A LA DÉMOCRATIE SOCIALISTE
de la Nation allemande
Tu ne fais la guerre qu'à l'Empereur et point à la Nation française, a dit et répété ton gouvernement.
La France républicaine t'invite, au nom de la justice, à retirer tes armées ; sinon 11 nous faudra combattre jus- (^u'au dernier homme et verser à flots ton sang et le nôtre.
Repasse le Rhin.
Sur les deux rives du fleuve disputé, Allemagne et France, tendons-nous la main. Oublions les crimes militaires que les despotes nous ont fait copimettre les uns contre les autres.
Proclamons la Liberté, l'Egalité, la Fraternité des Peuples.
* Par notre alliance fondons les Etats-Unis d'Eubope.
Vive la République universelle f
Démocrates socialistes d'Allemagne, qui avant la déclaration de guerre avez protesté, comme nous, en faveur de la paix, les démocrates socialistes de France sont sûrs que vous travaillerez avec eux à l'extinction des haines internationales, au désarmement général et à l'harmonie économique.
Au nom des sociétés ouvrières et des Sections françaises de l'Association internationale des Travailleurs, {Suivaient les signatures).
Cet appel, naïf si l'on veut, n'en était pas moins l'expression de la justice et de l'humanité en même temps que du véritable patriotisme. Il est vrai que le Prolétariat n'ayant pas la force dont il disposera un jour pour mettre à la raison les fantaisies perturbatrices des classes régnantes, la portée de son intervention ne pouvait être que démagogique.
Ainsi la tendance qui anime le prolétariat indus-
trieux, s'il ne s'est pas encore vu en mesure de l'imposer aux Sociétés oligarchiques, n'en est pas moins nettement déclarée. Elle va par le chemin le plus direct à la suppression de l'état de guerre, à l'union fraternelle des peuples civilisés.
Malheureusement cet esprit de justice et de paix fraternelle qui appartient nécessairement au règne du Travail, n'est point jusqu'aujourd'hui celui qui prédomine. Tout autre est la puissance qui gouverne le Siècle. On a fait peur aux classes moyennes en agitant devant elles, le fantoche rouge étant usé, le spectre de I'Internationale. Il va sans dire que les classes moyennes, avec l'incurable ineptie qui les caractérise, n'ont pas manqué de donner dans le leurre. Les ilotes de la bourgeoisie n'ont pas compris que la victoire du peuple, s'ils avaient eu l'avisement de le suivre en 1871, était immédiatement à leur avantage. Ils n'ont pas deviné que les marrons tirés du feu à ses risques et périls par le prolétariat auraient tout d'abord profité à ce qu'on nom me la petite bourgeoisie, plus qu'au prolétariat lui-même. Ils ne se sont pas aperçus, pendant qu'ils béaient aux horreurs de la Commune, qu'eux aussi se faisaient piper et mettre à la daube comme oisillons pris au miroir.
Ces imbéciles n'ont pas vu que l'Europe est prise dans les mailles d'une coalition internationale qui remue des masses d'hommes et plus encore de numéraire autrement puissantes que ne peut faire l'Association du travail. Cette ligue européenne,
omniprésente, insaisissable, dominant Tindustrie, disposant de la circulation, -de l'échange et du crédit, commandant aux législateurs et dictant les législations, décide du sort des peuples dont elle absorbe les richesses, lève ou renforce les barrières qui sont entre eux, fait les Empires ou les défait, tient les rois dans sa main, jette les nations dans la guerre ou leur impose la paix, déchaîne sur elles les révolutions, les exalte ou les ruine, les précipite ou les relève au gré de ses calculs égoïstes. Ce n*est pas seulement leur vie matérielle qu'elle régente à sa fantaisie ; elle s'est subordonné une puissance d'un autre ordre qui lui asservit les esprits. Par la presse, qu'elle tient à ses gages, elle épaissit une atmosphère de faussetés et de mensonges, fait la nuit en plein jour et règle sur son heure chez les différents peuples le cadran de l'opinion publique.
Cette coalition qui domine en ce moment notre monde moderne n'est pas V Internationale noire comme on s'est avisé dans ces derniers temps, l'emploi des mots n'ayant plus de règles, d'appeler la milice catholique. On décriera du reste autant qu'on le voudra la Compagnie des Jésuites, nous n'y voyons pour notre part aucun inconvénient; bien que le mal qu'on en dit ne soit pas précisément celui qu'on en devrait dire; mais il est difficile de faire entrer dans les cervelles que les conspirations n'étant rien par elles-mêmes, eussent-elles toutes les ressources dont dispose la fameuse Société de Jésus, sont rede-
vables de leurs succès à l'action de puissances d'un autre ordre dont elles ne sont que la couverture...
Dans tous les cas il est vrai de dire que les plus fallacieux Jésuites ne sont pas sous la robe d'Ignace. La coalition qui nous exploite, donnant le change à la badauderie du Voltairianisme bourgeois, est fort habile à détourner les coups de l'opinion sur son alliée, la conjuration cléricale. Pendant que celle-ci sert de plastron, l'autre Hgue internationale va silencieusement à ses fins. Elle ne dit pas que son but justifie les moyens dont elle fait usage pour l'atteindre; la casuistique ne l'inquiète guère. Mais elle emploie tous les moyens sans distinction comme sans scrupule, réalisant par eux un degré d'action matérielle et d'influence morale que n'a jamais connu la Société décriée de Loyola. Aussi met-elle en jeu des rouages encore plus nombreux et des leviers plus perfectionnés.
Nous parlons de l'Internationale des Capitaux.
U nous faut néanmoins reconnaître que cette Coalition européenne de la Finance, née du développement de l'industrie et des transactions commerciales, a eu dans ce siècle un grand rôle dont l'action civihsatrice ne saurait être contestée. Suppléant à l'initiative des peuples, que leur état d'enfance économique rend jusqu'à présent incapables de conduire eux-mêmes leurs aËTaires, elle a mis en train cette œuvre gigantesque de transformation qui renouvelle là surface terrestre; elle a engrené dans sa
voie, le progrès matériel, accompli un travail dont l'utilité universelle et les conséquences qui dépassent tous les calculs lui méritent pourtant d'autant moins la gratitude des nations qu'elle l'a fait, comme il allait de soi, usurairement, en vue d'elle-même, n'ayant d'autre but que son intérêt exclusif et sa propre domination. Elle a donc mis autant qu'elle Ta pu nos sociétés en coupe réglée, préparé leur avenir en le mangeant en herbe. Mais si elle remplace l'ancienne tyrannie par des abus nouveaux qui ne sont pas meilleurs, ils n'en est pas moins vrai que son influence concourt puissamment à détruire les vieilles iniquités léguées par le monde qui s'en va aux sociétés qui sont nées de lui.
Nous devons^ compter en première ligne, pour ne pas perdre de vue notre objet, la suppression de l'état de guerre.
Car le régime guerrier convient aussi peu aux spéculations de l'argyrocratie qu'au développement des créations régulièrement produites par l'activité du travail.
Nous avons déjà dit les entreprises énormes qu'inaugure et mène à leur fm la coopération internationale des capitaux. Ces exécutions colossales exigent des conditions de sécurité que ne leur offrent ni l'état de guerre déclaré ni le modus vivendi de la paix armée qui n'est que la guerre en préparation.
Le percement du Mont-Cenis n'a pu être effectué qu'à la faveur momentanée d'une accalmie dans les
hautes régions, plus tempêteuses que celles des Alpes, où se forment les orages de la politique.
Il est maintenant question d'établir un passage sous-marin entre la France et la côte anglaise. Ce rêve audacieux est caressé avec complaisance par notre oligarchie capitaliste dont le plus intime désir serait que le pays gaulois ne fît qu'un avec Targyrocratique Angleterre. Ces gens-là combleraient volontiers la Manche. Les frais de construction d'un tunnel entre Calais et Douvres sont évalués, dit-on, à quelque deux milliards. Les capitaux risqués dans cette opération le seraient toujours plus utilement que les valeurs beaucoup plus considérables dévorées sans fruit par la guerre de 1870. Quelques hasards qu'offre la tentative, la synagogue financière y paraîtra sans doute moins malavisée qu'elle ne l'a été dans son attitude belliqueuse. Mais les appréhensions que les actionnaires du railway sous-marin devraient éprouver ne seraient pas seulement la rencontre d'une faille ou le danger d'un eflondrement. L'éventualité toujours menaçante d'une conflagration militaire ne serait pas moins à redouter pour la poursuite de l'entreprise.
Quand on pense au degré de prospérité commune où les nations atteindraient bientôt si elles consacraient à ces entreprises d'utilité générale les richesses qu'elles jettent chaque année dans le gouffre sans fond de l'armement, on admire la bêtise des peuples qui ne prennent pas une bonne fois le parti
den finir avec toutes ces chicanes de voisinage, — intérêts comparativement insignifiants, — que leurs gouvernements fomentent dans des vues étrangères au bien-être des sociétés. Celles-ci ne voient pas encore que pour garder Tœuf elles donnent le bœuf.
Gardons-nous enfin de négliger un autre côté, Tenvers de TArgyrocratie, par où les intérêts du monde financier ne sont pas moins en opposition avec le régime belliqueux. Un vieil aphorisme dit que Targent est le nerf de la guerre; Taphorisme s'applique spécialement au cas de la guerre perfectionnée. La force des Etals militaires est liée plus que jamais à la puissance des capitaux; mais la richesse dont ils devront avant tout se prémunir n'est pas seulement un faux-semblant, un de ces décors de féerie comme en crée la baguette magique de la finance ; il leur faut une richesse consistante et réelle, accumulée par le labeur des populations. La guerre telle qu'elle se fait de nos jours, avec ses lourdes charges, demanderait que les peuples se surmènent et se privent, que les Gouvernements épargnent; pour satisfaire à ses exigences insatiables, elle voudrait des Pouvoirs sérieux, réguliers, économes, des mœurs publiques frugales et laborieuses. Or il n'est rien de plus opposé à l'esprit argyrocratique; ce n'est pas dans de telles conditions que l'oligarchie des ^tameurs fait ses affaires. Les conditions dont s'accommode la piraterie capitaliste, celles qui secondent ses envahissements, lui seront offertes par les Pouvoirs
diiapidateurs, obérés, emprunteurs, quéleurs d'expédients, qu'elle s'asservit et dont elle fait les instruments de sa domination. Ce sont ceux-là qui livreront entre ses mains les privilèges, les monopoles, étayés par les subvenlions budgétaires, les concessions de cent ans, les garanties et le maniement du crédit public, tout l'appareil d'exploitation qu'elle sait mettre en œuvre pour pressurer les peuples et s'imposer aux Gouvernements.
Comme les usuriers s'enrichissent avec les fils de famille qui mangent leur patrimoine, Tengeance des Turcarets s'engraisse aux dépens des Etats prodigues. Mais un Etat au pillage, vermoulu par l'exploitation financière, est incapable d'entreprendre et de soutenir, nous en avons vu l'expérience, une guerre sérieuse. Or l'oligarchie des écus tend de plus en plus à s'emparer des gouvernements ; les vrais rois de l'époque sont les princes de la Finance, royautés anti-militaires. On voit par là comment la puissance de l'argyrocratie, autant et plus par ses agissements souterrains que par ses opérations ostensibles, sape et détruit le militarisme.
Un résultat de la plus haute portée ressort donc de ce que nous venons de voir : Les deux forces qui se partagent l'Europe, le Capital et le Travail, en lutte à mort pour tout le reste, s'accordent sur un point, l'abolition de la guerre. Le nouveau monde industriel, les barons aussi bien que la plèbe, abjure décidément la vieille tradition belliqueuse.
En résumé, la transformation économique de nos Sociétés et le nouveau système de rapports internationaux qui en dérive tendent par une conversion rapide à rendre la guerre impossible. La solidarité matérielle des nations, — l'union des peuples dans la Révolution, — Tentente commune des travailleurs de tous les pays dans la revendication de leurs droits, celle des capitalistes dans Texploitation du travail, des peuples et de leurs Gouvernements sont autant de puissances nées d'hier qui concourent à ce même but par des voies diverses. Les forces antagonistes du Prolétariat et de TArgyrocratie s'élèvent également à rencontre de la tradition belliqueuse. La guerre devient de plus en plus incompatible avec les besoins du monde moderne, et les mœurs que ceux-ci développent n'ont pas moins de part que les intérêts positivement constitués dans ce travail pacificateur qui doit amener l'union permanente de tous les Etats civilisés ; — sans parler de l'influence plus ou moins discutable qu'on a coutume d'attribuer au progrès de la raison et de la moralité publiques. *
Chaque nation peut être prise, à un certain point de vue, comme un ensemble de fonctions économiques. ( Or les fonctions économiques, soit matérielles ou , spéculatives, répugnent à l'état de lutte armée. Ni / l'Agriculture, ni le Commerce, ni l'Industrie, ni la ( Science, ni l'Art, ni la Littérature ne demandent la
Quel intérêt les peuples ont-ils dans la guerre ?
La victoire leur vaut-elle jamais ce qu'ils ont sacrifié dans la lutte ?
Les peuples ne veulent plus la guerre. Au cas de de litige ils préfèrent tout plutôt que d'entrer, comme disaient les Peaux-Rouges, a dans le sentier du sang. »
L'enthousiasme guerrier est le souvenir d'un autre âge ; il n'anime plus nos Sociétés. La volupté sauvage de la tuerie, — Thejoy of bsittle n'a même pas de nom dans nos dialectes latins.
Au point où en arrivent les nations civilisées, ce n'est plus la paix universelle qui devient utopie; c'est la guerre.
A la rigueur nous n'entrons même pas dans la question de savoir si la complète abolition de la guerre est ou n'est pas une utopie. Nous n'avons à nous appuyer sur rien de problématique. Nous n'ignorons pas que dans les cercles officiels on professe avec une satisfaction peu dissimulée que la guerre ayant toujours existé il est probable qu'elle durera toujours ; perspective de béatitude ! Ainsi dans les sphères religieuses, arguant de l'Evangile qui n'en avait pas vu si long, on se plaît à répéter que la misère existera autant que le monde. Idoles de la caverne aurait dit Bacon. Pour nous la question n'est pas là, il nous suffit que la suppression de l'état de guerre soit réellement, ce qu'on ne saurait nier, dans les aspirations des sociétés civilisées, dût cette abolition être un terme idéal, comme ces quantités
mathématiques dont on approche toujours pour ne les atteindre jamais. Notre argumentation est toute positive. Si telle est en effet la tendance de Fhumanîté civilisée, ce qui rentrera dans cette tendance sera dans le courant de la vérité. Nous n'en demandons pas davantage.
Si nous avons bien apprécié la situation contemporaine, nous nous trouvons à Theure qu'il est en possession d'un fait que nous pouvons prendre comme un point de départ positif: l'aspiration commune des
NATIONS LES PLUS AVANCÉES TEND A l'ÉVICTION
DE l'État de guerre.
Cependant par une contradiction particulièrement remarquable dans un temps où tout est contradiction, jamais la guerre ne tint autant de place dans l'existence des Sociétés ; jamais elle n'imposa aux peuples d'aussi lourdes charges ; jamais elle ne leur découvrit des perspectives aussi menaçantes.
Nous ne voyons pas qu'à cet égard les conditions respectives des groupes humains aient été modifiées d'une manière essentielle par ce qu'on nomme le es de la Civilisation. Il semble que la barbarie ière ail grandi proportionnellement. Consultez idgets des différents Etats ; leurs chiffres ont d'éloquence. Ils seront d'accord pour vous dre que la grande préoccupation des hommes, [ui passe avant toutes les autres aujourd'hui,
comme aux premiers âges barbares, consiste à se préparer les moyens de se détruire.
Si on admet, avec un peu de bonne volonté, .que rétat de sociabilité existe à Tintérieur de telle ou telle nation, il est trop évident que les nations elles-mêmes quant à leurs mutuels rapports sont encore dans les conditions de la sauvagerie primitive.
Sur deux cent quarante millions d*habitants qui forment la population des six grands Etats de l'Europe on ne compte pas moins de sept millions de soldats. Déduisez du premier de ces chiffres les non-valeurs, femmes, enfants, vieillards, infirmes et calculez ce qui reste.
On tenait autrefois la campagne avec des armées de vingt à trente mille combattants. Les forces militaires se comptent aujourd'hui par divisions de cent mille et ce n'est pas assez. Une Puissance n'est plus respectable à moins d'entretenir sous les armes un million d'hommes.
Du train dont nous allons, pour dix hommes valides qui travailleront il en faudra au moins un dont tout l'emploi sera de veiller, armé jusqu'aux dents, à la protection du travail des autres.
Et cet état de choses s'appelle la Civilisation !
Quand les Israélites rebâtirent leur temple, cinq siècles avant Jésus-Christ, la moitié d'entre eux avait l'arme au poing pendant que l'autre moitié tenait la truelle. Cette image n'est pas sans rapport avec l'état de nos nations modernes. Le progrès obtenu depuis vaut-il le labeur de tant de siècles ?
Calculez le chiffre de la plus-value annuelle qu'apporterait au compte de FAgriculture et de Tlndustrie le travail utile de tous ces millions de bras ainsi employés par les Puissances à ne produire que la destruction; ajoutez la dépense, non moins stérile, de leur armement et de leur entretien ; n'oubliez pas la loi d'accumulation rapide qui régit le mouvement progressif de la richesse agricole et surtout industrielle, et puis dites-nous, si vous le pouvez, quel serait au bout de dix ans pour l'ensemble des nations européennes le développement de prospérité créé par cette valeur énorme de quarante à cinquante millards, au moindre chiffre, dans l'hypothèse où un désarmement général viendrait la restituer à l'activité productive.
L'improductlon des hommes qu'on enrégimente se double en effet de celle des capitaux qu'on affecte à l'achat et à l'entretien de l'outillage de destruction. Les peuples, saignés par la guerre, sont dans les entrelemps des crises belliqueuses mis à la diète, épuisés encore davantage par les exigences de la paix, celle qui est compatible avec la nature des gouvernements qui les régentent, /a paix armée.
Car les Potentats n'ont jusqu'à présent rien trouvé de mieux dans leur traditionnelle sagesse que l'application de l'adage antique et macaronique : Si vis pacem para bellum. — Voulez-vous la paix, préparez la guerre. Leur grande affaire est de s'enquérir des moyens d'attaque et de défense qui peuvent exister chez leurs voisins afin de s'en procurer
d'encore plus redoutables. Si les fusils Drcysc gagnent la bataille de Sadowa, les chassepots feront bientôt merveille à celle de Mentana. Guillaume de Prusse a ses admirables canons rayés qui portent à deux lieues; Napoléon III a ses mitrailleuses qui -vous réduisent en deux minutes six cents chevaux en chair à pâté. Krupp expose à Philadelphie son canon colosse de cent dix mille livres ; l'Angleterre s'empressera de construire une pièce monstre de quatrevingt mille kilos, lançant à seize kilomètres un projectile.de sept cent vingt-six kilos, laquelle pièce ne coûtera pas moins de cent vingt mille francs, ce qui met chaque coup au prix de quinze cents francs. L'artillerie est maintenant à ce point de perfection qu'en quelques secondes la subsistance d'une famille s'en va en fumée. — Une nation ne peut avoir un armement présentable à moins de sept à huit mille canons rayés. La pièce de campagne avec sa voiture et ses douze chevaux revenant à vingt-quatre mille francs et plus, ce seul article représente un capital de deux cents millions chiffres ronds. Les peuples ont toujours les moyens de payer la gloire de ceux qui les gouvernent.
• Ainsi que l'observe un écrivain qui s'e$t occupé de cette matière, « nous assistons depuis l'invention des blindés à un travail de Pénélope. On imagine aujourd'hui une plaque en fer forgé devant défier le projectile de tel canon; demain on inventera un projectile plus puissant que la dite plaque et ainsi de suite depuis dix ans. Il n'y a pas de raison pour que
cela finisse, et dans ce tournoi entre la plaque et le boulet Tarchitecture navale disparaît peu à peu et la navigation avec elle. »
Un autre principe plein d'avenir, — on n'y a pas suffisamment pris garde, — est sans contredit celui du revolver. L'idée générale de la plate-forme tournante appliquée en grand a commencé par donner naissance aux mitrailleuses, qui sont déjà des créations assez réussies. Ce ne sont là pourtant que les coups d'essai de la science industrielle mise au service de l'art de tuer. Le génie de l'homme ne saurait manquer, le temps aidant, de trouver beaucoup mieux. Un jour viendra sans doute où on installera des machines autrement perfectionnées, de véritables usines, locomobiles, mues par la force de la vapeur, envoyant à des quinze et vingt kilomètres une grêle continue de projectiles de gros calibre, une averse de boulets qui hachera en quelques minutes, s'ils se laissent prendre au dépourvu, des masses de vingt mille combattants. Les Etats-Majors assistant de loin à l'expérience se pâmeront d'admiration. Voilà un bel emploi de la science et pour les jeunes talents une carrière ouverte où ils auront de la part des hommes plus d'encouragements qu'à faire le bien. Comme il ne manquera pas d'ici à longtemps de civilisations barbares ou de barbaries civilisées pour accueillir d'enthousiasme ces merveilleux perfectionnements, si tant est qu'ils soient mis au rebuf par les Sociétés plus raisonnables, tout donne à présager que notre intéressante espèce aura encore
pour de longs siècles un avenir digne de ses mérites.
Tous ces engins que le progrès de la science appliquée met au service de la guerre ont du reste un inconvénient dont les effets se font assez sentir ; ils coûtent des prix exorbitants. On rencontre toutefois des optimistes qui le sont assez pour essayer de prendre la chose sous un aspect favorable. La guerre, disent-ils, tuera la guerre. A la bonne heure! Mais si la guerre ne doit disparaître que par son propre excès, les nations, croyons-nous, attendront longtemps avant de jouir du bénéfice de son suicide.
Ce que nous voyons cependant de plus clair, c'est que les appareils de massacre dont elle remplit ses arsenaux sont, pour le dire ainsi, à double effet, mettant à mort par le procédé indirect do Textermination économique autant et plus d'hommes qu'ils n'en couchent sur le champ de bataille. Tout ce que la Civilisation, n'étaient les exigences de la tuerie mutuelle, accumulerait pour le bien-êlre des nations s'en va dans le gouffre de la guerre. Haletant sous le poids de budgets monstrueux dont le quart au moins est dévoré par les frais de l'armement, celles-ci devront suer chaque année des demi-milliards pour subvenir à l'entretien d'un matériel de guerre qu'on met au rebut avant de l'avoir mis en usage. Les richesses des populations et leur labeur sont absorbés dans l'acquisition de cette ferraille perpétuellement renouvelée et toujours vieillie, plutôt comminatoire qu'utile, coûteuse de plus en plus et sans terme assignable. Toutes les mises de fonds productives
sont sacrifiées à cette dépense improductive. Si on accorde un à TAgriculture, à Tlnstruclion, aux Travaux publics, on donne dix à la Guerre. Les nécessités de la défense matérielle paralysent ainsi chez les peuples, cuirassés de pîed en cap, tous les mouvements que réclame la vie économique. Ils sont comprimés, ils étouffent dans leur attirail de combat.
Observons en passant que la seule abolition de la guerre ajournerait aux Calendes grecques la plupart des questions sociales qu'on nous fait si menaçantes. Il est vrai de dire qu'en pratique et dans le cours réel des événements tous les problèmes se tiennent ; celui de la guerre sera résolu avec tant d'autres et du même coup. Il ne faut, pour ce faire, que Tavènement de la Justice dont Téclat fulgurant doit rayonner un jour dans toutes les directions.
La règle classique autant qu'absurde : a Préparer la guerre pour avoir la paix » a produit ce qu'elle pouvait donner. On obtient par son procédé, naturellement, ce que l'on prépare, c'est-à-dire la guerre. Cette concurrence monstrueuse de l'armement que se font entre eux les Etals n'a d'autre fruit que de rendre plus écrasantes les charges qui pèsent sur les peuples ; quant aux puissances, après tous les frais qu'elles ont pu faire, elles se retrouvent dans les mêmes rapports comme forces définitives d'attaque ; ou il y a un changement, il n'est rien moins qu'à l'avantage du progrès et de la civilisation.
La guerre, qui semblait par elle-même une chose assez brutale, tend en effet plus que jamais à se matérialiser. Quand on fit l'invention des arquebuses à mèche, les preux.se plaignirent que la prouesse était rendue vaine ; que diraient aujourd'hui les preux ? La supériorité militaire n'appartient plus à la bravoure inspirée par rintelligence, mais aux engins qui ont le plus de portée. Elle est à qui pourra se procurer l'appareil de massacre le plus formidable. La victoire se porte, mathémaliquement, du côté des grosses masses. La nation-reine ne sera plus celle qui enfante surtout des penseurs et des héros ; productions inutiles dans ces conditions perfectionnées, — voire même nuisibles. La gloire et la domination sont dévolues à la puissance qui a chez elle le plus d'or, le plus de fer, le plus de charbon, en môme temps qu'elle produit le plus de bipèdes à têtes de bois. Ajoutez-y une certaine science myope, instruction de barbacoles, traînant un coûteux attirail, faite d'algèbre et de formules, qui rentre d'ailleurs parfaitement dans l'esprit des barbares lesquels s'instruisent à la manière des femmes et des enfants, et vous aurez à peu près l'idée de ce que sera la guerre de l'avenir. Il y a sans doute dans cette perspective quelque chose de satisfaisant pour une catégorie, dominante en ce moment, d'êtres moUuscoîdes qui qu'ayant ni une flamme dans le cceur ni une étincelle dans rintelligence ont mis leur idéal dans l'ordre varsovien. Adieu ! miracles de la liberté, prodiges de l'héroïsme et de la vertu civique et de toutes ces
emphases boursouflées que les agitateurs de Tanliquité ont léguées à leurs continuateurs modernes ! Franchement nous commençons à en avoir assez... Désormais les choses iront mieux. Le grand roi de Perse, regagnant sa revanche sur les Miltiade et les Thémistocle, prendra les Grecs comme des grenouilles au bord d'un étang ; les Potentats coalisés vous justicieront haut la main les braillards du Jeude- Paume ; T Angleterre mettant à la raison ses colons rebelles, passera les mutins par les armes et Washington sera pendu. Les protestations de la Justice seront régulièrement comprimées ; la matière étouffera l'esprit; la force primera le droit.
Car la marche du Progrès n*a rien de commun avec la simplicité des conceptions mathématiques. Il a autant et plus que tout autre mouvement réel ses achoppements et ses contre-effets. Il s'oppose des obstacles par le fait même de son développement. L'opposition est surtout marquée à cette heure crépusculaire où tout s'entremêle et se combat, les ombres du passé et les lueurs de l'avenir.
Les créations que l'esprit enfanté pour transformer le monde se développent, comme lei veut la marche de la nature, avec plus de rapidité dans Tordre du l)erfectîonnement matériel que dans celui des idées et de l'organisation des sociétés. La plus arriérée des machines est la machine sociale. D'où il résulte qu'à une certaine époque intermédiaire, celle que nous traversons, la vieille brutalité accaparant, du droit de la force dont elle est nantie, les acquisitions de la
pensée à mesure que celle-ci les obtient, se trouve par là en possession d'une puissance nouvelle pour faire résistance au progrès. Il arrive dans ces conditions que la Barbarie sous sa double forme livre à la Civilisation un combat suprême : d'une part, à l'intérieur des Sociétés civilisées, l'aveugle iniquité des éléments réactionnaires, d'autre part l'ascendant que prennent au dehors les groupes nationaux à demi-civilisés conspirent à entraver le mouvement libérateur en opposant à son effort les moyens que lui-même a produits.
Fait contradictoire et fâcheux, mais qu'il faut subir. Comme aucune direction rationnelle ne mène le monde, les résultantes qui le portent en avant se dégagent comme elles peuvent du conflit des forces en présence. Il est dangereux de mettre des armes aux mains des enfants ; il est périlleux de mettre aux mains des sociétés barbares les instruments que fournit le génie civilisé. C'est entre tous un moment critique dans l'évolution du Progrès que celui où il initie les peuples inférieurs aux acquisitions obtenues par son développement séculaire. Car leur façon de comprendre la Civilisation ne sera pas celle des Civilisés; ils s'empresseront nécessairement de l'accommoder à la barbarie de leur propre idéal. Ce n'est pas à défricher la terre que les sauvages emploient la poudre. Les institutions despotiques sous lesquelles vivent ces nations, en harmonie avec le degré inférieur de leur état social, tout à fait compatibles avecles données d'une Civilisation qui n'est
encore que matérielle, sont d'ailleurs les mêmes qui conviennent particulièrement à rendre les peuples redoutables comme force militaire, surtout comme machines d'agression. Ainsi la Civilisation fabrique les armes qui k combattent ; la science est au service de la brutalité. Montaigne a dit que « l'esprit s'empêche soi-même »; cela est encore plus vrai qu'il ne l'avait soupçonné et daniS une acception plus large.
Dernièrement les journaux anglais nous appre^ naient un fait nouveau qu'il ne faut traiter légèrement : les Chinois construisaient des steamers. Bientôt ces mêmes Chinois auront des monitors; les Japonais en ont déjà. Dans une déclaration publiée ât Pékin il y a quelques mois, le Gouvernement de l'Empire du Milieu faisait connallre sa résolution d'envoyer en Europe un certain nombre de jeunes gens s'initier aux secrets des civilisations de l'Occident, surtout, disait la pièce impériale, pour ce qui concerne Vorganisation militaire. Peut-être avant la fin du siècle cette nation pacifique par excellence aura-t-elle sous les armes plusieurs millions d'hommes enrégimentés à la prussienne, munis de tous les engins que l'industrie peut fournir, capables, — pourquoi non ? — de réaliser un jour, leur chinoiserie aidant, un degré de perfection inouï en fait de militarisme.
Celte prévision est-elle de celles qu'on puisse taxer d'extravagance? Qui oserait le dire? Au train dont nous avons marché depuis un demi-siècle, ce qui
dépassait hier les bornes de la fantaisie rentre au-* jourd'lmi dans l'ordre des choses possibles ou même probables. D'ailleurs, étant laissés de côté, pour ce qu'ils peuvent valoir, les intérêts de quelques tra^ bucaires anglais ou yankees, il n'y aurait non plus, dans ce fait, rien de trop alarmant, s'il n'allait qu'à fermer la Chine aux intrusions des Occidentaux doni les agissements vexatoires, à force d'être répétés, font enfin sentir aux Chinois la nécessité de se créer une défense.
Qui donc nous avait dit que la Guerre était au bout de son rouleau quand il est si probable qu'elle nous réserve des surprises? 11 semblerait plutôt qu'elle soit à la veille de réaliser l'idéal de l'esprit de massacre', quelque chose comme le rêve sinistre que rêvèrent, dans lanuit d'ime époque barbare, au milieu d'un peuple farouche, en lutte avec des peuples encore plus féroces, les. antiques. Voyants de i'Hébraïsme : un Jugement des Nations par la voie des armes, une immense ordalie des peuples, qui les passera, pour clore le Cycle des vieux âges, au crible sanglant de la bataille ; — accomplissement inattendu, après tant de siècles. La génération qui s'élève ou la suivante verra peut-être les multitudes humaines se donner rendez vous, pour un mutuel carnage, dans une autre vallée de Josaphat, plus vaste et mieux appropriée aux dimensions du drame sinistre, dans quelqu'une de ces plaines comme il n'en manque pas en Europe, illustrées, de tradition, par les tueries grandioses dont elles sont l'ordinaire théâtre, soit sur les
rives de la Vistule, ou sur les bords de l'Elbe, ou sur ceux du Rhin. Là des peuples viendront qui ne se connaissent pas de nom, pour y être écrasés pêlemêle comme les grappes foulées dans la cuve. Mus par une force mystérieuse, ils se rassembleront comme les oiseaux de haut vol, ils se lèveront en armes sur les derniers rivages, ils viendront, à étapes forcées, depuis les extrémités de la terre, « — Gog et Magog ». Collision énorme et difforme qui n'aura rien de commun avec ces luttes sublimes où Tenthousiasme transfigure le combat et les combattants, Platée, Jemmapes, Leipzig, ces. Journées des ffations^ qui resplendissent, à travers les siècles, dans le rayonnement de la Liberté. Le massacre ne sera pa§ une grande bataille, mais une vaste boucherie, une extermination lugubre et énorme, calculée mathématiquement, comme une partie d'échecs, par des stratèges podagres, assis dans des fauteuils capitonnés ou portés dans leurs palanquins. e:i^écuteurs glacés du verdict de la Destinée.
Perdues dans le brouillard de la tuerie algébrique, transies par l'épouvante, pétrifiées par la discipline, les masses en ligne s'entre-tueront, sans même se voir, moissons humaines hachées, sur place, par des averses de métal.
a Dites aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre : Venez de toutes parts, accourez et rassemblez-vous ; venez à la Yictime que je tous tue; rôunissez-vous à la table de mon festin.
« Vous vous remplirez de chair jusqu'à satiété; vous boirez le sang jusqu'à Tivresse.
« Les habitants des environs s'en iront sur le champ de bataille; ils ramasseront les armes qui y sont restées; ils s'en chaufferont pendant sept années. Us n'auront besoin avant sept ans d'aller à la forêt et de couper du bois.
« Et quand sept mois auront passé, ils parcourront la plaine; et là où ils verront des apparences humaines ils planteront des marques. Les enterreurs viendront alors ; ils accumulerons les débris pour les enfouir dans une Vallée que les voyageurs visiteront avec étonnemcnt; elle s'appellera le tombeau de la multitude de Gog.
EZÉCH. XXXI 2C.
Exagération, dîra-t-on, vision atrabilaire, ou fantaisie humorislique. Soit ; nous ne désirons rien tant que d'être ici faux prophète. Seulement, après les événements qui ont passé, nous ne savons plus, en vérité, où finit le possible. Ceux-là aussi, prédits vingt années à Favance, auraient été regardés comme des visions fiévreuses. Mais pour réduire notre horoscope aux prévisions qui no sortent pas trop des sentiers battus, il est au moins une éventualité qu'on n'essayera pas de méconnaître, car chacun la voit imminente : on sent partout en Europe que l'accalmie qui a succédé à la dernière tourmente est grosse de tempêtes plus terribles; on sent que la circonstance la plus futile doit au premier instant amener une collision effrayante de toutes les Puissances de tout ordre. Cette crainte et celle des suites qu'entraînerait l'événement est même ce qui maintient et pi'olonge ce statu quo invraisemblable où nous vivons, paix mal assise s'il en fut, assise sur une torpille. Mais nous ne sauverons rien pour attendre et l'explosion, on peut Tannoncer, sera d'autant plus for-
midable qu'on l'aura retardée davantage ; qui pourrait en mesurer les suites ?
Donc une conflagration générale de TEurope auprès de laquelle toutes les précédentes n'auront été que feux de paille, voilà, pour le présent, le dernier mot de la Guerre; voilà, au moindre mal, sa réponse à la mise en demeure que lui pose le besoin impérieux de pacification qui est Tàme de nos sociétés.
L'antinomie entre deux principes ne saurait être plus violente que celle qui oppose l'une à l'autre ces deux tendances contraires. Tune guerrière, l'autre pacifique. Mais ce n'est pas assez de constater l'opposition; il faut savoir d'où elle procède; — il faut en outre dégager la solution, s'il en est une, qui peut dénouer le nœud ou le trancher.
L'opposition dont il s'agit tient à Tantagonisme qui existe entre les conditions organiques des sociétés européennes et le principe de la direction, contradictoiriB à leurs besoins, que ces mômes sociétés subissent.
- Il né faut pour s'en rendre compte que s'être reporté à l'origine des Gouvernements qui ont encore, à l'heure qu'il est la haute main dans la conduite des peuples.
L'état de lutte belliqueuse est le fait des Potentats qui tiennent le sol et qui disposent de ce qui est dessus. La plupart d'entre eux sont encore les héritiers plus ou moins directs de ces chefs de hordes qui se partagèrent au lendemain de l'invasion bar-
bare la surface de TEmpire romain. Ces dynastes n'ont point à proprement parler de nationalité. Supérieurs à rhumainc espèce par la puissance qu'ils ont sur elle, inférieurs en réalité par les conditions immorales qui font de leur existence princière une anomalie soustraite aux lois sociales et même nalurelles, ils constituent une race h part, née pour vivre sur les nations comme la vermine sur le pauvre homme. Dédaigneux des simples mortels et de leur alliance, ces bons coxisins, conime ils s*entre-nomment, se marient en famille d'un bout à l'autre de l'Europe; chacun d'eux serait fort empêché de dire la provenance de sa race. Mêlée de sang italien, allemand, espagnol; anglais, etc., rien n'était sans doute moins français que « la maison de France ». Ainsi sont toutes ces dynasties; quelle patrie pourraient-elles connaître, quel patriotisme éprouver? Et c'est pour leurs débats de ménage que les peuples se passionnent et qu'ils se massacrent !
Ces Gouvernants héréditaires n'appartiennent véritablement à aucun peuple ; ce sont les peuples au contraire qui leur appartiennent. « Qui terre a, guerre a, » dit le proverbe. Vivant en état d'hostilité et de perfidies continuelles, chacun gardant le lambeau de terrain où il tenait parqué son bétail, qui s'échangeait et se vendait, qui se donnait et se prenait en dot, les dominateurs insociables qui possédaient les troupeaux humains n'ont été occupés pendant de longs siècles, comme des voisins procéduriers, qu'à se surprendre et se détruire, empiétant autant qu'ils
pouvaient chacun sur le domaine d'autrui. Celui qui volait le mieux et saccageait le plus était le plus honoré ; cela s'appelait, cela s'appelle encore la gloire d'un grand prince. Le peuple qu'il fustige en est vanileux et lui élève des statues ; les autres le jalousent.
Quelles ont été jusqu'à nos jours les origines des conflits militaires ? L'histoire est là pour nous répondre. Calcul égoïste des puissants, querelles de famille entre souverains, chicanes de voisinages, susceptibilités ou ambitions royales, motifs honteux gazés de prétextes, linge sale qu'on n'ose pas mettre au jour, telles sont généralement les causes, au moins déterminantes, qui poussent à l'abattoir les troupeaux bipèdes harnachés d'instruments de massacre.
A part toute politique princière, qu'importe en somme aux populations d'Allemagne et de France quun HohenzoUern inconnu, — denocte innoctem, monte ou ne monte pas sur le troue d'Espagne ?
C'est certainement en grande partie pour le machiavélisme de leurs Gouvernements que sont entretenues et perpétuées entre les nations ces préventions absurdes, ces haines traditionnelles qui les rendent mutuellement hostiles sans qu'elles sachent pourquoi elles le sont.
Les Potentats ont une morale qui n'est point celle des hommes ; leur honneur est aussi d'une autre étoffe ; c'est chose admise. Chez eux tout est subordonné à ce qu'ils appellent les combinaisons de la politique, c'est-à-dire en définitive aux calculs de
leur égoïsine et de leur vanité. Ainsi la direction des peuples, il est triste de le penser, est traditionnellement aux mains d'individus pour lesquels rimmoralité, sous le nom de raison d*Etat, est érigée en principe.
Les mœurs des princes comme leurs maximes ne sont en effet qu'à leur usage ; tout est fausseté chez ces êlres artificiels, convention et fiction, contradiction à la nature» dépravation par conséquent. Les liens de famille, la voix du sang, ce que les hommes les plus dégradés respectent, tout cela doit rester étranger aux âmes princières. Les membres de la même famille sont destinés à s'entre-détruire, le gendre honnira le beau-père, — le tout sans ombre de scrupule ni déshonneur. Ce qui est dans le langage des peuples guerre étrangère est entre rois guerre intestine. Il est vrai que les coups échangés entre les pasteurs de peuples portent sur leurs troupeaux respectifs. Les vers n'ont pas achevé de ronger les cadavres dont ils les repaissent que les bouchers, frères ou cousins, se reconcilient, festoient ensemble et boivent, tant vainqueurs que vaincus, à leur mutuelle prospérité. Emmanuel et François- Joseph, moustache contre moustache, se donnent l'accolade et s'embrassent.
L'Humanité que ses Gouvernants traitent avec ce dédain suprême et qui les supporte pouvait-elle leur donner plus de droits à la mépriser davantage ?
Un phénomène étrange, quand on y réfléchit, c'est qu'il suffise à ces mangeurs d'hommes de prononcer
-sonne parole, oi*acle du Destin, qu'ils appellent « déclaration de guerre » ; aussitôt les populations, deçà et delà du fleuve, des deux côtés des monts, prises de vertige, ensorcelées, s'émeuvent ainsi que des fourmilières, se mettent en chemin pour s'entre-tuer, ne se connaissant pas, en vertu de motifs qu'elles ignorent.
« Les dieux ont soif! »
Mais le fait paradoxal qui passerait toute croyance, si ce fait n'était pas attesté par une expérience trop réelle, c'est que les nombreux individus qui forment ces machines vivantes et marchantes qui se nomment des armées n'emboîtent le pas qu^ malgré eux, poussés par la contrainte. Chacun d'entre eux, s'il n'était forcé par la peur et contenu par les autres, lâcherait pied, reprendrait incontinent le chemin do son atelier ou retournerait tout droit à sa charrue. Aucun n'a envie de tuer, pas plus que de se faire tuer. Chacun frissonne à la pensée de se trouver en face d'un autre homme pour l'éventrer ou se faire découdre, et sa conviction la plus claire est que pour lui-même il n'a rien de plus précieux que sa vie. Il donnerait la peau de dix empereurs pour mettre la sienne en lieu de sûreté. Sonnez, clairons ; grondez, canons ; nos héros malgré eux, pris de la chair de poule, senlent à leurs viscères qui se révoltent que la danse macabre s'engage. On a distribué les cartouches. Ne serait-il pas naturel de croire qu'ils en feront tout d'abord usage pour envoyer à leur place les perturbateurs couronnés qui troublent la paix de ce bas
monde, vider dans Tautre les différends qu'ils ont soulevés ? Il n'en sera rien. Les Majestés paradent en sécurité au front de leurs lignes, celles de réserve, en présence de milliers de fusils qui n'auraient qu'à s'abattre pour couper court à la boucherie où les pourvoyeurs de la Mort vont tout à l'heure précipiter les milliers de malheureux qui en sont armés. Quant aux colonnes d'attaque, loin en avant, tambours battant, hurlant pour se donner du cœur, les hommes se ruent et s'entr'égorgenl.
Notre siècle, esprit fort, ne croit plus aux miracles. Voilà pourtant un vrai miracle qui confond la pensée et qui ne peut être nié» dû à des influences absolument irrationnelles : la force de la routine, la peur hébétée de l'inconnu, les préjugés idiots, les scrupules imbéciles, la lâcheté, la stupidité, par dessus tout, le pouvoir magique de la discipUne. L'enrégimentalion opère ce prodige de faire que les moutons soient des hôtes féroces.
Nous voyons dans ce fait un exemple de ce que peut l'organisation. Faut-il croire qu'elle n'est efficace que pour le mal ? Le serait-elle moins si au lieu d'être hostile aux intérêts de ceux qu'elle régit et contraire à leurs volontés elle se montrait enfin d'accord avec leurs tendances naturelles ?
Nous nous croyons fort déniaisés, et nous tenons en pitié ces pauvres gens du Moyen-Age qui n'enlendaient à rien nialice. Le Moyen-Age aurait beau jeu pour nous rétorquer l'argument. Si mes inféodés, pourrait-il nous répondre, bataillaient et
s'exterminaient, au moins le massacre était-il dans leurs habitudes journalières et la guerre s'accordait avec leur idéal. La caste dominante revendiquait alors comme son privilège le noble métier de tuer en s'exposant à se faire tuer. Si les bannerets et leurs hommes-liges mouraient pour leurs suzerains, au moins ceux-ci donnaient l'exemple. Les vassaux marchaient derrière eux. Les rois au cœur de lion et les ducs au bras de fer tenaient à honneur d'être en tête, les premiers à lassant, les derniers à la retraite; quand le roi Jean, à Poitiers, rendait son épée, il ne restait plus debout, sur le champ de bataille que les Fleurs de lys. D'ailleurs nous avions foi à la mission divine des princes; nous révérions en eux une autorité invisible supérieure aux Puissances terrestres. Sans doute nous n'avions pas comme vous inventé les perfectionnements de l'art de tuer; nous étions primitifs et notre naïveté était grande. Mais ce qui est encore plus inintelligent que notre ignorance, c'est de se faire hacher comme vous le faites pour des Souverains Roberts-Macaires sur lesquels s'est reposé l'esprit des Oligarchies, exploiteurs sans âme et sans cœur, parodistes d'un droit divin auquel on ne croit plus, qui calculent froidement leurs intérêts dynastiques, réservant leur personne pendant qu'on se lue sous leur lorgnette. La garde meurt à Waterloo ; Napoléon I" ne meurt pas. Napoléon III à Sedan hisse le drapeau de la reddition derrière ses troupes qui se battent encore
Fut-il jamais degré plus bas dans Téchelle ténébreuse de rimbécillité humaine ?
Si les conducteurs des Nations devaient vider leurs différends en champ-clos, payantde leurs propres vies, les déclarations de guerre seraient alors peu fréquentes. •
Mais cet héroïsme chevaleresque s'accorde [)eu avec les mœurs de Fâge bourgeois. Ils y ont renoncé depuis longtemps. En somme, les choses sont arrangées de telle sorte qu'à moins de ces catastrophes suprêmes, qu'on a coutume de ne pas prévoir, les risques et charges de la guerre retombent entièrement sur les peuples, tandis que tous les avantages, gloire et profit, sont pour les princes.
La guerre, avons-nous dit, est une loterie où les rois gagnent souvent si les nations y perdent toujours. On conçoit qu'ils en tentent les chances. Elle est au besoin un dérivatif qui donne aux préoccupations de l'esprit public un autre cours lorsqu'elles deviennent trop alarmantes. Elle est un pis-aller pour refaire le crédit qui tombe et relever le prestige qui s'écroule. Elle fortifie le Pouvoir, au détriment des libertés publiques, en resserrant autour de lui le faisceau des éléments nationaux rapprochés dans le commun péril, en noyant après la victoire dans l'enthousiasme militaire les dissidences et les factions. Aussi la Guerre tient-elle d'ancienne date le premier rang au nombre des procédés les plus classiques dont fait un usage ordinaire le machiavélisme
•oidement inhumain qui inspire la pratique des Gouernements. Comme elle était autrefois Yultima àtio des monarques divins elle est de nos jours, ans une acception détournée, Vultima ratio de la mglerie bancocratique et des rois de paille qu'elle itrônise. Joignez à tout cela l'influence de Fidéal arbare qui est la tradition, perpétuée des âges féoaux, dans laquelle les princes sont nourris, el vous )mprendrez de reste que l'état ordinaire de nos ociétés, autant que ces conditions persistent et que L direction n'aura pas cessé d'appartenir aux mains ui la tiennent, ne saurait être pacifique.
Si c'est ainsi que les choses se passent ; si les aines nationales, si la tradition du massacre sonl erpéluées par les ambitions, les calculs et les préigés des Gouvernements personnels, quand les euples, livrés à eux-mêmes, ne demanderaient qu'à ivre tranquilles, la question prend alors un aspect es plus simples ; les termes en sont nettement posés.
Nous avons d'un côté l'esprit de meurtre et de iolence personnifié dans les monarques ; nous yrons d'autre part l'esprit de paix et de fraternité lanifesté dans l'aspiration générale des peuples. Les 5UX principes sont incompatibles. 11 n'y a pas à îsayer de les rapprocher dans un troisième terme ni les fusionne. C'est la lutte de l'Iniquité et de la jslice, le duel entre la nuit primitive et la lumière, hriman et Ormuzd. Il n'y a pas ici de conciliation )ssible ni même d'option. Il faut qu'Ormuzd triomle et que son adversaire disparaisse.
L'un doit tuer l'autre.
La conclusion logique est par conséquent de supprimer au plus tôt, avec leurs traditions de barbarie et de massacre, — les moyens les plus courts sont les meilleurs — ces représentants attardés de l'âge gothique dont les absurdes querelles ensanglantent depuis trop longtemps le territoire des sociétés civilisées.
Les peuples se trouvant dès lors, parce balayage général des institutions nées du désordre et qui le perpétuent, entrés en possession de leur propre gouverne, leurs aspirations pacifiques ne seront plus contraintes et faussées; elles s'épanouiront librement pour présider à leurs rapports et le règne souhaité de la Paix fleurira enfin sur la terre.
Peu de chose seraient sans doute les souffrances momentanées des exécutés et celles, plus grandes encore et plus dignes d'intérêt, que pourraient éprouver les exécuteurs en comparaison des misères permanentes dont on arrêterait ainsi le cours.
Voilà du moins ce que la logique déclare, conclusion admise autrefois par le Jacobinisme ; on n'y saurait trouver à reprendre.
Seulement l'erreur de la logique est précisément qu'elle se flatte de pouvoir être quelque chose dans la vie et dans le train du monde. Car celui-ci n'a rien d'un être rationnel ; la loi de sa vie est celle de l'animalité ; la Société n'est qu'une bête ; son exis-
tence n'est point affaire de géométrie mais d'évolution organique.
Or toute évolution organique résulte du combat de deux forces, également illogiques, aveugles : Tune tendant à maintenir l'organisme dans sa forme préexistante, l'autre qui s'applique à la transformer.
Vue dans ces conditions réelles, la lutte sociale n'est pas seulement entre la prétention des princes et le besoin des peuples ; — il faut ici faire un pas de plus dans l'intimité de la question.
Cette opposition du principe monarchique et du principe démocratique traduit le jeu des forces opposées, conservation et développement, qui règlent révolution de l'organisme social. Ce dualisme est vieux comme le monde. Mais la rapidité avec laquelle se sont développées de nos jours les conditions qui se rapportent à la force de transformation a rompu réquilibre des deux tendances ; d'où la violence inusitée de Tanlagonisme. Quoi qu'il en soit, l'Humanité poursuit tant mal que bien sa marche boiteuse qui n'est point due à l'impulsion de l'esprit rationnel mais régie par une double force, résistance et mouvement, d'une part l'autorité de la tradition, d'autre part la nécessité de la transformation progressive.
C'est pourquoi au sujet de la pacification on a eu recours à différents biais, qui font sans doute honneur à l'ingéniosité de Tesprit humain ; on a tout essayé plutôt que d'entrer directement dans la voie de la logique, là où. s'offrait la solution.
On a donc, dans le but d'obvier aux ravages de la guerre ou d'en modérer les abus, mis en avant les trois moyens que nous allons rappeler ; — il serait difficile d'en imaginer d'autres :
!• L'Equilibre européen.
2® L'Arbitrage international.
3*» L'Amphictyonie des Etats d'Europe.
1« — La première de ces utopies, — à tout seigneur tout honneur, — est celle de I'Equilibre Européen. Elle a été en effet proposée, et depuis longtemps, par les Souverains eux-mêmes, justement inquiets qu'ils étaient des conditions aléatoires de leurs souverainetés fondées sur la puissance des armes. Cependant l'objet qu'ils avaient en vue n'était pas précisément le même qu'on poursuit de nos jours dans l'intérêt des relations économiques, alors peu développées. 11 n'entrait pas dans leur esprit de supprimer la guerre. Ils entendaient seulement restreindre la portée de ses conséquences politiques.
On attribue la première pensée de l'Equilibre européen à Henri IV puis à Richelieu. Cette pensée était simple autant que séduisante. Les cinq ou six grandes puissances de la Chrétienté se trouvant être de force à peu près égale, on se proposait d'assurer pour l'avenir le maintien de cette équipollence. Il suflisait, paraissait-il, d'une convention admise entre les Etats intéressés. Si l'un d'eux essayait d'altérer la balance à son profit, les autres s'uniraient contre lui pour le contenir dans ses justes bornes. C'était,
comme ou voit, la loi du contrat et de rassurance mutuelle appliquée aux grands intérêts des monarques et de leurs monarchies.
Si le système n'a^vait pas pour objet immédiat l'abolition de Fétat de guerre, il y revenait en fait par une voie indirecte qu'on pourrait même juger plus sûre et plus pratique. Cette ligue permanente des Puissances contre les prétentions d'agrandissement de chacune d'entr'elles devait en effet singulièrement limiter les résultats de la guerre et par conséquent resserrer de plus en plus la guerre elle-même dans des limites assez étroites.
Il y a certainement dans cette idée de l'Equilibre européen un caractère de puissance qui porte sa date. On n'y trouve rien de la mièvrerie des conceptions plus modernes. Elle est exemple, absolument, de sentimentalisme. Elle ne fait appel aux motifs de générosité, ni d'humanité, ni de justice. Elle ne s'adresse qu à i'égoïsme clairvoyant des hautes parties intéressées. Elle applique simplement aux choses de la politique les notions qui servent de règle dans les transactions ordinaires, le contrat, l'assurance, la réciprocité des garanties. Elle va plus loin ; elle tend à substituer autant que possible l'empire de la nécessité réelle, la contrainte matérielle du fait, aux volontés des hommes ; c'est sur l'équilibre des forces qu'elle cherche surtout à s'appuyer.
Cette première intuition, qui remonte à deux siècles ei demi, était donc, au moins en principe, éminemment positive et dynamique.
Il n'en était pas de même, malheureusement, quant à ses conditions d'application. La théorie était spécieuse, mais il arriva, comme toujours, quand on Toulut la mettre en œuvre, que le procétié se montra beaucoup moins simple.
En premier lieu les promoteurs du système, dans les circonstances où ils se trouvaient placés, ne pouvaient prendre les choses, comme nous Tavons dit, par le pied, en commençant par instituer les conditions premières de l'accord pacifique dans l'intérieur de chaque Puissance. Car ils avaient affaire à des Etats soumis au régime despotique, pouvant par conséquent toujours, en vertu de la corrélation du système militaire avec la forme de gouvernement, mettre en campagne dés forces pour tenter la guerre de conquête. Donc, on avait beau faire, l'équilibre qu'il s'agissait d'assurer entre les dites Puissances restait en somme livré à la fortune de guerre, la plus capricieuse « aléa », dont rien ne peut fixer l'inconstance.
On peut en outre bientôt se convaincre qu'il n'était pas aussi facile qu'on l'avait cru de former des coalitions. On vit qu'une seule Puissance peut dans de certaines conditions tenir en échec toutes les autres. On éprouva que les prétentions dominatrices ne sont mises à la raison , quand elles ne triomphent pas , que par le n^oyen de ces luttes désastreuses qu'on avait voulu écarter, sans réussir à (Conjurer les bouleversements que l'on avait en vue de prévenir.
Aussi cette idée de l'Equilibre, poursuivie pendant
la durée de trois ou quatre vies d'homme, invoquée par tous les gouvernements de TEurope, n'a-t-elle entrevu qu'un instant, vision flottante, sa réalisation. Elle fut au moment de la paix de Westphalie quasi une vérité ; mais bientôt Téquilibre se trouva rompu, d'abord en faveur de la France, puis de l'Angleterre, ensuite du royaume nouveau de Hohenzollern, puis encore de la France, puis pour la deuxième fois de l'Angleterre ; finalement il s'est disloqué au bénéfice provisoire de la Prusse.
Il n'est plus question de l'Equilibre européen. La machine n'a roulé que de heurts en soubresauts, brisant de plus en plus à chaque chute celte union des Etats chrétiens qu'elle promettait de consolider.
Donc le système de l'Equilibre, si hautement patronné qu'il fût et si spécieux en lui-même, s'est montré en définitive n'être qu'une utopie. Les hommes d'Etat ne sont pas moins idéologues que les utopistes en chambre ; leur idéologie massive coûte seulement plus à réfuter. Elle exige des nations plus d'or et surtout plus de sang. Aussi impose-t-elle davantage.
Nous devons dire toutefois que cette idée n'en reste pas moins, bien qu'elle ait manqué par sa base qui n'était pas préparée, une anticipation remarquable. Il faut voir en elle une de ces conceptions qui peuvent subir plus d'une éclipse, mais qui reparaissent toujours parce qu'elles ressortent de la nature des choses. Enveloppées au début comme dans une chrysaUde dans la forme de l'utopie, elles s'en dé-
gagent plus tard, quand leur époque est arrivée de se constituer sous leur forme scientifique et définitive.
Nous verrons plus loin comment l'idée de TEquilibre européen est destinée à renaître dans celle de rUnion fédérale.
2** — Le premier système proposé n'ayant pu introduire la stabilité dans les conditions respectives des Etats de l'Europe, on a tenté d'avoir recours à des moyens succédanés, lesquels rentrent généralement dans la théorie de Tarbitrage.
Cette conception, distincte de la précédente, offre, nettement l'empreinte du caractère contemporain. Pour les rois l'objet principal devait être de limiter les altérations politiques liées aux catastrophes militaires ; ils s'assuraient mutuellement contre les suites du conflit guerrier. La préoccupation des peuples est bien plutôt de prévenir le fléau lui-môme et les calamités dont la guerre les afflige. Cet objet est surtout celui des petits peuples qui vivent dans la peur incessante d'être mangés par les Crocodiles.
C'est donc en vue d'abolir la guerre qu'on a proposé de substituer au jugement des armes le verdict pacifique d'arbitres qui seraient nommés pour prononcer en dernier ressort sur les diflérends internationaux.
Un des traits caractéristiques de ces époques de byzantinisme qui sont l'âge sénile des sociétés épuisées est de travestir en doctrines les agissements
les plus empiriques dont la valeur tient uniquement à la nature des circonstances. L*esprit manquant de cette ampleur de vue que peut seule donner la science éclairée par • la conception philosophique trouve partout dans son ignorance matière à faire des théories . Le nombre supplée à la qualité. C'est ce qui a lieu de nos jours. Pour ne parler que du procédé de V arbitrage, on a pu remployer parfois avec succès, empressons-nous de le reconnaître ; il est souhaitable qu'on y ait recours aussi fréquemment qu'on le pourra. Mais si on veut, comme on a essayé de le prétendre, aller au-delà, faire de Texpédient un système, la prétention ne recouvrira qu'une niaiserie étrangement puérile.
Quand on affecte de transformer en un principe l'expédient de l'arbitrage, on méconnaît précisément le sujet qui est en question. On oublie que l'état de guerre est l'expression d'un double fait: non seulement ce premier point que les parties en désaccord se refusent à vider leur litige par les voies amiables, mais aussi, d'autre part, l'impossibilité où les spectateurs du débat sont d'obliger les mômes parties, qui sont des Puissances, à ne pas troubler par leur querelle la tranquillité générale. Il semble qu'on raisonne comme si les hommes se conformaient à l'ordre à moins d'y être nécessités. Les arrêts des Cours de Justice ont force de loi et les récalcitrants sont obligés de s'y soumettre par la contrainte et la terreur. Mais il n'existe point de police des Nations et c'est précisément pourquoi la Guerre existe.
Il faut que les lois soient dures, terrifiantes au besoia, voire même sanguinaires et féroces ; les hommes ne sont pas des brebis. Il faut des sanctions rigoureuses, des châtiments terribles, des peines capitales, des supplices. Tout cela variant avec les lieux et les temps et en raison inverse du degré de civilisation ne suffit pas encore à tenir les individus dans le devoir. — Mais quelle puissance auront vos sentences arbitrales ? Quel sera le bras exécuteur ? Il n*est point de bandits contumaces aussi impudemment pervers, aussi contempteurs des verdicts et du droit que le sont les nations. Jura negant sibi nata. Vous ne décréterez pas de prise de corps ces iniquités collectives qui ont des millions de bras armés pour faire échec à la Justice. Où sera la sanction de vos arrêts ?
On parle d'autorité morale. C'est à peu près une dérision, surtout quand on est en présence de nations en armes. La Force séparée de la Justice est sans droit au respect, mais il faut ne jamais perdre de vue que la Justice sans la Force n'est rien.
Qu'est-ce que l'autorité morale sur la conscience des Nations, foncièrement immorales ?
Cette immoralité de la conscience des peuples est même un empêchement sérieux à la constitution des Jurys d'arbitrage. Comment former ces tribunaux ? Les différentes nations de l'Europe désigneront-elles chacune ses plénipotentiaires, diplomates et juristes, qui se réuniront en une Cour arbitrale devant laquelle comparaîtront les parties en litige ? On aura par le
fait un Congrès diplomatique. Or on sait ce que sont ces Congrès. On peut dire en général qu*il n*est aucune espèce d'Assemblée moins capable de produire un résultat de conciliation. Chaque mandataire tient à honneur de soutenir, quels qu'ils soient, les intérêts de son pays avec les idées fausses et les prétentions abusives de la Nation qu'il représente. Ce n'est plus sa conscience morale qui parle en lui, c'est la conscience inique de sa patrie. Lisez à preuve les déclarations de la Conférence de Bruxelles en 1874 ou les comptes-rendus du Congrès de la Haye en 1875. Les Russes et les Prussiens réclament contre la guerre de guérillas ; les Suisses et les Espagnols protestent en faveur de ce mode populaire de défense ; les Anglais, qui possèdent une marine de guerre formidable, entendent maintenir le droit de prise ; les Américains soutiennent au contraire l'inviolabilité de la propriété maritime ; les Italiens prétendent, dans Vintérêt du commerce, que les Etats neutres puissent construire des navires de guerre pour l'usage des Belligérants, etc., etc. C'est un tableau de haute comédie, propre à montrer le fond qu'il faut faire sur ce qu'on appelle le libre arbitre et la conscience morale de l'humanité. En fait de morale, chacun de ces juristes éminents, chacun de ces diplomates autorisés n'est en définitive qu'un Josse politique parlant pour son échoppe. D'impartialité et de justice, il n'en est aucunement question.
Réunissez dans le but de prévenir les conflagrations militaires des congrès internationaux; vous
verrez se renouveler le prologue de la guerre de Crimée. Les diplomates se rassemblent pendant de longues semaines autour d'un tapis vert, dans un local approprié où ils auront de Tencre et des plumes à discrétion. Au dedans, le partage polyglotte et les débals stériles; au dehors, la déroute des affaires, l'incertitude prolongée', les coups de bourse, les scandales, les désastres du tripot, Tanxiété, la souffrance des peuples. Après avoir inutilement paperasse aux frais des nations, leurs plénipotentiaires seront réduits à constater qu'ils s'entendent comme les constructeurs de la tour de Babel. On devra en finir par où on n'a pas voulu commencer, laisser à bout de cacophonie la parole au canon.
Supposons qu'on juge préférable de prendre pour arbitre un Etat neutre. D'abord est-il toujours aisé de trouver un Etat qui soit réellement neutre? Mais nous voulons admettre tjue cet Etat se rencontre ; nous voulons de plus que les Juges qui composent la Cour arbitrale soient non-seulement inaccessibles aux influences que les hautes parties peuvent mettre en jeu, mais encore, car cela ne suffirait pas, que leur intégrité ne soit pas suspectée. Bref, toutes les conditions sont réunies pour assurer à leur décision toute l'autorité morale qu'on peut demander. Mais il ne suffit pas que la Justice tienne la balance et ce n'était pas pour rien que la symbolique des anciens lui mettait le glaive dans l'autre main. Nous voilà revenus au même point : où sera la sanction du verdict?
Les personnages d'importance qui élucubrent solennellement ces pasquinades sont eux-mêmes forcés de reconnaître qu'ils ont les pieds dans le vide et qu'ils y démêlent un écheveau qui n'a pas de bouts. Ils se rabattent en conséquence à essayer au moins « de réglementer les rapports des Belligérants et de codifier le droit international ». Tels sont les objets que se sont proposés les récents Congrès dont nous avons parlé déjà ; d'abord la Conférence diplomatique de Bruxelles, en 1874, puis celles de Gand et de La Haye, en 1875, auxquelles ont pris part les Juristes les plus notoires de tous les pays. Les résultats, bien entendu, ont été les mêmes, invariablement négatifs. Il serait difficile d'imaginer des discussions plus enfantines, abordées avec un sérieux plus imposant. Mais nous n'avons pas à les suivre sur un terrain sans consistance et qui n'est plus de notre sujet.
Il est curieux que ces individus considérables, dont la plupart ont fait de la guerre et des questions qui s'y rattachent le grand objet de leur existence, n'aient pas le premier soupçon de ce que la guerre est en elle-même. Ils en raisonnent avec une placidité de tabellions qui est admirable. Ils semblent ne pas se douter qu'elle est par excellence l'état de choses extra-juridique ; car de l'instant où le sceptre a passé des mains du Droit dans celles de la Force, quel règlement, quelle loi auraient puissance pour s'imposer ?
Ils paraissent avoir oublié que la guerre est simplement le retour à la sauvagerie naturelle. Ce
renversemehl de toutes les lois que le Socialisme est accusé de se proposer pour idéal, le militarisme i'eflectue en mode classique, officiellement, sous les yeux des badauds, qui se gardent d*y rien trouver à redire. La règle de Tétat social est que chacun fasse à son prochain tout le bien qu'il peut lui faire sans se nuire personnellement. La loi de Tétat de guerre est de faire à Tennemi tout le mal possible qui ne retombe pas sur vous-même. L'homme devient à regard de Thomme une bête féroce — homo homini lupns. — C'est Tordre social retourné, ni plus ni moins.
- On veut codifier les rappoi*ts des Belligérants; que dirait-on d'une Législation qui croirait avoir fait assez pour garantir la sécurité publique en notifiant aux malfaiteurs que, s'ils assassinent les passants, ceux-ci auront par contre le droit de porter des revolvers ? Voilà pourtant à quelle espèce de sanction se voit nécessairement réduite la prétendue Législation internationale. Là seule commination qu'elle puisse invoquer est naturellement la justice de la Sauvagerie, le talion. Elle ne s^autorisèra, si elle s'autorise, qu'en proclamant le droit de représailles ; il faudra pour punir les infractions qui pourront se commettre qu'elle fasse elle-même appel aux infractions. C'esf-à-dire que l'on retombe en dépit qu'on en ait dans la même cascade de violence d'où on prend à tâct^e de sortir.
Cela signifie, autrement, que la question telle qu'elle est posée l'est en terpnes contradictoires.
La guerre est le déchaînement effréné de la violence
en désespoir de Tactioii du droit. Il n'y a pas làdedans matière à législation. La nature même de Tidée de la guerre exclut entièrement le règne de Tétat légal. On ne codifiera pas la guerre. On ne réglemente pas Touragan.
Le dernier mot du Législateur qui voudra entreprendre cette œuvre de Sisyphe sera toujours « que les Belligérants sont tenus de se conformer à ses prescriptions, à moins que Vune ou Vautre des pai^ties ou toutes les deux ne trouvent plus expédient de ne pas s'y soumettre, » Ce n'était pas, la peine de légiférer.
On nous dit, il est vrai, que du jour où les près-? criptions militaires seront rédigées en un Code, cette codification assurera aux dites prescriptions une auto* rite morale qui, etc.
Quand on a vu se ruer sur un champ de foire, hrisant tous les obstacles, des taureaux en fureur, on ne croit guère que la trompe et la voix du bouvier les ramènent à leur étable. Quand on a vu dans son triomphe, soit sur un champ de combat ou dans une ville emportée d'assaut, la brutalité militaire, on a de la peine à croire que les passions guerrières pourront être retenues par une autorité morale. Lorsque des êtres de notre espèce ont soixante-quinze centimètres d'acier pendus en bas de l'épine dorsale et derrière eux cinquante mille autres porteurs . de coupe-choux, il est ridicule de penser qu'il y ait au monde une force morale pour régenter ces animaux.
Laissons de côté les enfantillages qu'on s'évertue
à multiplier. Ce n'est pas dans cette voie que nou$ trouverons la réponse à la question menaçante que la guerre nous pose en ce moment,
3^ Il faut toutefois avant de passer outre que nous touchions un mot du dernier procédé de pacification.
Certains esprits qui ne doutent de rien, plus coutumiers de sauter à pieds-joints dans l'avenir de leurs rêves que d'étudier les conditions de la réalité présente, sont allés au bout de l'utopie en proposant, ni plus ni moins, de réaliser en Amphictyonie, le faisceau des Etats de l'Europe.
Si le procédé des Jurys d'arbitrage momentanément assemblés et celui des Congrès diplomatiques, également temporaires, présentaient chacun pour son compte les obstacles que nous avons vus, pour produire en définitive la stérilité, que dirons-nous d'un tribunal pacificateur qm serait à la fois arbitral, diplomatique et permanent ? — Car un (Jonseil amphictyonique n'est pas autre chose. Si la Cour arbitrale et le Congrès sont de l'utopie, le système amphictyonique est de l'utopie à la troisième puissance.
Le Conseil des Amphictyons, réuni chaque année, prendra ces décisions ; mais où sera la police amphictyonique ? Qui se chargera d'appréhender des récalcitrants qui ne seront autres que la France, l'Angleterre, ou l'Allemagne, ou la Russie. C'est toujours le même achoppement : défaut de sanction.
Les utopistes négligent un principe élémentaire.
commencer par le commencement. Pour faire un civet il faut un lièvre ; pour faire une Amphictyonie il faut des Elats pacifiques. Or les Nations de l'Europe sont tout au contraire par la nature de leurs institutions politiques organisées pour le règne du massacre ; ce n*est pas d'emblée qu'on les adaptera aux conditions du régime opposé.
Les destinées des Sociétés aussi bien que des individus n'obtiennent guère leur accomplissement par les moyens que l'esprit a pu concevoir. On s'épuisait à la recherche des solutions fausses pour éviter d'en venir à la conclusion rationnelle ; cependant l'histoire, suivant son chemin, allait à la vraie solution. Si sa manière n'a rien de commun avec la marche de la logique, ses résultats ne sauraient pourtant contrevenir à ceux de la raison. Ainsi voyons-nous qu'aujourd'hui elle se trouve en voie de procéder malgré loules les oppositions au balayage des royautés..
C'est assurément un grand pas.
C'est un grand pas que de parvenir à éliminer avec la royauté ces considérations absolument personnelles qui prédominent volontiers, pour le malheur de leurs sujets, dans la poUtique des têtes couronnées. Supprimer tout un ordre d'influences misérables autant que funestes qui n'agissent que trop dans l'intérieur des familles mais qui ne devraient jamais s'étendre à compromettre la vie des peuples n'est pas un résultat médiocre. Il est en vérité trop injurieux
pour la dignité des nations que leur sort dépende des caprices qui tiennent habituellement le haut bout dans les conseils des princes. Il est, par exemple, honteux et pitoyable que la passion d'une -femme détermine les calamités d'une guerre de Sept ans ou précipite la catastrophe de 1870, comme un caillou fait l!avalanche.
C'est beaucoup d*écarter enfln les influences de cette nature qui ont eu tant de part jusqu'à ce jour dans le martyrologe des nations. C'est beaucoup et ce n'est pas assez.
Car il serait vain de se flatter que la substitution de la République à la Monarchie soit par elle-même suffisante pour extirper radicalement les abus qu'on reproche à celle-ci. Prenons les choses de plus haut que le point de vue étroit d'un Jacobinisme arriéré ; quel reproche en définitive adresse-t-on à la royauté? On l'accuse, justement de mettre à la place de l'intérêt des peuples les vues personnelles du Monarque. Mais cette substitution d'un intérêt particulier à l'utilité générale est-elle donc exclusivement le fait des institutions monarchiques ?
Les prétentions des castes ou des classes qui tiennent le pouvoir sont-elles moins abusives que les ambitions des individus ? Les passions des oligarchies sont-elles moins égoïstes et moins effrénées ? Mésuser de la puissance quand on la possède, n'estce pas là un instinct inhérent au fond même de l'humaine nature ? L'établissement de la République n'enlèvera pas cet abus. C'est la grande déception
e après beaucoup d'autres à ses dévots, iii soient sincères.
% un Gouvernement on peut tenir pour e rintérêt plus ou moins limité de ceux nt se substitue au besoin réel du troulé. La Monarchie n'est sous ce rapport B la série gouvernementale.
tas non plus prendre à la lettre la valeur les princes ont Thabitude de s'attribuer, n réalité, même ceux qui se montrent 3tes, que les personnifications des Arisdominent sous leur étiquette. Louis XIV [es Gentilshommes ; Napoléon III a été les Roberts-Macaires. Ils expriment un révolution sociale dont ils n'ont pas . Ils sont la rubrique d'une époque, le ipitre de l'histoire, un nom, un chiffre, signe qui vaut par la manière dont il se Ils sont, comme ils disent eux-mêmes, 2[ueil ou dans leur humilité, des instrulentiels ; c'est en effet ce qu'ils peuvent Ls irraisonnable. Pris individuellement, intrinsèque se réduit à peu de chose ; à 31 grandeur n'a chez eux aucune propormérite personnel. Que seraient-ils s'ils •lés par ceux qui les entourent? Que l'ils n'étaient poussés par ceux qui les se donnent pour des dieux et on les
prend pour tels quand ils ne sont que des hommes de paille.
La royauté n'est que la tète de T Aristocratie régnante, caste ou classe, peu importe ; royauté noble ou bourgeoise, le chef est assorti au tronc. Mais qu'elle so/t ou non représentée par un Monarque, la domination de l'Aristocratie sera toujours égoïste et son autorité ne cessera pas d*ètre inique. Qu'elle ait une tète ou qu'elle soit décapitée, la bète sera plus ou moins viable mais elle ne sera guère moins à craindre tant qu'elle vivra.
Il est aisé de comprendre que l'abus le plus criant de l'intérêt personnel doit concorder en général avec la forme de gouvernement la plus personnelle. L'iniquité autoritaire croit avec le degré de concentration du pouvoir ; — ce qui ne veut pas dire qu'aucune forme de gouvernement soit compatible avec le règne de la justice.
Mais les reproches qu'on adresse à la Monarchie, prise comme le type de l'iniquité gouvernementale, sont généralement applicables à tous les termes de la série, à toutes les formes de l'état autoritaire. Notre pensée n est sans doute pas qu'il faut les confondre sous ce rapport comme entièrement équivalentes. En toutes choses il faut distinguer ; il y a toujours du plus et du moins. Ainsi pour ce qui est de notre sujet, à mesure qu'une part plus large est faite dans l'institution politique à la représentation de l'intérêt général, l'Etat est, on le conçQit, moins
encliu à se jeter dans les avcnlures batailleuses et les chances de sécurité Tont en augmentant à cet égard. Mais comme après tout un Gouvernement, quel qu'il soit, n'est en fait et ne sera jamais que l'exploitation d'un pays au profit d'une catégorie d'individus qui vivent sur lui, cet intérêt oligarchique pourra toujours se substituer, comme font les motifs personnels qui dirigent les princes au vœu de l'intérêt national.
C'est ainsi par exemple, que la déclaration de guerre de 1870 n'a pas tenu seulement au besoin personnel qu'éprouvait Napoléon III de raviver le prestige vieilli de son pouvoir et de sa dynastie en jouant la France sur un coup de dé ; encore et surtout fut-elle due à la faveur intéressée de la classe qui régnait sous son nom et qui garde encore le pouvoir.
« Enfin, j'ai ma guerre ! » Ce fut, dit-cyi, le mot de l'Impératrice Eugénie quand la fatale résolution eut prévalu dans le conseil de l'Empereur Napoléon III. 11 est certainement pitoyable, on ne saurait trop le redire, que les conditions de l'état monarchique permettent à une femme de prononcer une telle parole. Mais Louis Bonaparte et sa, femme auraient-ils obtenu « leur guerre » si l'aristocratie capitaliste ne l'avait pas voulue ? Il est de fait que l'oligarchie du tripot, qui voyait pâUr les lampions de sa bacchanale de vingt années, s'empressa de saisir l'occasion d'un coup de théâtre militaire dans l'espérance de remettre à neuf, à tous risques et
périls, une situation usée et de faire durer encore cette valse des écus qu'elle ne trouvait pas assez longue. Le calcul de quelques faiseurs qui Texploitaient a pu de la sorte précipiter jusqu'au fond des malheurs sans nom une nation qui ne demandait pas à tenter cette aventure de guerre.
Comme il est dît que l'élément grotesque aura toujours sa part dans les choses humaines et qu'il n'est drame si somlire qui n'ait son Falstafî, nous devions voir pour achèvement cette même cUque judéo-napoléonienne, qui a lancé le pays dans ladite aventure avec l'entrain qu'on se rappelle, en rejeter lafaule après coup, l'affaire n'ayant pas réussi, sur qui ?... sur la Révolution ! L'aplomb n'est pas ce qui manque aux banquistes du 2 décembre. Ce sont, disent-ils maintenant, les Républicains qui ont poussé l'Empire dans la voie de la guerre. De quels Républicains entendent-ils nous parler? S'agit-t-il des comparses qui donnaient la réplique, dans la comédie parlementaire, aux portefeuilles du Césarisme ? Estce de « l'éminent orateur » qu'il serait question, du Jupiter-Scapin que le Ministère impérial pouvait à l'occasion étrangler comme un sansonnet en exhibant les treize faux en écriture publique perpétrés par le sieur J. Favre? Les aboyeurs assermentés ont, il est vrai, demandé la guerre quand le Gouvernement n*en voulait pas, jappé contre la guerre quand le Gouvernement l'a voulue ; quel reproche ont-ils encouru ? N'était-ce pas leur emploi de roquets parlementaires ? Et quand ils demandaient, au moment
B Sadowa et depuis, qu'on intervint militairement, s Munitos de l'Opposition étaient-ils après tout si lalavisés ? Le moment, nous le voulons , était peu Lvorable. L'entreprise du Mexique, premier expéient militaire de la clique dorée réduite aux suprêmes îcpédients, — le commencement de la fin, — venait e nous coûter cent mille soldats sans avoir produit 5S lingots et les grandes atïaires qu'on rêvait. Elle 'avait eu pour résultat que de désorganiser nos >rces. Soit; mais tout en faisant la part de ce malenjntreux embarras, le Gouvernement impérial n'aulit-il pas été mieux inspiré s'il avait su prêter uelque peu l'oreille aux avertissements de son pposition parlementaire, ne fût-ce que pour veiller
l'entretien de son armement et se tenir en mesure e faire face aux éventualités du dehors ? Au moins î Césarisme déchu n'aura pas même à prétexter que is avertissements lui aient fait défaut. Les similiîbuns du Corps Législatif méritent qu'on le reconaisse, ils ont mieux agi pour la préservation de Empire que pour la défense du pays.
La vraie cause qui détermina la déclaration de aerre se rapporte à des influences tout autres que s taquineries, peu redoutables, et peu redoutées, 5S aboyeurs tenus en laisse par le collier de l'asserlentation, qui mordaient les bottes de l'Empire. Et uis qu'est-ce que la Révolution a de commun avec 1 Parlementarisme ? Si c'est elle qu'on veut accuser, lors qu'on la prenne où elle est, dans ce plébiscite I 8 mai qui ne signifiait pas seulement son congé
au Césarisme par le TOte unanime des Villes , mais qui témoignait en même temps, mise en demeure péremptoire, que la désaffection était aussi dans l'armée. Voilà le fait qui amena la déclaration de guerre, celle-ci venant après lui comme le feu après le coup de briquet. On sentit à ce moment que tout pressait et brûlait ; pour refaire le moral de la soldatesque, seul appui sérieux du régime, il fallait à tout prix se procurer de la gloire militaire. On s'empara du premier prétexte et comme le prétexte s'échappait, on le retint à deux mains, on provoqua, on dissimula, on mentit... et on eut la guerre pour que le jeune Louis, l'espérance du tripot de l'avenir, ramassât la balle de Sarrebriick.
Napoléon III, ses ministres au cœur léger, ses diplomates en baudruche et les démocrates de carton qui portaient la livrée de sa garde-robe législative, tous ces pantins de la pièce de 1870 n'y ont été que des figurants. La véritable intrigue en doit être cherchée dans le duel des forces sociales, et Targyrocratie en a tenu les ficelles.
Telle est la vérité , bonne à dire et bonne à connaître, d'ailleurs si élémentairement simple qu'on la mettrait en apologue pour la faire entendre aux enfants.
Les moutons s'engraissaient dans un tranquille herbage ; tout allait bien ; seulement ceux qui menaient les moutons les tondaient hors de mesure et de temps. Les bêtes à laine ayant fait mine de mal prendre la chose, les bergers, .pour avoir raison de
leurs dispositions insoumises, les poussèrent du côté du bois, là où étaient les loups, qui en dévorèrent un bon nombre. Et les moulons se plaignent encore ! A qui la faute ? S'ils s'étaient laissé tondre sans vouloir regimber, en ouailles honnêtes, le malheur n'aurait pas eu lieu...
On ne connaîtra jamais le degré d'insolence où l'habitude d'exploiter impunément les peuples peut amener les classes qui les dominent !
Ainsi , pour ce qui touche à cette question de la guerre dans ses rapports aux diverses formes de Gouvernement, les différences ne sont que de degré.. Tant qu'il y aura des classes gouvernantes et des gouvernements, leurs vues particulières, étant mises à la place de l'aspiration nationale , faussant l'esprit public, pourront jeter les nations dans les mêmes catastrophes où elles se sont vues tant de fois entraînées. Il est certain que le succès de la dernière expérience n'a pas répondu aux calculs de nos bourgeoisies dirigeantes, il y aurait même quelque appalence de les croire guéries pour un temps de leurs " ités belliqueuses. Mais cette résipiscence est la )onction des voleurs qui n'ont pas réussi un irais coup. Il est prudent de ne pas s'y fier. Le lier changement dans les circonstances peut urs amener un revirement dans de telles dispois morales. On ne supprimera pas ces effets auque dureront les causes qui les ont amenés, toutes les raisons que nous avons suffisamment
développées, tout ce qui peut s'appeler mécanisme gouvernemental, libéral autant qu'on le voudra, ne frappera jamais l'état de guerre d'une éviction catégorique, telle que la réclame le besoin de nos sociétés modernes .
L'abolition déflnitive du règne de la violence armée ne deviendra possible que du jour où l'intérêt réel de la masse nationale, libérée de toute pression, s'affirmera spontanément, puissance incontestée, souveraine. Pour que les conditions de la paix générale soient vraiment obtenues, il faut, en d'autres termes, que les peuples vivent par eux-mêmes et pour eux-mêmes ; il faut TElablissement d'un état politique dans lequel les différentes fonctions sociales, débarrassées de tous les liens gouvernementaux qui les étouffent, se développent dans la plénitude de leur essor et l'autonomie de leur groupement, d'où se dégage la vie collective dans sa libre sincérité.
Alors seulement la guerre aura bientôt cessé d'exister parce quelle est antipathique au besoin des nations contemporaines autant qu'à leur esprit de civilisation. Ainsi en aura-t-on fini avec les fantaisies sanglantes et les ambitions des sabreurs. Les yeux des plus aveugles se seront ouverts et la guerre leur apparaîtra ce qu'elle est en effet, le rêve sénile des Pîcrocholes qui sont encore à l'heure qu'il est en possession de régir les peuples.
La vraie position de la question est donc celle-ci :