‹ Nouvelle némésisChapitre 2 sur 19 · LAN G LE TE H RE · texte numérisé non relu

LAN G LE TE H RE

Non, car il faut cacher une angoisse étrangère A la sérénité de l'homme qui digère, Et la harbare loi qui proscrit le haillon Dans la bouche du pauvre enfonce le bâillon. Sans doute le cœur saigne, alors qu'un spectre jaune Du geste et de la voix implore notre aumône ; Mais la faim, immobile à l'angle du trottoir, La faim silencieuse est plus horrible à voir; Argument cancéreux , révoltant disparate Que heurte à chaque pas l'heureux aristocrate.

Ah ! détournons les yeux ! Mais où les reporter Sans que d'autres tableaux viennent les attrister ? Je ne vois que sophisme, impudence , mensonge. Qu'embonpoint boursoufflé sous la lèpre qui ronge; Escobar et Tartuffe, admirez vos rivaux ! Ils fouettent leurs soldats bien plus que leurs chevaux; Sur nos atrocités ils épanchent leur bile; Dès qu'un fusil français couche en joue un Kabvle,

lis se fondent en pleurs pour un peuple si doux,

Mais leur philanthropie égorge les Indous ;

Quand ils donnent au nègre un baiser judaïque,

Ils savent que l'Irlande est une Jamaïque ;

Ce n'est qu'un jeu de mots de droits, de liberté.

Ils vantent de leurs mœurs l'austère pureté ;

Au moindre sens douteux leur pudeur s'effarouche;

Les shame et les shohing s'échappent de leur bouche ;

Le chaste polisman condamne sans appel

A cinq livres sterling un péché véniel ;

D'oripeaux faufilés leur vertu se galonné;

Ils parlent de morale ! ô vieille Babylone !

0 perverse Ninive, impudiques cités,

Prostibules béants par la Bible cités,

0 Canope, Tarente, Amathonle, Lampsaque !

0 noire Sérapis, temple aphrodisiaque !

0 villes d'Israël que le souffre engloulil.

Pendant que vous râliez d'un lubrique appélil !

0 Rome gangrenée, étouffante senline ,

Où la femme de Claude, où Julie, où FausliiiC;,

LANLiLLiKIUn;. 9

Où tout le genre humain, sénat, peuple, empereurs, Vautrèrent si longtemps leurs putrides horreurs ! Centres d'iniquités, métropoles des vices , Rougissez, vous n'étiez que des vierges novices; Cédez la palme à Londre, inclinez vos regards Devant cette cité reine des lupanars.

Quel homme, à moins d'avoir la parole stridente De Juvénal mon maître, ou les couleurs de Dante, Quel poëte intrépide oserait mettre au jour La turpitude anglaise, effroi du carrelburi Je frissonne, à travers la poussière ou la l'ange , De suivre, de compter Ihystérique phalange, D'aspirer, sous le gaz aux blanchâtres lueurs, Son souffle alcoolique et ses fades sueurs; Fourmilière sans frein, sans gîte, sans pâture, Guirlande pestiféré, élastique ceinture Que chaque nuit déroule et qui va s'allongeant Des antres du tunnel jusqu'au parc du Régent.

10 Ni: Ml- SI s.

Comme Rome autrefois, esclave souveraine, Pour complaire à son peuple entassé dans l'arène, Jetait à ses plaisirs un rugissant amas De fauves habitants ravis à cent climats ; Ainsi , pour assouvir le cirque de ses rues , Dans l'univers entier Londres fait ses recrues ; Au tribut de l'Europe et de son propre sol Elle mêle le sang du Cap et du Mogol, Les types de Madras, les teints noirs ou mulâtres; Tout piétine et bondit dans ses amphithéâtres; La débauche blasée, aux appétits pervers. Jamais n'ouvrit l'oreille à tant d'accents divers. Jamais ne dénombra tant d'immondes harpies. Le dirai-je ? il en est qui, dans leurs bras impies. Colportent des enfants arrachés au berceau , Et tentent avec eux la chance du ruisseau I Soit pour toucher les cœurs des pères anonymes, Soit plutôt, car on m'a certifie ces crimes, Pour jeter dans des bains ces frêles avortons, Qui ravivent les sens des Tibères bretons.

LANGLElLUKli. M

D un immense tableau telles sont les ébauches. Se peut-il que, pourri parmi tant de débauches, Ce peuple sycophante, égoïste, imposteur. Ce peuple ait sur la terre acquis tant de hauteur? Ce pouvoir colossal me semble un phénomène : Dans les vieux rudiments de l'histoire romaine On nous a toujours dit que c'est par les vertus, Par la frugalité des Gâtons, des Brutus, Par le mépris de l'or, par la justice austère. Qu'un peuple peut prétendre à dominer la terre. Comment donc expliquer l'immoral contre-sens De l'Angleterre assise entre les plus puissants, A son joug despotique inféodant l'Europe? Le voici : comme au fond de son huileuse échoppe, Un obscur boutiquier, qui rêve un haut destin, A force d'exercer un trafic clandestin, D'infecter ses flacons d'une liqueur perverse, D'altérer à propos ses livres de commerce. De voler ses rivaux, de frauder les octrois. De pratiquer lusure et la vente à faux poids.

Reliuiissf par degrés son coniploir de vampire,

Puis équipe une barque, et puis un gros navire,

Et, se posant enfin au rang des armateurs,

Montre à toutes les mers ses mâts triomphateurs;

De même l'Angleterre, orgueilleuse boutique.

Autour de ses voisins tordant sa politique,

En guerre comme en paix, sur tous les grands chemins,

Portant au bien d'autrui ses convoiteuses mains,

Des rapines du monde immensément gorgée ,

A porté sa puissance au suprême apogée.

A chaque point du globe elle impose un tribut,

La guerre est un moyen pour elle et non un but;

La gloire n'est pour rien dans ses plans gigantesques;

Elle rit de nous voir, enfants chevaleresques,

Courir en Amérique, affronter le Croissant

Pour l'honneur, sans compter notre or ni notre sang ;

Une raison plus haute est sa règle éternelle.

C'est Venise marchant sur une grande échelle.

Par le même principe elle fait tout mouvoir :

Le pouvoir donne l'or, qui donne le pouvoir.

0 terreur! Voyez-la, dans son comptoir colosse , Coter les nations comme objet de négoce; C'est le Lcviathan accroupi sur les eaux, Flairant les archipels de ses profonds naseaux. Comment à son empire assigner une borne? Elle a planté partout sa bleuâtre licorne ; Geôlière impitoyable, elle tient sous l'écrou Les rocs de Gibraltar, de Malte, de Corfou, Les pics torréfiés et les plaines humides, L'empire des Birmans, le sol des Pyramides, Et dans le fleuve Jaune, impénétrable ou non. Sa flotte empoisonneuse entre au bruit du canon.

Plus loin, plus loin encor, puisse-t-elle s'étendre! Et sur elle, bientôt, puisse ne pas descendre Ce jour qui, d'écarlate, est dès l'aube rayé; Ce jour qui, sur la France, a déjà flamboyé ; L'inévitable jour des rouges saturnales Qu'un peuple ne voit pas deux fois dans ses annales.

Où l'ébauchoir d'acier, législateur nouveau ,

Plane sur tous les fronts avec son froid niveau :

Prophétiques signaux de la crise prochaine.

Dès longtemps sous ses pieds grince une vieille chaîne;

Le Cipaye adoptif et ses propres enfants

Palpitent de fureur dans ses bras étouffants,

Les montagnes d'Érin assombrissent leurs têtes.

Cependant, radieuse au sein de ses conquêtes,

Elle admire ses docks, ses fastueux travaux,

Ses chefs-d'œuvre d'acier qu'elle croit sans rivaux;

Elle aime à contempler, sous les profondes salles.

Les leviers, les pistons, les cuves colossales,

Qu'inventent pour sa gloire, en inclinant leurs fronts.

Ses fils cyclopéens, sublimes forgerons.

Elle ne voit donc pas, dans sa haute démence.

Qu'elle-même n'est rien qu'une chaudière immense,

Motrice dont le souffle est toujours haletant,

Et qui peut en éclats voler à chaque instant;

Dans son large fourneau je vois luire la braise

Nond'unquatre-vingl-neuf, maisd'unqualre-vingl-lreize;

Le peuple est la vapeur qui repousse en dehors Le couvercle oppressif de l'église et des lords. . . Ah ! quand cette vapeur, que nul pouvoir ne dompte, Déchirant les parois de sa prison de fonte. Tels que mille boulets vomis d'un seul endroit, Lancera ses débris à travers le détroit, Au retentissement du terrible épisode La terre frémira jusqu'à notre antipode ; Londres verra sous lui se crevasser le sol, Il entendra tomber du dôme de Saint-Paul Ces funéraires sons qui glacent l'épiderme, Les mêmes que sonna la cloche de Palerme, Et l'on verra trembler, comme ivres de boissons, Les féodales tours, monuments des Saxons. Alors apparaîtront ces faces alarmantes Qu'on rencontre toujours dans les grandes tourmentes. Ces hommes par la faim et la fièvre caves, Qui, hagards et tout nus, surgissent des pavés, Tels que se montraient les larves troglodytes , Si l'enfer publiait ses œuvres inédites,

Ceux (3iiliii que JNewgate, autour de sa prison ,

Évoque, pour un jour d'illustre pendaison.

Vomis par Temple-Bar, aux arceaux séculaires.

Ruisselant, se tordant en flots vermiculaires,

Ils rempliront le Strand, Pall-Mall, Piccadilly,

Quartier que leurs orteils n'avaient jamais sali j

Dans un rouilleux amas d'antiques hallebardes ,

A la royale tour, entre les mains des gardes.

Ils iront ressaisir la hache et le billot

Où du sang de Boleyn reste encore un caillot ;

lis riront d'imposer à ces noires reliques

Leur service oublié sur les places publiques;

Et puisse Withe-Hall un jour ne pas revoir

La scène du bourreau couvert d'un masque noir I

Alors ces rejetons d'oligarchique race.

Ceux qu'on nomme aujourd'hui son. honneur ou sa grâce,

Ces chasseurs de renards, si longtemps oppresseurs ,

Se verront, à leur tour, traqués ])ar des chasseurs :

Les uns, jus(pics au jjout Ijravant la populace.

Scelleront de leur sang un torysme tenace;

D'autres, sur fies esquifs fuyant devant la mort, Aborderont de nuit sur nos côtes du Nord, Et, contraints d'oublier leur fortune illusoire. Pareils à nos marquis d'historique mémoire. Ils viendront enseigner, de maison en maison, x\ deux francs le cachet, leur langue et leur blason.

Pardonnez nobles lords! dans ces lignes sommaires , Peut-être ai-je trop mis de paroles amères, Surtout en ce moment qu'en l'une et l'autre cour La cordiale entente est à l'ordre du jour ; D'ailleurs, voici trente ans d'une paix continue; Je dirai même plus encor : votre venue Trouve toujours chez nous des visages humains; Pourvu que vous semiez de l'or à pleines mains, Des valets flagorneurs le zèle vous accoste ; Vous êtes festoyés par les maîtres de poste , Qui, pour nous, d'heure en heure, inventant des délais , Pour vous, à la minute, inventent des relais.

Vous atteignez au cœur plus d'une belle actrice, On vous ouvre les bras dans les hôtels Meurice ; Mais, pour ne pas ici m'expliquera moitié, La paix n'est que la paix, ce n'est pas l'amitié ; Sous le calme dehors couve une antipathie Que le temps ni Guizot n'ont encore amortie; Nous sentons toujours là, vous le sang de Nelson, Nous le vieux sang français de Jeanne et de Clisson , Non pas en souvenir des rares avantages Qu'une loyale guerre obtint à vos courages. Des jours où le hasard a pour vous réussi. Ainsi qu'à Waterloo répété sur Crécy, Pas même en relevant une injure anonyme Démentie, et tombée au fond du vaste abîme, Ignoble calomnie , écrite sur vélin Que put seule inventer l'âme d'un chapelain ! Mais pour ce long tissu de basses perfidies. D'embûches, de noirceurs traîtreusement ourdies, De guet-apens félons, de parjures patents , D'attentats imprévus, vos œuvres de tous lemps.

Nul pacte que votre or ne tente de dissoudre; Chez tous nos ennemis nous sentons votre poudre; Vingt fois, en pleine paix, tandis que vers nos ports Nos vaisseaux naviguaient, toutes voiles dehors, L'escopette à la main, éclaircissant leurs doutes, Vous avez de la mer dévalisé les routes . Notre histoire est pour vous un accablant recueil Où chaque siècle évoque une date de deuil : Sur la place de Rouen, ô tableau d'épouvante ! On sent, on sent encor brûler la chair vivante ! Sacrilège holocauste où vous dansiez en rond! Le sang rougit encor les flots de Quiberon; Dix ans, pour activer ses bras liberticides, La Vendée a reçu vos infâmes subsides ; Votre haine eut sa part dans l'infernal calcul Du volcan que trompa Bonaparte consul ; Vous avez inventé les pontons sarcophages; Et pour digne clôture à tant de sombres pages, Vos bourreaux, que n'a pas absous le repentir. Ont cloué sur la croix Napoléon martyr.

Ici la voix s'éteint ontre ma lèvre blême;

Mais j'ai la force encor de crier : Anathème !

Anathème sur vous! Vos sopliismes d'état

Voudraient en vain blanchir un si noir attentat,

L'arrêt de l'univers sans appel le décide :

C est un assassinat. . . Non , c'est un déicide ! ! î

Crime éternellement plaqué sur votre front

Par nous, par nos enfants, par ceux qui les suivront ;

Crime surnaturel, qui semblait impossible.

Crime, le seul de tous qui n'est pas rémissible.

Et que nul peuple enfin, nul jusqu'aux jours présents,

N'avait plus consommé depuis dix-huit cents ans.

llba/tmelciMii.

Imprimerie Lange Lévy et Comp., 16, rue <lu C'roiisant'

SATIRES

BARTHELEMY

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ET TOrS LKS MAnClIANDS DE NOIVEAUTKP.

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