‹ Nouvelle organisation de la républiqueChapitre 6 sur 12 · FÉDÉRAL · texte numérisé non relu

FÉDÉRAL

A cette première démonstration que vient de nous fournir l'idée, prise en elle-même, de la République, celle-ci se posant aujourd'hui à l'état de fait chez les nations les plus avancées, nous adjoindrons une seconde preuve qui n'est pas moins fondamentale et que nous devons metlre en conséquence sur la même ligne. Cette preuve ressort d'une tendance commune et générale que nous voyons en môme temps se faire jour chez ces peuples civilisés et dont nous aurons à rechercher la signification précise. Au fond, bien qu'elles diffèrent d'aspect, les deux preuves se lient l'une à l'autre, comme sont inséparables l'action du progrès à l'intérieur de chacune des Sociétés et le

mouvement général delà Civilisation qui les emporte de conserve dans le flot du courant historique.

Le terme du mouvement commun où nos Sociétés sont engagées, qui peut encore être lointain mais dont elles ont dès aujourd'hui le pressentiment assez manifeste, est Tabolition de Tétat de guerre, Tinstitution définitive de relations paisibles qui assurent aux difl'érents peuples en même temps que leur sécurité le développement de leurs "transactions internationales.

Cette aspiration pacifique des peuples, phénomène nouveau, inconnu des âges antérieurs, tient en effet principalement à la transformation rapide qui s'est opérée dans Tensemble des conditions économiques. L'expansion qu'ont prise tout-à-coup l'Industrie et le Commerce, la fréquence, la facilité inouïe des relations ne vont pas seulement à faire tomber avec les barrières d'autrefois les préjugés qui séparaient les nations encore plus que ne faisaient les distances et les obstacles naturels. Cette révolution économique va plus loin; elle constitue des besoins, elle établit des intérêts d'un ordre nouveau; elle rattache , les peuples par les Hens d'une soUdarité réelle, opposant aux velléités de l'esprit belliqueux la résistance la plus effective et qui doit s'accuser tous les jours davantage.

Un temps fut sans doute où la guerre eut pour les

nations sa raison d'être. Elle dérivait d'une double nécessité, la nécessité de s'installer sur un point de la terre cultivable et celle d'y vivre.

C'est la loi de la guerre qui a distribué les populations à la surface du globe. Les parties les mieux habitées ont été adjugées aux différents groupes nationaux par la loterie des armes. Les peuples primitifs sont d'ailleurs plus portés au brigandage qu'à la culture du sol; ils redoutent moins les hasards de la lutte armée que la sujétion du travail ; ils suppléent volontiers au défaut ou à Tinsuffisance de leur production par le pillage. Telle fut, pour en rappeler le principal exemple, la coutume des premiers Romains. Le j pillage guerrier fut pour Rome, identifié au fond de >^ son existence, l'origine et le principe de son agran- \ dissement, de même qu'il devint par la suite, déve- ( loppé sous une autre forme, le germe de sa déca- j dence.

Partout, sur tous les points de l'ancien continent et du nouveau, autant que la science nous éclaire l'obscurité des temps préhistoriques, nous voyons la même cause produire les mêmes effets : la nécessité de vivre fait les invasions et le brigandage militaire. D'autre part les premières civilisations ne se conservent et se développent qu'en maintenant les barbares à longueur d'épée.

Les hommes tendant à poétiser tout ce qui assouvit leurs besoins n'y ont pas manqué pour la guerre. Otez l'ivrognerie, l'érotisme et le massacre guerrier; mettez hors de l'Olympe Bacchus, Vénus et surtout

Mars, que reste-t-il du lyrisme antique? La Guerre dut être tout d'abord et fut effeclîvement pour eux la plus haute expression de Tactivité humaine, sa forme belle par excellence, la sublimité de Tidéal, — Bellum! « Vous êles belle, ô ma bien-aimée, comme est belle l'armée en bataille ! »

Après l'invasion de l'Empire romain et le partage de l'Europe entre les occupants barbares, l'aspect de la guerre change de face. Elle est devenue l'affaire des Potentats qui se disputent la terre et ses habitants, celle de leurs feudataires et des hommes d'armes qu'ils mettent sur pied. L'âme des Nations s'est retirée d'elle. La Guerre n'est plus pour les peuples qu'une calamité supérieure à leur volonté, qu'ils doivent accepter passivement; effet mystérieux de l'ère divine, ils la mettent au même rang que les fléaux naturels. La guerre, la peste, la famine, avec la grêle et l'inondation, sont la litanie de leurs misères.

Dans la tradition militaire du Moyen-Age, qui a régné jusqu'à la chute de la Monarchie française et qui voudrait encore s'imposer aujourd'hui, le croît humain qui couvre le sol est assimilé à l'autre bétail, également étranger aux luttes guerrières; le paysan est mis en dehors des lois et conventions qui règlent les rapports des belligérants.

Ce n'est 'pas avant 1792 que nous avons connu la guerre comme l'enlendirent les peuples de l'antiquité, celle qu'on peut dire vraiment nationale. Elle a

reproduit d'ailleurs les mêmes effets d'héroïsme qu'aux époques de l'antiquité.

Ceux qui gouvernent les Nations gagnent ou perdent au jeu de la guerre; Les Nations y perdent toujours. Celle vérité ne fut à aucune époque aussi vraie qu'elle l'est à présent.

Les résultats, fort imprévus, de la guerre francoprussienne l'ont catégoriquement pVouvé. Qui eût pensé jamais que la nation victorieuse, après une victoire écrasante, ayant perçu son tribut inouï de cinq milliards, se trouverait plus pauvre dans son triomphe que la nation battue dans son désastre ? Les vainqueurs ont subi une crise financière dont le coup a été plus profond que chez les vaincus; leur industrie, atteinte encore plus fortement, mettra plus de temps à se rétablir.

L'État prussien, en commençant par rembourser ses créanciers pour une somme d'environ deux milliards, s'est comporté ainsi que doit le faire un Etat orthodoxe, instruit, régulier, économe. Mais l'orthodoxie et les lumières gouvernementales ne vont pas, paraît-il, jusqu'à faire comprendre aux Etats qu'on n'altère pas de façon ou d'autre l'équilibre des conditions économiques sans donner lieu à des secousses dont les suites sont indéfinies. Cette trop brusque libération d'un emprunt aussi formidable, en produisant un débordement effréné de la spéculation, a bouleversé les fortunes, multiplié les ruines, jeté le trouble dans toutes les fonctions de la vie

économique; le tout, bien entendu, au délriment de la masse nationale qui paye toujours les frais des expériences feites en haut lieu.

La nation allemande a renouvelé la fable de Midas. Elle ne se vit jamais aussi dénuée qu'elle l'est depuis qu'elle roule sur les milliards.

Ce n'est pas impunément, à l'époque où nous sommes, qu'on peut suspendre pour de longs mois le travail producteur de trois ou quatre millions d'hommes. Le développement des besoins et leur enchevêtrement ne souffrent plus ces incartades.

Dans le temps où les Nations vivaient à l'état d'isolement un peuple-loup pouvait se trouver enrichi quand il avait enlevé le trésor de Jérusalem ou emporté dans son repaire les marchandises de Sidon. . Il n'en est plus de même à présent. La Civilisation ;î tend à unifier tous les peuples dans l'unité de son 'i organisme. . Un des organes ne saurait tomber en souffrance sans que le malaise se généralise. Totis les autres en sont affectés. Soit vainqueurs ou vaincus ou neutres, tous les peuples en pâtiront à peu près indistinctement. Si cette souffrance a des dégrés, elle sera surtout pour chacun d'entre eux proportionnelle à l'excès de ses besoins sur sa puissance de production. Supposons, comme il est assez conforme à l'antique loi de la guerre, que la Société qui succombe dans la lutte armée soit précisément le peuple « le plus policé », ce qui signifie aujourd'hui plus que jamais le peuple supérieur en activité indus-

trieuse; le même coup dont il est frappé déprime tous les autres organes. Celui qui faisait rayonner ^ Tactivité économique et circuler la vie dans les par- î ties de l'ensemble est affaibli dans sa fonction. Le^ bras qui a frappé imprudemment la tête ou le cœur ne tardera pas à éprouver en lui-môme qu'il n*a pas fait un heureux exploit.

Il est reconnu que tout ébranlement qui vient à se produire en un point de l'enveloppe aérienne dont notre globe est entouré, se propage et s'étend à des distances illimitées, déchaînant les tourmentes, éclatant en orages. Cette instabilité et ces pertubations de l'atmosphère matérielle ne sont rien en comparaison de ce qui se produit dans Tatraosphère économique, celle des relations industrielles et commerciales, qui enveloppe aujourd'hui toutes les nations civilisées. Une mauvaise récolle qui frappe les cotons à la Nouvelle-Orléans met à bas l'industrie dans toutes les contrées des deux mondes ; une crise financière qui se déclare en Europe va retentir sur l'autre rivage de l'Atlantique et sème la ruine dans les Etats de l'Union Américaine. Une guerre qui vient paralyser la vie commerciale chez deux ou plusieurs groupes nationaux dans l'un ou dans l'autre hémisphère prend les proportions d'une calamité universelle qui intéresse toutes les Sociétés.

On n'a pas oubhé sans doute quel contre-coup la crise des Etats-Unis eut en Europe quand éclata la hitte civile de la Sécession. La guerre de France a fait voir depuis avec une nouvelle et suprême

évidence le lien économique des Sociétés modernes. Il n'est plus permis de Toublier, un élément d'ordre nouveau, avec lequel ne comptaient pas les errements de la vieille politique, domine aujourd'hui l'existence et les rapports des nations.

A la suite de la guerre de 1870, de longues années ont pu s'écouler avant que Tlndustrie se fut remise d'un pareil coup. Il y a dans un tel événement de quoi donner à réfléchir. Mais avant de développer les conséquences indirectes que nous venons de mentionner, ces répercussions imprévues, paradoxales dans leur étendue et dans leur forme, la guerre a produit d'autres résultats qui sont d'ordre immédiat et bien faits pour frapper l'imagination des individus médiocrement éclairés, tant princiers que de la plèbe. La Science et l'Industrie, ces filles jumelles de la Civilisation, ont en effet mis au service de Fart qui consiste à détruire des moyens vraiment effrayants, au point d'avoir déconcerté les ordonnateurs des massacres. Le démon de la Guerre qu'ils avaient coutume d'évoquer leur est cette fois apparu sous un aspect si horrible que les évocateurs ont reculé d'épouvante. Une impression naturelle de crainte doublée de l'instinct de conservatioiî personnelle rend désormais perplexes non plus seulement les peuples mais ceux qui les gouvernent en face des éventualités, trop formidables, de la guerre.

Aussi ne vit-on jamais autant se multiplier les tentatives qui ont pour objet d'assujettir aux for-

mules du droit ce qui n'appartient par sa nature qu'au débordement de la violence ; mais Tempirisme ne doute de rien. Les Gouvernementaux, laissant de côté toute morgue, ont emboîté le pas à la suite des idéologues. Les mandarins reprennent en sousœuvre la besogne inaugurée par les utopistes. En continuation des Congrès socialistes de la Paix, dont le monde officiel haussait naguère les épaules, d'autres Congrès se réunissent, dont il ne se faut moquer en aucune façon : Conférence diplomatique sur les rapports des Belligérants, Association du Droit des Gens, Institut de droit international, etc. Tout ce partage, s'il n'a pas une autre portée, vaut cependant à titre de symptôme. La Guerre n'est plus avouée franchement, à plus forte raison admirée d'enthousiasme par ceux-là même à qui elle tenait lieu de justice et de raison. Ils la voient à présent retournée sous sa face réaliste comme une calamité dont ils s'efforcent sinon de prévenir le déchaînement (cette idée est trop forte pour l'esprit gouvernemental), au moins de limiter les ravages.

Toute évolution accomplie dans un ordre d'idées ne tarde pas à se concréter dans celui des faits sous la forme de quelque fait plus spécialement significatif qui restera comme son expression visuelle et matériellement saisissable; l'Histoire orne ses pages d'emblèmes. Le mouvement d'idées dont il est question aura son expression figurative dans un événement auquel l'esprit public, distrait par tant de préoccupations, n'a peut-être pas accordé, au mo-

ment où il a surgi, toute rattentlon qu'il méritaiU Nous voulons parler du litige qui s'éleva tout à coup en 1872 entre les Etats-Unis et l'Angleterre au sujet du navire de guerre l'AZabama, construit à l'époque de la lutte de la Sécession dans un des ports de la Grande-Bretagne pour le compte des Etats du Sud. On sait comment le cabinet de Washington, que les milliards de Berlin empêchaient sans doute de dormir, osa venir réclamer après une douzaine d'années une indemnité de trois milliards au gouvernement anglais pour cette violation historique de la neutralité. Il eût semblé qu'à celte réclamation de chantage, qui dépassait tout ce qu'on pouvait jusqu'alors attendre des flibustiers anaéricains, l'Angleterre n'avait à répondre que par une fin de non-recevoir catégorique, ou tout au plus par la fixation d'un chifire raisonnable de réparation proposé sous la forme d'un ultimatum de guerre. Ainsi ne jugea point Old Albion^ vieille en effet. Plutôt que d'en venir au casus belli, la Grande-Bretagne condescendit à passer sous un jugement arbitral et pour finir à payer aux mains des Yankees, qui ont maintenant le droit de donner au lion anglais le coup de pied de l'âne, une réparation d'un milliard sans avoir combattu !

La politique suivie par l'Angleterre dans cette affaire de VAlabaumsi dépasse évidemment comme déclaration anti-belliqueuse tout ce qu'on pouvait imaginer. Cet acte négatif en dit plus que vingt manifestes. On ne s'attendait pas à voir une nation

si puissante faire aussi bon marché non seulement de ses guinées mais de sa dignité. Après un pareil fait, la guerre n'est pjus possible. Décidément nous sommes entrés dans Tère de la paix à tout piîx.

Lorsque Tesprit des peuples proteste contre la guerre, celle-ci ne peut continuer longtemps de prédominer dans les têtes gouvernementales qui les régissent.

Le moment historique étant arrivé où la Société doit fournir une évolution, tout y converge, ses vices non moins que ses vertus ; tous les éléments qui sont en elle, mauvais ou bons, concordent à la promouvoir, car tous sont liés. Il'Wt d'ailleurs chose si mauvaise qui ne puisse avoir son bon côté, comme il n'en est de si décriée qii'elle n'ait aussi ses apologistes. Loisible est-il de faire valoir en faveur de la guerre qu'elle comporte beaucoup de vertus et des plus fortes. Courage, abnégation^ régularité, abstinence, héroïsme, sont enseignés à son école. C'est là peut-être ce qui contribue davantage à la discréditer dans l'opinion contemporaine. L'esprit bourgeois, qui nous domine, n'est point. héroïque ; il n'aime point à se gêner, moins encore à se priver ; il ne met point le patriotisme au-dessus de l'intérêt personnel ; l'esprit bourgeois abhorre la guerre. On ne réprouve pas seulement la guerre pour des raisons philosophiques, parce qu'elle est perturbatrice, aveugle, inepte, ruineuse, bestiale, sanguinaire ; on la craint

encore et surtout parce qu'on appréhende, de celte appréhension qulnspire Tégoïsme, Tincertitude des conséquences qu'elle entraîne, les désastres et les périls dont elle s*accompagne ; on la craint plgirce qu'on aime ses aises, parce qu'on est amolli ; on la craint, disons le mot, parce qu'on est lâche. Le seul progrès de la raison aurait mis de longs siècles à nous guérir du ?ertigo belliqueux ; la Civilisation matérielle y réussit sans tant de façons. Il lui sufiit de la transformation irraisonnée qu'elle opère insensiblement dans les mœurs et le^ habitudes. Elle énerve les âmes en même temps que les corps ; elle déprime les courages ; la bêle humaine s'apprivoise et les hommes cessent d'être guerriers. Voilà le perfectionnement de l'humanité. Mais la forme du procédé importe peu à la force sociale qui pousse en avant les nations* Elle ne s'inquiète guère de sonder les reins et les consciences des individus. Les influences de toute nature et de toute valeur concourent maintenant contre la guerre ; elle est ainsi en voie de s'abolir : cela suffit.

Cet esprit nouveau s'est déclaré au cours des événements de 1870 par les redditions sans exemple qui sont le trait caractéristique de celte guerre. Est-ce que des troupes véritablement animées de l'antique esprit guerrier, qui n'est pas celui du militarisme, auraient jamais subi les capitulations de Sedan et de Metz ?

Il y a dans ces faits autre chose que l'influence du militarisme, car une armée qui n'était plus composée

de prétoriens n'a pas agi en définitive autrement que l'armée de ligne. Nous parlons du siège de Paris. Nous ne sommes pas de ceux qui exalteront outre mesure le courage passif dont la population de la Capitale a fait preuve dans cette circonstance. . Qu'est-ce en résumé que cette défense de Paris ? Une ville de deux millions cinq cent mille habitants a tenu pendant quatre mois et demi derrière des remparts inexpugnables jusqu'au moment où la famine^ en partie factice, préparée par les soins de ses acclamés du 4 septembre, l'a contrainte finalement de se rendre. Mais si cette ville avait su, dès le début du siège à soutenir, prendre les mesures que prescrivent le code militaire et le plus simple bon sens, ce n'était pas alors quatre mois et demi mais au moins le double que pouvait durer le siège, qui eût été ainsi, en tout événement, la perte des envahisseurs. Paris avait pour le défendre et sauver la France quatre cent mille hommes armés, sur lesquels trois cent mille, pour peu qu'on les eût exercés, pouvaient compter comme troupes de marche. Ils étaient amplement en nombre pour faire lever le blocus s'ils l'avaient fortement voulu. Ils n'ont tenté en somme aucun effort sérieux. Les quatre cent mille se sont rendus en livrant une partie de leurs armes après de longues semaines d'inanition. Voilà les faits. — Paris a été endormi parles tartufes de la République bourgeoise ; — soit ; mais un peuple vigoureusement patriote ne se laisse pas endormir. Le vrai civisme est clairvoyant, vigilant, intraitable. Ce n'est pas le

18 mars qu'un peuple guerrier, vraiment énergique, exécute après coup un Gouvernement de la défense nationale qui ne fait pas son devoir ; c'est le 18 septembre, quand la négligence systématique est avérée ; au plus tard le 31 octobre, lorsque la prodition s'est étalée sur les murailles.

Il y a eu dans la résistance de Paris, nous y étions, une pari incontestable de patriotisme, assez de ba* dàuderie, beaucoup de faiblesse, surtout ce défaut d'initiative qui est le caractère des peuples malaxés de longue date par l'action du gouvernement centralisé.

Quoiqu'il en soit, ce fait militaire n'en reste pas moins pour le temps un paradoxe d'héroïsme. Tout est relatif. Tel qu'a été le siège de Paris, il n'existe pas aujourd hui en Europe deux capitales capables d'une pareille défense. Celle-ci a mesuré à son degré le plus élevé l'étiage de l'esprit belliqueux au xix* siècle.

La mesure est faible.

Il est des choses dont il est plus honnête de se taire que d'en parler. Nous ne parlerons pas de la libération financière du soi français ni du titre de libérateur si étrangement décerné par l'enthousiasme de nos classes possédantes au chef du Pouvoir commissionné pour opérer ce triste rachat. Vous représentez-vous les vieux Romains se glorifiant de leur célérité à satisfaire aux exigences des vainqueurs et de leur prestesse à verser l'or dans la balance de Brennus ? On ne connaissait pas autrefois ce genre

de vanité nationale. Il est vrai que J'opinion des autres peuples contemporains a donné raison, avouons-le, à ce chauvinisme du billet de banque. Le prodige financier de notre libération leur a paru non moins admirable, pour ne dire plus, que la stratégie victorieuse des armées allemandes.

Tout cela par un côté, — nous trouvons peu de Français qui en aient bien le sentiment, — est quelque chose d'assez ignoble. Mais qu'y a-t-il de beau dans Tordre des choses réelles ? La réalité d'à-présent, vue sous une autre face, toute vergogne mise à part, est malgré tout un pas décisif, — un pas dans la boue, comme toujours. Elle témoigne d'une transformation radicale éprouvée par Tesprit public : la conception économique est en passe de s'y subtituer au vieil idéal militaire.

Il s'en faut que le monde soit entré dans son âge final d'harmonie ; le prétendre serait porter aux faits un démenti par trop violent. Mais il est du moins vrai que les masses humaines tendent présentement à s'opposer en vertu de lois moins matérielles que celles qui pouvaient résulter des accidents du sol, de la disposition des bras de mer, montagnes, cours d'eau, etc. Nous éprouvons que la raison économique se substitue de jour en jour, par un progrès rapide, à la division nationale.

Lorsque les peuples en sont au point de proclamer des maximes dans le goût de la suivante, d'autant

plus subversive qu*ellc est, déclamation à part, d'une vérité irréfragable :

Les peuples sont pour nous des frères Et les tyrans des ennemis t

— OU à prendre au pied de la lettre le vieil adage, non moins catégorique dans sa bonhomie gauloise :

Notre ennemi c*est notre maître, Je vous le dis en bon français ;

les nationalités sont bien près de s'évanouir ; les frontières tombent.

Il n*y a plus alors en réalité que deux nations en présence et deux esprits, dit majorum gentium^ — dii minorum gentiurrij d'un côté les individus qui ^exercent l'oppression et de l'autre ceux qui la souffrent. Les conflits des Puissances ne seront plus eux-mêmes que les péripéties du vaste duel engagé entre le vieil esprit et le nouveau. Si les Gouvernements, sans distinction de rubriques, en viennent à se déclarer solidaires contre la revendication des peuples, il arrive en même temps que par une contre-position naturelle les peuples le sont encore davantage contre la ligue des Gouvernements.

La preuve en a été fournie depuis un temps déjà long par le soulèvement de 1848, si universellement spontané ; mouvement prématuré, mais qui renaîtra dans un avenir peu éloigné et qui triomphera en fin de compte parce qu'il est le seul dénouement possible de l'imbroglio désastreux où la domination de la bourgeoisie a fait tomber l'Europe.

Les peuples qui en couvrent la surface n'ont plus

désormais qu'un drapeau, le drapeau qui fut consa^ cré en 1791 dans le baptême sanglant du Champ de Mars ; celui que le même prolétariat de France releva et teignit encore à trois reprises de son sang en 1834, en 1848, en 1871. Le drapeau tricolore delà bourgeoisie eut son jour de splendeur avant que l'invasion Teut sali ; il n'est plus maintenant qu'un haillon fripé par ses transports dans les fourgons allemands. Le drapeau rouge aura fait plus tôt que son devancier le tour de l'Europe. Il est maintenant le signe rédempteur sous lequel toutes les servitudes relèvent la tête en attendant qu'il devienne un jour, éclatant symbole de la circulation économique et de la vie sociale, l'étendart pacifique de nos Etats-Unis d'Europe.

Noire génération voit s'affirmer les premiers signes avant-coureurs de ce renouvellement européen. Sous l'empire des nécessités récemment développées tout est en passe de devenir international : Exposî-» tiens internationales de l'Industrie; — traités de Commerce international ; — conventions postales et télégraphiques internationales; — associations internationales de spéculateurs pour les entreprises de toutes sortes, soit qu'il s'agisse de percement des isthmes et des montagnes ou de la construction et de l'exploitation des voies ferrées, ou de l'extraction minière, ou des transports maritimes, etc. ; — coalitions internationales des capitalistes en vue d'écumer sur toute l'étendue des pays civilisés la richesse que

le travail produit et d'absorber d'un commun accord la substance des peuples... Qu'est-ce qui n'est pas international? Quand les Souverains ne suffisent plus par eux-mêmes à comprimer dans leurs Etals les rebellions de leurs sujets, ils font appel aux armes d'une Puissance voisine; pour plier à leurs volontés les travailleurs indigènes, les princes de rinduslrie en font venir d'autres de l'étranger. Les capitalistes de tous les pays s'unissent dans l'exploi-^ tation des peuples comme les peuples se donnent la main pour la revendication de leurs droits. Et vous voudriez que dans ce flot montant de l'Internationa* lisme le Prolétariat, qui n'a sans doute pas à défendre des intérêts moins internationaux que ceux des potentats el des capitalistes, reste à perpétuité dans le même état d'isolement où le tenaient parqué autrefois ces barrières nationales que vous trouvez bon de renverser pour la satisfaction de vos propres intérêts ? S'il est possible que l'esprit bourgeois, dans la myopie de son égoïsmc, n'aperçoive pas l'iniquité brutale, l'absurdité de cette prétention, celle-ci n'en sera ni moins illogique ni plus conforme à la justice.

L'entente universelle du Prolétariat a été du reste favorisée à son début par le concours des gouvernants eux-mêmes, pensant qu'ils auraient avantage pour leurs Etats respectifs à. faciliter à des délégués des groupes ouvriers les moyens de visiter ces exhibitions de l'Industrie qui sont le rendez-vous des produits et des producteurs de toutes les nations. Qu'ainsi les

travailleurs des divers pays se soient rencontrés ; qu'ils se soient en dépit de Babel compris dès le premier mot parce que leurs besoins et leurs griefs sont partout à peu près les mêmes ; enfin, comme leurs aspirations sont semblables, qu'ils aient fraternisé dès leur première entrevue — à l'exposition de Londres en 1857, — il n*y a sans doute là rien que de fort naturel : ce serait le contraire qui paraîtrait inexplicable. Il a fallu toute Tétroitesse de l'esprit bourgeois, toute la faussetéj toute la bêtise oii il est arrivé par son ignorance et par l'habitude des fictions ; il a fallu surtout sa poltronnerie de lièvre exploitée par l'hypocrisie des intrigants qui le mènent pour voir dans ce mouvement si essentiellement spontané, qui est Tunion internationale des travailleurs, le résultat d'une conspiration ourdie fallacieusement dans le but de détruire l'ordre social par le massacre et l'incendie.

Le caractère de cette association cosmopolite dii travail n'est en rien celui d'une machine révolutionnaire qu'auraient inventée et montée quelques cerveaux machiavéliques. Le fait qu'elle a traduit est autrement large et profond. Elle a simplement exprimé le besoin nouveau des masses industrieuses tel qu'il ressort du développement de l'Industrie moderne. Celle-ci du reste opère d'elle-même, irrésistiblement, le groupement du Prolétariat «t constiiue, par un résultat naturel, l'action commune des travailleurs. Il n'y a certes dans un pareil mouve-

ment aucune espèce d*analogie avec une création artificielle qui aurait été par exemple calquée sur les institutions de la Société des Jésuites, comme on Ta dit si ridiculement pour empoigner la badauderie des classes bourgeoises.

Voilà pourquoi la revendication du Travail, soit qu'elle se présente comme hier enveloppée de la coquille de Tlnternationale, soit qu'elle se déclare sous la forme plus avancée d'une Fédération générale des Groupes ouvriers ainsi qu'elle apparaîtra demain, est dans tous les cas une puissance absolument incoercible. Pour empêcher l'organisation internationale du Prolétariat, il ne faudrait rien moins que fermer les ateliers sur toute la surface de l'Europe.

Si l'organisation des forces ouvrières a pu réaliser en quelques années des progrès assez étendus pour jeter la panique dans le camp de ia Bourgeoisie, — mauvaise conscience prend vite ombrage, — la rapidité de ce développement, loin d'être le fruit de savants calculs, est dû tout au contraire à ce que le Prolétariat, ignorant la fausse science d'un âge de fictions et de mensonges, est entrée d'emblée dans la voie de la méthode qui est la seule vraie, celle qu'enseigne la nature à qui veut l'entendre et la suivre.

On peut même augurer d'après ce premier résultat de la puissance des effets que cette méthode naturelle est appelée à obtenir quand son principe sera de même appliqué, suivant le mécanisme que nous

avons pour but de faire connaître, à Torganisalion politique des nations.

L'Alliance entre les travailleurs de tous les pays est en effet, comme ses promoteurs le font remarquer avec justesse, la préparation et limage de Tordre nouveau qui constituera, sous l'action des mômes forces, les républiques fédérées de Tavenir. Sous la Société officielle dont l'antagonisme est l'essence, qui n'a de lo i q[ue le massacre dans sa doub le fonction, éc onomique et militaire, il se développe une autre société, d'un ordre nouveau, basée sur le travail, construite d'après un type de justice et de paix, cimentée par le garantisme, réglée par le principe de l'union fédérale. Demain la création latente, montant à la lumière, prendra la place du monde vieilli dont la figure aura passé.

Il n'a pas tenu en 1870 à la volonté du prolétariat de prévenir les calamités que les ambitions monarchiques, favorisées par les calculs des classes gouvernantes, allaient déchaîner sur l'Europe. Les internationaux d'Allemagjie et de France s'étaient d'abord, on peut se le rappeler, tendu la main par dessus les frontières qu'on envahissait et les armées qu'on mettait en ligne. Quelques semaines plus tard, après Sedan, les Internationaux de Paris renouvelèrent leur appel pacifique à leurs frères d'Allemagne sous la forme d'une adjuration suprême concluant à cette mise en demeure : Ou la paix immédiate ou la guerre sans merci.

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