendu les airs,
Ou sur une barque légère
D'avoir, passager solitaire.
Rasé timidement le rivage des mers ?
Od voit assez, par les formes un peu mythologiques de cette élëgie, qu'elle est d'une date très antérieure aux Méditations. Elle est du temps où j'écrivais Sapho, où j'imitais au lieu de septir par moi-même. C'est la philosophie voluptueuse et sensuelle d'Horace, d'Anacréon, d'Épicure : ce n'est pas la mienne. Le génie grave et infini du christianisme poétique n'a point passé par là.