‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 34 sur 74 · A ELI..., DUCH. DE DEV · texte numérisé non relu

A ELI..., DUCH. DE DEV

Comme Tastre adouci de l'antique Elysée, Sur les murs dentelés du sacré Colisée, L'astre des nuits, perçant des nuages épars, Laisse dormir en paix ses longs et doux regards ; Le rayon qui blanchit ses vastes flancs de pierre, En glissant à travers les pans flottants du lierre. Dessine dans l'enceinte un lumineux sentier : On dirait le tombeau d'un peuple tout entier, Où la mémoire, errant après des jours sans nombre, Dans la nuit du passé viendrait chercher une ombre

Ici, de voûte en voûte élevé dans les cieux.

Le monument debout défie encoi* les yeux; Le regard égaré dans ce dédale oblique.

De degrés en degrés, de portique en portique, Parcourt en serpentant ce lugubre désert, Fuit, monte, redescend, se retrouve et se perd.

Là, comme un front penche sous le poids des années, La ruine, abaissant ses voûtes inclinées, Tout à coup se déchire en immenses lambeaux.

Pend comme un noir rocher sur Tabtme des eaux ; Ouy des vastes hauteurs de son faîte superbe Descendant par degrés jusqu'au niveau de l'herbe. Comme un coteau qui meurt sous les fleurs d'un vallon, Vient mourir à nos pieds sur des lits de gazon. Sur les flancs décharnés de ces sombres collines, Des forêts dans les airs ont jeté leurs racines : Là, le lierre jaloux de l'immortalité Triomphe en possédant ce que l'homme a quitté ; Et, pareil à l'oubli, sur ces murs qu'il enlace. Monte de siècle en siècle au sommet qu'il efiace. Le buis, l'if imn^obile, et l'arbre dés tombeaux. Dressent en frissonnant leurs funèbres rameaux ; Et l'humble giroflée, aux lambris suspendue.

Attachant ses pieds d'or dans la pierre fendue. Et balançant dans l'air ses longs rameaux flétris. Comme un doux souvenir fleurit sur des débris Aux sommets escarpés du fronton solitaire.

L'aigle à la frise étroite a suspendu son aire : Au bruit sourd de mes pas, qui troublent son repos, Il jette un cri d'effroi, grossi par mille échos, S'élance dans le ciel, en redescend, s'arrête. Et d'un vol menaçant plane autour de ma tête. Du creux des nponuments, de l'ombré des arceaux, Sortent en gémissant de sinistres piseaux :

Ouvrant en vain dans l'ombre une ardente prunelle, L'aveugle amant des nuits bat les murs de son aile ;

LA LIBERTÉ i23

La colombe, inquiète à mes pas indiscrets, Descend, vole et s'abat de cyprès en cyprès, Et sur les bords brisés de quelque urne isolée Se pose en soupirant, comme une âme exilée.

Les vents, en s'engouffrant sous ces vastes débris. En tirent des soupirs, des hurlements, des cris: On dirait qu'on entend le torrent des années Rouler sous ces arceaux ses vagues déchaînées, Renversant, emportant, minant de jours en jours Tout ce que les mortels ont bâti sur son cours. Les nuages, flottant dans un ciel clair et sombre. En passant sur l'enceinte y font courir leur ombre, Et tantôt, nous cachant le rayon qui nous luit. Couvrent le monument d'une profonde nuit; Tantôt, se déchirant sous un souffle rapide.

Laissent sur le gazon tomber un jour livide.

Qui, semblable à l'éclair, montre à l'œil ébloui Ce fantôme debout du siècle évanoui; Dessine en serpentant ses formes mutilées.

Les cintres verdoyants des arches écroulées, Ses larges fondements sous nos pas entr' ouverts Ses frontons menaçants suspendus dans les airs, Et l'éternelle croix qui, surmontant le faîte. Incline comme un mât battu par la tempête.

Rome, te voilà donc! O mère des Césars, J'aime à fouler aux pieds tes monuments épars; J'aime. à sentir le temps, plus fort que ta mémoire, Effacer pas à pas les traces de ta gloire !

L'homme serait-il donc de ses œuvres jaloux ? Nos monuments sont-ils plus immortels que nous? Egaux devant le temps, non, ta ruine immense Nous console du moins de notre décadence.

J'aime, j'aime à venir rêver sur ce tombeau, A l'heure où de la nuit le lugubre flambeau, Comme l'œil du passé, flottant sur des ruines, D'un pâle demi-deuil revêt tes sept collines. Et, d'un ciel toujours jeune éclaircissant l'azur. Fait briller les torrents sur les flancs de Tibur. Ma harpe, qu'en passant l'oiseau des nuits effleure. Sur tes propres débris te rappelle et te pleure, Et jette aux flots du Tibre un cri de liberté. Hélas ! par l'écho même à peine répété.

« Liberté ! nom sacré profané par cet âge.

J'ai toujours dans mon cœur adoré ton image.

Telle qu'aux jours d'Emile et de Léonidas

T'adorèrent jadis le Tibre et l'Eurotas,

Quand, tes fils se levant contre la tyrannie,

Tu teignais leurs drapeaux du sang de Virginie

Ou qu'à tes saintes lois glorieux d'obéir,

Tes trois cents immortels s'embrassaient pour mourir;

Telle enfin que, d'Uri prenant ton vol sublime.

Gomme un rapide éclair qui court de cime en cime,

Des rives du Léman aux rochers d'Appenzell,

Volant avec la mort sur la flèche de Tell,

Tu rassembles tes fils errants sur les montagnes,

Et, semblable au torrent qui fond sur leurs campagnes.

LA LIBERTÉ laS

Tu purges à jamais d'un peuple d'oppresseurs Ces champs où tu fondas ton règne sur les mœurs!

« Alors... Mais aujourd'hui pardonne à mon silence!

Quand ton nom, profané par l'infâme licence,

Du Tage à l'Éridan épouvantant les rois,

Fait crouler dans le sang les trônes et les lois ;

Détournant leurs regards de ce culte adultère,

Tes purs adorateurs, étrangers sur la terre.

Voyant dans ces excès ton saint nom s'abolir,

Ne le prononcent plus... de peur de l'avilir.

U fallait t'invoquer, quand un tyran superbe

Sous ses pieds teints de sang nous foulait comme l'herbe ;

En pressant sur son cœur le poignard de Caton,

Alors il était beau de confesser ton nom :

La palme des martyrs couronnait tes victimes.

Et jusqu'à leurs soupirs, tout leur était des crimes.

L'univers cependant, prosterné devant lui,

Adorait ou tremblait!... L'univers aujourd'hui

Au bruit des fers brisés en sursaut se réveille.

Mais qu'entends-je ? et quels cris ont frappé mon oreille ?

Esclaves et tyrans, opprimés, oppresseurs.

Quand tes droits ont vaincu, s'offrent pour tes vengeurs :

Insultant sans péril la tyrannie absente.

Ils poursuivent partout son ombre renaissante;

Et, de la vérité couvrant la faible voix.

Quand le peuple est tyran, ils insultent aux rois.

Tu règnes cependant sur un siècle qui t'aime. Liberté! tu n'as rien à craindre que toi-même.

ia6 MÉDITATIONS POÉTIQUES

Sur la pente rapide où roule en paix ton char, Je vois mille Brutus... mais où donc est César?

Je passai à Rome Thiver de i8ai à i8aa. La duchesse de Devonsbire, qu^on appelait la reine des Romains^ et qui ëtait Tamie du cardinal Cousalvi, premier ministre, réunissait chez elle tous les hommes remarquables de TEuropCf et faisait de son palais, sur la place Colonne, unsalou du siècle de Léon X. Rome lui appartenait par droit d'amour et de culte. On pouvait la comparer aune de ces saintes femmes de Jérusalem venant interroger le sépulcre, et trouvant le Dieu remonté au ciel.

Je connaissais la duchesse de Devonsbire depuis longtemps. Elle m'accueillit à Rome comme si elle eût été l'hospitalité souveraine de ces ruines. Je vivais dans son intimité toujours gracieuse, si enivrante autrefois. Nous parcourions le matin les villas, les musées, les sites classiques de Tusculum ou de Tibur. Le soir, je retrouvais chez elle le chevalier de Médici, longtemps premier ministre de Naples, et le cardinal Consalvi, ce véritable Fénelon romain. Les conversations étaient douces, sereines, érudites, enjouées, comme des entretiens de vieillards au bord de la vie, qui ne se passionnent plus, mais qui s'intéressent encore. Canova y venait aussi presque tous les jours. C'était le Praxitèle du siècle. Du fond de son atelier, il régnait sur l'empire des arts dans toute l'Europe. Les rois, les princes, les ministres, obtenaient comme une faveur de venir le voir travailler. Cette existence rappelait celle de Raphaël refusant le cardinalat.

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