VIRGILE
Intùs et in cute.
PFRSE.
Prenez ce feuilleton pour carte de visite, Vous tous qui, pour fêter l'œuvre qui ressuscite, Dans ma lointaine rue et sous des cieux couverts. Avez porté vos noms , votre prose ou vos vers ; Vous qui, durant ces jours de rancunes félonnes. M'avez corroboré de vos triples colonnes ; Vous, enfm, qui rendez mes efforts plus nerveux Par des bravos secrets ou d'anonvmes vœux.
4 NraiÊSlS.
Qu'imporlc des pamplilcls avorU'^^ dans la boue?
Je dors mieux sur la branche où le vent me secoue ,
Surtout, quand je suis sûr, qu'en un moment pareil,
Vous protégez si bien mon stoïque sommeil.
Un si ferme concours double ma confiance ;
Car l'homme est incomplet, et, dans sa conscience,
Lors même qu'il rencontre un vigoureux soutien,
11 faut que d'autres voix lui disent : Tu fais bien.
J'ai bien fait; je le sens, je l'éprouve au bien-être
Qui, vers moi , de partout afflue et me pénètre,
A l'air oxygéné que j'aspire, en quittant
La cloche pneumatique où j'étais haletant.
Trop longtemps, séparé des lumineuses sphères,
J'ai traîné dans l'ennui mes loisirs somnifères,
Caché dans mon manteau, comme un grave Espagnol
Qui fume son Havane à la Piicrta dcl Sol y
Béni soit le moment où, dans mon purgatoire.
Serpenta ce rayon de salut et de gloire !
Ah! je le jure ici; quand je franchis d'un bond.
De l'un à l'autre bout, un abîme profond,
Je n'emportai chez vous, dans ma lelc pensive, Pas l'ombre d'un regret laisse sur l'autre rive. Non, pendant ces douze ans dans le camp ennemi, Où, certes ! je n'ai pas combattu, mais dormi , Nul sympathique nœud, nulle amitié de frère. De mes vieux souvenirs ne vinrent me distraire ; J'ai vécu, comme seul, dans un monde inconnu; S'ils me devinaient bien, je les perçais à nu , Et, dans ces courts instants d'étiquette et de gêne. Où ma main eiïlcurait leur main hétérogène. Nos obliques regards échangeaient des soupçons, Et je sentais la haine à travers les glaçons. A leur sincérité comment pouvais-je croire ! De trop noirs précédents maculaient mon histoire, J'avais trop secoué sur l'ignare troupeau Le fouet alexandrin qui s'empreint dans la peau ; Impossible de faire un pas dans cette ornière Sans rencontrer des fronts zébrés par ma lanière ; On n'est jamais absous par l'homme humilié ; Le Grand-Breton Guizot n'avait point oublié
Qu'un jour, dans jo ne sais quelle calilinairo, J'avais fait avanie au sopha doctrinaire, Ni Yillemain, le tort que j"ac:grave aujourd'lini. D'avoir dit qu'Apollon était plus beau que lui. Ainsi, j'allais traînant mon existence aride, Comme Ovide exilé, sur la froide Tauride ;
Se peut-il qu'un poète, aux transports délirants, Se résigne à {grossir ces prosaïques rangs ! Je frémis de songer qu'un jour, par aventure, J'aurais pu m'enrùler dans leur littérature, Trouver, en vis-à-vis , dans le même salon , Pour dignes commensaux, frères en Apollon, Tels hommes qui , prôneurs de tous les ministères, N'ont que de l'encre au lieu de sang dans les artères, Qui , traitant, en Dupin, le point d'honneur français, Opposent au fer nu la pointe d'un procès. Et, pour cinquante francs que Thémis leur alloue. Conservent des soufflets incrustés sur la joue. Du tremblottant Pouvoir tels sont les Benjamins , Comme il n'a jamais pu rassembler sous ses mains
Des hommes au cœur libre, à l'ame bien trempée, Des hommes dont la plume a le fil de l'épée, 11 a pris pour mignons, pour dignes favoris Un pâle bataillon d'avortons rabougris.
De poètes manchots , d'eunuques littéraires , Qui pensent mériter leurs scandaleux salaires , Pour avoir griffonné d'un style obscur et bas Quelques premiers Paris au Journal des Débats y Et qui , si dans nos murs venait jamais éclore De trois autres grands jours la menaçante aurore. Au premier coup de feu, désertant leurs amis. Rentreraient dans les trous dont ils furent vomis. Je les plains ; car la peur est une maladie ; J'ose même excuser leur plume abâtardie Qui, chaque jour, fertile en articles poltrons, Gagne loyalement les gages des patrons; Et pourvu qu'assidus à l'hôtel où l'on dîne , Ils n'aillent pas ailleurs, clients à la sourdine , Quêter traîtreusement le pain quotidien.
Qu'ils mangent leur sportule, ils la méritent bien.
8 NÊMÉSIS.
Mais ceux qui, sans pilié, méritent nos stygniales, Nos haines, nos mépris, ce sont ces diplomates Qui, parlant pour le peuple, écrivant pour les rois, Portent dans tous les temps deux masques à la fois; Qui, flairant au début, tout journal qui s'imprime, Lui proposent l'appui de leur banale escrime. Prêts à plier, selon l'exigence du lieu , Un genou pour Baal , l'autre pour le vrai Dieu , Riant de toute cause et plaidant pour chacune , D ambidextres profits grossissant leur pécune , Passant tous les partis à leur double pressoir, Bras rouges le matin , et gants jaunes le soir.
Un jour que Némésis, d'humeur plus apathique. Donnant quelque relâche à l'acre politique, Laissera reposer les Ixions nouveaux; Pour occuper sa main à de menus travaux , Réparant un oubli de Némésis première.
Elle fora jaillir leurs noms à la lumière,
Et bien d'autres encor qu'auprès de ces noms là
Ont inscrits, dès long-tenrips, mes listes de Sylla,-
Car enfin, je n'ai pas voué mes hexamètres
Aux hommes du pouvoir plus qu'aux hommes de lettres,
Et la littérature, aussi, m'offre un terrain
Où poussent à la fois l'ivraie et le bon grain.
Un jour donc, que mes pieds parcourront cet espace,
Dans le crible de fer il faudra que tout passe.
Drame, Histoire, Roman, Pamphlets, Journaux, enfin
Tout ce qui du public nourrit l'avide faim.
Pour peu que dans le monde un succès retentisse.
Ma balance à chacun fera bonne justice.
Non moins au vétéran qui dort sur ses exploits ,
Qu'au génie édité pour la première fois ;
Les noms n'auront de prix pour moi, que par les oeuvres.
J'aurai soin d'avertir mes dociles couleuvres
De ne pas caresser de nœuds trop complaisants
Quelques vieux compagnons, éprouvés par douze ans,
Comme aussi de ne pas piquer avec rancune
Ceux qui, dans mes longs jours de mauvaise fortune,
Perdirent loiit-à-coiip, sans être pourtant vieux,
La mémoire du cœur, même celle des yeux.
Ceux qu'on a vus depuis, dans notre double école,
Les uns, s'édifiant un petit Capitole,
Où, cerclés chaque soir d'imberbes Sénateurs,
Ils prennent, à huis clos, des airs de Dictateurs,
Les autres, parvenus de plus récente date.
Et montés assez haut par des bonds d'acrobate.
Sur les longs boulevards, apprentis Phaëtons,
Essoufflant leurs chevaux, nourris de feuilletons.
L'heure n'est pas venue... Un dernier soin me reste Aujourd'hui : je croyais, qu'après le manifeste Que Novembre passé produisit au grand jour. Je pouvais sur le aroi me taire sans retour ; Mais, puisqu'à cet effort l'amitié me convie. Puisqu'il faut au lecteur éparpiller ma vie, Et de tous mes secrets délier le faisceau, Comme Saint-Augustin et Jean-Jacques Rousseau
J'y consens; aussi bien, sans m'infliger moi-même Le pudique embarras de composer ce thème, Je n'ai qu'à rapporter, sans y retrancher rien, Ce que j'ai retenu d'un intime entretien : L'autre jour, pour sortir un peu de nos murailles. Ayant pris le wagon de Paris à Versailles, (Rive droite, attendu que l'autre est en malheur). Le hasard me plaça près d'un couple parleur, Deux amis, à peu près d'encolures pareilles; Mon nom fut prononcé, j'ouvris les deux oreilles, Et feignant de dormir, mais la tête en avant, J'entendis, jusqu'au bout, le colloque suivant :
A., tirant unSieclede sa poche.
Avez-vous lu....
Quoi donc ! son Réveil ? Oui sans doute.
Eh bien ?
Eh bien ! il dit qu'il va changer de route ;
Mais, avant de tenter cet imprudent essor, S'il eût pris mon conseil, il dormirait encor.
Pourtant, ce qu'il a fait, il l'a fait sans contrainte, Et dans son Prospectus la franchise est empreinte; J'aime à croire, qu'enfin ses yeux s'étant ouverts...
Z. Bon! bon! vous vous laissez enjôler par ses vers; A ce compte, il faudrait absoudre tous les crimes Pour un Meâ culpâ lardé de quelques rimes; Je ne suis pas d'accord avec vous sur ce point, Avec la trahison je ne transige point.
Il a beau s'excuser, s'accuser à voix haute. Quand un homme a commis une aussi grave faute. Au regret d'un moment bien loin de compatir. J'exigerais de lui cent ans de repentir.
En ce cas, le pardon ne serait plus possible ; Mon cœur à l'indulgence est moins inaccessible; J'ai, comme vous, gémi quand, loin de nos drapeaux,
II s'est, près du Pouvoir, couché dans le repos; Mais puisque , librement, sans cause nécessaire , Il annonce un retour que je juge sincère. Je l'accepte, et ne puis lui faire, pour ma pari, Qu'un reproche , celui d'être venu si tard.
Tenez, il faut vous dire une vérité crue : Je ne suis pas jaloux d'une telle recrue ; S'il faut s'en rapporter à certaines rumeurs. Ce n'est point un Caton sur l'article des mœurs , 11 est... prodigue... il est
Eh! qu'importe qu'un homme Soit de ses propres biens inhabile économe? Sa prodigalité n'est funeste qu'à lui.
Ses mœurs... ma foil ses mœurs sont les mœurs d'aujourd'hui. Qui ne sont pourtant pas celles de Diogène ; Et s'il n'a pas vécu comme Saint-Origène, Il faut en accuser le soleil du Midi Qui s'est, peut-être, en lui lentement refroidi;
Si roiî fouillaiL ainsi la vie intérieure, Que de gens passeraient un pénible quarl-cVlieure ! Croyez-moi ; pour porter un cligne jugement, Laissons l'homme et voyons les œuvres.
Justement , Nous y voilà : Voyons ! dans ces douze ans d'attente Qu'il a si bien passés, comme il dit, sous la tente, Qu'a-t-il fait? par quelle œuvre a-t-il été cité? 11 a voué sa plume à l'immoralité, 11 a préconisé, comme une trilogie, La prostitution, le jeu, la tabagie, Que sais-je ? il a chanté la police , enfin tout Ce qui peut soulever l'horreur et le dégoût , Au point que le libraire, effrayé des seuls titres, A peine les hasarde au dedans de ses vitres, Et moi-même, en passant, je frémis de les voir.
C'est que vous les voyez avec un verre noir.
Ou plulùt, j'en suis sûr, de ces œuvres indignes Vous n'avez jamais lu peut-être quatre lignes. Il a chanté le jeu, dites-vous! non, vraiment; Il a sur ce sujet, par pur délassement, Loin d'en justifier les fureurs sataniques, Essayé l'imprévu de quelques vers techniques. La prostitution! c'est une erreur encor; Il a modernisé l'œuvre de Fracastor; Des lois de la pudeur observateur rigide A l'impure débauche opposant une égide, Il a fait un poème où^ parmi neuf cent vers, Un enfant ne saurait trouver un mot pervers. La tabagie! eh bien! nulle loi ne condamne Un auteur à ne pas célébrer le Havane ; Si c'était une honte, un attentat aux mœurs D'avoir poétisé l'extase des fumeurs, Les plus nobles salons, non moins que la Régie, N'en feraient pas encor la haute apologie. Reste un dernier grief : la police ! en effet Dans une vieille épître à l'édilc-Préfct,
Ifi NÉMÉSIS.
11 lit avec courage une large revue
Des scandales publics dont la ville csl pourvue;
Mais , là même, en peignant les fanges du ruisseau ,
11 n'y trempa jamais un obscène pinceau,
Et si, depuis ce temps, dans l'épaisseur des ombres,
Le passant que menace un amas de décombres.
Au lieu d'un lampion qui s'éteignait souvent
Rencontre une lanterne imperméable au vent,
Si, sur nos boulevards, des tourelles de pierre
Dispensent la pudeur de baisser la paupière,
Quelques faibles qu'ils soient, ces progrès lui sont dus,
Laissez donc en repos ces délits prétendus;
Au lieu d'incriminer des bluettes frivoles
Dont le plus grave auteur remplit ses heures folles,
Enumérez plutôt les impromptus brûlants
Qui dix fois ont rompu ses loisirs nonchalants ;
Le clairon à la main sa muse à la courtine,
Célébra Mazagran, Anvers et Constantine ;
On n'a pas oublié son hymne avant-coureur,
Le jour où reparut l'ombre de l'Empereur ;
Pendant cinq ans entiers, redoublant d'énergie. Chaque nuit, aux lueurs d'une pâle bougie , Tenace traducteur, il a pris corps à corps, Douze chants de Virgile, intraduit jusqu'alors ; Et voilà que, naguère, il tordait l'hexamètre De ce vieux Juvenal qu'il appelle son maître, Quand, rompant en visière au poète romain, H est rentré d'un bond dans son premier chemin ; Voilà ce qu'il a fait.
Tant mieux! je vous l'accorde; Mais nous allons toucher une dernière corde : Quand il fut se vautrer dans le plus noir limon. Quand, par un pacte infâme avec l'impur Mammon, Il mit à ses genoux sa libre poésie.
Niez-vous, qu'en retour de son apostasie, Il ait été gorgé d'or et de pensions, De fructueux emplois, de décorations ?
Les faits parlent plus haut que moi, pour vous confondre; Osez-vous les nier? dites '
<S NEMÉSIS.
Je vais répondre :
D'abord, pardonnons-lui ce pouce de ruban Que, depuis le premier jusqu'à l'arrière-ban. Tout bomme qui sait lire et mettre l'orlhograplie A la place du cœur porte en guise d'agraffe. Le reprocbe de l'or est plus mystérieux , Et de pareils traités se font entre quatre yeux. Certes ! s'il eût reçu , dans le bassin contraire A celui qui portait son trésor littéraire , Assez d'or pour former un équilibre égal, Son cbiffre de recette eût été colossal; Mais , non ; le ministère est mesquin quand il donne , Cet or dont vous parlez il n'en gorge personne, Et, quand un homme à lui se livre, son dédain Lui jette, en place d'or, quelques livres de pain. Mais, comme quelquefois, à ce bienfait précaire On ajoute un emploi de bibliothécaire , Le bruit fut répandu que l'État corrupteur En imprimeur royal avait cliangé l'auteur;
Conte vraiment perfide et tlagrant d'imposture, Puisque , l'homme implanté dans cette sinécure , C'est un monsieur Lebrun, être heureux s'il en fût, Dormant au Luxembourg ainsi qu'à l'Institut, Et qui, depuis vingt ans, vit encore sur la gloire D'un drame germanique exclus du répertoire. Quant à ces pensions dont on fait tant de bruit, C'est un prix honorable, un modeste usufruit Que , fière de couvrir les arts sous sa tutelle , Vote avec le budget la Chambre paternelle. Quel que soit le drapeau qu'arbore le talent. Il a sa part de droits à ce don bienveillant ; Le ministre n'est là qu'un agent subalterne Distribuant le bien du peuple qui gouverne. Et l'homme studieux qui par de longs travaux Du monde intelligent a conquis les bravos , L'homme qui porte un nom jugé par cet arbitre, Peut, sans baisser les yeux, revendiquer son titre, Mieux que tant d'inconnus qui rampent en lézards Dans le département des lettres et des arts ,
Que tant d'auteurs marons, dont rilotel des Finances, Connaît seul les écrits, réduits à des quittances, Et même , autant que tel académicien Qui n'a jamais rien fait ou qui ne fait plus rien. En un mot, pour ne rien laisser en équivoque...
Tout-à-coup, le wagon qui portait ce colloque Sous le débarcadère arrive avec fracas ; La portière est ouverte à mes deux avocats; Et , pendant qu'ils fuyaient entre les galeries, Je sténographiai ces doubles plaidoiries Dont j'ai voulu charger la balance d'airain Que tient, en ce moment, mon Juge Souverain.
'l)ba^l(jelen/ii|.
imprimtiic l^an^e Lévy et Comp., Iti , luc ilu Croissant.
SATIRES
BARTHELEMY
TAÏTL
AIT COXTRK-AMIIÎAL UV PlîTIT-THOUAnS.
ET TOIS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS