LE TARTARE
vaste ciel qui est au-dessus de vos têtes, et le Styx dont les eaux descendent de haut dans les terres. » Hésiode nous dépeint de son côté « la fille aînée de 1 Océan au rapide reflux, la formidable Styx abhorrée des immortels. Le beau palais qu’elle habite loin des autres dieux, s’élève couronné de
rocs énormes et soutenu par des colonnes d’argent qui montent vers le ciel Si l’un des habitants
de 1 Olympe s est rendu coupable d’un mensonge, Iris, envoyée par Zeus pour consacrer le grand serment des dieux, va chercher au loin dans une aiguière d’or cette onde fameuse qui descend,
Le palais d Hades. D’apres un vase de Ruvo. (Conze, Heroen und Çoettergestalten.)
toujours froide, du sommet d’une roche élevée. La plupart des flots du Styx jaillissent de leur source sacrée, coulent sous les profondeurs de la terre immense dans l’ombre de la nuit et deviennent un bras de l’Océan. La dixième partie en est réservée au serment : les neuf autres, serpentant autour de la terre et du vaste dos de la plaine liquide, vont se jeter dans la mer en formant mille tourbillons argentés, tandisque l’eau qui tombe du rocher sert au châtiment des dieux. Si l’un des immortels qui habitent le faîte du neigeux Olympe se parjure en répandant des libations, il languit pendant toute une année, privé du souffle de la vie, ne savoure plus ni l’ambroisie ni le nectar et reste étendu sur sa couche sans respiration, sans parole, plongé dans un fatal engourdissement. Lorsque après une grande année sa maladie a terminé son cours, il est condamné à des tourments nouveaux: durant neuf années entières, il vit séparé des dieux immortels, sans jamais se mêler à leurs conseils
HADES ET LES DIVINITES SOUTERRAINES
ou à leurs banquets ; à la dixième annee seulement il rentre dans 1 assemblée de ces dieux habitants de l’Olympe. Ainsi les dieux consacrèrent au serment 1 onde incorruptible du Styx, cette onde antique qui traverse les lieux hérissés de rochers. » L Achéron était le plus connu des fleuves du monde souterrain. On retrouvait un cours d’eau de ce nom dans un des quartiers les plus sauvages de l’ Elidé , le pays des Thesprotes. Après avoir coulé à travers un pays très accidenté, où il disparaît par instants dans de profonds abîmes pour ne reparaître que plus loin, cet Achéron forme, près de son embouchure dans la mer, non loin de 1 ancienne ville d’Ephyra, un lac marécageux aux exhalaisons malsaines. L’imagination populaire croyait qu il y avait là une entrée dans le monde souterrain. De bonne heure l’antre d Ephyra fut le siège d’un oracle où 1 on venait évoquer les morts par des formules magiques ou des sacrifices sanglants.
Pour traverser l’Achéron, les âmes des morts devaient avoir recours aux bons offices d un personnage devenu très populaire dans la légende, le nautonier Charon. Il est représenté sous les traits d’un vieillard peu accueillant et rébarbatif. Son premier soin était de réclamer l’obole que chaque passager devait lui remettre et il chassait impitoyablement tous ceux qui n’en étaient pas pourvus.
Une large porte ouvrait l’accès du monde souterrain, mais le seuil était défendu par un monstre terrible, le chien Cerbère. D’après Hésiode, il était, de même que le chien Orthos et l’hydre de Lerne, le produit de l’accouplement de deux êtres monstrueux dont nous avons déjà parlé, le géant Thyphœus et Echidna « nymphe immortelle, à jamais exempte de vieillesse ».
Le poète de la Théogonie nous parle de « l’horrible, du dévorant Cerbère, le gardien des demeures d’Hadès, le monstre aux cinquante têtes, à la voix d’airain, au corps énorme, à la force
indomptable » . Le nombre des têtes du gardien de l’empire souterrain varie suivant les auteurs.
Tantôt il en a une, tantôt trois, tantôt cinquante. Son aspect extérieur n’est pas davantage représenté d’une façon uniforme. Parfois Cerbère ressemble à un chien ordinaire, ou bien il a des pattes de lion, ou encore des serpents se détachent de toutes les parties de son corps. Remuant la queue et les
oreilles, il semble inviter les arrivants à entrer, mais une fois qu’ils ont franchi le seuil redoutable, il
s’oppose à toute tentative de retour en arrière et est prêt à dévorer celui qui s’y risquerait. C’est dans
(Conze, Heroen und Çoettergestallen.)
la légende de la descente d’Héraklès aux enfers que Cerbère joue le rôle le plus important. 11 en sera plus longuement question dans le chapitre consacré au plus fameux des héros de la mythologie grecque.
Quel était le sort réservé à ceux qui pénétraient dans la région souterraine qu’on appelle souvent l’Hadès, du nom même du dieu qui y règne ? Il ne saurait être question ici de nous étendre
longuement sur ce sujet qui ressort plutôt du domaine de l’histoire religieuse proprement dite et de celui de la philosophie. D’après les conceptions les plus anciennes, l’Hadès était un lieu de tristesse et de désolation. On ne tarda pas cependant à modifier cette idée, et à établir une distinction, dont on trouve déjà une indication dans l’Odyssée. Protée dit en effet à Ménélas : « Toi, parcequ’en épousant Hélène tu es devenu le gendre de Zeus, tu n’es pas condamné à mourir ni à subir le destin dans Argos féconde en coursiers. M aïs les dieux t’enverront dans les Champs Elysées, aux confins de la terre, où déjà réside le blond Rhadamanthe. En ce heu la vie est facile aux hommes, ils ne connaissent point les neiges, les longues pluies, les frimas, mais toujours l’Océan, pour les rafraichir, exhale la douce haleine de Zéphyre. » Hésiode de son côté parle des « lies des Bienheureux » où il place les héros, issus de la quatrième race d’hommes. « Exempts de toute inquiétude, ils habitent les îles des Bienheureux, par delà l’Océan aux gouffres profonds, et trois fois par an la terre féconde leur prodigue des fruits brillants et délicieux. » Au début, les Champs Elysées et les îles des Hadès de la Villa Borghèse Bienheureux ne sont que le séjour privilégié de quelques
élus, objets d’une faveur spéciale de la part des dieux auxquels les rattachent souvent des liens de parenté. Sous l’influence des Mystères d’Eleusis et de l’orphisme, l’accès de ces endroits de délices s’ouvrit de plus en plus largement au commun des mortels, et finalement tous ceux qui durant leur vie avaient vécu honnêtement et justement seront admis à y pénétrer.
On confond quelquefois le royaume d’Hadès avec le Tartare dont il a déjà été question plus haut (v. p. 1 0) à propos de la lutte de Zeus contre les Titans. « Aussi loin de la surface que la terre l’est du ciel » le Tartare sert de prison aux Titans vaincus. Zeus veut y précipiter son propre fils Apollon qui avait tué les Cyclopes. Il ne renonce à son dessein que sur l’intervention de Leto, mère d’Apollon, mais se montre moins clément envers les Aloades, Otos et Ephialtès. A une époque
HAD ES ET LES DIVINITES SOUTERRAINES
ultérieure il devint le lieu de supplice de ce qu’on appellerait aujourd’hui des criminels de marque, comme Tantale, Tityos, Sisyphe. A la fin, on en fera le séjour de tous les impies et de tous les coupables, un véritable « enfer ».