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LES KÈRES. LES HARPYES. LES ERINYES

LES KÈRES. A côté d’Hadès et de son épouse Perséphone, on voit encore apparaître dans la mythologie grecque un certain nombre de divinités infernales dont il n’est pas toujours aisé de distinguer nettement le caractère essentiel. C’est particulièrement le cas des Kères qui, sous plusieurs rapports, se confondent avec les Moires. D’après la conception d’Hésiode c’étaient des génies de la mort et de la vengeance. « Les Kères noires, faisant grincer leurs dents blanches, aux yeux terribles, sanglantes, insatiables, se disputaient ceux qui tombaient. Toutes étaient avides de boire le sang noir. Quand elles tenaient un guerrier gisant sur le sol ou qui venait de tomber blessé, elles enfonçaient leurs grands ongles dans sa chair, et son âme s’en allait dans l’Hadès et dans le Tartare glacé. Rassasiées de sang humain, elles rejetaient ce cadavre derrière elles et elles couraient, à travers le tumulte et le carnage, à de nouvelles proies. » Leur manteau était rouge du sang des guerriers tombés sur le champ de bataille. Elles frappent d’ailleurs l’homme partout, aussi bien dans son lit que sur les flots de la mer. On les appelle parfois les chiennes et les filles d’Hadès.

Le type de ces génies de la mort se rapproche de celui des Moires dans la conception d’après laquelle chaque homme en naissant avait sa Kère qui le suivait pendant tout le cours de sa vie et déterminait l’instant de sa mort. C’est ainsi qu’Achille a le choix entre deux de ces divinités: l’une lui accordera une vie longue, mais sans gloire, s’il ne quitte pas son pays natal ; avec l’autre il aura une existence courte mais glorieuse s’il va combattre sous les murs de Troie.

LES HARPYES. Divinités « ravisseuses », chargées de pourvoir d'habitants le monde souterrain, les Harpyes étaient, suivant Hésiode, les filles de Thaumas, fils lui-même de Pontos et de Gæa, et de l’Océanide Electre. D’autres auteurs leur assignent pour père Poséidon ou encore Typhœus. On

n’est pas davantage d’accord sur leur nombre, ni sur leur lieu de séjour. Nous connaissons les noms de deux d’entre elles, Aello et Okypète, auxquelles on en ajouta plus tard une troisième, Celaeno. Généralement on leur donne comme habitat les îles Strophades, dans la mer Egée, mais d’autres les transportent en Crète, en Thrace, en Scythie.

Le type des Harpyes nous apparaît d’abord sous la forme de femmes à la belle chevelure, pourvues d’ailes qui leur permettent de voler à travers les airs, comme messagères d’Hadès. On leur donne aussi des serres, puis un corps d’oiseau avec une tête humaine. Elles nous sont surtout connues par deux légendes, celle de Phineus et celle des filles de Pandareos.

D’après Apollonius de Rhodes, Phineus, fils d’Agénor, habitait sur les côtes de Bithynie. « Apollon lui avait accordé depuis longtemps le don de prévoir l’avenir ; faveur dangereuse qui devint la source de tous ses maux. Sans respect pour le maître des dieux, il découvrait hardiment aux mortels ses décrets sacrés. Zeus irrité le condamna à une éternelle vieillesse, priva ses yeux de la douce lumière du jour et voulut qu’il ne pût jamais se rassasier d’aucun mets. En vain ceux qui venaient consulter ses oracles, lui en apportaient sans cesse de nouveaux; les Harpyes fondant tout à coup du haut des cieux, les lui arrachaient de la bouche et des mains. Quelquefois pour prolonger ses tourments en soutenant sa misérable vie, elles lui abandonnaient de légers restes sur lesquels elles répandaient une odeur si infecte que personne n’aurait eu le courage non seulement de s’en nourrir, mais même d’en supporter de loin la puanteur. »

Cependant Phineus ne désespérait pas de l’avenir car, doué du don de prédiction, il savait qu’il serait un jour délivré par les Argonautes. Dès que ceux-ci abordent sur son territoire, il les appelle à son secours. Il jure aux Boréades, Kalais et Zetes, qu’ils ne courront aucun risque à tuer les Harpyes. Les deux héros se précipitent, le glaive à la main, sur les monstres accourus auprès de Phineus et les pourchassent jusqu’aux îles Plotées. Au moment où ils vont les tuer, Iris intervient. Elle empêche le meurtre des Harpyes en jurant « par le Styx redouté des dieux même, qu’elles n’approcheront plus à l’avenir de la demeure de Phineus » . Les Boréades obéissent à cet ordre et laissent partir les Harpyes qui « se réfugièrent dans une île de Crète » .

D’après une autre version, l’une des deux Harpyes serait tombée dans un cours d’eau du Péloponèse, le Tigre, qui prit d’elle le nom de Harpys. La seconde serait arrivée jusqu’aux îles Echinades qui dorénavant s’appelèrent Plotées.

L’Ody ssée met dans la bouche de Pénélope le récit de la légende des filles de Pandareos. « Les dieux avaient fait périr leurs parents et, restées orphelines dans leur palais, Aphrodite les nourrit de lait, de miel délicieux et de vins délectables. Hera les doua, plus que toutes les autres femmes, de beauté, de prudence; la chaste Artémis leur donna une taille majestueuse et Athéna leur enseigna les travaux les plus merveilleux. Or, tandis qu’Aphrodite est montée au vaste Olympe près du puissant Zeus, qui sait la fortune et le malheur des humains, afin de lui demander pour ses vierges chéries l’accomplissement d’un heureux hyménée, les Harpyes les enlèvent pour les donner comme suivantes aux odieuses Ennyes. »

HADES ET LES DIVINITES SOUTERRAINES

D’après la légende, les deux chevaux immortels d’Achille, Balios et Xanthos, étaient nés de l’union d’une Harpye avec Zéphyre, et on donnait la même origine aux chevaux des Dioscures, Phlogon et Harpagos. Certains auteurs font également descendre d’une Harpye le cheval Arion auquel on attribue plus généralement pour mère Erinys.

LES ERINYES. Parmi les divinités souterraines, les Erinyes qui offrent d’ailleurs plus d’un

rapport avec les Kères et les Harpyes, jouent un rôle considérable. Hésiode les fait naître, de même que les géants, des gouttes de sang qui s’écoulèrent de la blessure d’Ouranos mutilé par son fils

Kronos. Eschyle en fait les filles de la Nuit, Sophocle les enfants de la Terre et des Ténèbres, un autre auteur leur donne pour père Phorkys et plus tard on leur attribue comme parents Hadès et Perséphone. Leur nombre varie également avec les époques. C'est dans Euripide qu’on les voit pour la première fois apparaître au nombre de trois et c’est seulement à partir de l’époque alexandrine qu elles portent les noms distincts d’Alecto (celle que rien n’apaise), de Tisiphone (l’esprit de vengeance) et de Megaira (l’esprit de la haine).

De même que les Harpyes, les Erynies sont des démons ailés qui poursuivent leur proie à travers les airs et plus tard on leur accordera même la faculté de se métamorphoser souvent et rapidement. Elles ont la peau noire et de longs vêtements flottants de même couleur. Leurs cheveux sont entremêlés de serpents. De la main elles tiennent tantôt une torche, tantôt un fouet. Une légende racontait que les femmes de Nysa, frappées par Megaira à coups de fouet avaient beuglé comme des taureaux et devenues folles avaient tué leurs enfants. Ajoutons que leur haleine était pestilentielle, de même que l’écume qui s’échappait de leur bouche. Aussi semaient-elles sur leur passage toutes sortes de maladies et empêchaient en particulier les plantes de se développer. Leur souffle et leur regard étaient également des flammes.

Quelle était la fonction des Erynies ? C’était de poursuivre les coupables, particulièrement ceux qui n’avaient pas observé les devoirs de la piété filiale. Nous voyons dans l’Iliade Arès s’exposer à la poursuite des Erinyes pour avoir porté secours aux Troyens contrairement au désir de sa mère, et la même menace plane sur Télémaque au cas où il viendrait à chasser sa mère de la maison paternelle. La mère de Méléagre invoque les Erinyes contre son fils parce qu’il a eu le malheur de tuer les frères d’ Altheia. Enfin, les infortunes d’Œdipe proviennent de ce qu’involontairement

Une Erinye. (Conze, Heroen und Goetlergestalten.)

il s’est rendu coupable envers ses parents. Ce rôle de vengeresses du crime le plus épouvantable, le parricide, a servi de thème aux tragiques grecs, particulièrement dans les légendes d’Oreste et d’Œdipe mises à la scène par les plus grands dramaturges de l’antiquité.

Gardiennes du serment, les Erinyes s’acharnent contre les parjures et ceux qui n’observent pas les lois de l’équité. Les étrangers et les mendiants sont sous leur protection ; elles vont jusqu’à punir ceux qui enlèvent leurs petits aux oiseaux. En un mot, elles punissent tous les actes contraires à l’ordre naturel. Aucun coupable ne saurait se soustraire à leur action vengeresse. Il a beau se croire en sécurité. Au moment où il s’y attend le moins, les Erinyes fondent sur lui, s’établissent dans sa maison qu elles détruisent, d’où elles le chassent pour le poursuivre jusqu’à ce qu’il tombe épuisé, rendu fou par les chants dont les terribles déesses fatiguent ses oreilles. Elles le pourchassent jusque dans le monde souterrain où elles veillent à ce qu’il soit puni comme il le mérite.

Se confondant avec les Parques et même les Kères, les Erinyes deviennent finalement de véritables déesses de la destinée. « Elle est grande, dit le poète, la puissance de la vénérable Erinys, chez les immortels et dans les enfers ; et parmi les mortels elle donne aux uns l’existence pleine de joie, aux autres une vie trempée de larmes. » Mais en même temps les Erinyes perdent leur caractère de divinités inexorables. Elles deviennent accessibles à l’idée de pardon et ne s’occupent plus uniquement de la poursuite des coupables. Les Erinyes deviennent les Euménides, déesses bienfaisantes qui savent à l’occasion écarter le danger, détourner d’un pays les vents nuisibles, la chaleur desséchante, la maladie et lui apporter la fertilité , le bien être sous toutes ses formes.

Dans un bois de chênes verts des environs de Sicyone, s’élevait un temple consacré aux Euménides où chaque année les habitants de la ville venaient offrir un sacrifice aux déesses. Il en était de même dans le voisinage d’Argos et de Mégalopohs. A Athènes même, le culte des Euménides était célébré dans un sanctuaire situé entre la colline de l’Aréopage et la pente occidentale de l’Acropole. Là se trouvait une crevasse considérée comme une entrée dans le monde souterrain. On offrait aux déesses des sacrifices nocturnes, mais principalement des libations de miel et de lait. Dans le bourg de Colone, rendu célèbre par la tragédie de Sophocle, Œdipe à Colone, se trouvait un bois sacré des Euménides, avec un autel placé à côté de ceux d’Apollon et d’Athéna. Là encore la légende plaçait une entrée dans le monde souterrain. Pour prier les déesses « il fallait, dit M. Hildt, remplir trois cratères, entourés de fils de laine, avec l’eau puisée à la source du bois ; à 1 eau du troisième on mêlait du miel, puis on faisait des libations, en prenant soin de ne vider entièrement que le cratère d’hydromel ; sur le sol on étendait trois fois neuf branches d’olivier ; puis on priait à voix basse et l’on s’éloignait en silence sans regarder en arrière. «

Les Erinyes et les Euménides font l’objet d’un certain nombre de représentations artistiques dont les plus anciennes nous montrent ces divinités sous des traits analogues à ceux des Harpyes et des Gorgones. A partir d’une certaine époque on distingue deux types d’Erinyes : dans l’un les déesses sont représentées vêtues d’une longue tunique, avec des serpents dans les mains. Dans la seconde catégorie, les Erinyes apparaissent sous leur aspect redoutable, poursuivant les criminels

HADES ET LES DIVINITÉS SOUTERRAINES

et courant, les genoux courbés. Pausanias nous apprend que Calamis avait sculpté une statue d’Erinys pour le sanctuaire de l’Aréopage et dit que cette figure n’avait absolument rien de terrible ni qui rappelât les sinistres divinités des enfers. Scopas représenta à son tour deux Erinyes conçues dans le même esprit. C’est sous l’influence d’Eschyle qu’apparaît le type de l’Erinys inexorable, dont la seule vue inspirait l’effroi et la terreur.

C’est naturellement la légende d’Oreste, poursuivi par les monstres infernaux, qui a fourni aux artistes grecs le principal sujet de leurs représentations des Erinyes.

On a retrouvé à Argos des bas-reliefs votifs dont l’un nous montre trois Euménides, tenant d’une main un serpent et de l’autre une fleur. Devant elles deux personnages, qu’on suppose être le mari et la femme, semblent implorer les déesses.

Herakles et Cerbere.

D’apres une amphore de Canosa.

Erinys poursuivant Oreste.

(D’apres Millingen. Vases Coghill.)

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