SUFFRAGE
Le suffrage, qui jusqu'à présent est à l'état d'enfance, inorganique, ochlocratique, bêlement confus
des multitudes, rencontre ici les conditions qui lui donnent une valeur intellectuelle et juridique.
Ainsi obtient-il à la fois Tuniversalité, qu'il a dès maintenant, la liberté et la compétence, qu'il ne pos* sède pas jusqu'à ce jour; — toutes qualités dont le concours lui est indispensable, au point qu'une des dites conditions lui faisant défaut il n'a plus d'autre caractère que celui d'un fait matériel.
On peut observer que dans ce mode de suffrage méthodiquement échelonné l'action du vote populaire sur les objets de portée nationale est loin d'être directe.
Ceci n'est pas à son détriment, car il n'est pas sérieux d'admettre que les questions où sont en jeu les destinées de la Nation, telles que la forme du gou- :vernement, les grandes mesures économiques à mettre en vigueur, la paix, la guerre, etc. ; questions d*étude et de science, soient décidées à pile ou face, comme elles le sont de nos jours, par voie d'oracle plébiscitaire. Qu'est-ce qui croit au Plébiscite ?
Le principe supérieur de la compétence, surtout quand il s'agit d'intérêts de cette gravité, ne doit pas être perdu de vue, La nature ne fait pas tous les hommes égaux ; ils ne le sont que légalement par le caractère inviolable des droits primordiaux inhérents à l'essence humaine, d'où il résulte précisément que tous les hommes ont le droit égal et imprescriptible de voter. Mais s'il est à peu près vrai d'admettre, au sens purement économique, que les aptitudes des
individus s'équivalent, comme abeilles dans la ruche, il serait très faux de le soutenir au point de vue moral et social et absolument dérisoire de l'affirmer en politique. Il est visible que les hommes ne sont pas doués à titre égal pour les fonctions publiques ; tous n'ont pas la même compétence quand il s'agit de prononcer sur les questions qui s'y rattachent.
Le point qui importe n'est pas qu'un chacun des bipèdes humains faisant partie du troupeau électoral, jouissant de ses droits politiques, exerce par son vote une action directe et aveugle sur l'existence de la Nation. La question est plutôt de savoir, — étant donnés ces deux principes également légitimes, la fonction naturelle des groupes et la nécessité de la fonction représentative, — si le résultat qui s'en dégage quant à la constitution du suffrage est en conformité avec les relations naturelles. Si on reconnaît qu'il l'est, comme il l'est en etTet, il n'y a plus à discuter. Tant que nous nous accordons avec l'ordre réel des choses il ne peut mal en advenir.
La constitution organique du suffrage d'où sort le Congrès fédéral n'est pas le vote direct. Le vote direct est une conception évidemment trop simpliste pour avoir rien de commun avec l'organisation de l'ordre politique et du suffrage. Le vote organique est au contraire à de nombreux dégrés. Mais on ne saurait reprocher à cette gradation d'être établie sur des coupes factices ; elle répond simplement à la construction nécessaire et au nombre réel des Groupes qui presque tous existent dès aujourd'hui, dans le
système autoritaire, image préparatoire de l'Ordre, et qui semble devoir rester, sous tous noms ou formes qu'on voudra, comme autant d'expressions des rapports vrais et naturels.
Aucun citoyen n'est exclu artificiellement. Tous ont le même point de départ; à tons la carrière est ouverte. Tous les Délégués à tous les dégrés sont élus par leurs pairs en compétence et connaissance, mis d'abord à l'épreuve, ayant passé par le creuset d'une initiation pratique. Au pied du mur on voit le maçon.
Le suffrage indistinct des masses est d'une fausseté si grossière qu'on a dû aussitôt, étant admis le principe, s'enquérir des échappatoires. On a beaucoup cherché, on cherchera encore en vue de constituer le vote à plusieurs dégrés, quand on l'a sous la main, tout indiqué, tout préparé par la nature des choses. Comme la méthode réelle est toujours la dernière dont on s'avise, on a cependant imaginé toutes sortes de chinoiseries plutôt que d'en venir dès l'abord à cette constitution pratique ef naturelle. Prendre la question aussi simplement aurait été sans doute un trait de génie ; on ne peut pas exiger que les hommes, voire et surtout les grands hommes d'Etat, fassent preuve de génie quand il est déjà rare qu'ils s'avisent d'avoir le bon sens, qui n'en est que le diminutif.
Est-ce donc qu'il était après tout si difficile de soupçonner qu'une question comme le problême du suffrage n'est pas de celles qu'on escamote, au
moyen d'artifices renouvelés de Byzance. 11 ne s*agit ici du vote à plusieurs dégrés, ni des grands et des petits collèges, ni du suffrage censitaire, ni des combinaisons gérontocratiques, ni de l'adjonction des capacités, ni de la représentation des minorités, ni de celle des intérêts, ni des voix doubles ou multiples, ni des circonscriptions électorales, ni du scrutin de liste, ni du bulletin uninominal, etc., etc. Que d'esprit dépensé pour manquer de bon sens, surtout pour ne pas être juste !
Il fallait beaucoup moins d'ingéniosité pour s'aviser que l'organisation du suffrage ne peut exister que dans l'organisation de la masse politique suffragante.
Il fout dire aussi que la méthode n'était pas en rapport avec les prétentions des classes influentes. L'artifice censitaire, Dieu sait avec quelles variations ! entrait beaucoup mieux dans leurs vues. C'est le cas de dire que l'iniquité se ment à elle-même,
La logique des choses est la vraie et qui vous porte au but d'emblée dès que vous êtes entré dans sa voie. Il se développe tout aussitôt des résultats inattendus. Vous n'en aviez en vue qu'un seul ; lesf autres sont donnés par surcroît. Lorsque les broussailles du sophisme ont cessé de l'obstruer, la vérité surgit de la terre et s'épanouit multiplement ; les contradictions disparaissent; les synthèses se produisent d'elles-mêmes.
C'est ce qui a lieu, comme on va pouvoir s'en
convaincre, avec la méthode d'organisation dont nous. venons d'indiquer l'esprit.
Le Suffrage, dans cet ordre d'idées, reste universel; il; ne comporte aucune exclusion, aucune prérogative ; tout citoyen, sans distinction est électeur pour la Commune, devenue le foyer de la vie publique comme elle doit l'être naturellement.
Le Suffrage réalise en plus deux conditions qui jusqu'à ce jour lui ont fait défaut. — Premièrement il est libre dans son principe et, en fait, il le deviendra de plus en plus, à mesure que les institutions sortiront leurs effets, lesquels se traduiront, en résumé, par un nivellement progressif des inégalités sociales. L'indépendance du votant et de son suffrage est garantie par l'autonomie de la Commune. L'électeur vote comme autrefois votait le Quirite. — Quir, l'homme armé de la pique, — chez les premiers Romains, qui ne concevaient pas l'homme libre sans la sanction armée; car au cas de violation du droit la raison dernière où il faut toujours en venir est le jugement de la force. — En second lieu le suffrage est placé dans le cercle de sa clairvoyance; il est rendu, autant que possible, lucide et compétent.
Il est bon d'observer que cette compétence est ici pour tous les échelons en rapport avec son objet. Le mécanisme de concentration successive fait que, de la base de la pyramide représentative jusqu'à son sommet, la capacité politique du personnel des Délé-
gâtions va croissant avec l'importance et avec l'étendue des questions qu'elles doivent embrasser. On concevrait difficilement dans tout autre système la possibilité de cette adaptation progressive, qui est pourtant requise par Tordre impérieux de la logique. Cela est tout simple, comme on le voit; il suffirait de consentir à n'être pas ingénieux et de vouloir une fois être juste.
Imagine-t-on qu'un individu nul ou taré puisse traverser toute cette filière des délégations successives pour arriver jusqu'au Congrès où la Nation se résume? Passée au crible d'un mécanisme aussi rigoureux, toute insuffisance intellectuelle ou morale sera nécessairement arrêtée aux dégrés inférieurs. Ce ne seront pas des hommes d'une valeur banale que ces membres des Conseils de Région qui auront dû faire leurs preuves dans les Délégations graduées de la Commune, du Canton, de l'Arrondissement, du District et enfin de la Région elle-mênie. Âplus forte raison le Congrès national, issu de ces Conseils régionaux, sera vraiment l'élite de toute la Nation et le personnel de ces Commissions la quintessence de cette élite. Ainsi, formée des éléments qui ont été filtrés à partir des racines, graduellement épurés, la fleur brille au sommet de la tige.
Alors même qu'ils ne le seraient pas en vertu de l'organisation générale et par les conditions de contrôle où elle les tient, les hommes qui occuperont ainsi les fonctions supérieures seront par eux-mêmes
incapables d'engager leur pays dans ces folles aventures et ces équipées malhonnêtes qui sont habituelles aux Gouvernements autoritaires. La pratique de c€5 directeurs, éminemment expérimentés, éminemment honnêtes, — et d'ailleurs serrés de près par les institutions — sera la sagesse en acte, autant du moins que l'admettent les conditions de l'humanité; les lois qu'ils présenteront à la sanction nationale seront en effet ce que la loi se vante d'être et ce qu'elle devrait être, la raison écrite. Toutes les paroles qui descendront de ce lumineux sommet seront reçues par l'opinion avec un esprit de déférence d'autant mieux ressentie qu'elle ne sera pas un sentiment irraisonné. Les conducteurs de la Nation posséderont ainsi dans la modestie démocratique de leurs attributions, par le seul fait de leur autorité morale, plus de force que n'en ont aujourd'hui comme puissance matérielle, avec leurs troupes encasernées et leur fonctionnarisme, toutes nos dictatures unitaires. Assurément ce ne sont pas là les conditions de l'anarchie et de la licence démagogiques. Nous y verrons tout au contraire ce qu'il faut appeler, si nous savons le français, l'ordre moral, dans toute la force de l'expression, qui n'a plus ici rien de fictif.
Il serait sans doute hardi de vouloir affirmer que nos institutions présentes sont ce qui peut être imaginé de mieux pour assurer une bonne gestion des affaires publiques. Quels sont en général ces coureurs de candidatures qui postulent les faveurs des multi-
tildes suffragantes? Ambitieux ou brouillons, banquistes politiques, convoiteux de renoiuaiée, d'influence et de profit, la facilité du partage et Taplomb présomptueux tiennent lieu des aptitudes sérieuses dans ces têtes vides comme des grelots. Voilà pour une bonne part de la gent éligible. Comptez en outre une catégorie non moins encombrante de notoriétés locales, vanités épaisses que leur Importance cadasirée désigne au suffrage des populations ; ajoutez les hauts fonctionnaires parvenus au sommet de Téchelle pour avoir fait du zèle sous les divers régimes qui se sont succédé, c'est-à-dire en mettant la loi et l'autorité de leurs fonctions au service constant de l'arbitraire; ainsi vous aurez à peu près spécifié la composition de notre Empyrée législatif et gouvernemental tel qu'il est depuis trois quarts de siècle. — Sic itur ad astra.
Il est difficile de concevoii!' de plus tristes gérants des intérêts de la Nalion.
Les rares talents sincères que le hasard y fait surgir se trouvent dépaysés dans cette cohue des ambitions et des convoitises aboyeuses, réduits du reste à l'impuissance. Ce ne sont pas ceux-là qui s'empressent de s'offrir pour briguer ce qu'on nomme les honneurs. Les hommes de tête et consciencieux n'assument pas d'un cœur si léger le fardeau des charges publiques. Ils apprécient ce que pèse la responsabilité du pouvoir quand on prétend le porter sans broncher sous le faix. Dépourvus d'ambition ainsi que d'outrecuidance, ils aimeront mieux rester dans le
cercle de leurs occupations privées. C'est d'eux qu'il est écrit : « Compelle intrare ». Pour qu'ils se décident à entrer dans la Toie politique, d'où les éloignent également leur modestie et leur orgueil, double face du mérite réel, il faut, pour ainsi dire, qu'ils y soient poussés de force.
Ainsi les hommes qui seraient le plus sérieusement aptes à les administrer sont en fait ceux qui ont le moins de part dans l'administration des affaires publiques ; — état fâcheux pour un pays qui n'a Jamais trop de toutes ses ressources intellectuelles et morales, lesquelles du reste ne manquent pas, que de laisser le' soin de son existence entre les mains d'hommes de second choix, médiocres au point de vue du talent comme à celui de l'intégrité.
L'unique recours contre ce mal, recours que l'on chercherait vainement dans la pharmacopée des moyens ingénieux et supplémentaires, dérive encore naturellement de l'organisation fédérale.
Si on a compris le mécanisme de cette organisation, il ne paraîtra guère possible qu'un individu doué à un degré notoire de la capacité administrative, n'importe où il se trouve, ne soit pas engagé bientôt par le choix de ses concitoyens dans la Délégation de sa localité.
Les aptitudes de ce genre sont affectivement des valeurs qu'on ne néglige pas, parce qu'on sent leur utilité. On n'est jamais ennemi de soi-même et elles ne sont pas assez communes pour qu'on les dédaigne. L'appréciation de ces facultés d'ordre pratique et de
volée médiocre est d'ailleurs accessible à la masse des hommes « éclairés », qui sont portés, par le besoin de leurs intérêts, à en tirer parti pour Fadministration des dites affaires locales.
Une fois saisie par Tengrenage de la Commune, la haute capacité locale cessant de s'appartenir, d'ailleurs indemnisée autant qu'il sera juste, passera ensuite, sous l'influence du même motif intéressé, de la Commune au Canton, puis sera transmise à l'Arroiidissement, puis au District, etc., à travers tous les rouages jusqu'au terme de la filière, si sa valeur est en effet de première catégorie. '
Le régime fédéral opérera de la sorte sur toute la surface du pays, qu'on nous permette l'expression, un drainage des capacités qui sont les plus utilisables, des aptitudes modestes, des valeurs photophobes, des talents troglodytes, de tout ce qu'il y a de meilleur et caché sous terre comme pierres précieuses, pour le faire affluer de toutes parts jusqu'au centre commun, jusqu'au Congrès, où cette élite sera mise en lumière ou plus prosaïquement, en œuvre, dans l'intérêt de toute la Nation.
C'est ainsi qu on réalisera, par la substitution des valeurs solides au cliuquant des célébrités et des influences équivoques, l'idéal naïvement rêvé par les antiques Sages de la Grèce, le gouvernement des meilleurs, — si gouvernement cela s'appelle encore, — aU Heu de celui des plus mauvais .
Au lieu de parlements et de parleurs, nous aurons des Congrès sérieux et des hommes pratiques ; au
lieu de phrases et de temps gaspillé en intrigues stériles, nous aurons des sessions d'affaires courtes et bien remplies. Nous serons enfin entrés dans Tère de la politique positive. Il faut si peu d'esprit pour avoir du bon sens.
Qu'auraient à dire contre ce régime les véritables amis de Tordre ? La compétence y est partout à la mesure de l'objet du vote et celui-ci toujours placé dans le cercle de la compétence. Cette même compétence qui se retrouve dans rexercice des fonctions publiques fait que Tautorité des Gérants élus par le suffrage est effectivement respectable et par conséquent respectée. Enfin, et c'est encore là un grand point, l'agitation fiévreuse des crises électorales avec leurs anxiétés, leurs paniques, leurs scandales, leurs causes périodiques de désordre, dans le système actuel du vote ochlocratîque, si préjudiciable aux affaires, n'a plus ici lieu de se produire.
Nous ne voyons guère que les flatteurs intéressés de la Plèbe, les Démagogues dans le sens exact du qualificatif, qui pourraient réclamer au nom du roi Mob son droit d'entrer directement dans les choses où il ne voit goutte, de trancher par le vote du Colin-Maillard les questions où il n'entend rien, infaillible comme pourrait Tôlre un Jury du Salon de peinture qu'on irait chercher aux Quinze- Vingt.
La vérité est que le suffrage constitué sur un pied quasi-raisonnable ferait peu le compte des ambitieux et des agitateurs ; il clarifierait trop l'eau trouble où
ils ont coutume de prendre le populaire à leurs hameçons. Il serait la pierre angulaire pour asseoir la construction de Tordre en même temps que de la liberté.
Donc cette théorie du suffrage organisé fédéralement devra faire dans le monde un beau chemin, sauf le cas où les Démagogues dont nous parlions tout à rheure, exploiteurs de la foule, seraient encore plus nombreux qu'on ne dit et plus rares les vrais amis de Tordre. Mais Dieu nous garde d'appuyer sur une corde aussi malsonnante ! car nous croyons autant que possible à la bonne foi des hommes.
La mascarade parlementaire; ses conséquences perturbatrices et ruineuses. ^ Le Fédéralisme, démêlant cet écheveau de complications factices, résume en lui-même ce que renferment de vrai les systèmes politiques, en compétition, dans cet état transitoire du Parlementarisme.
Une société reste la même sous toutes les faces qui la représentent. Si sa loi en économie est la concurrence il est tout simple qu'en Politique elle relève de Tantagonisme. Les constructeurs de Tédifice parlementaire ont pris sans doute pour leur système la base la plus chancelante qu'il fût possible d*imaginer puisque cette base est... la bascule! L'avenir qui nous trouvera fort drôles^ regardera comme paradoxal qu'on ait bien pu avoir Taplomb
de poser un pareil fait en qualité de principe et d'en déduire tout un système qui s'est donné pour une doctrine.
Entraînée dans le mouyement des oscillations politiques, la situation économique va et vient, faisant la navette, se déprime ou se relève dans de brusques alternances. Comme Faction du Pouvoir influe, malheureusement beaucoup trop, sur la marche des transactions tout est subordonné à ce point interrogatif, sans cesse posé : Qu'est-ce qui arrivera demain du Gouvernement ? On ne risque pas un marché de laine ou une affaire dans les cotons, sans regarder quelle mine fait le sphinx. On se hâtera ou on hésitera ; on sacriliera pour attendre, on perdra pour faire vite. C'est l'insécurité à l'état de permanence, la panique ininterrompue ; c'est la constitution de l'instabiUté, si l'expression est admissible.
. Une révolution de cabinet est toujours sur le feu, chauffant au bain-marie. Quelle garantie des intérêts ! Il faut perpétuellement s'attendre à voir éclater une de ces crises ministérielles qui paralysent tout le mouvement ; quelles conditions de prospérité !
S'il y a quelque part un objet qui soit pour un peuple d'un intérêt vital, il existe surtout, on n'en saurait douter, dans les choses qui se rapportent à l'ordre économique ; car elles tiennent au fond même de la vie nationale. Aussi les lois relatives à ces questions sont-elles les seules vraiment positives, qui devraient être pour les mandataires de la nation leur
grand objet de sollicitude, exigeant comme toutes les affaires de cet ordre et de cette portée une discussion approfondie. Mais il faut dire aussi que de tous les régimes le parlementarisme est justement celui dont un peuple peut le moins attendre cette gestion sérieuse que demandent ses intérêts les plus essentiels.
Pour être édifié à cet égard il ne faut qu'avoir assisté, du moins en France, à une séance parlementaire où des questions de ce genre sont à Tordre du jour. Voyez à preuve :
« L'assemblée nationale de France a voté hier le budget, en quelque sorte au pied levé (!) Malgré cette hâte, la Chambre n'est pas arrivée à épuiser son ordre du jour, surchargé d'affaires d'intérêt local... »
Indépendance belge du k août 1815 ; Revue politique.
A quoi le reporter du même journal ajoute, mettant, comme on dit, le point sur l'i :
« Les dépêches que je recois ce soir de Versailles représentent la séance comme étant une véritable scène de confusion. Le brouhaha est général ; tout le monde parle, remue, change de place. On n'entend pas la voix des orateurs. Bref, le bruit est si intense que le président est obligé de se pencher vers M. R., qui est à la tribune, pour lui demander ce dont il parle. Celui-ci, qui ne s'entend peut-être pas lui-môme, ne répond pas et prend le parti de regagner sa place sans que personne ait pu savoir au juste de quoi il retournait. »
Ibid.
Telle est habituellement la physionomie qu'offrent
plus ou moins ces séances d'a/faires, conrjme les appelle dédaigneusement Targot du Parlementarisme.
Il s'agit bien en vérité de questions économiques ! a La grosse question qui nous absorbe, pourraient « répondre les députés, si le Parlementarisme parlait a la bouche ouverte, est de renverser le cabinet a régnant, whig ou tory, libéral ou clérical, républi- « cain ou conservateur ; car nous vivons dans cette a serre chaude que vous appelez, bonnes gens, « TAssemblée nationale. Vos lois économiques, d'où « votre vie dépend, questions de finances, questions « d'impôt ou de douane ou de navigation, taxes sur « les matières premières, sur les transports, etc., « sont pour nous des détails que nous expédions « lestement. » — Il peut niême arriver qu'un vote plus désastreux que la perte d'une bataille soit au besoin pour telle ou telle fraction de l'Assemblée un moyen politique, une concession habile, subordonnée à la tactique parlementaire. C'est ainsi, par exemple, qu'à l'Assemblée de Versailles on a vu les gauches accorder la surtaxe sur les transports à petite vitesse. — « Notre but se distingue du vôtre a dès que nous sommes orjiés de vos suffrages et a l'objet qui nous préoccupe n'est point tant de faire « les affaires des commettants qui nous ont pris « pour leurs fondés de pouvoirs ; notre objet est de a nous subtituer, nous et les nôtres, à ceux-là qui « pour le quart d'heure tiennent les finances et les « emplois. » — « Enlève-moi ou bien que je t'en-
lève ! » Ce fut autrefois le mot d'Àjax ; il est encore celui de nos parlementaires, résumant tout leur procédé.
On a dit des Tuileries, avant qu'elles fussent brûlées, qu'elles n'étaient plus depuis longtemps qu'une hôtellerie pour les voyageurs couronnés ; mais que dire du Ministère d'Etat ? Une lanterne magique où passent des fantoches serait, toute révérence gardée, le seul terme de comparaison. On ne peut rien faire qu'avec du temps ; que fera un chef de cabinet, l'homme fût-il un Richelieu, s'il peut à peine compter sur une durée moyenne d'un an ?
Le premier acte qui signale linslallation d'un Ministère consiste dans un remaniement plus ou moins complet du fonctionnarisme, remaniement qui satisfait, s'il ne profite pas au public, les appétences individuelles. C'est le plus pressé. Ensuite on s'applique à défaire tout ce qu'avait fait ou projeté l'administration culbutée. La politique devient l'histoire de Pénélope. Son travail est de faire et défaire. Comme ce procédé vous avance la prospérité d'un pays !
Si les pilotes qui prennent la barre, généralement novices dans l'art difficile de la tenir, changés précisément à l'heure de la bourrasque, ne sont jamais les mômes et se règlent sur des caries marines perpétuellement en désaccord, quelle direction un peu suivie peut avoir « le Vaisseau de l'Etat ? »
Les choses se passent plus carrément aux Etats-
Unis d'Amérique. Tous les quatre ans le personnel entier des cadres gouvernementaux, depuis le secrétaire d'Etat jusqu'au dernier des huissiers, déménage à la suite du Président sortant de fonctions. La politique dans ce pays-là est une entreprise comme une autre, au nom et sous la responsabilité de l'individu chargé des fondions présidentielles ; la tâche est à forfait, sinon à juste prix ; la débâcle est au moins régularisée. Du reste on n'ignore pas que les politU ciens ne s'en iront pas comme ils sont venus. Ils entrent vides et sortent pleins, naturellement, cédant la place à d'autres qui se rempliront à leur tour. En comparant cette institution bizarre au parlementarisme anglais, les publicistes de la Grande-Bretagne font ressortir, avec complaisance, que leur République aristocratique avec sa balance des pouvoirs, ses poids et contre poids- savants, sa responsabilité ministérielle, ses retraites des Cabinets accomplies dans les formes, ses prérogatives consacrées, ses Lords embaumés dans le respect du peuple et sa Royauté empaillée, servant de tampon, est une machine beaucoup mieux montée et plus avantageuse à de nombreux égards que le mécanisme américain. Les crises sont moins perturbatrices ; le désarroi est moins profond. Nous sommes de l'avis des Anglais. Il n'est point de pièce plus disparate et plus fâcheuse dans une constitution Républicaine que cette loque héritée du vestiaire de la Monarchie, nous voulons dire : la Présidence. Le gouvernement des Yankees est-il le type de perfection que les doctrinaires de la
République, quand ils en seront à se définir ce que peut bien être une République, essaieront d'importer chez nous ?
Le défaut grossier du régime appelé i dans le jargon politique, système de la responsabilité ministérielle, est que le Pouvoir tendant à échapper sans cesse par la tangente à Tinfluence de l'opinion, ne peut être remis dans le mouvement que par le moyen d'une rupture dans le jeu fonctionnel des organes. Ce procédé n'est certes pas l'indice d'un état de perfection. Un mécanisme de fer ou de bois qui ne marcherait ainsi qu'à coups de pouce prêterait à rire. Si le système avait pu éclore dans la lête d'un penseur, d'un idéologue si on veut, il eût été renvoyé bien loin. On n'aurait pas manqué de le trouver subversif, anarchîque, sentant l'anarchie ; on aurait observé qu'il y avait en lai une cause permanente d'inquiétude et de bouleversement ; on aurait dit qu'il ouvrait incessamment la porte aux Révolutions ; reproche assurément fondé, comme les faits en témoignent. Il n'est pas contestable que cette éternelle dégringolade des Excellences soit également nuisible au prestige de l'Autorité, qu'on nous dit être le fondement de Tordre moral, et aux intérêts matériels.
Ajoutons que par ce procédé la réforme exigée arrive toujours trop tard et ne satisfait jamais à l'opinion qui l'exige ; d'autant que tout nouveau cabinet sera généralement empêché par l'état de
lutte et d'incertitude où il sera placé tout d'abord de faire mieux que ses prédécesseurs ou même, en dernier résultat, de faire différemment, malgré tout ce qu'il voudra tenter. Plus on changera, comme on dit, plus ce sera toujours la même chose. Il faut dire plus ; si une différence est appréciable quand une fois le trouble de la secousse se sera calmé, elle ne consistera le plus souvent qu'en une tension encore plus forte de l'arbitraire, qui reste toujours le grand ressort. Les leaders de l'opposition, devenus ministres, se seront vus à leur tour obligés de serrer le frein afin d'empêcher de dérailler la machine qu'ils auront lancée.
Sauf la perturbation et l'état de malaise dont il sera accompagné, le rhabillage ministériel aura en somme donné zéro.
Même pour peu que le temps soit à la révolution, il se produira ce phénomène véritablement instructif, nous disons un revirement subit et complet dans les positions politiques ; de telle sorte que les nouveaux maîtres du tonnerre gouvernemental, ayant derrière eux à présent la même tourbe réactionnaire qui les vouait à la mitraillade deux jours auparavant lorsqu'ils n'occupaient pas le pouvoir, braqueront les gueules des mêmes engins de l'ordre dans les rangs des mêmes Electeurs qui les ont portés au pinacle sur leurs épaules encore meurtries. Ce fait n'est pas nouveau, et nous l'avons vu se reproduire assez récemment dans des proportions qui demeureront typiques avec les rhéteurs de Septembre.
Le ministère sorti de la Révolution, qu*elle soit parlementaire ou faite dans la rue, se verra dès le lendemain en passe de recourir aux moyens que les individus dont il est formé dénonçaient la veille à Tanimadversion publique. Eux aussi mettront en usage, comme font tous les pouvoirs, les mesures de compression, d*autant plus violentes que les cidevants tribuns auront exalté l'opinion par des promesses plus libérales. « Jamais un Jacobin ministre ne sera un ministre jacobin ». La chose est en effet d'expérience ; même il faut le dire, elle est forcée. Trêve des accusations banales de palinodie, récriminations, clabaudages, qui sont Tordinaire aliment de la presse anti-ministérielle; comme la moralité des hommes d'Etat et de tous les hommes en général, qualité toujours discutable à perte de vue, n'est pas un élément qui compte en politique positive, toutes ces tartines déclamatoires, passées dans le journalisme à l'état de clichés, usées, rebattues, moins niaises d'ailleurs que jésuitiques, — qui est-ce qui s'indigne aujourd'hui de l'immoralité ? — ne doivent pas compter davantage.
Il y a là dessous un enseignement plus profitable. Ces faits sans cesse incriminés, perpétuellement renouvelés, sont moins à la charge des hommes, il serait temps de le comprendre, qu'ils ne sont le résultat de la situation qui leur est faite. Pénétrant dans le garde-manger, la meute dévore, cela est tout simple ; quand ils seront nantis d'un pouvoir insuffisamment contrôlé, les politiques feront abus; cela
est également naturel. A qui la faute ? Que ceux-là s'en prennent à eux-mêmes qui n'ont pas su les tenir en laisse! Tant que sera conservéle mécanisme gou- Tèrnemental, le gouvernement sera toujours, sauf la question de mesure et de forme, l'application de l'arbitraire.
Les oppositions que nous relevons quant à l'exercice du Pouvoir Exécutif ne sont rien en comparaison de ce qui a lieu dans le fonctionnement des Législatures. Comme les membres de ces Assemblées élus par le suffrage inorganique, — scrutin de liste ou circonscriptions, peu importe la forme, — le sont nécessairement sous l'influence de l'esprit de parti, ce même esprit qui ne cessera pas de planer sur eux dans tout le cours des sessions, fera qu'ils subordonneront toujours à leurs vues politiques, à leurs calculs parlementaires, aux visées de leurs coteries les intérêts vitaux dont la gestion leur est confiée et que le pays, avec raison, prend plus que tout le reste au sérieux. Ainsi le mécontentement public va croissant à mesure que le temps marche et que les intrigues parlementaires tournent sur place. Il est d'observation qu'un parlement n'est jamais aussi populaire qu'au lendemain de son installation.
Irritée par les prétentions de cette dictature législative qui tend tous les jours davantage à s'isoler de la masse nationale d'où elle est sortie; lasse de l'agitation stérile dont son palabre est le foyer, l'opinion fatiguée, énervée, crispée, ne tarde pas à se propon-
cer contre le corps légiférant, qui est toujours censé représenter la majorité du pays, alors que tout le contraire est devenu vrai et que Tautorité de la Représentation nationale n est plus autre chose qu'une fiction.
Car le pays s'inquiète des questions purement politiques moins qu'on ne voudrait le lui faire croire et beaucoup plus de ce qui se rapporte à sa prospérité économique. Il n'est point formaliste, l'étiquette du régime gouvernemental est à ses yeux chose secondaire ; plutôt est-il positiviste à sa manière et socialiste sans le savoir. Prenant ses houseaux pour ses jambes, il s'obstine à croire malgré tout que les législatures sont là principalement pour lui faire comme il dit, « de bonnes lois », des lois organiques, économiques. Il est de l'avis du bonhomme Chrysale : Je Yis de bonne soupe et non de beau langage.
C'est d'après cette croyance qu'il juge ses soidisant Représentations, ou, pour mieux dire, qu'il les condamne. L'Industrie, le Commerce, l'Agriculture, observent, non sans amertume, que le cours des transactions n'est jamais moins troublé que dans les intervalles bénis où la députation fait relâche; les esprits simples en arrivent à se demander s'il n*y aurait pas avantage à payer ceux qui la composent pour ne faire que chasser les lièvres.
Aussi, c'est encore là une chose habituellement observée, lorsqu'enfin l'Assemblée est au bout de son mandat ou nécessitée de se dissoudre par la force des circonstances, — car si on a vu des monarques
quitter volontairement le pouvoir, il n*y a pas d'exemple qu'une Assemblée Tait abdiqué, — on voit alors que la Législature qui prend la place est nommée par la masse électorale dans un esprit tout opposé, ou même décidément hostile à celui de l'Assemblée sortante; opposition qui s'accusera d'autant plus violemment que celte Assemblée aura plus abusé et plus longuement de la bénignité nationale.
La majorité nouvelle en prenant possession de ses sièges arrive résolue à détruire à peu près indistinctement tout ce qui avait tenté d'établir la Législature qu'elle remplace. De là suit une législation radicalement contradictoire avec la précédente. Il se fait un nouveau débordement de lois en sens inverse, flux et reflux ; lois de circonstance et d'exception comme on les appelle, qui ne sont toujours que des instruments de combat, des expressions de l'esprit de parti.
Plus que jamais la politique devient l'art de faire pour défaire.
Par ces lois anti- politiques, anti- économiques, procédant de la passion et qui n'ont aucunement le contrôle d'une raison scientifique, les positions particulières sont en grand nombre bouleversées et l'on ne sait plus où prendre les bases du droit public.
En résultat définitif, la société tombe par dégrés dans la maladie signalée depuis de longs siècles par Tacite, dans la pléthore légale. La société est malade de la surabondance des lois. Il y en a tant et de tant d'espèces et dictées par tant de circonstances qu'elles
en arrivent à constituer un arsenal pour l'arbitraire, où il puise à sa fantaisie. Tout ce qu'on voudra de plus abusif pourra exciper d'un considérant et précédent légal. La légalité se nie elle-même.
Ainsi dans le Parlementarisme le Pouvoir législatif comme Texécutif arrivent au même état de contradiction, d'impuissance et de désordre. Le tout procédant de la même source va identiquement au gâchis.
Nous ne disons rien de la menace des révolutions perpétuellement suspendue sur le Pouvoir et sur la Société. L'impuissance et les divisions des assemblées parlementaires en fatiguant l'esprit public préparent le succès des coups de main, démagogiques ou militaires. Dans ce mécanisme basculant, le jeu de bascule poussé trop loin finit souvent par la culbnte. La chute du ministère entraîne avec elle le régime. Alors tout est remis en question ; « on entre dans une ère nouvelle, » ce qui mènera, en^e répétant, au désastre absolu. On sera ballotté de l'anarchie au despotisme ; la bascule pratiquée en grand.
Le tempérament national, si robuste soit-îl, ne saurait longtemps résister à ces pertubations sans fin. Il en arrive à l'épuisement, à ces conditions générales de dissolution dont les sociétés, triturées par l'action un peu prolongée du régime soi-disant
consUlutionnel, nous donnent aujourd'hui le spectacle.
Une pareille confusion n*a rien assurément qui ressemble à Tordre de près ou de loin. Même il faut que nous ayons perdu à force de rouler dans le trouble, jusqu'à la plus simple notion de Tordre, pour appliquer encore le mot, ainsi que nous le faisons, à la perpétuation de cet informe lohu-bohu. Les mots possèdent, on Tavouera, une élasticité curieuse.
Visiblement cet état de choses est irrégulier, chaotique, un état révolutionnaire. Il a tous les symptômes d'une époque de crise ou la Société fait peau neuve. Il est ce qui peut être le passage entre un ordre qui n'existe plus, Tordre du dogme monar* chique, et la démocratie à venir, qui n'a pu encore créer le sien.
Le principe d'organisation qu'implique Tidée démocratique réside visiblement dans le Fédéralisme. Avec cette organisation, les fluctuations, les soubresauts, les chocs, les contre coups, les ébranlements, les dislocations, les ruptures d'un mécanisme mal monté, les crises, les convulsions sociales, toutes ces causes de perturbation ont si bien disparu qu'on ne saurait même plus en concevoir la possibilité. Grâce à la construction des délégations administratives, à tous les dégrés, combinant leurs sessions par une méthode de distribution qui se conçoit d'elle-même.
le renouvellement des éléments politiques est incessant d'échelon en échelon ; il a lieu sans bruit et sans secousse, inaperçu comme il doit Têlre dans un véritable organisme. L'énorme somme d'intelligence et d'activité gaspillée aujourd'hui, valeur incalculable, dans la lutte politique se reporte toute entière sur son objet réel, la prospérité générale. Il n'y a plus de partis ni d'esprit de parti. Personne ne fait plus de la politique ; chacun fait seulement des affaires, les siennes et celles du public. L'arbre social plongeant ses racines dans les couches profondes aspire silencieusement ses éléments constitutifs, qui s'élaborent à mesure qu'ils montent vers son sommet*
Ainsi donc le Fédéralisme, par la seule vertu de son principe, n'ayant pas été composé éclectiquement dans le goût du jour, de pièces et de morceaux, rapproche et concilie dans son unité naturelle les divers systèmes politiques. — Ce n'est pas, bien entendu, de leur formalisme que nous voulons parler ; nous prenons chacun des systèmes dans son essence réelle, c'est-à-dire au point de vue de sa portée sociale et pratique et pour ce que celle-ci renferme de valable. — L'ordre fédéral réalise la stabilité, la paix publique, la régularité, le respect de l'autorité dans sa mesure légale, qui sont le rêve de la Monarchie ; il consacre l'égalité et la liberté démocratiques, l'autonomie de l'homme et du groupe, l'esprit de responsabilité^ de solidarité, de légalité, de résistance à l'oppression, de dignité civique ;
il donne enfin satisfaction même à Tesprit aristocratique dans les limites où sa prétention est légitime, mettant la direction des affaires communes entre les mains des plus capables et des meilleurs. Voilà sans doute les caractères, ou ils ne sont nulle part, de ce que les philosophes entendent par une synthèse ; s'il y en a une en politique, elle ne peut être que dans cette idée de l'organisation fédérale.
Possibilité de ménager, pour sauvegarder les intérêts, une transition entre Tétat présent d'Anarchie et le Fédéralisme et par celui-ci vers une transformation économique non moins inévitable. 11 y a tontofois plus dé chftnce pour Phypothèse d'une crise violente» qui sera peut-être à tout prendre, une solution préférable.
Encore une fois nous ne voyons pas ce que les hommes d'ordre les plus trembleurs auraient à craindre.
Même si nous avions à donner un conseil aux Conservateurs et la bonhomie de croire qu'ils voudront l'écouter, nous leur dirions que leur intérêt le mieux entendu serait de se mettre dès aujourd'hui, avant qu'il soit trop tard, en tête d'un mouvement qu'ils ne pourront pas empêcher, mais qui pourrait être dirigé en le prenant de loin. Des hommes qui posséderaient une certaine instruction et quelque intelligence de la marche historique jugeraient habile de prendre les devants pour s'emparer d'une révolu-
tion qui est encore plus politique que sociale, aûn de ménager autant que possible la transition yers le mouvement qui succédera, profondément social.
Car c'est un point que nous avons déjà touché, la transformation politique d*où sortira le mulualisme des groupes naturels, si elle est présentement le véritable mot d'ordre de la Révolution, est loin d'en être le dernier mot. Elle n'est même que le prologue, la phase préliminaire, établissant les conditions où pourra se développer l'organisation ultérieure des groupes industrieux, le mutualisme du travail, avènement de l'ordre économique. Mais ceci n'est pas pour demain ; il faut avant d'atteindre à ce but passer nécessairement par l'étape du Fédéralisme.
Nos gens n'ont pas la vue si longue. Ils ne comprendront pas même quand sera venu le moment critique, moins éloigné qu'il ne paraît.
Il est certain que dans les conditions précaires où sont encore les classes laborieuses il se passerait du temps avant que ces classes fussent représentées proportionnellement à leur valeur économique dans les Commissions fédérales. L'influence territoriale, l'importance financière, la supériorité plus apparente que réelle de l'instruction Ubérale assureraient pour de longues années aux classes possédantes Ma continuation de l'ascendant qu'elles exercent à l'heure qu'il est. Les capacités ouvrières, qui ne sont pas fréquentes,' n'entreraient on peut le croire, que difficilement, comme aujourd'hui, dans les Conseils
locaux; l'hostilité systématique de leurs collègues bourgeois, sinon leur propre insuffisance, les arrêterait bientôt aux échelons inférieurs de la construction politique ; il demeurerait exceptionnel, comme aujourd'hui et peut-être plus, de voir un véritable représentant des masses industrieuses ou agricoles arriver à prendre sa place dans une Assemblée nationale.
Nous ne devons pas non plus exagérer les différences entre le système régnant et l'état organique. Le régime unitaire n'est, il faut le reconnaître, que la préparation de ce dernier état, sa figure en mode inférieur, à peu près comme la chrysalide est l'enveloppe de l'être parfait. La substitution de l'ordre fédéral au régime de l'antagonisme, si elle était amenée avec prudence, n'apporterait pas autant de trouble ni tout le changement qu'on pourrait croire; car, en somme, elle ne sera que le terme d'une transformation naturelle.
Probablement on ne suppose pas que l'apparition de la Justice sur la scène du monde s'opère comme un changement à vue. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent, surtout lorsque c'est le bien qu'il est question de faire prévaloir. On peut donc se tranquilliser, son règne n'arrivera que par dégrés et la transition sera toujours assez ménagée. Les différences seront au début, on peut le prévoir, moins dans la forme que dans la tendance et l'esprit résultant des institutions. Il n'y a donc pas, après tout, dans cet accomplissement prévu de quoi tant effrayer
les conservateurs. Il restera longtemps encore assez d'iniquité pour les satisfaire.
Le résultat le plus apparent qui se montrera de prime abord sera sans doute dans l'apaisement des agitations politiques. Ce n'est pas là, semb!erait-t-îl, ce que peut appréhender l'esprit conservateur.
Il est vrai que l'organisation ci-dessus décrite, instituant les forces sociales sur leurs bases réelles, établissant toutes les fonctions dans leur rapport de sincérité, éliminant les conditions artificielles, ce qui devra sortir de là comme résultat consécutif sera nécessairement, dans un temps donné, la constitution de l'équilibre; d'où, par suite, l'ascension des classes productives, la résorption des oisives, la distribution de la richesse dans les mains qui la créent, enfin le nivellement économique graduellement obtenu.
Si, comme l'a dit l'auteur du Contrat Social, la puissance de l'Etal consiste en ce qu'il peut faire, à son gré, converger et peser, sur tel ou tel point, la force totale de l'ensemble, il est clair que cette faculté dont l'Etat dispose n'est pas de nature à favoriser les revendications particulières qui auraient lieu de s'affirmer. Pour peu que l'Etat, c'est-à-dire le Gouvernement qui est son organe, ne soit pas l'expression vivante de l'impartialité entre les différentes catégories sociales qui luttent sur le terrain commun, il
arrivera en général que la revendication du droit, pour si bien fondée qu'elle puisse être, sera, dès le premier instant, écrasée sur place, comme sous une avalanche, par cette force accablante du tout que la main du pouvoir précipitera sur elle. On sait ce qui arrive en effet dans nos grands Etats, par exemple pour les grèves et généralement au sujet de toutes les effervescences locales. Envisagée à ce point de vue Tintervention de TElat dans le jeu des forces collectives, dite officiellement le maintien de Tordre, apparaît en réalité comme une action éminemment perturbatrice. Qu'on suppose écarté cet élément perturbateur, — ce qui reviendrait à supprimer le double instrument de la pression gouvernementale, le fonctionnarisme et le militarisme centralisés, — alors les rapports naturels cessant d'être faussés, les résultantes se détermineront par le fait du libre débat, la balance des forces s'établira dans son véritable équilibre.
Comme dans les circonstances actuelles, les conditions de l'impartialité gouvernementale sont loin d'exister, comme le gouvernement, qui réalise l'Etat, n'est en fait constitué que par les protagonistes des classes supérieures, fortunées ou lettrées, le résultat de l'action qu'il exerce est par conséquent d'altérer la balance des forces au préjudice des autres classes ; cette iniquité va de soi-même.
Donc l'équilibre véridique, si cette intervention du Pouvoir qui l'empêche de se produire était une fois supprimée, serait par suite à l'avantage des
catégories laborieuses, c'est-à-dire au profit de Taîsance générale ; il n'y a pas à le dissimuler.
Mais comme ses conséquences ne se développeraient qu'avec le temps, elles ne sont pas non plus ce qui peut vraiment alarmer nos conservateurs. Car ils ne se sont généralement occupés, comme chacun sait, que de leurs situations personnelles. Le camp de la résistance n'a, en lui, de fanatisme, il faut lui rendre cette justice, ni à rencontre ni en faveur d'aucune sorte de foi. L'intérêt immédiat est tout son credo. Il est sans doute quelque peu choquant de se figurer qu'il viendra un jour où ceux qui travaillent posséderont le fruit complet de leur travail, tellement qu'il n'y aura plus de place pour ceux qui s'enrichissent de la sueur d'autrui. Mais, après tout, il est assez égal au parti conservateur que la Démocratie triomphe pourvu que ce soit dans cent ans. Leur devise est celle de Louis XV : Après nous le déluge.
Quoi qu'il en soit, le privilège ne bronchera pas. La signification de l'idée qui soulèvera sous lui le siècle sera, bien entendu, ce dont il s'occupera le moins. Il ne s'informera même pas du parti que luimême aurait à en tirer pour son avantage égoïste, qui est son seul objet. Le moyen lui est proposé de conjurer une catastrophe; il ne le comprendra pas. La résistance des satisfaits n'est point une affaire d'opinion mais d'obstination instinctive, d'autant plus réfractaire à tout arraisonnement et au besoin
d'autant plus féroce. Ils résisteront comme toujoun aveuglément, comme ils résistent à tout ce qui leu est nouveau. Car au fond leur mobile n'est que dan cette poltronnerie absolument irraisonnée, intraîta ble autant qu'ignorante, cette peur de l'inconnu, qu est Tessence de leur esprit conservateur. Nos enri chis ne sont aucunement assimilables aux Conser valeurs d'Oulre-Manche, aristocrates véritables, qu sont instruits et judicieux, ayant étudié l'art de cédei pour retenir. Les nôtres ne diront jamais, comm( dernièrement Lord Roseberry au congrès de Glas cow, « que la transformation des sociétés étant iné vitable, il y a toutefois lieu de s'enquérir des moyen qui pourront en atténuer les secousses ». Au con traire, ils persisteront à se cramponner désespéré ment aux derniers débris du naufrage gouverne mental, provoquant la tempête, jusqu'au jour oi elle les noiera.
Ce que disait Lord Roseberry peut en effet êtn applicable à la Société britannique ; il ne l'est paî au tempéramment français. Les réformes, si pressantes qu'elles soient, se font ici d'autre façon. Nous n'entrerons, il faut s'y attendre, dans la rénovatior fédérale qu'en traversant une crise violente.
A tout prendre nous ne voyons pas, considérani les choses de sens rassis, que celte manière d'entrer dans le vif de la question soit plus qu'une autre à redouter. Les maladies les plus courtes sont les meilleures. Nous sommes de ceux qui pensent de la révolution comme de la guerre que les plus san-
glantes ne sont pas les plus meurtrières. Il peut être providentiel qu'entre la société du passé et celle de Ta venir il se fasse une large rupture, dût-elle être remplie par un fleuve de sang, afin que la contagion des vieilles iniquités slnfuse moins dans l'ordre futur.
Si en effet la solution violente est destinée à prévaloir, l'aveugle entêtement des classes nanties devra s'en accuser lui-môme ; le Fédéralisme qui est par essence le règne de l'ordre, n'en pourra mais.
C'est de la désorganisation que l'organisation procède. Avant que le germe pousse, la graine se ramollit. Pour que Tembryon se forme, les éléments qui préexistent se liquéfient d'abord. Telle est la loi de l'être vivant ; l'existence collective n'y est point soustraite.
Nous sommes aujourd'hui à l'époque de la liquéfaction politique. Le pilon centralisateur a parachevé son œuvre; dans celle matière sociale broyée et malaxée par l'autoritarisme et les révolutions, toutes les formes originelles sont en bouillie ; les éléments définitifs peuvent à présent prendre naissance.
Le corps politique s'est résous dans ses principes irréductibles, dans ses unités communales, jusqu'à ce que celles-ci se groupent sous des aspects nouveaux. S'il s'agissait d'un organisme directement formé par la nature ou si la raison présidait aux
formations humaines, la substitution devrait se faire sans perturbation ni secousses. Mais ici est la différence des créations sociales. Ou peut le dire sans être prophète, l'idée fédérale prévaudra comme a jusqu'ici prévalu la vérité, à peu près à toutes les époques et dans tous les pays, à bout de lutte. Il élait aisé d'obtenir cette transformation nécessaire sans une position compromise, sans une goutte de sang répandu. Cela est trop simple. Comme autrefois les potentats se rebellaient contre Dieu, ainsi nos homuncules essaieront de se raidir contre la Destinée ; il faudra qu'elle les mate ; il faudra que rédiûce qu'elle élèvera demain soit assis sur des ruines et cimenté par le massacre. Comme c'est le pire procédé, au regard de la raison, il est, en fait, le plus probable.
Le Fédéralisme n'en peut mais. Il est l'avènement de l'ordre et Tordre est son essence. Le plus étrange des paradoxes, à ne voir que les idées, est qu'en effet il doive se produire comme aboutissant d'une époque de dissolution, offrant sous son premier aspect des caractères plus ou moins voisins de l'anarchie. Le mal ne tiendra qu'aux obstacles qui seront opposés à la marche du Fédéralisme, soit par l'obstination aveugle des prétendus conservateurs, faisant effort, comme habituellement, contre le courant historique ; soit à cause de la courte vue des révolutionnaires eux-mêmes, qui toujours dans l'excès, inconscients comme toujours, étroits et fanatiques, ne manqueront pas de vouloir enfermer
le mouvement dans les mesquines formules d'un Communalisme de clocher ; ces choses peuvent se pronostiquer d'autant plus librement que toutes les prédictions n'y peuvent rien. Que son enseigne soit blanche ou rouge, une large part doit être faite à Tinfirmité de noire espèce.
Organisation des Communes, constitution des Groupements intermédiaires, unification fédérale, tels sont les trois dégrés du Fédéralisme. Il n'est rien de plus élémentaire en théorie ; rien ne le serait davantage en application si la raison pouvait jamais exercer le moindre empire sur la conduite des hommes .
En conséquence il faut s'attendre à ce que l'exécution se complique autant que puisse être compliquée celle d'une chose qui est par elle-même d'une absolue simplicité.
Pour organiser les Communes il faudra une génération ; il faudra une seconde génération pour former les districts et déterminer les réglons ; il faudra une troisième génération pour constituer enfin l'unité fédérale. Trois hommes bout à bout se relaieront et mourront à la peine, le père, le fils et le petit-flls, pour faire cette étape de trois pas; trop heureux s'ils y réussissent 1 Grâce aux petits intérêts, aux passions pygméennes, aux vanités, aux ignorances, aux entêtements, aux préjugés, à tout ce qui est humain et bêle, et comme on dit d'ordre pratique, les résultats inévitables ne se dégageront que par suite de tirail-
lements infinis. Ce qui tient ici dans une ligne ^ur le papier demandera un siècle pour s'accomplir dans révolution historique.
Alors il se trouvera dés hommes, amoureux du passé gouvernemental, qui, reportant derrière eux un regard attendri vers ses horizons poétisés par réloignement, vanteront aux jeunes générations les douceurs de Tàntique centralisation, les aménités de TEtat de Siège et des Commandements militaires, 1 âge d'or des Préfectures et du Conseil d'Etat, le règue militaire et grandiose des Gouvernementâ forts, qui faisaient l'Ordre à coups de canon, . empon-^ tonnant, d autorité, les perturbations communales.
On accusera le Fédéralisme, ceux qui auront formulé ses doctrines, en sacrifiant leur existence à une tâche dédaignée et rude, ceux qui seront morts pour Taffirmer. Mais l'idée aura triomphé ; elle n'en suivra pas moins son cours, expression de la Justice et de la Vérité, et surtout, ce qui a plus de valeur effective, de la nécessité historique et sociale.
2» Objection contre le FédôraUsme. Il n*est pas vrai, comme on le suppose gratuitement, qu'il achèverait la ruine de notre défense nationale. La réorganisation de notre société sur les principes du Fédéralisme est au
' contraire la seule base pour reconstituer du môme coup, sous un aspect nouveau, notre ascendant militaire avec plus de puissance et de prestige qu'à toutes les époques antérieures.
2«. — Le Fédéralisme li'est pas seulement accusé
au point de vue de Tordre politique. On le condamne encore et surtout, sans plus s'être donné la peine d'inslruire la cause, pour les conséquences militaires qu'il entraînerait, à ce qu'on assure. Il est censé qu'un peuple qui adopterait aujourd'hui l'Organisation fédérale deviendrait d'abord impuissant à garder son indépendance.
Ce reproche d'impuissance militaire nous fait penser à la jocrisserie énorme, trop historique malheureusement, qui fit loi à l'époque du siège de Paris. On se rappelle que pendant quatre mois et demi le mot d'ordre de nos boutiquiers fut celui-ci : Possible que le Gouvernement nous perde, mais.... occupons-nous du Prussien.
La leçon des faits n'a été rien pour nos gobemouches, II est écrit qu'un préjugé de la même étoffe mais dont les conséquences seront encore plus étendues, tiendra jusqu'à la fin contre le Fédéralisme, qu'il écartera, — chose curieuse, — précisément pour le motif qui. devrait surtout le rendre populaire : sous couleur de patriotisme, a II se peut, après tout, que ce Fédéralisme ait du
a bon ; mais commençons par nous mettre en
« mesure devant l'étranger,
a Jusqu'à ce que nous ayons retrouvé notre a influence nationale, votre Fédéralisme est inop- « portun : il achèverait la désorganisation de notre « force militaire ; il rendrait la nation impuissante à « se défendre contre les prétentions hostiles. » — On fera en conséquence ce qu'on fit pendant le siège de
Paris, c'est-à-dire rien ; on s'occupera de réformes militaires qui consisteront à nommer huit capitaines par bataillon au lieu de six, et on renverra aux Calendes le Fédéralisme qui nous donnerait la force en nous faisant d'abord revivre.
— Voilà une prévention fatale ; d'autant qu'elle rebute le moyen, nous ne disons pas le plus court et le plus efficace, mais le seul qui soit à notre usage pour nous mettre, comme on dit, en effet en mesure vis-à-vis de rétranger.
Car au contraire die ce qui est admis par un préjugé ignorant, dût notre proposition paraître une énormité, nous ne craignons pas de l'affirmer bien haut : si jamais nous relevons notre puissance militaire, nous n'arriverons à ce résultat que du jour où les principes du Fédéralisme, acceptés dans l'ordre politique, seront appliqués en même temps, carrément, sans ambages, à notre armement national.
Nous nous faisons fort de le prouver.
On pourrait demander avant tout, étant donné l'état de désorganisation où nous a conduits le système opposé, jusqu'à quel point il est possible que nous perdions au change. Si vicieux en lui-môme que paraisse tout autre régime, il devient naturel de se poser cette question : Pourra-t-il faire pis que Sedan, Metz ou le Siège de Paris ? Où a-t-on vu . jamais des armées fédérales se laisser livrer par j, ceux qui les mènent, comme des troupeaux, au]' nombre de quatre- vingt, cent soixante et quatre centl
mille hommes ? Il élait réservé, logique paradoxale de l'histoire, à la nation du globe la plus fortement . j centralisée, la plus fière de son unité, de donner I naissance à ces monstruosités typiques.
C'était bien la peine d'avoir sacrifié au prestige beUiqueux tant de libertés payées si cher !
Est-ce qu'on ne serait pas plutôt fondé à croire qu'au degré où il est tombé en même temps que le système gouvernemental correspondant, ce militarisme ahuri, avec ses officiers fourbus par la vie de garnison et ses soldats automatisés, est en effet le moins sûr des instruments de défense ? N'est-il pas trop visible que le degré d'impuissance et de honte où l'abus de la centralisation nous a réduits est précisément le même où l'extrême dégénérescence du FédéraUsme, conçu faussement comme on l'imagine, et l'élat de désagrégation qui en serait le terme semblerait devoir amener un peuple? On écartera la Fédération comme la menace d'un désastre, somnambulisme de la routine !... Eh ! viédazes, comme dirait Panurge, est-ce que vous n'y êtes pas, au fond du désastre ? Et quel désastre ! et que pouvez-vous tant redouter de plus désastreux que ce qui est ?
Je dirai plus : on peut démontrer, pièces en main, que l'assertion est loin de s'accorder avec les faits historiques. Où a-t-on pris que les peuples en état de Fédération soient les moins aptes à se défendre ? Nous voyons dans l'antiquité la colossale monarchie des Perses, état unitaire, se briser dans son choc
contre ce petit groupe de petits Etats confédérés qi s*appeiait la Grèce. Le peuple le plus vaillant, sino le plus héroïque, qui peut-être exista jamais, celi qui opposa à l'absorption de sa nationalité la résis tance la plus étonnante et la plus longue, les Isra( lites n'étaient qu'une confédération de tribus. L( Germains à l'époque romaine , confédérés , 1( Suisses au Moyen-Age, également confédérés, suren ils mal sauvegarder leur indépendance ? Si noi passons aux temps modernes, mal en prit, cotntn on sait, au grand roi Louis XIV d'attaquer h Provinces-Unies. A une époque plus rapproché» TEspagne dévora les armées de Napoléon P', grâ( à l'énergique vitalité de ses traditions communah et fédérales. Ce n'est pas, à coup sûr, chez ur nation animée de cet esprit que vous relèverez mot naïvement fatidique de Napoléon III :
« A son Excellence le Ministre de l'Intérieur. Dépêche télégraphique envoyée de Gourcelles le 23 aoi 1870, 9 h. 30 m., matin.
Je ne comprends pas pourquoi les préfets et sou!
préfets ont reçu l'ordre de rester à leur poste et c
fournir ainsi à Vennemi Vavantage d'un servU
organisé, »
a Napoléon. » (1)
Les rouages du système préfectoral, tombant ai mains de l'ennemi, lui fournissent l'avantage d'u service organisé !!! L'avez-vous entendu ? Est-( d'une bêtise assez réussie ? Et c'est vrai ! Après i tel aveu et signé de ce nom, il faut tirer l'échelle. L
(1) Papiers des Tuileries.
centralisation, qui s'appuyait principalement sur le chauvinijsme, est jugée sans appel.
Le protégé de Napoléon III, Maximilien, n'avait pas rencontré au Mexique « cet avantage d'un service organisé. » C'est en effet chez les peuples où s'est conservée la fierté de l'iniliative locale que se trouvent les Baragosses qui s'ensevelissent avec l'étranger sous leurs décombres ; c'est dans les grands Etats .1 centralisés qu'existent les Nancy s qui se laissent j prendre par six uhlans.
Car la condition essentielle pour qu'une nation défende sa vie est qu'en effet elle se sente vivre. Voilà ce que ne comprend plus notre génération matérialiste.
L'incisif pamphlétaire qui a nommé le premier Empereur des Français Invasion I^^ s'est avisé ce jour-là d'un mot plus profondément juste qu'il ne Ta sans doute cru lui-même. La Centralisation avec le système préfectoral n'est en effet, au pied de la lettre, que le régime de Télat de conquête. Il est celui qui peut le mieux dresser un peuple en vue de l'invasion... pour qu'il la subisse. Le peuple qui s'est prêté à ce régime est le modèle des peuples conquis. Il l'est d'avance, par son esprit et ses habitudes. Le système centralisateur et préfectoral, étant en fait d'asservissement la perfection du procédé, ne laissera rien à désirer pour la commodité des envahisseurs, qui n'auront qu'à le prendre tel qu'il est.
Enfin, on l'oublie ce semble un peu vite, ces armées d'Outre-Rhin, qui nous ont envahis trois fois depuis
le commencement du siècle, n'étaient point des troupes unitaires, mais des forces confédérées, même dans cette dernière invasion où elles marchaient, il est vrai, sous Thégémonie de l'Etat prussien.
Pour aller au fond de la question, nous devons dire aussi que le débat est posé sur une équivoque. On parle de Fédéralisme, mais le mot couvre un malentendu. En réalité on n'a en vue que cet état de désagrégation, d'anarchie communale, où menace en effet d'aboutir, comme à son dernier terme, la phase de décomposition dans laquelle nous sommes engagés, par le fait du régime centralisateur.
L'union politique fait la force, la division amène la faiblesse, ce sont là des truismes d'une banalité axiomatique; aucun argument d'exception, tiré d'une expérience particulière, ne les infirmera. Evidemment, si la France devait un jour être décomposée en trente-six mille républicules, chacune ayant par devers elle son microscopique gouvernement, sa pétaudière représentative, ses sous dans sa tirelire, son armée de Gerolstein, infanterie, cavalerie, arlillerie en réduction, son général Boum ou Trochu, dans de pareilles conditions de morcellement politique et militaire, elle offrirait peu de cohésion pour résister aux coups du dehors ; le tout se désagrégerait bien vite, tomberait en poudre au premier heurt.
Il n'y a aucune apparence que ce tableau caricatural se réalise jamais. Toutefois, sans aller aussi loin.
l'instant critique de la résolution communale, qu'il faut prévoir, n'est pas, nous l'accordons, un moment favorable au prestige d'une Nation vis-à-vis des autres puissances. Mais cet état de liquidation po« litique n'est pas plus le Fédéralisme qu'il n'est la Centralisation. Il serait même à la rigueur plus juste de le mettre au compte de cette dernière, puisqu'il en est Taboutissant, comme la faillite vient à la suite des fausses opérations dé commerce.
En réalité, la liquidation communale n'est que le passage historique entre le régime autoritaire et l'ordre organique, entre le Gouvernementalisme centralisateur et le Mutualisrae fédéral. C'est ainsi qu'il nous faut l'envisager.
Dans la logique de la marche sociale, elle eàt la terminaison de l'un comme elle est l'origine de l'autre. 11 n'y a donc pas lieu de porter son passif à la charge du Fédéralisme, qui n'est pas encore né et qui naîtra, bien involontairement, de cet état de désagrégation.
Au point où nous sommes arrivés, la Résolution communale, phase périlleuse autant qu'on voudra, — ceci n'est pas à discuter, car nécessité n'a pas de loi, — est un de ces renouvellements préordonnés par où doivent passer les Nations, quand est venue leur heure de se refondre, à peine de cesser d'être. Or, si jamais la nécessité d'une rénovation fondamentale s'est traduite en symptômes énormes,. assurément c'est aujourd'hui. Les faits que nous avons vus naguère sont des montagnes.
Ce qu'on objecte à cette crise, fatalement salvatrice, est en définitive ce qu'on a objecté depuis que le monde vit, à toutes les crises physiologiques par où les peuples durent passer, religieuses, politiques ou sociales.
En dépit des objurgations ce qui devait se faire ne s'en fit pas moins. Tout ce qu'on dit aujourd'hui n'aura pas plus de valeur. Depuis que les chiens aboient à la lune, celle-ci n'en suit pas moins son cours.
A partir du moment où cette réfection politique et sociale a commencé d'être sur le métier, nous avons éprouvé déjà trois invasions armées, et nous sommes aujourd'hui déchus, après avoir mené l'Europe, à l'état de puissance de second ordre. Il serait temps de sortir de là. Nous ne remonterons toutefois, à la hauteur où nous fûmes jadis, tant que l'œuvre ne sera pas achevée. Il ne faut pas compter sur la prouesse de Pélias, pendant qu'il est dans la chaudière qui le rajeunit, coupé en morceaux. L'Allemagne, qui domine en ce moment, valut-elle mieux au temps des luttes intestines dont s'accompagna sa transformation religieuse, à l'époque et ensuite de sa guerre de Trente ans ? Ce fut alors que notre Nation prit à son heure la haute note dans le concert européen. Les triomphes militaires ne sont que des apparences. Les grandes Puissances ne sont vaincues que par le fait de leur propre désorganisation. La vraie cause de leur écroulement n'est point dans le coup dont les a frappées un Empire rival; cette cause fut
toujours intérieure; elle préexistait au fond d'ellesmêmes, elle est dans la fatalité de leur évolution .
Donc nous nous voyons mis en demeure de franchir une passe historique dont il nous est permis d'appréhender les écueils ; mais la nécessité nous condamne à passer par là. Une création vieillie s'engouffre, le sol se dérobe sous nos pieds, il nous faut gagner l'autre bord.
Si nous étions des créatures douées de quelque faculté de prévoir, il nous appartiendrait sans doute, en pareille occurence, de nous mettre en mesure dès maintenant, afin d'opérer le transfrètement au plus tôt, avec moins de peine, et de moindres chances adverses. Puisqu'il nous faut passer cette mer rouge, à la grâce de Dieu, « forti tegente brachîo », nous gagnerions à ce que l'épreuve « fût abrégée, sur Israël ; » à différer, nous ne gagnerons rien.
Aimerons-nous mieux attendre jusqu'à la dernière heure, jusqu'à ce que la tempête, venant à se déchaîner, nous jette violemment dans le courant ? Cela est extrêmement vraisemblable. Mais alors quand nous nous verrons emportés par le flot, roulés à la dérive, n'accusons pas le Fédérahsme qui ne cessera pas d'être pour nous le phare dans la nuit, indiquant la terre ferme que nous aurons trop mérité de ne pas atteindre. Nous ne devrons accuser que nous-mêmes et la sotte résistance que nous aurons prétendu faire au cours inéluctable des choses.
Si l'on cessait d'incriminer ce que l'on ne connaît
pas, pour se donner une fois la peine de saisir enfin les principes d'une organisation scientifique et d'en comprendre le mécanisme, on ne tarderait pas à se convaincre que cette organisation, bien loin de perpétuer l'état d'impuissance anarchique où les déportements de la Centralisation ont fait tomber la France, est l'unique voie pour en sortir.
Nous n'avons même un autre espoir, nous voulons dire raisonnable, de recouvrer le prestige militaire d'où nous sommes déchus pour l'instant. Cette supériorité de vaillance, qui paraissait étroitement liée au génie de notre race gauloise, nous a longtemps appartenu. Nous l'avions eue au Moyen-Age quand la Société féodale produisit son inflorescence. Nous prenions à cette époque la tête des Croisades ; le Dieu chrétien « aimait les Francs. » Ce prestige héroïque subit une éclipse dans la phase de dissolution qui sépara l'âge féodal du triomphe de la royauté. Mais aussitôt que l'ordre monarchique fût à son tour dans la plénitude de son développement, on vit alors notre ascendant national reprendre, sous cette forme nouvelle, l'éclat dont il avait brillé. La France de Louis XIV régna sur l'Europe.
A l'heure présente, la plus critique de cette phase de résolution qui succède chez nous à l'effondrement de l'idée monarchique, notre étoile a pâli de nouveau, comme elle s'obscurcit au moment de la dissolution féodale. L'épée de Brennus, à l'heure qu'il est, pèse peu dans la balance des peuples. Mais
comme nos aptitudes natives sont au fond restées ce qu'elles étaient, nous avons toutes raisons de prévoir que, dans la phase d'organisation définitive, ce même ascendant belliqueux se relevant comme précédemment, à mesure de l'organisation, apparaîtra encore une fois ce qu'il se montra, par le passé, aux deux époques primordiales, lorsque chacune d'elles atteignit son apogée.
Comme la perfection de l'ordre économique est de mettre à profit toutes les ressources productives d'une société, ainsi le dernier mot de l'organisation militaire est d'utiliser la totalité de ses puissances défensives. Or on ne voit guère que ce résultat soit susceptible d'être obtenu en dehors du régime fédéral. La supériorité de l'institution politique emporte avec elle, naturellement, la perfection de l'organisme militaire, comme elle entraîne celle du système économique. Toutes les vérités se tiennent.
L'appareil militaire s'adapte à la forme sociale d'un peuple ainsi que l'armure se moule sur le corps d'un individu. La force armée d'une nation constituée sur la base du Fédéralisme est régionale et fédérale. Nous devons même dire que c'est seulement chez un peuple ainsi constitué qu'on pourra obtenir, mettant en œuvre toutes les ressources de la nation, une armée vraiment nationale, c'est-àdire la nation armée, tout entière en armes et sur place.
Avec cette organisation tout homme de guerre est
citoyen, tout citoyen est homme de guerre, le pays devient un vaste camp où chacun a son poste marqué à Tavance, son quartier désigné au plus près de sa demeure. La Patrie ne s^offre plus seulement aux yeux du soldat comme un emblème, une formule abstraite, six lettres imprimées sur un morceau d'étoffe. 11 n*a cessé d'être avec elle en communion visible ; elle Tenveloppe et le pénètre de sa présence réelle. Les régiments sont des Cantons et les corps d'armée des Provinces. La guerre venant à éclater, les Cantons s'arment, les Provinces marchent. On pourra dire littéralement que le pays est debout.
C'est un animal redoutable que ce Léviathan aux millions de pieds, établi sur son sol natal.
La milice révolutionnaire qui sauva la France à la fin du siècle dernier fût, ne l'oublions pas, une armée de ce genre. Quelle différence entre ces phalanges civiques, tous les historiens en ont fait la remarque, et les légions prétoriennes qui leur succédèrent !
Nous ne nous donnerons pas le ridicule d'insister le moins du monde sur le côté de la question qu'on aurait tenu à une autre époque pour le plus digne d'intérêt. Nous ne sommes plus au temps des Leibnllz et des Vico, et nous connaissons le nôtre. Comme il est plus facile de descendre que de monter, nous voulons être intelligible autant qu'il est dans l'étendue de nos ressources personnelles. Faire valoir la puissance ultra naturelle de l'esprit civique pouvait être de mise au siècle de Milliade, qui ne vivait pas
hier, ou à Tépoque de Danton, qui n'est pas moins éloignée de nous. Au point de vue du matérialisme contemporain la prétention serait moquable. On ne croit plus aux miracles, aussi n'en fait-on plus. En conséquence nous serons positif ; nous ne parlerons que de ce qui se voit, de ce qui se touche, de ce qui se chiffre. Donc, à prendre uniquement les choses à ce point de vue sérieux, imagine-t-on la résistance qu'opposerait à une invasion, stratégiquement parlant, un territoire peuplé de 36 millions d'habitants où tout homme valide serait soldat, où chaque localité, ayant ses armes et ses ressources et aguerrie de longue date, serait en mesure de se défendre avec une énergie tenace ? La défense nationale n'est plus ici un mur de Chine, plus ou moins prestigieux, que l'on crève à coups de canons ; c'est une masse profonde et compacte, occupant des cent lieues carrées, roc et ciment plus dur que le roc ; il faut l'user avec la pioche, qui s'usera plus vite que l'obstacle.
Il est clair qu'avec ce système une nation devient impénétrable ; l'invasion n'y est plus possible. La guerre d'invasion apparaît ce qu'elle est au fond, une utopie, le rêve sénîle des Pichrocoles qui gouvernent encore les peuples.
On a vu détruire des armées de cent cinquante, quatre cent, six cent mille soldats ; il paraît même, chose tenue autrefois pour invraisemblable, qu'on peut les prendre d'un coup de filet, même quand elles sont formées d'hommes braves. Tel est le chef-d'œuvre du militarisme unitaire. Les soldats
qu'il produit ne bronchent pas plus devant la honte que devant la gloire. Mais on ne saurait réduire ni absorber une défense territoriale qui se composerait de six millions d'habitants armés.
A quel point de falsification sommes-nous donc venus ? Est-il, au résumé, si difficile d'entendre que le véritable défenseur du territoire est Thomme qui tient une arme pour défendre dans le cercle de Thorizon que ses yeux voient sa famille, son exploitation terrienne, son industrie, le sol où ses morts sont ensevelis, en un mot sa patrie réelle ?
Comme tout ce qui est simple et vrai, l'organisation militaire dont il s'agit n'est pas une chose qui soit neuve. Ce fût par ce système des armées citoyennes que les Civilisations naissantes purent se maintenir dans l'antiquité contre le déluge montant de l'invasion barbare. Chez les Romains de la première époque, tout citoyen, depuis seize ans jusqu'à soixante-dix, portait la pique. Les armées prétoriennes avaient remplacé depuis longtemps l'ancien système de défense, quand les digues finiront par céder.
L'époque où nous sommes parvenus offrira peutêtre sous ce rapport plus d'analogie qu'on ne le pense, avec ces âges primitifs. Nos trois nations latines, héritières des longues traditions, sont arrivées à ce point de leur évolution commune où elles entrent d'un bloc dans l'idée juridique. On comprend que ce mouvement, dont les signes précurseurs se
sont déjà montrés assez manifestes, ne se fera pas sans encombre ; on conçoit que les sociétés d'origine plus récente et qui ne sont encore qu'enTeloppées; de civilisation pourront intervenir à un moment donné dans le but d'étouffer le foyer d'incendie dont le rayonnement alarmera les Pouvoirs qui vivent sur ces peuples.
Cette éventualité est d'autant plus à prévoir que celle des trois contrées latines qui est destinée, en raison de ses conditions géographiques, à tenir les avant-postes de la Révolution, est maintenant ouverte aux ci-devant barbares. La France a perdu ses frontières, lignes de défense indispensables à l'ancien système monarchique, et ne les recouvrera pas de sitôt. Les vainqueurs d'Outre-Rhin « ont les clefs de la maison. »
Il nous faut trouver un moyen pour en fermer cependant la porte.
Le supplément des lignes frontières lorsque l'étranger a fait brèche ne saurait être cherché ailleurs que dans la multiplication des résistances intérieures. Cela tombe sous le sens. La ligne du Rhin nous est enlevée, mais il se trouve en arrière de ce fleuve bien des cours d*eau ; si nous n'avons plus de front de défense, — la conséquence est immédiate, — il faut que la défense soit partout. Que chaque rivière, chaque ruisseau, tout obstacle naturel puisse nous faire alors un retranchement; que chaque bourgade, hérissée d'armes et pourvue de défenseurs, si elle devient la proie de l'ennemi soit
une proie qu'il n'absorbe pas, comme on avgilerait une pilule.
Si toutes nos villes s'étaient. fait écraser en 1870 comme Châteaudun, que serait-il arrivé de la victoire allemande? (1)
Mais laissons de côté les défenses à la Châteaudun et ce qu'elles peuvent avoir de discutable au point de vue militaire ; ce n'est pas surtout à coups de fusils que sont exterminées les armées d'invasion. Que feraient par exemple les plus grands siratégistes, leur stratégie et leurs engins étant perfectionnés, tant qu'on voudra, en présence de populations qui se retireraient à l'approche de leurs armées, emmenant troupeaux et vivres et ne leur laissant que le terrain nu ?
(1) Nous nous rappelons à ce propos une anecdote que nous citerons parce qu'elle en dit plus que beaucoup de gros livres. Nous la tenons de la bouche même du colonel de Francs-Tireurs Parisiens qui commanda l'héroïque défense de Châteaudun, Quelques jours après ce fait d'armes, il se trouvait en conversation avec un officier supérieur : « Et alors, colonel, lui demanda cet officier tout en causant, combien avez-vous pu brûler de cartouches ? — Mais général, peut-être soixante mille. — Voilà, répondit l'autre, bien de la poudre perdue / » (sic). Noua n'avons pas à donner le nom de l'ofiacier supérieur; il ne vaut mieux ni moins que tant d'autres. Quant au défenseur de Châteaudun, avisez-vous donc, par le temps qui court, pour être apprécié et encouragé, d'être quelque chose comme le second exemplaire d'un Latourd' Au vergue! i.e chef de Francs-Tireurs qui fut gratifié de cette réponse n'était autre en effet que le savant linguiste La Cécilia, depuis général au service de la Commune. Il y avait de quoi 1 La Convention de 1793 aurait su tirer de pareils hommes un autre parti. — Heureux, on ne peut trop le dire, ceux qui naissent dans leur temps !
Nargue des âneries sophistiques du militarisme bourgeois, quand une nation sait elle-même s'aider elle est toujours aidée du Ciel, en faveur de la persistance. Alors Dieu expédie le Courrier noir que suit le typhus des armées (pour traduire en langage moderne). L'Ange exterminateur a visité le camp de Sennachérib ; les médecins-majors et leurs aides sont sur les dents. Phœbus-ApoUon a tendu son arc, qui décoche les traits pestiférés. Les bêtes et les hommes meurent comme les sauterelles sur les guère ts.
La plus énorme des sottises et la plus décevante qu'on puisse inculquer à un peuple est de l'amener à croire que la vraie défense, au cas de suprême péril, est dans l'obstacle militaire. L'obstacle militaire est la moindre chose. Ces matérialistes ahuris ne l'entendront jamais ; c'est par la main des faibles que le dieu vivant des peuples qui ont en eux la vie, confond l'orgueil des hommes de guerre.
Si les peuples pouvaient enfin comprendre, toute velléité belliqueuse serait par eux châtiée si durement que les Potentats perdraient l'envie d'y revenir, comme les renards au nid des frelons.
On a pu voir, en ces temps derniers, à l'occasion du Congrès diplomatique de Bruxelles, l'horreur que la guerre de Guérillas^ la guerre des haies et des buissons, inspirent à ceux qui tiennent dans leurs mains le sort des peuples. Ce point est même à peu près le seul sur lequel se soit entendu ce Consistoire
des Crocodiles. Tous ont été unanimes à réprouver, au nom de l'humanité, bien entendu, cette manière incorrecte de se sauver dont les nations ont usé parfois. « Elle n'a, disent-ils, pour effet que de rendre la guerre gratuitement atroce, sans résultats sérieux au point de vue de la défense. » — Exemple TEspagne et le Mexique.
Si nos maîtres abhorrent les Guérillas, c'est un nouveau motif de croire que les Guérillas ont du bon.
La défense fédérale, dont nous parlons ici, a tous les avantages de cette guerre de Guérillas sans donner lieu aux mômes reproches. Elle n'est en somme que le procédé des guérillas régularisé.
A la différence des guérillas, elle est parfaitement ordonnée et préordonnée, authentique et réglementaire, sans plus d'atrocités que celles qui sont utiles, soutenue par des hommes bien chaussés, vêtus de bons uniformes, armés de fusils honnêtes ; son massacre est par conséquent irréprochable. Comme la guerre de Guérillas, elle est universelle, incessante, harcelante, de tous les lieux et de toutes les heures ; elle est féconde en imprévu, farouche, interminable ; elle est l'hydre aux myriades de têtes et qui repoussent toujours — comme la guerre des guérillas; comme elle, et mieux encore, elle dévore en peu de temps les plus belles armées d'invasion.
Ce système de défense, qui se lie directement au régime fédéral, est donc le seul pour rendre une nation véritalement inattaquable ; peu importent ses
lignes frontières. Il est le seul qui permette d'avoir sous les armes et d'exercer la masse entière des hommes valides, sans les arracher à leurs travaux et à leurs foyers ; avantages dont les fruits sont iricalculabiés sous tous les rapports, économiques, militaires, politiques, sociaux, même et surtout au point de vue
) moral, si on daigne le compter aussi pour quelque
I chose.
Un peuple dont la force militaire serait instituée sur le pied de la résistance fédérale, pourrait prendre pour son emblème le hérisson d'un de nos rois de France : « Qu'y s'y frottera s'y piquera. »
L'histoire nous dit que les Athéniens sauvèrent la Grèce en opposant à l'invasion, suivant la prescription de rOracle, « des murs de bois ». C'était leur flotte. L'Oracle de la Révolution nous dit qu'elle sera invincible, et avec elle la France, quand nous aurons su échelonner, à rencontre de leurs ennemis, une succession d'obstacles dont l'artillerie rayée ne viendra pasà bout, parce qu'ils seront vivants et renaîtront du sol. Ce n'est plus de murs de pierres qu'il s'agit. Dans les circonstances où nous sommes il n'y a qu'une défense : celle d'un peuple armé tout entier et résolu à vivre libre, les murs de chair et d'os.
Il n'est entré dans l'esprit de personne, ni des vainqueurs ni des vaincus, ni des spectateurs plus ou moins désintéressés de la joute franco-allemande, de prendre pour une solution la paix forcée que les
circonstances nous ont amenés à subir en 1871. Il est du reste vrai de reconnaître que jamais la Diplomatie ne s'était aussi peu gantée. Le traité conclu à Francfort porte franchement Tempreinte de la brutalité qui caractérise le siècle de la domination bourgeoise. A cette époque de lutte malotrue, le vieux droit barbare des Nations, ce Jus Gentium dont écrivirent les Puffendorf et les Grotius, s'est enfin appelé de son vrai nom. La puissance de la Force, s'affirmant dans toute sa grossière franchise, a laissé entière pour l'avenir la revendication de la Justice quand celle-ci à son tour se sora revêtue de la force. Au moins ce n'est pas déguisé. Le masque des fictions internationales est crevé, comme tant d'autres masques.
Donc on admet sans faux semblant ce que les faits déclarent. Nous sommes liés, c'est chose entendue, comme on peut l'être par un traité léonin, autant que la force nous tiendra.
Il est évident qu'une nation dont les armes et l'influence ont si longtemps et jusqu'à ces dernières années dominé l'Europe, quand elle reste encore aujourd'hui, après ses revers, la plus productive, la plus riche entre toutes celles du continent, ne saurait se résigner à la condition humiliée où elle est brusquement tombée, soumise à l'arbitraire, nécessairement inquiet, d'un Empire voisin, obligée de se courber, comme on l'a vu, sous toutes les injonctions qu'il juge à propos de lui signifier, n'ayant plus rien qui garantisse son autonomie politique. On con-
çoit comme inévitable qu'à la première occasion elle devra tenter un effort pour ressaisir la situation qu'il lui appartient d'occuper. En admettant même que l'honneur aurait cessé absolument d'exister dans les âmes de ceux qui la gouvernent au nom de ces classes repues, un soin tout matériel le lui commande, sa sécurité l'y oblige. Dans les conditions où fonctionnent les Sociétés modernes, une société ne Tit pas sous le coup d'une éternelle appréhension, condamnée à craindre le retour du fléau de la guerre, à chaque retour des hirondelles, son sort étant à la merci, nous ne cherchons pas ce jeu de mots, d'une querelle d'Allemands, si le vainqueur, en lui tâtant le pouls, trouve qu'il commence à trop se remplir.
Chacun a la conscience de cette nécessité; les menaces récentes des organes officieux du Cabinet de Berlin ont dessillé les yeux les plus obscurcis. On sent que l'orage est toujours dans l'air. Aussi quelle étrange ineptie, véritablement digne de notre ânerie bourgeoise, que d'avoir pu croire qu'un pays se libère en payant une rançon! Comme si l'acquittement du tribut était de sa nature autre chose que l'aveu de la défaite et la consécration de l'asservissement? Les formes peuvent se modifier, les expressions peuvent être plus ou moins courtoises, la réalité demeure la même. Nous avons acquitté Yindemnité de guerre; nous sommes en élat de servitude comme aux premiers âges y furent les Hébreux, rançonnés par les Assyriens ou les Grecs tributaires de Rome. Nos mâchoires sont tenues par le frein et nous avons
dans le flanc Téperon du vainqueur. Les épidermes les plus épais ont commencé à le sentir et peut-être avant qu'il soit peu le sentiront-ils plus vivement.
Non ! Tor n'est point le mêlai qui libère les peuples vaincus. Nous ne nous sommes pas délivrés en I acquittant les cinq milliards. Il reste à savoir ce que j nous ferons en vue de la vraie libération.
Si nous consultons la routine, elle a toujours sa réponse prête. Nous ferons ce qui est de tradition en pareil cas, ce que nous sommes, dit-on, en voie de faire.
Nous aurons d'abord à pourvoir, en supplément des lignes naturelles de défense que nous n'avons pas su garder, à la fabrication d'une nouvelle frontière faite de terrassements et de moellons. Nous construirons en conséquence dans toutes les règles du génie militaire, lequel nous a donné sa mesure, une ou plusieurs lignes de places-fortes, qui, au Irain dont nous y allons, ne seront pas achevées dans dix^ ans. Nous ferons à la France une frontière artificielle ^ dont la création épuisera ses dernières ressources et| qui ne défendra rien.
C'est qu'en effet ces défenses matérielles, qui sont toujours longues à établir, le deviennent encore plus chez un peuple paralysé par l'acquittement d'un tribut de guerre; nous en avons vu assez la preuve, lorsque pendant de longues années il nous a fallu rester à portes ouvertes. Toute ligne de forteresses, double ou triple ou quadruple, serait d'ailleurs in-
suffisante en face des éventualités (1). Et puis enfin fussent-elles construites et imprenables, les meilleures places de guerre, si elles ne peuvent pas être prises peuvent se rendre, nous Tavons également trop vu, surtout quand leurs clefs sont aux mains des généraux de Tordre bourgeois, — il n'importe qu'ils se nomment Lafayette ou Bazaine, qui regardent derrière eux, si la Révolution ne se fait pas à Paris, au lieu de tenir devant Tennemi la faction dont ils sont chargés.
Quant à notre défense mobile, nous mettrons à
profit comme il est d'usage, les enseignements de la
. dernière guerre. Ces leçons nous ont été sans doute
inculquées assez fortement; que ferons-nous pour
les appliquer ?
. Croirons-nous pouvoir nous reposer sur une demi réforme de notre régime de guerre, un système mixte, bon tout au plus comme transition, impuis*
(1) Ces difficultés se font si bien sentir qu'un écrivain d'une certaine compétence, M. Viollet-Leduc (dans son Histoire d'une forteresse), cherchant les moyens de Suppléer à l'insuffisance des forteresses, qui répondent mal aux conditions de la guerre nouvelle, proposait qu'on s'attachât surtout à développer le système des fortifications volantes. On devrait, pense- t-ll,. s'exercer tout spécialement dans l'art nouveau d'improviser, de combiner et de déplacer rapidement les obstacles militaires de ce genre. 11 y aurait là probablement une idée à étudier, si nos Etats-Majors étudiaient quelque chose. |dais il est à craindre que l'idée de M. Viollet-Leduc ne soit pas admise avant le système entier de l'organisation fédérale, — cadrant du rest^ évidemment avec ce système dont elle serait comme le couronnement dans Tordre des applications mUitaires.
sant comme toutes les demi-mesures, vexatoire comme tout ce qui est louche, dont la dépense nous écrase et qui ne nous met pas de pair pour la lutte ? Nous n'arriverons pas avec ce mode d'armement à mettre debout huit cent mille hommes. Est-ce dans ces conditions que nous nous préparerons une revanche conduite par notre Etat-Major, conforme au credo stratégique du haut militarisme, au dogme de la a retraite en bon ordre » et de la « Ville assiégée Ville prise » ? Incorrigibles dans notre présomption et notre chauvinisme, nous engagerons-nous tête baissée dans un recommencement d'aventures qui fasse le prestige belliqueux d'un nouveau Pouvoir comme l'entreprise de 1870 devait redorer à neuf celui du 2 décembre ? Jetterons-nous la Pairie dans .le gouffre où s'engloutissent les Polognes ?
Convaincus de l'infériorité où. nous sommes réduits, persuadés de la faiblesse de nos propres moyens, iinirons-nous par nous jeter dans l'excès contraire à l'excès de vanité dont on nous reproche d'être coutumiers ? Nous ferons-nous les servîtes copistes des institutions de nos vainqueurs ? Nous évertueronsnous, pastichant le modèle qu'elles nous offrent, à prussifler nos corps d'armée, à landwéhriser nos provinces, à caporaliser comme un seul Kaîserlick notre jeunesse française, à laquelle il ne manque pour achever de s'abêtir que cette perfection de l'automatisme ? Encasernement général, camps retranchés, manœuvres de jour et de nuit, marches et contre-marches, en avant, surtout en arrière, érein-
lement des soldats à les dégoûter de la patrie et dti patriotisme, tout cela est sujet à réserves. Nous ne parlons pas des grandes manœuvres de concentralion stratégique par voies ferrées où réside aujourd'hui le principal secret de la grande guerre ; étude qui pourrait être aussi de quelque intérêt, mais coûteuse, possible gênante pour les Compagnies, dont les droits passent nécessairement avant le besoin national, puisquMls rentrent dans ceux de Taristocratie pour laquelle le pays n'est que matière exploitable (i). Quoi qu'il en soit, il pourrait y avoir du bon, nous n'entendons point le méconnaître, dans cette reforme militaire comme dans cette gymnastique martiale si nous n'avions de fortes raisons d'appréhender que le plus de leur résultat, grâce au discernement connu des applicateurs, ne fût plutôt d'enlever aux soldats français leurs quaUtés natives
(1) Ija condition préliminaire serait sans doute Tachève nient du réseau des petites voies ferrées qu'on néglige systôniaiiquement, le motif inavoué étant toujours le même. Le travail d'urgence absolue, réclamé universellement par le vœu du pays, n'accroîtrait pas seulement dans une mesure incalculable la prospérité de la nation; il est encore de toute nécessité pour sa défense militaire.
I Mais il susciterait en même temps à nos Grandes Compagnies une concurience qui leur nuirait ; elles ne trou-
' vent pas non plus leur avantage à se cliarger elles-mêmes de l'entreprise ; par conséquent le salut national sera sacrifié ici comme ailleurs, aux intérêts de la Féodalité nouvelle. Le pays n'obtiendra cette circulation des artérioles ferriviaires, qui doit en assurant sa sécurité distribuer dans ses profondeurs l'activité Industrieuse que le Jour où la décentralisation aura triomphé, à bout de luttes, dans le triomphe du Fédéralisme.
qui valent autant et mieux que d*autres, sans réussir àleur donner celles qui appartiennent aux Allemands.
Il y a longtemps du reste que cette espèce d'instruction mutuelle s'échange de peuple à peuple, les vaincus s'empressant de mettre en pratique, avec cette componction servile qui caractérise les hommes à plumet quand ils sont battus, les leçons que les victorieux leur ont appliquées sur Téchine. Dans ces têtes casquées, paraît-il, rien ne peut entrer qu'à coups de sabre.
Battus par les généraux de Louis XIV, les Allemands apprirent au dix-septième siècle Texercice à la française ; les Français battus à leur tour au dixhuitième firent l'exercice à la prussienne ; ce ne fut pas là ce qui leur gagna depuis la bataille de Jemmapes et celles qui suivirent. Napoléon P*^ apprit aux Prussiens la grande guerre en les battant. S'ils en étaient restés comme nos généraux à cette pédagogie napoléonienne, il est à croire qu'elle ne leur aurait guère suffi pour obtenir leur victoire de Sadowa et toutes celles de France. Ensuite desquelles nous apprenons encore une fois la tactique prussienne, seconde manière. On peut augurer qu'il en sera comme par le passé ; vraisemblablement, ce n'est pas cette science empruntée qui nous relèvera. Ce jeu de raquette militaire n'est que le dilettantisme des hommes de l'art. Il faudra comme toujours quelque chose de plus neuf, qui soit du crû et dans
le mouvement, un type original qu'on n'aura pas encore connu ; car c'est ainsi seulement que les nations se relèvent. Chaque peuple-doit chercher son salut dans les inspirations de son propre génie.
Mais pour impuissants que ne tarderaient pas à se montrer les pastiches de militarisme germanique à l'usage des Celtes, élaborés par les fortes têtes de nos Etats-Majors, nous ne sommes môme pas en situation défaire l'expérience du procédé.
Il s'est trouvé après la défaite de 1870 bon nombre de Français assez ramollis pour se flatter de l'espoir que, l'indemnité de guerre une fois acquittée, nous pourrions nous reposer sans inquiétude, comme un failli dont les affaires sont liquidées. — Nous travaillerons, nous nous priverons, nous payerons ce qu'on exigera de nous, nous nous prêterons à tout, nous subirons la paix à tout prix ; alors nous dormirons tranquilles, sur l'oreiller d'ignominie que nous nous serons accommodé. Ainsi avons-nous entendu, nous en avons encore la rougeur au front, s'exprimer, à l'issue de la guerre, nos maroufles des classes dirigeantes.
Il y avait dans ce langage beaucoup de lâcheté, assez d'hypocrisie et une part honnête de sottise.
D'autres étaient peu éloignés de croire que cette France déchue avait dû inspirer à ses envahisseurs un suffisant mépris pour la sauver de leurs défiances. Nous pensions que les Allemands étaient édifiés sur la valeur patriotique et morale de celte
oligarchie mercantile, qualifiée par eux d*un mot, quand ils disaient en entrant à Rou « Quelle pourriture que ces bourgeois de France Ils n'ignorent pas, nous disions-nous, que n bourgeoisie du xix' siècle, objurant autant qu le peut le 89 de ses devanciers et tout ce qui vain l'étranger, est généralement attachée aux sa doctrines qui ont mis la nation allemande en 1 de la roue et nous en bas ; ils croient au lym| tisme de ceux qui nous régissent ; ils se ren( compte que nos classes influentes appartiennent libéralisme modéré dont le prince de Bismarck aujourd'hui le coq et le parangon devant TEui infatuée. Autant que cette aristocratie narcotis vitalité de la nation révolutionnaire, ils savent celle-ci ne prendra pas les moyens par lesq peut être rompue la chaîne qu'ils lui ont mise cou. Il ne leur . est besoin d'occuper le terri! conquis ; la surveillance de ceux qui le gardent est le meilleur garant de sa vassalité. Uordn sera pas troublé. Les Allemands se fient su civisme de nos hommes d'Etat, qui leur est coi et sur la valeur belliqueuse de nos hommes guerre, qui leur est également connue. Ils peu fumer leurs pipes en sécurité.
Nous sommes resté dans cette opinion jusqi moment où ont été publiées les pièces du pr d'Arnim.
Eh ! bien, nous nous étions trompé, à ce i parait. Il résulte de ces documents que les héro
1870 avaient alors vérilablement une peur bleue des Français et d*une nouvelle déclaration de guerre ! (1) Du reste notre esprit public est si bas que Tattestation de bonne conduite dont le Gouvernement prussien colaphise nos parlementaires n'a pu que fortifier la confiance qui leur est accordée par nos classes moyennes. — « Quelle pourriture que ces bourgeois de France ! »
(1) Il est cependant un puint sur lequel nous ne nous étions pas trompé, c'est leur appréciation de nos classes dirigeantes, 11 résulte des notes échangées entre l'Ambassadeur allemand et le Cabinet de Berlin :
Que celui-ci redoutait surtout les Révolutionnaires socialistes et rouges, pour eux-mêmes et parce qu'ils rendi aient du nerf au tempérament français; puis les monarchistes, ceux-ci à cause des alliances qu'ils pourraient se faire en Europe. Aux uns et aux autres le gouvernement prussien préfère les Kôpublicains modérés, pour cette raison que ces « honnêtes bourgeois, » comme il les appelle, n'auront jamais ni alliances au dehors ni virilité en eux-mêmes. Les sympathies cordiales de l'Empire Allemand sont réservées aux bonapartistes, auxquels il a tàté le pouls et qu'il regarde comme capables de tout quand il s'agit de sacrifier leur patrie à leurs intérêts personnels.
Ailleurs les mêmes pièces diplomatiques constatent ce que nous aurons dit et répété dans le cours de cet ouvrage, à savoir que le seul véritable auxiliaire de la France dans le reste de l'Europe n'est autre que la Révolution. Voilà le modérantisme taxé à sa valeur !
Ces appréciations produisiient chez nous au moment où elles furent connues une sensation assez marquée et cela devait être, car leur portée est certainement irrécusable. Elles établissent bien telle qu'elle est la gamme morale et nationale de nos éléments politiques. Il est très vrai, comme on l'a dit alors, que ni le prince de iiismarck ni son ex-ambassadeur ne sont infaillibles, mais l'infaillibilité n'a rien à voir dans des jugemcuts de simple bon sens qui ressortent d'une vue des choses extérieure aux partis.
Celle excessive iasécurilé de nos vainqueurs tient à ce qu'ils ne sHlusionnent pas sur la nature des causes intimes qui leur ont procuré leur invraisemblable triomphe. Ils nous ont assez pénétrés pour ne pas confondre aujourd'hui Técorce des choses et les accidents passagers avec le fond de la réalité.
Ils savent d'abord que si la force de leur organisation nous a écrasés, il s'en faut que leur vaillance nous ait éblouis. Nous leur avions laissé jadis une toute autre impression de la nôtre. Ils n'ignorent pas les conditions d'infériorité qui nous avaient été créées de longue main par le banditisme néobourgeois, et, ce qui est pire, de trahison dans lesquelles nous avons soutenu celte étrange lutte.
Lorsque les Français sont battus, ils n'onl, diton, rien de plus pressé que de crier à la félonie, ce qui du reste, semblerait ôtre pour leur honneur national une décharge assez équivoque. Les étrangers ont pu se convaincre que celte fois du moins Taccusalion n'était pas gratuite. Le procès Bazaine n'a pas été moins instructif que l'affaire d'Arnim. Si les endormeurs de Paris avaient dû comme le proditeur de Metz s'asseoir sur la sellette, la démonstration n'aurait pas été plus probante ; elle eut seulement surabondé de moitié. Mais les Monarchistes de Versailles ont usé dans celle circonstance, judicieusement, d'une magnanimité qui ne leur est pas habituelle. Passer au crible les soi-disant Répubhcains du 4 Septembre était en effet trop dangereux. La chose n'allait à moins qu'à découvrir les dessous de
roligarchie régnante et mettre à Tair le jésuitisme du grand parti des honnêtes gens dont ces Républicains conservateurs forment la queue. Le procès de Trianon n'en avait que trop fait voir ; celui-ci aurait entièrement, comme eût dit le peuple, débiné le truc des bourgeois.
Nos ennemis d'Oulre-Rhin ont eu le loisir de voir de près cette oligarchie de la putréfaction. Ils savent comment les Républicains honnêtes^ patriotes modérés, dignes successeurs de ces Girondins diserts, qui au moment où les armées de Tétranger pénétraient sur le sol français ne trouvaient rien de mieux à proposer que de se retirer derrière la Loire, ont énervé de parti pris cette défense nationale dont ils avaient assumé la tâche. Ils ont vu larmoyer Jules Favre et Trochu faire sortir en masse ses... brancardiers. Ils savent que si notre armée ^d*Orléans avait été menée per un patriote exulté, si peu stratégiste qu'il eût pu être, le mot d'ordre donné par M. Thiers au général d'Aurelle n'aurait pas rendu infructueuse la victoire gagnée à Coulmiers, malgré leur chef qui ne marchait que de force, par le patriotisme de nos soldats. Ils ne doutent guère que si un Rossel eût commandé à Metz au lieu d'un Bazaine, et un Faidherbe à Paris à la place d'un Trochu, l'événement aurait changé de face; leur victoire devenait un désastre.
Car il ne nous fallait pour déUvrer la patrie, ni ce qu'on appelle les inspirations du génie, ni plus de courage que nos troupes n'en ont déployé. 11 nous
fallait seulement une autre direction, mettant le commandement aux mains d'hommes résolus et loyaux qui n'auraient pas été conduits par des desseins inavoués autres que celui de sauver leur pays.
Nos adversaires se sont rendu compte qu'en définitive le secret de la défaite de la France, secret d'une triste comédie, est dans la connivence tacite qui unit et rend solidaires contre la Révolution, sans distinction de frontières, toutes les classes parasites qui exploitent les nations de l'Europe. Mis en demeure de faire triompher la France par le débordement de la Révolution qui menaçait de le noyer ensuite, le privilège ne s'est pas fait faute d'immoler la patrie à sa propre conservation.
C'est tout le mystère. Les Allemands se sont fort bien dit que s'ils avaient eu devant eux, comme autrefois, au lieu de cette clique de ventrus le vrai peuple français, les ouvriers, les laboureurs, debout comme un seul homme contre l'iniquité, animé de l'esprit qui est le sien, — celui qui inspirait les Marat et les Danton, — enflammé par le souffle de la Justice, chauffé à blanc dans la fournaise d'où sortit en 1793 sa libération, entraîné sans arrière pensée à la victoire ou à la mort par des généraux citoyens, dont la lignée, en dépit de tout, n'est pas perdue, ils se sont dit, en se félicitant de l'avoir échappé belle, que l'invasion était dévorée comme la paille sèche dans un brasier.
Ils savent que ces temps pourront renaître; ils
savent que de tous les peuples, le plus fécond eu retours imprévus est le peuple français. Aussi ont-ils la loyauté de ne pas dissimuler leurs craintes : « Il nous faudra, ont-ils déclaré en plein Parlement, un demi-siècle d'efforts, pour assurer la conquête que nous avons faite en six mois ».
Il y avait eu d'ailleurs un faux calcul de leur part. Ils avaient cru que la France, plus surchargée qu'elle ne Ta été réellement par rindemnjté imposée, serait incapable d'y faire face; qu'elle serait par suite occupée indéfiniment par leurs garnissaires, dans tous les cas, anéantie pour longtemps. Nous sommes, il fait bon le voir, une vache à lait encore plus laitière qu'on ne le supposait, .qualité noble, dont, par parenthèse, nous tirons gloire! Ils ont été surpris de la rapidité avec laquelle nous avons payé cette fabuleuse rançon. Enfin, et par une conséquence encore plus paradoxale, il s'est trouvé que l'Allemagne, qui pensait nous avoir ruinés, l'est à son tour aujourd'hui autant, pour ne pas dire plus, que nous-mêmes.
Et nunc intelligite !
Ils ont réfléchi et compris. Ils ont compris, par ravisement, qu'ils n'avaient pas tondu l'herbe d'assez près et que le sol de la France pourrait fournir une coupe nouvelle. Ils ont compris, apophtegmes barbares mais sages, qu il est dangereux d'égorger une nation à moitié, que les morts seuls ne reviennent pas, qu'il faut achever le vaincu, pendant qu'il est parterre.
Ils croient du reste comme il est naturel, — c'est
dans la mesure des cervelles humaines et guerrières, — àrefflcacité absolue du procédé militaire avec lequel ils ont obtenu leur triomphe. Ils sont par conséquent déterminés à ne pas souffrir que nous leur dérobions ce victorieux secret. L'interdiction nous en a été assez nettement signifiée ; nous nous sommes vus à deux doigts d'une nouvelle rupture, qui aura lieu nécessairement un peu plus tôt, un peu plus lard. Nous pouvons jusque là réfléchir de notre côté sur le vieil adage : malhkur aux vaincus ! sur l'apologue non moins antique du loup inquiété par l'agneau, en même temps que sur la merveille plus moderne des libérations financières avec les emprunts de trois milliards « quatorze fois couverts, »
Ainsi nous sommes pris dans l'étau d'un étrange dilemme. Si nous ne procédons au plus tôt et plus rapidement que nous ne le faisons, à une réorganisation sérieusa.iie nos forces militaires, nous restons indéfiniment à la discrétion peu clémente de l'étranger qui a nos clefs dans sa poche. Si nous tentons de nous réorganiser sur le pied de cette défense sérieuse, il saisit aussitôt le prétexte et nous écrase en formation.
Il parait difficile de sortir de cette impasse.
Mais cette première contradiction, qui semblerait déjà plus que suffisante pour rendre la situation inextricable, n'est encore qu'une moitié de la difficulté.
Voici une autre face de la même situation qui n'est guère moins embarrassante.
Depuis répoque déjà lointaine de nos derniers succès, les conditions qui font la supériorité militaire se sont entièrement transformées. La victoire est plus que jamais aux gros bataillons ; elle est liée par un lien direct à Ténormité de Tarmement ; elle est affaire de nombre et surtout d'outillage. En autres termes, il ne fut à aucune époque aussi vrai de dire que le nerf de la guerre est l'argent. Nous sommes décidément un siècle où tout est dévolu, y compris la gloire militaire, à la puissance des capitaux.
Dans la lutte que soutiennent les peuples pour leur existence la force militaire n'est pas tout et ne saurait suffire par elle-même. Quel résultat auront acquis vos formidables armements si leurs exigences toujours croissantes doivent épuiser les sources de la vie nationale ; si, accablée sous le faix de l'Impôt, l'Industrie dépérit, si l'Agriculture souffre, enfin, ceci résume tout le reste, si le territoire se dépeuple ?•
Entre la force militaire et la santé économique d'une société un rapport naturel existe qu'on ne violente pas impunément. Il est nécessaire qu'une nation soit maintenue en état de défense mais d'abord à la condition que l'organisme national ne cesse pas d'être assez valide pour supporter le fardeau de son appareil de combat. D'après les statistiques officielles notre population, malgré nos
conditions relatives d*aisance, dépérit et s^étiole. Nos hommes ne se marient plus ; nos femmes n'enfantent plus. Nombre de conscrits sont des infirmes qu'il faut rejeter des cadres militaires. Ce sont ces mêmes infirmes qui perpétuent la race. Que prétendez-vous faire si vous n'avez plus qu'un malade qui tombe sous le poids de ses armes ? Plus vous l'armez, plus il est faible.
Voilà l'image exacte de la situation où nous sommes.
Ainsi donc, pour toutes les raisons qui viennent d'être dites et dans les circonstances données, voici la forme sous laquelle on arrive définitivement à se poser la question de notre réorganisation militaire :
A la, place d'un système vicieux qui nous épuise et qui ne suffit pas à notre sauvegarde^ il nous faut constituer un nouveau mode de défense, organisé de telle sorte que, sans donner prétexte d'agression ni même sujet d'alarme à la Puissance victorieuse qui nous tient sous sa dépendance^ il nous assure les moyens de mettre sur pied un nombre d'hommes triple ou quadruple du chiffre actuel de notre effectif, tout en allégeant le poids des charges militaires qui appauvrissent maintenant laFrancel et qui la dépeuplent.
Si on était au premier aspect tenté de tenir le problême pour insoluble, on se convaincrait en l'examinant avec plus d'attention que la solution, fort heureusement, est possible. Non seulement elle
existe, mais elle est, dans les termes où la question se formule, circonscrite avec tant de rigueur qu'il n*y a pas une ouverture pour faire fausse route en la cherchant.
Nous ne rencontrerons pas, il est vrai de le dire, cette solution dans la voie des ornières où nous avons tant de fois versé. Celle qui nous y mènera est toute différente ; car on peut mettre au défi de la trouver autre part que dans Tapplication des principes du Fédéralisme.
Mais nous aurons beau prendre peine, nousmêmes ou de plus autorisés, pour définir les conséquences de ces principes, ils ne pénétreront dans les cervelles, surtout militaires, qu'à l'heure venue- Ils impliquent, là est le grand obstacle, des habitudes intellectuelles et morales trop éloignées de celles qui existent aujourd'hui. Plaise à Dieu quand on y viendra qu'il ne soit pas trop tard.
Nous n'ignorons pas en effet que nos hommes de guerre professent généralement le dédain le plus superbe pour tout ce que peut produire l'intelligence civile ; arrogance assez justifiée quand on est arrivé à ce chef-d'œuvre de l'art stratégique de rendre d'un seul coup cent quatre-vingt mille hommes et quatre cents pièces de canon ! Mais que deviendrait l'esprit de corps s'il ne se trouvait pas dans celui de nos officiers ?
Or nous avouons sans le moindre embarras n'avoir passé en aucune façon par les hautes études qu'on suit à l'Ecole de Saint-Cyr, aussi peu qu'autrefois
les Hoche ou les Moreau, qui ne seraient plus du reste à la hauteur de Reîschoffen et de Sedan. Nous reconnaissons de plus qu'à la différence de ces tacticiens ininstruits, qui gagnaient pourtant des batailles sur les plus savants généraux de l'Empire allemand, nous ne sommes que le plus simple et le moins guerrier des patriotes. Aussi sachant que nos héros de 1870, peu soucieux de suivre des raisonnements qui brouillent leurs militaires cervelles, ne s'inclinent, comme leur métier le veut, que devant l'autorité, nous avons pris nos mesures en conséquence afin de nous replier, nous aussi, en bon ordre derrière une double autorité que peut-être on ne récusera pas.
C'est d'abord celle d'un Capitaine un peu discrédité, paraîtrait-il, à l'heure qu'il est, mais dont l'opiniou n'en doit pas moins dans cette circonstance peser d'un double poids. Napoléon I®"^ avait compris, trop tardivement, la force militaire du système fédéral : « A la paix, disait le somnambule de Sainte-Hélène, j'aurais amené tous les souverains à n'avoir plus que leur simple garde ; j'aurais procédé à l'organisation de la garde nationale de manière à ce que chaque citoyen connût son poste au besoin; alors on aurait eu vraiment une nation maçonnée à chaux et à sable, capable de défier les siècles et les hommes. »
Le neveu du trop fameux Empereur, car c'est lui qui cite ces paroles dans ses Idées napoléoniennes j les accompagne de réflexions qui ne sauraient venir plus à propos :
« Il ne suffit pas en effet, ajoute celui qui devait
enir Napoléon III, que Tannée soit recrutée danô te la nation ; il faut que toute la nation puisse is un cas de malheur servir de rés^ve à Tare. L'Empereur disait que jamais une nation, squ'elle repousse une invasion, ne manque d'homs, mais trop souvent de soldats ! »
)n n'évite pas, à ce qu'il paraît, sa destinée ! iomme qui devait finir par Sedan vaticinait alors ^ ame autrefois les chevaux d'Achille, quand les ux formaient sur leurs langues d'étranges et ter* des paroles. Mais il était écrit qu'il pousserait qu'au bout la réfutation pratique du militarisme, réduction à l'absurde, et il l'a fait, sans avoir ilusîon sur la valeur du système qui devait être perte et la nôtre.
\. ce sujet le même futur Napoléon III observe îore, non moins judicieusement, que le système l'armement territorial offre des avantages imiuses. Il fait, remarque-t-il, disparaître les barres qui séparent le citoyen du soldat, il donne le ime mobile et le même but à tous les hommes nés, la défense du sol de la patrie; il fournit les yyens d'entretenir une grande force militaire 3C le moins de frais possible ; il rend tout un \iple capable de résister avec succès à une invam (1).
ïlabemus reos confitentes. Nous ne pouvions ,
i) Des Idées napoléoniennes, par le prince Napoléon^ uis-Bonaparte, Chap. 111,
comme on voit, mieux autoriser les idées que nous avons émises dans les pages qui précèdent.
Là est évidemment, nous disons dans l'institution d'une armée sur place, la solution unique de la difficulté soulevée par la question de notre défense nationale.
Il nous faut devenir la nation a maçonnée à chaux et à sable » dont parle Napoléon I" ou, renégats de la Révolution, apostats du passé de la France, nous courber, sans nerf et sans voix, sous les fustigations que nous aurores méritées.
C'est à choisir.
Mais ce choix revient à opter dans Tordre politique entre le système unitaire et le système fédéral. Car la défense territoriale dont nous faisons ressortir la puissance n'est en accord qu'avec ce dernier.
On se méprendrait du reste sur le fond de notre pensée si on imaginait qu'en proposant l'organisation fédérale des forces du pays nçus avons eu en vue ce qu'on appelle l'idée de la revanche. Nous ne sommes pas de ceux qui peuvent avoir intérêt à jouer avec le feu en développant des passions factices. N'ayant rien à dissimuler, nous le déclarons ouvertement : si le , but qu'on poursuit était vraiment la revanche à coups '. de canon, ce ne serait pas dans le Fédéralisme qu'on aurait chance de la trouver.
Aux Chauvins qui ne se feront pas faute d'en prendre texte pour décrier le Fédéralisme comme ils prenaient dans le temps à tâche de ridiculiser les
Outvanciers, nous répondrions le plus souvent en leur posant cette simple question : Qu*avez-Y0us fait pour la défense en W70 ?
Mais les étatis de service de ces patriotes eu robe de chambre ne sont pas ce qui nous intéresse. Depuis que la France s'est libérée moyennant finances, nous savons que le patriotisme est redevenu de mode dans le High life comme il Tétait avant la guerre. On manifeste à Foccasion des Alsaciens- Lorrains; on donne des concerts et des bals patriotiques ; Madame de Rothschild refuse de danser avec l'Ambassadeur d'Allemagne, ce qui prend dans les commérages de la diplomatie l'importance d'une affaire d'Etat; la colonne Vendôme est relevée, mince de bronze, comme on a pu voir, mais encore assez triomphale pour notre condition présente; enfin on a mis en faction au milieu de Paris, Jeanne Darc armée de pied en cap. Tout cela est sans doute plus
, I facile que de faire son devoir devant l'ennemi. Cet héroïsme à la crème de lis est du reste assez mal placé. Il serait sans doute plus opportun, plus sage à tous égards, de ne pas oublier que la dignité des
I vaincus comme leur sécurité relative est dans le
I silence et le recueillement.
Dans tous les cas il y a loin de ces caquetages de salon à la revanche sur les champs de bataille ; fort heureusement, ajouterons-nous, car pourquoi cette revanche des armes ? Les Allemands nous ont écrasés, prenant la revanche pour leurs grandspères ; nos fils ou nos petits-fils écraseront les
Allemands, qui écraseront nos arrière-neveux, etc. Belle conception en vérité ! Où cela mène-t-il ? ] N'est-il pas temps que ces tueries prennent fin etj n'est-ce pas aux nations les plus avancées qu'il ' appartient de donner l'exemple de clore une fois l'ère du massacre ? Ou prétendrons-nous appliquer àl l'homicide international cette variante d'un mot prudhommesque : « C'est aux barbares de commencer ?» Si on attend que les malfaiteurs donnent l'exemple du respect de la vie humaine et que les peuples nouvellement nés à l'existence civilisée aient pris l'initiative du désarmement, alors il n'y a pas de raison pour que le carnage finisse jamais.
Nous avons à notre disposition mieux que la revanche par les armes.
Si les peuples se déterminaient autrement que sous l'aveugle impulsion de la nécessité, s'ils étaient par eux-mêmes capables de résolutions sublimes, il dépendrait de nous d'en prendre une qui le serait au point de vue de la sagesse pratique non moins qu'à celui de la justice. Cet acte de haute politique, si jamais il en fut, qu'on pourrait dire assurément l'acte le plus grandiose du siècle, suffirait seul à nous relever, pour humifiée que soit notre nation, au niveau d'où elle est tombée. Car elle se ferait par lui l'arbitre des autres Puissances ; elle aurait, par la seule vertu de celte initiative qu'il lui serait donné de prendre, décidé souverainement sur les destinées des nations modernes ; elle aurait par cet acte de sa
volonté fait avancer de deux ou trois siècles dans la durée d'une vie humaine leur civilisation et les conditions générales de leur bien-être.
Cette résolution ne consisterait certes pas à rallumer la mèche mal éteinte d'une conflagration militaire qui deviendrait probablement européenne.
L'initiative dont il est question irait vers un objet tout autre. Elle consisterait en effet à donner le signal et l'exemple d'une pacification définitive entre tous les Etats d'Europe.
Voulons-nous reprendre d'un seul coup l'ascendant légitime qui doit appartenir à la triple supériorité de lumières, de vaillance et de richesse territoriale que nos revers n'ont pu nous enlever ? le moyen de le ressaisir nous est offert, et ce moyen, qu'on ne s'en élonne pas, n'est autre que le désarmement.
Désarmement de noire armée de ligne, licenciement de nos forces de guerre, là est le secret, disonsnous, de notre véritable revanche.
Telle est l'initiative qu'il nous appartient de prendre.
Nous aurions accompli dans ce fait un acte humain par excellence et juridique. Nous aurions pris une mesure qui serait, nous le répétons, d'une politique éminemment sage.
Quant au côté de justice et d'humanité, nous n'avons pas à le mettre en relief. Les conséquences étant d'elles-mêmes assez manifestes, il n'est besoin de les signaler, et comme elles seraient illimitées dans leur
déYcloppement, nous n'avons pas à essayer de les définir. Et puis le dernier des soins qui louchent les nations est de faire acte d'humanité. Etant les unes devant les autres à l'état insociable, elles ne relèvent dans leurs agissements mutuels d'aucune loi morale ; elles ne se règlent que par l'égoïsme. Donc nous passons sans insister.
Pour ce qui est de l'autre côté, celui de l'habileté politique, cette façon d'entendre les choses s'éloigne tellement des vieilles ornières qu'il est nécessaire de l'expliquer.
Le procédé que suivent nos gouvernants et qu'ils suivront quant à la question militaire est, il faut le reconnaître, irréprochablement conforme aux traditions les plus classiques de la routine. Une nation est battue par une autre nation ; elle s'empresse de fermer la porte après que le cheval est parti ; elle s'applique non-seulement à conserver ses moyens d'agression mais à les augmenter dans toute la mesure de ses ressources et même au-delà ; rien n'est sans doute plus orthodoxe.
Seulement on ne prend pas garde que l'Etat victorieux, obligé de se tenir en armes pour faire face audit armement, contraint de rester indétiniment sur le pied de guerre, d'ailleurs d'humeur peu endurante, comme sont en général les vainqueurs, est alors sans cesse invité par cette situation irritante à s'emparer du premier prétexte pour achever la nation vaincue avant qu'elle se soit réparée.
C'est ce qui nous est arrivé avec l'Allemagne.
Fatiguée d'entretenir depuis sa yictoire plus d'un million de soldats, elle nous a déjà témoigné son impatience par les signes les moins équivoques. Une reprise des hostilités, une quatrième invasion ont tenu, comme on sait, à peu de chose.
Ainsi, loin de pouvoir assurer notre sécurité nationale, le système de militarisme qu*on s'obstine à niaintenir n'est que la menace permanente d'un dernier désastre qu'il tient suspendue sur nos tètes. Il fonctionne à peu près comme un paratonnerre dont le conducteur est rompu et qui ne fait qu'attirer la foudre. Quant au présent, son effet le plus clair est d'accuser de plus en plus notre état d'abaissement et la dépendance où nous sommes, par les occasions qu'il fournit à nos vainqueurs d'exiger de nous les obédiences les plus serviles, qu'il nous laisse impuissants à leur refuser. Rien ne jgarantira au pays cette sécurité dont il a besoin, en dehors de la mesure radicale que nous proposons, celle du désarmement, entendu comme nous le' comprenons. Car nous ne prétendons pas parler, est-il besoin de le dire ? d'un désarmement qui nous mette à la discrétion de l'Etranger. Tant s'en faut que celui-ci produise ce résultat, puisque le mode de réorganisation dont nous avons assez fait connaître les bases, adaptées aux principes du Fédéralisme, ne supprimerait que nos forces d'attaque, sacrifice peu regrettable, si nous consultons notre histoire, pour développer par contre au plus haut degré la puissance des moyens qui assureraient notre défense.
Nous dirons plus ; nous entendons ne rien abandonner, en ce qu'elles ont de légitime, des ambitions d'agrandissement territorial que nos hommes de guerre affirmaient autrefois si superbement. Puisque les représentants de Tordre officiel, dans la défaillance de leurs cœurs, semblent renoncer à ces espérances, nous les reprendrons au nom de la France, nous les relèverons transfigurées dans ce Socialisme qu'ils l'ont habituée à maudire. Car nous osons prétendre que la voie la plus courte ou pour mieux dire la seule qui puisse encore les réaliser est la même que nous indiquons. Aussitôt que cette nation aura consenti à chercher d'abord la justice le reste lui viendra de surcroît.
Mais ceci est bien transcendant, étant trop simple, pour l'entendement de nos poliliques. Il nous faut tâcher de l'éclaircir.
Nous disons qu'en ce moment de l'histoire où nous sommes parvenus la revanche digne d'une nation qui, dansées revers comme dans ses prospé- r rites, demeure toujours la tête du monde civilisé, / n'est point la conquête militaire. La revanche qui dans l'état présent convient à la France, est uniquement celle de l'idée et c'est aussi la seule qu'on ait à demander au Fédéralisme.
Que signifie la revendication armée quand nous avons entre les mains un autre moyen de conquérir à la fois moins coûteux et moins aléatoire ? Pour que la Niobé des Nations reprenne sa couronne, du jour
où elle voudra la remettre sur sa tê(e, il ne lui est désormais besoin de dissiper en fumée de poudre la sueur des enfants qui lui restent.
Ces procédés sont d'un autre âge. Pour rallacher définitivement à notre unité politique toutes ces populations des frontières de TEst et du Nord, artificiellement détachées du groupe gaulois à des époques plus ou moins récentes, nous avons beaucoup mieux à faire que de mettre sur les chemins des régiments et des canons. Il est visible pour qui a connu de près ces peuples que les conditions où ils se trouvent sont des condilions transitoires. Elles offrent tous les caractères d*un état temporaire et d'expectative. Produit factice des combinaisons diplomatiques et des intérêts étrangers, leur nationalité n'est pour eux, si on peut ainsi le dire, que celle du pisaller ; ils vivent sous leurs institutions, pour lesquelles ils se passionnent peu, comme sous un abri provisoire. Il semble qu'ils soient pour euxmêmes leur moindre sujet d'intérêt. Leurs regards sont tournés invariablement du côté de la France ; ils ne s'inquiètent que de ce qui s'y fait ; les en-tôtes de tous leurs journaux sont des Premiers-Paris.
Ces petits Etats sont comme des navires en quarantaine, retenus en vue du port où ils n'aspirent qu'à entrer. Il y a même là un phénomène remarquable, bien fait pouf montrer à quel point les influences naturelles, affinité de race et d'origine, l'emportent dans le groupement des peuples sur toutes les autres qui ne dérivent point de la nature.
Pourvus généralement d'esprit utilitaire beaucoup plus que d'esprit national, les hommes qui peuplent ces contrées n'éprouveraient, on peut le croire, aucune répugnance à devenir citoyens français s'ils pensaient y trouver leur profit réel ; quant à changer leurs conditions d'autonomie pour se faire les sujets de la France, la question est toute différente. S'ils consentent à une annexion, ils ne renonceront pas, comme de juste, individualistes avant tout, à prétendre rester eux-mêmes. La perspective d'appartenir à un Royaume ou à un Empire français, vassalisés par les Bourbons, ou les Napoléons qu'ils ont également trop connus, n'a aucune chance de les séduire. Ils savent fort bien qu'avec le système ) régnant, autant qu'il durera, ils se verraient traités ^ en peuples conquis ; ils pensent avec raison que les ( places et l'influence seraient prises par des intrus j envoyés de France, créatures du Pouvoir central, \ à l'exclusion des Wallons et Luxembourgeois, j Devenir la matière gouvernable que pétrissent les préfets à poigne n'est pas pour eux un rêve doré. L'exemple de Nice et de la Savoie qui se mordent les doigts de leur annexion prématurée, les édifierait d'abondance, s*ils avaient besoin d'un exemple.
Il est chimérique de rêver que ces peuples se prêteront jamais à une annexion tant que les conditions politiques resteront ce qu'elles sont en ce moment; mais ils entreraient volontiers dans le cercle d'une j fédération républicaine des contrées françaises en l vue des avantages économiques de cette association, '
qui ne saurait exister à un égal degré dans un autre groupe national. Les bénéfices qu'offrirait le nôtre sans son désarroi politique liennent en effet aux incomparables ressources dont la nature doua ce 1erriloire, qui serait vraiment le pays de Cocagne, rêvé jadis par la gauloiserie de ses habitants, s'il était mieux administré. On sait trop que cette mauvaise administration qui a presque toujours pesé sur lui, fut jusqu'ici le grand obstacle au développement d'une prospérité dont autrement les bornes ne seraient pas assignables. Mais admettons que l'organisation du Fédéralisme ait une fois substitué un ordre régulier à ce régime séculaire de déprédation en créant du même coup des garanties solides de stabilité et de liberté; alors l'annexion de ces pays qui gravitent malgré les conquêtes et les chancelleries dans l'orbite de la France, serait une affaire de peu d'années; — d'autant que ce résultat se produirait par le fait d'une adhésion toute volontaire, fait spontané, irrésistible et probablement pacifique autant que puissent l'être des résultats de cet ordre.
Il est seulement bien entendu que la première condition serait d'abord que le charbonnier fût, comme on dit, maître chez lui.
Françaises envers- et contre tout par le langage, les lois, les sympathies et les aspirations comme elles le sont généralement par leurs origines, les provinces en question n'attendent pour rentrer dans le giron de la nationalité commune que le jour où nos principes révolutionnaires, adoptés par elles
(lès le début, seront arrivés à faire éclore et décidément prévaloir des institutions qui leur assurent les garanties de sécurité qu'elles seront fondées à stipuler, en souscrivant le pacte d*union; garanties de protection nationale et d'intérieure stabilité, en même temps que des droits provinciaux et de Tautonomie des localités.
C'est-à-dire Tavènement d'un régime fédéral.
Ainsi le rêve obstiné des frontières naturelles, ce rêve perpétuellement fatal aux gouvernements unitaires, parce qu'il est en désaccord avecleur principe, ne tarderait pas à devenir une réalité dans les conditions instituées par le Fédéralisme. La possession tant poursuivie des rives du Rhin en serait la conséquence prochaine, amenée par la force des choses (1).
Cet accomplissement, il est vrai, pourrait bien différer, selon les circonstances, comme il arrive ordinairement, de ce qui avait été rêvé. Il ne s'agira plus ni de conquête pour les uns, ni d'asservisse-
(l) Nous ne raisonnons ici qu'à un seul point de vue, celui du rétablissement de notre prestige national de- l' vant les autres puissances d'Europe. Quant à savoir si en définitive l'entrée des pays Umitrophes dans une Confédération française nous serait aussi avantageuse qu'elle le serait pour eux-mêmes, c'est là une toute autre question. Le fait de l'annexion n'est pas nécessairement au bénéfice du groupe principal. Celui-ci se trouvera loin d'y avoir gagné si les peuples annexés entrent dans la Confédération comme les charançons se mettent dans le blé, pour le dévorer. 11 est vrai que les inconvénients de cette nature disparaissent en grande partie dans un Etat décentralisé.
ment pour les autres. On ne brûlera pas des villages, on n*élèvera pas des arcs de triomphe. Est-ce que la chose en vaudrait moins ?
Laissons en attendant la fameuse revanche continuer d^être la réclame du charlatanisme politique ou le retranchement dont se couvriront, cuiras§ées de torfanterie, jusqu'au jour du danger, ainsi que nous Tavons déjà vu, les poltronneries du chauvinisme.
Dans ce siècle de perfectionnement universel où l'art de tuer s'industrialise comme le reste, il est certain que la supériorité militaire devient de plus en plus une affaire d'outillage, c'est-à-dire de ressources matérielles. Il s'agit bien de la vaillance des hommes, quand on se fusille à deux kilomètres, quand on se canonne à deux lieues ! Il est question de l'énormité des capitaux dont on dispose pour l'armement.
Or nous sommes sous ce rapport infériorisés d'ici à longtemps. Môme la valeur des aptitudes militaires a pris une forme différente; notre nervosité qui fit de nous autrefois des guerriers terribles, quand on s'écharpait à l'arme blanche, cesse d'être une qualité valable lorsque tout consiste à former des machines humaines adaptées avec précision au service des autres machines. Les plus mafflus, étant bien dressés, y sont les meilleurs. La gloire militaire est devenue, grâce à Dieu ! une chose peu poétique.
L'objectif de notre revanche est d'ailleurs Un pays hérissé de places fortes où rien n'aura été épargné
de ce que la science et Findustrie sont aujourd'hui en état de fournir. En résumé tout est changé. Mais quoi ? dira-t-on, les armées de Louis XIV, il y a deux siècles, avec des corps de 20,000 hommes, des canons lisses et des fusils à pierre, ont vaincu le môme ennemi ; donc le vaincre à nouveau dans les conditions où nous sommes, aussi nouvelles pour lui que pour nous, n'est aucunement une utopie. Une utopie^ c'est par exemple de prétendre que le Fédéralisme nous rendra par une annexion pacifique le Luxembourg, les provinces belges, TAlsace-Lorraine ; le comble et le cynisme de Tutopie est d'ajouter que là est pour nous le seul espoir raisonnable de jamais obtenir la revanche. Supposer que dans des circonstances qui se montrent absolument neuves la solution la plus probable est celle qui ressemblera le moins à ce qu'on a vu précédemment est, paraît-il, une assertion qu'il faut tenir pour paradoxale. Il eût été aussi utopique au lendemain des Traités de 1815 de prophétiser que le fameux quadrilatère, remis aux mains de l'Autriche par la Sain te- Alliance, ferait avant cinquante ans retour à l'Italie, sans que ses forteresses eussent à tirer ni à recevoir un coup de canon. Mais quoi de paradoxal comme la réaUté ?
Oui certes, nous avons à poursuivre la revanche et nous laurons plus que ne le croient la plupart de ceux qui en parlent, plus prochaine, plus éclatante, mais tout autre qu'ils ne l'imaginent.
Le petit nombre d'esprits capables de penser et de
prévoir qui peuvent exister en Europe n'eurent jamais collusion sur les conséquences de cet arbitraire violent avec lequel la Diplomatie taille et coupe dans Fétoffe des nationalités. Surtout à propos de l'annexion forcée des Provinces conquises sur la France, on a pu voir que le Socialisme, prédestine au rôle de prophète, jusqu'à l'être contre lui-môme (du reste, cela va sans dire, éternellement bafoué), n'a pas failli à son emploi. Il a prédit dès lors que cette Alsace- Lorraine, mise sous le joug à l'antique manière, en oubli de toutes les lois morales, procédé d'ailleurs orthodoxe, conforme aux traditions de la sagesse diplomatique, ne sera pas seulement ce que pronostique le dicton banal, une Vénétie nouvelle attachée aux flancs du nouvel Empire; les provinces conquises seront surtout, entre les peuples latins et teutons, une sorte de terrain commun, lieu de rencontre des idées, un foyer révolutionnaire où elles se fusionneront, une Galilœa Gentium où se développera le ferment démocratique, pour se communiquer de la France à l'Allemagne. De ce point jaillira l'étincelle qui mettra le feu au vieux monde. Ainsi parlait en 1871 devant le Parlement de Berlin le socialiste Bebel. La prédiction fit beaucoup rire.
Cette conquête de l' Alsace-Lorraine est en effet providentielle. Il est inévitable, ainsi le veut la loi des conditions naturelles, que ce territoire rentre par la suite dans le groupe français. Mais il serait puéril de se flatter, comme essayent de l'espérer d'illustres publicistes, que la Diplomatie, siégeant en
Congrès, viendra nous le rendre quelque matin en rémunération de notre bonne conduite ; il n*est guère plus probable qu'il nous fasse retour par les armes. Nous devons en prendre noire parti. Notre intégrité nationale ne sera reconstituée que par un miracle, celui de la Révolution, à Theure finale de Faccomplissement, quand la Justice sera debout dans sa force pour juger les Puissances, en revisant les procès des Peuples.
Alors les figures seront tombées ; la Révolution se montrera sous sa forme vraie ; elle s'appellera le Fédéralisme.
Imaginons maintenant, par impossible, un Gouvernement qui saisirait en partie, voyant plus loin que l'heure présente et les lunettes ordinaires des gouvernements, la portée de ce que nous venons de dire. Nous supposons que ce gouvernement, pour se mettre dès maintenant en marche vers le but qu'il verrait devant lui, s'attache à constituer l'organisation fédérale de notre force défensive ; nous admettons en outre que pour ne rien brusquer ni risquer, pour que nous ne soyons pas surpris en formation militaire, il opère cette réforme avec les ménagements qu'indiquerait la prudence, la plus circonspecte, soit par exemple, au ternie de cinq ou six années. Où serait l'intervention qui aurait prétexte de venir faire cependant obstacle à cette œuvre pacifique de régénération, conçue évidemment dans le but d'une forte et légitime défense, mais qui serait aussi l'abandon non moins manifeste de toute pensée
d'agression ? Plus facile aurait-il été à Napoléon l*^ d*empêcher après léna la réorganisation militaire de la Prusse, qui fut dès lors pour cette nation patiente le point de départ de ses triomphes. Ces rénovations dont Tallure n'affiche point la menace sont celles qui vont le mieux à leurs fins.
Il n*est retranchement aussi fort que celui de la Justice.
Pour ce qui est du péri} de l'intervention étrangère, le moindre risque de le voir se produire serait sans doule dans les conditions qui répondraient à ce procédé. Les notions politiques dont s'inspire la Puissance matériellen^ent supérieure avec laquelle nous avons à compter ne sont pas d'un ordre assez avancé pour nous donner beaucoup à craindre qu'elle saisit de trop loin la portée d'une réorganisation ainsi amenée. Cette conception serait en dehors de sa sphère intellectuelle. Il est probable qu'elle la comprendrait aussi peu que la prophétie de Bebel, concernant l'annexion de l'Alsace-Lorraine , que nous rappelions tout à l'heure. Ce sont les pièges de la raison ; pour rusée et forte qu'elle soit, la bête s'y prend. Dans tous les cas ce mode de réforme serait sans doute le plus rapide pour nous mettre en mesure de répondre aux ingérences arbitraires de nos voisins, autrement que par la soumission de chien couchant à laquelle nous réduit notre insuffisance militaire.
Car nous aurions bientôt constitué une défense territoriale qui pourrait au bas mot compter trois
millions de combattants sérieux ; défense impénétrable, armée sur place, qu'on aurait sans doute de la peine à mettre en route tambour battant pour Berlin, mais qui serait un fourré d'épines pour arrêter les invasions. Il n*est point d'évidence plus nette. On ne capture pas trois millions de combattants exercés ; résorbée dans la masse de la nation en armes, l'armée de ligne, celle que nous appelons régulière sans doute parce qu'elle capitule disciplinairement, se trouverait alors convertie en une milice vraiment civique, vraiment disciplinée, inattaquable, irréductible, qui ne se laisserait pas prendre et emmener par l'ennemi comme un gueux entre deux gendarmes. Les soldats renvoyés dans leurs foyers serviraient à former les cadres nouveaux. Les officiers seraient pour la plupart employés en raison de leurs états de service pour l'instruction des troupes fédérées. Rompus dès leur jeune âge, l'âge auquel répond le mieux dans son indispensable puérilité ce genre d'apprentissage, au maniement des armes, les hommes des Communes et des Villes feraient l'école de peloton dans leurs localités respectives ; ils seraient appelés à de certaines époques, plusieurs fois chaque année, pour les manœuvres d'ensemble au Chef-lieu de la subdivision et de la Division territoriale. Quelques corps spéciaux de volontaires, ouvriers miUtaires plutôt que soldats, suffiraient au service des places fortes. Ainsi nous nous serions mis en mesure d'attendre le moment propice où l'occasion nous sera donnée de ressaisir
par une autre voie Tascendant que nous avons perdu, en dernier résultat de nos fugues héroïques.
Notre résurrection est là ; malheureusement l'idée d'une pareille réforme, idée qui n'a rien après tout de si transcendant, déborde la mesure intellectuelle de ceux qui gouvernent les peuples, autant en France qu'en Allemagne, surtout celle des gouvernements parlementaires. De rares individus, qui furent des génies, ont pu atteindre, en fait de questions et d'affaires publiques, jusqu'à un degré do prévision -dont le premier venu, quand il n'est pas ce qu'on appelle un gâteux, fait preuve dans ses affaires privées. Les collectivités en sont incapables. Assemblées ou Pouvoirs exécutiftJ, elles ne s'élèveront pas au-dessus d une impuissante médiocrité, pire que la simple et franche bêtise.
Il est des choses que les Pouvoirs n'entendront jamais et qui ne s'en feront pas moins, parce qu'il est écrit qu'elles doivent se faire.
En résumé, nous aurions à tout le moins affaire plus urgente que de vouloir devenir conquérants ayant devant nou« en fait de revanche mieux que ne -sei'ait la conquête armée. Il s'agirait en attendant, plutôt que de rêver des triomphes, de lâcher de nous rendre invincibles, si nous le pouvons ou pendant que nous le pouvons. Les moyens nous en sont offerts, mais le temps presse. Nous n'avons pas à nous l'avenir ; à grand'peine le présent. Ce n'est pas rheure quand on choit dans le gouffre de morigéner
Fimpatience et les impatients. Nous avons de trop justes sujets de craindre que, si nous remettons à plus tard, il soit trop tard. De longues années ont déjà passé et nous en sommes toujours pour réorganiser nos forces aux tâtonnements préliminaires. Si nous attendons pour aborder l'œuvre que la nécessité nous ait acculés et que nous soyons, comme en 1870, sous le canon des envahisseurs, cela finira probablement comme en 1870, quand même la volonté de soutenir une défense sérieuse serait, sous une autre
direction, ce qu'elle ne fut pas à cette époque
Ce jour verrait les funérailles de la nation française. — Finis Galli^.
C*est chez un peuple que Tadversité frappe une rare fortune que de voir s'ouvrir aussitôt devant lui une voie directe de salut et de réparation. C'est une fortune plus rare si celte voie est précisément celle où le pousse Tinstinct de son génie, la même où il lui soit réservé d'obtenir, dans le développement complet de ses énergies natives, le souverain degré de sa puissance et la perfection de sa grandeur. Mais ce qui est encore plus exceptionnel, remarquable par-dessus tout, c'est quand celte voie de salut et d'exaltation glorieuse est la seule qui lui soit ouverte, exclusivement de tout autre issue, de telle sorte qu'il est mis en demeure ou de se suicider de parti pris, par une improbable démence, ou de s'élever par un acte forcé de vigueur au sommet de l'ascension qu'il lui appartient d'accomplir.
Un peuple auquel cette fortune est donnée peut se dire que sa qualité de Peuple Elu apparaît jusque dans ses revers. Son châtiment le redresse; son abaissement le relève; Thumiliation de son désastre n'est que la préparation de sa gloire.
Mais il devra aussi se bien rendre compte du caractère fatal de Falternative qu'il a devant lui. Que si, au lieu de répondre aux ouvertures que lui fait le Sort, il s'obstine à marcher dans sa voie condamnée; s'il endurcit son cœur, s'il ferme ses oreilles, alors il sera précipité au-dessous de sa chute, dans les abîmes qui n'ont plus de nom, et descendra autant qu'il aurait dû s'élever.
Cette fortune a été la nôtre; cette alternative redoutable est celle qui nous est imposée. Dès le lendemain de notre défaite il dépendait de notre volonté de nous retrouver plus forts dans noire abaissement que nos ennemis dans leur victoire. Le moyen élait sûr, tout au moins avait-il pour lui toutes les apparences de succès; et comme d'ailleurs il élait le seul, nous n'avions même pas pour prétexte de ne pas l'employer, la difficulté de le choisir.
Le premier point à obtenir pour nous remettre au niveau était la régénération de notre puissance niililitaire. Cette condition était dès lors, comme elle l'est encore aujourd'hui, d une immédiate nécessité. Or la débâcle ayant été le résultat du système unitaire, nous étions conduits, en bonne logique, à chercher la réparation dans un ordre d'idées qui fût
différent; lequel ordre ne pouvait ôtre que le système fédéral, puisqu'en fait d'organisation, soit politique ou militaire, les choses ne relèvent que de ces deux principes : l'Autorité et la Liberté.
Mais nous n'avons alors ni su ni voulu le faire.
Le Fédéralisme était si nécessairement dans la logique des choses que les événements, alors que personne n'y songeait, nous ont sommés d'y recourir. Nous nous sommes refusés à entendre l'oracle. Nous nous sommes empressés de renvoyer au courant de l'abîme la planche de salut qui s'offrait.
Il semblerait que la Destinée, nous ménageant audelà de nos mérites, comme si elle tenait compte à notre nation de ses vertus défuntes, nous réitère les sommations, avant de frapper un dernier coup. II dépendrait aujourd'hui encore de notre volonté que la victoire gagnée par les forces teutonnes fût resserrée par nous-mêmes, vaincus el rançonnés, dans les limites où elle doit se contenir. Nous n'aurions toujours qu'à vouloir pour convaincre d'inanité cette sagesse massive qui tient compte de tout, sauf des miracles de Tesprit et des ressources qu'enfante le génie de la Révolution. Nargue de tous leurs calculs stratégiques et diplomatiques, il nous est loisible de redevenir ce que nous étions hier, ce qu'il faut que nous soyons, moins pour la dignité delà France que pour le progrès universel, maîtres chez nous matériellement, maîtres du monde par la puissance de l'esprit révolutionnaire.
La volonté des peuples étant d'ordre fatal comme tout autre fait naturel, nous n'ayons pu, ni su, ni voulu vouloir; nous ne voudrons pas. Le moyen de nous sauver existe, qui n'est point perdu dans les nuages de Tutopie ; il dissipe au contraire toutes les utopies, il est simple, il est applicable quand toutes les mesures connues nous jettent dans des difficultés à n'en plus sortir; on ne saurait rren y objecter; — mais le procédé serait radical, un remède, naturellement, comme en demandent les grands maux ; mais il dérangerait nos routines; mais il ne profiterait qu'au salut général, mais il générait des intérêts particuliers, influents et considérables; mais tous les citoyens auraient les armes en main dont ils useraient au besoin chacun pour le maintien de son droit, ce qui paraît assez juste, mais ne ferait pas le compte des personnages dont l'abdomen a trop d'importance pour qu'ils l'exposent comme cible, et qui entendent ne faire trouer pour leur défense que le cuir d'autrui. Par conséquent nous ne voudrons pas. Le préjugé est sacro-saint; la routine et surtout les arrière-pensées dont la routine se double doivent quand même prévaloir, sui* la résurrection de la France et sur la délivrance des peuples qui naguères espéraient en elle croyant à ses anciennes promesses.
Il se peut que la nation française soit la risée des autres nations ; qu'elle tombe dans l'imbécillité et la paralysie sénile; il se peut qu'elle périsse gâteuse dans une ignominie sans nom. Tout cela vraiment
impolie peu pourvu qu'elle meure conformément aux formules de Torthodoxie doctrinaire, comme le malade du docteur Broussais qui mourait guéri!
Donc nous nous obstinerons dans la voie qui nous a déjà fourvoyés. La Monarchie se défendait jadis avec des frontières et des troupes de ligne; or, il n'y a plus de Monarchie ni de frontières, et les troupeaux de lignards se font livrer par corps d'armée de cent cinquante mille; donc nous continuerons à guerroyer d'après les errements monarchiques, comme s'il existait des frontières avec des troupes de ligne. Nous nous refuserons à comprendre qu'à un pays dans des conditions entièrement transformées, lequel par le fait se trouve républicain et dégarni de frontières, il faut une organisation défensive également nouvelle, — répondant du reste à l'esprit républicain, — qui ne suppose plus l'existence des barrières matérielles dont la possession nous est enlevée. Nous ne voudrons pas reconnaître la nécessité de nous adapter aux circonstances; nous perpétuerons des routines qui n'ont plus trait à rien d'existant ; nous laisserons comme par le passé le soin des destinées de la France au militarisme hébété, sans honneur, sans foi, sans civisme, dont l'inertie et la couardise nous ont perdus.
L'objection est, au fond, nous la connaissons de vieille date, celle que formulait M. Thiers contre une mesure non moins juste et non moins salutaire dans un autre ordre d'applications : « Nous ne voterons
jamais Timpôt sur le revenu, parce que Vimpôt sur le revenu est un impôt socialiste ». (1)
Que répondre à de pareilles déclarations? Que faire en face de ce parli pris ? On aura beau être impartial pour tâcher d'entrer dans la peau de ces tristes sires qu'un siècle de charlatanisme érige en grands hommes, tant d'ignorance écœure et tant d'égoïsme rebute...
Ils ne veulent pas de l'armement fédéral parce qu'il est l'organisation militaire du Socialisme et de la Révolution! Mais avec quoi, escargots que vous êtes, pensez-vous donc défendre la France si ce n'est avec la Révolution ? Il en est de la Révolution à peu près comme de l'hymne étrange qui fut son premier rugissement. Vous la trouvez de bon emploi, cette Marseillaise endiablée, quand il est besoin de donner de l'entrain à vos troupiers. On a éprouvé que le beau Dunois, et autres mélodies, d'un patriotisme
(1) Aujourd'hui l'expérience a prononcé sur la perspicacité dont fît preuve dans cette circonstance commo dans beaucoup d'autres le plus clairvoyant des bourgeois. Eprouvant que le budget se solde en déficit, que les impôts ne suffisent pas, quoiqu'on leur fasse rendre, ne pouvant en frapper de nouveaux, tout ce que prendre ils peuvent (comme le dit un message présidentiel), les organes du parti conservateur s'interrogent avec anxiété et ils en sont au point de se répondre qu'il y aurait quelque chose à faire. Certes il y aurait quelque chose à faire; mais ce quelque chose qui serait le salut, qui serait la justice et qui serait la Révolution, on ne le fera pas, par la raison qu'on ne veut pas le faire. Mourons, disaient les « scélérats » de 93, mourons et périssent nos mémoires, mais que la patrie soit sauvée ! Tout autre est le langage de nos honnêtes gens : Périsse la France, mais qu'il ne soit touché à nos intérêts !
mieux réglé, n'ont pas sur eux la même action. Après quoi on la rebute comme une gourgandine et ceux qui se permettent d'oublier, à son endroit, les prescriptions disciplinaires, sont mis au clou. Cela nous rappelle le sentiment d'égoïsme naïvement féroce des boutiquiers, de Paris, bien caractéristique de Tesprit bourgeois qui leur fit acclamer la République en 1870. Les Républicains, pensaient-ils, sont énergiques et intelligents; ils ont du cœur, du patriotisme, du dévouement, du nerf, tout ce qui nous manque; eux seuls peuvent être « à la hauteur des circonstances; » nous nous remettons pour le quart d'heure entre leurs mains. Quand ils auront sauvé la France, on verra à rétablir l'ordre, on balayera les Républicains; ceux d'entre eux qui ne se seront pas fait tuer pour la patrie seront fusillés ou déportés; tout sera au mieux ; nous aurons été victorieux et nous serons tranquilles. Vive donc la République ! — comme ils auraient crié : Vive Satan! Le programme a été rempli effeclivement... quant au revers de la page. Voire ce qu'il y a de plus curieux, une partie de ces intéressants proclamateurs de la République, devenus eux-mêmes républicains, sans savoir comme, ont plus qu'ils ne l'auraient voulu contribué de leurs personnes pour ce rôle sacrifié qu'ils assignaient si naturellement à la Démocratie. — Nos hommes d'Etat ne sont pas arrivés au point où se trouvaient, en 1870, les boutiquiers parisiens.
Il est de la dernière évidence que le système de l'armée territoriale constituée sur le pied de la Fédé-
ration est le seul qui permît d'entretenir aux moindres frais, sans réduire comme on fait la nation à la pénurie, le nombre énorme d'hommes armés dont elle aura désormais besoin tant qu'existeront les Empires et les Monarchies. Mais il est également vrai de dire que ces hommes ne seront pas enlevés pendant leurs plus fécondes années à la production de la richesse et à la reproduction de la race ; il est vrai qu'ils ne reviendront pas dans leurs foyers, après des années d'une absence irréparable, dépravés de corps et d'âme par l'influence malsaine de la vie de caserne ; il y a lieu de prévoir que le mouvement de la dépopulation, progressif et menaçant, ne suivra pas, comme il fait aujourd'hui, les progrès de l'encasernement militaire, cause de l'épuisement national. Est-ce donc là ce qu'on appréhende ? — Il est incontestable que l'organisation régionale et fédérale des forces armées du pays serait pour tous les citoyens la meilleure écolç de discipline et d'ordre, la seule peut-être qui inculquerait aux Français, sans sortir des données de l'esprit national, certaines aptitudes dont le défaut traditionnel a fait trop souvent leurs revers : l'esprit de responsabilité, de suite et de régularité, la correction matérielle, toutes ces vertus pratiques, nullement à dédaigner, particulièrement nécessaires dans un Etat fondé sur la Démocratie. Elle formerait un peuple de Citoyens-soldats, ni prétoriens ni démagogues, imbus d'un vrai civisme, gardiens armés de la loi, laquelle ne serait pour eux, dépouillée de toute mysticité comme de
tout autorilarisme, que Tensemble des stipulations établies par les actes de convention mutuelle, en un mot le Pacte Social. Mais il est vrai que ces soldats ne seraient pas militarisés dans le sens automatique où l'entendent nos Etats-Majors ; il se pourrait que le bouton de guêtre laissât chez eux à désirer et ils vaudraient possible moins à la parade que dans les combats. Est-ce le motif de répulsion ? — Une pareille armée ferait un bloc impénétrable à Tinvasion, mais elle ne serait peut-être pas aussi bien adaptée à la guerre de conquêtes. Est-ce par hasard ce qu'on redouterait? — Elle maintiendrait sûrement les con- . ditions légales contre les entreprises des agilateurs, U mais aussi elle se prêterait peu aux ambitions des traîneurs de sabres ; elle ne serait pas non plus lïnstrument aveugle d*une oligarchie tyrannique pour écraser sous le poids de la force nationale les plus justes revendicalîons des groupes locaux et industrieux. Est-ce donc le résultat dont on aurait peur? — Elle présenterait le plus beau spectacle que puissent offrir au sommet de leur perfectionnement les créations sociales, celui de la force au service du droit; mais elle serait nécessairement et par essence républicaine. Est-ce donc le secret des résistances obstinées, acharnées, qu'on lui opposera jusqu'au bout?
La véritable cause qui s'opposera à l'adoption de l'armement fédéral est la même qui fait nos désastres depuis l'époque où s'est intronisé le régime bourgeois, — la peur de la Révolution; cause d'ailleurs inhérente aux conditions intimes du système politique et social régnant et qui ne disparaîtra que par réversion de ce régime.
La peur de la Révolution est aujourd'hui dans de certains cerveaux une obsession devenue permanente, produisant Teffet d'un vertige, qui jette à corps perdu, pour fuir un danger fantastique, les hommes qui mènent nos sociétés et celles-ci entraînées par eux, dans les casse-cous les plus réels. — Tant le premier rayon de la Justice a effaré les oiseaux nocturnes qui dépècent le cadavre de la vieille Europe! Nous ne serons enfln guéris de celte hallucination que le jour où ce qu'on redoute aura écrasé les obstacles qui lui sont suscités. Nous commencel'ons h nous sauver quand tout aura été perdu. Nous prendrons pied au fond du gouffre dont il est convenu de nous faire peur.
En attendant, quelque résistance qu'on essaye d'opposer, tous les efforts n'empêcheront pas que nous glissions chaque jour sur la pente. On pourra retarder l'événement, si plutôt on ne le précipite; en résultat final cet événement sera le même. Quoique fassent les compressions, la Nature ne perd pas son droit. Chaque être qu'elle créa combat et se défend avec l'arme dont elle le pourvut, le loup avec ses
dents, le bœuf avec ses cornes, telle nation avec sa marine, telle autre avec son artillerie; et la nôtre, avec son génie révolutionnaire. Toutes les aptitudes naturelles de la race gauloise s'y résument; cette race, qui est tout nerf et toute initiative, n'est vraiment elle-même que dans la Révolution. Envers et contre tout, ce génie prévaudra.
La puissance qu'il nous met en main ne le cède en effet à aucune autre; elle est même supérieure à toute autre puissance, car elle s'appelle la revendication de la Justice. Tout ce qui souffre de Toppressîon est en elle avec nous, combat pour nous. Comme l'iniquité, grâce à Dieu, ne manque nulle part sur la terre, nos auxiliaires sont partout. Ils surgiront de tous les côtés quand nous saurons leur faire appel.
Ainsi que l'avaient pressenti dans leur honnête et large bon sens nos premiers révolutionnaires, là est le secret de notre vraie force.
Mais cette magique puissance, qui n'a point ailleurs d'analogue, nous fait une condition également singulière. Nous sommes avec elle le plus fort de tous les peuples ou le plus faible.
Voilà ce qu'il nous faut bien comprendre; ou il arrivera que les prodiges dus autrefois à son influence et dont nous fûmes les instruments ne développeront chez nous que cette infatuation ignorante qui nous a trop souvent poussés à notre perte. Nous pouvons tout dans la Révolution qui crée en nous la vie et la force; sans elle nous ne pouvons rien; et si nous combattons contre elle, nous tombons au des-
sous de rimpuissance. Car il arrive alors que nous comprimons en nous-mêmes ce qui est le plus clair de notre force et nous perdons de plus, pour ce faire, la meilleure part de celle dont nous disposons par ailleurs; pratique aveugle dont le résultat ne peut être que deux fois négatif.
Telle est pourtant la tâche parricide où se sont usés tant de Pouvoirs que nous avons vus se succéder, depuis le commencement du siècle. Au lieu de donner l'essor au génie de la France ils n'ont travaillé qu'à refouler les énergies puissantes qui la rendirent autrefois et la feraient encore irrésistible. Ces pygmées ont peur du volcan qui tressaille et gronde sous leurs pieds. Ils s'efforcent d'en boucher le cratère en s'asseyant sur l'orifice. Leur grande affaire est de comprimer la Révolution.
Nous sommes en 1814. C'est l'invasion. Les hordes teutonnes et cosaques se ruent vers Paris. Napoléon pourrait contre elles le dernier plan de campagne capable encore de nous donner le salut. Le sol français dévorera l'ennemi pris entre la Capitale et notre armée; le grand point est que Paris résiste. Vingtcinq mille faubouriens descendent sur THôtel-de- Ville au chant de la Marseillaise^ le bonnet rouge de 93 sur leur drapeau. Le peuple n'a rien oublié. Animés du même souffle de patriotisme qui sauvait alors le pays, ils soutiendront cette résistance qui doit encore le délivrer ; ils demandent qu'on les arme. Mais les temps sont changés; ce n'est plus la grande Ame de Danton qui inspire maintenant la défense.
L'empereur est consulté : « On ne doUpas, a-W/ répondu, donner des armes aux ouvriers à qui on ne pourrait plus les retirer ». Cependant les repus qui ont le commandement de la grande Ville se hâtent de la rendre à Tennemi. La France est aux mains des Cosaques. Si les vingt-cinq mille patriotes avaient eu des fusils, la chose se serait-elle faite aussi aisément ? Mais on craignait moins l'étranger que la Révolution.
L'invasion a passé ; la Monarchie qu'elle restaura passe également. Arrive 1830. La Bourgeoisie est au pinacle. Son Système après tout, n'a rien de trop compliqué. Tout citoyen français est admissible à tous les emplois, mais ils seront en fait occupés par les riches. Fonctions ou sinécures, ceux-ci se partageront les emplois et le budget qu'ils feront entre eux pour les appointer. Les autres l'acquitteront, tenus en patience par l'espoir de passer à leur tour dans les rangs des capitalistes. Enrichissez- vous. 11 est vrai que tous les citoyens sont astreints, en principe, à subvenir aux charges de l'impôt ; seulement cette contribution revient pour quelques-uns, ceux qui émargent au budget, à prendre dans une poche pour remettre dans l'autre. Quant au mode d'armement, nécessairement corrélatif, on perpétue le système provisoire de la Restauration : Tout citoyen âgé de vingt ans tirera au sort ; tous les Français sont également sujets au service militaire ; tous doivent, en cas de besoin, défendre le pays. En fait, ceux qui n'auront pas de goût pour cette fonc-
tion glorieuse, mais risquable, auront la faculté de se procurer un autre homme qui les remplace, en qualité de chair à canon. L'Etat n'entre pas dans ces arrangements particuliers. D'où résulte que les riches payent en métal ; et les autres, en nature, « l'impôt du sang ». 11 est remarquable que le gros de la nation accepte, sans révolte, cette combinaison léonine. Chacun chez soi se plaint pour sou compte d'ôlre desservi par le sort qui lui amène, à la loterie de la conscription, un mauvais numéro, et qui ne Ta pas mis en état de « s'acheter un homme ». Enrichissez-vous ! 11 ne vient à l'esprit de personne que cette institution militaire n'est qu'une sanglante iniquité, une des plus monstrueuses qui furent jamais, une des plus efficaces pour dépraver un peuple et le rendre incapable de se défendre. Tant est subtil le fil blanc dont l'esprit bourgeois coud ses sophismes. Vérité des tartufes, honnêteté des escrocs et justice des injustes ; — et par dessus tout la bêtise de notre pspèce humaine reste, à l'endroit de ladite espèce, l'éternel motif d'indulgence. Mais la Justice de THisloirc, qui ne se laisse pas prendre aux sophismes et qui ne pardonne pas, visitant ces iniquités chez les nations qui s'en rendent coupables, leur fera sentir le châtiment plus tôt que celles-ci n'auront conscience de l'iniquité. Nous l'avons éprouvé. L'iniquité bourgeoise de ce système militaire nous amenait de loin notre désastre de 1870. Quant à mettre des armes aux mains de ceux qui n'ayant sur la rue ni porte cochèrc ni boutique n'ont
Tîen à défendre que leurs vies et Fexistence de leurs familles, pareille idée ne pouvait se faire jour dans les cervelles des argyroerates. Il faut pour maintenir Tordre légal , c'est-à-dire le budgétarisme et les monopoles des classes nanties, que la masse de la nation reste inaguerrie et désarmée. Tel est le système de Targyrocratie, dût le désastre public être au bout. La garde-nalionale, formée par les bourgeois patentés, munie de Gisquets inoffensifs, exhibition grotesque, n'était elle-même qu'une troupe de parade dont le roi-parapluie passait la revue tous les ans, le jour de sa fête ; sa destination la plus sérieuse était de conjurer les émeutes comme Neptune les tempêtes, en se montrant, — ce qui s'appelait soutenir le moral de la troupe, chargée de faire, pour de bon, le coup de feu sur la mullitude. N'est-ce pas le chef-d'œuvre de l'esprit bourgeois que d'avoir enrégimenté une moitié des exploités, les fils des paysans, pour défendre son exploitation, qu'elle n'a pas la vaillance de sauvegarder elle-même, contre l'autre moitié, les ouvriers des villes ? Les chiens ne sont, il est vrai, que des loups domestiqués. Cependant notre conquête d'Algérie, école de brigandage militaire, nous préparait cette armée de sauveurs de Tordre qui devait, après avoir enfumé les Arabes dans les gorges de l'Atlas, couronner ses exploits en évcnlrant les fempieg dans les rues de Paris. Trois cent mille hommes de troupes nous suffisaient ainsi pour tenir notre rang de puissance militaire sans porter ombrage à TEurope. De tout cela il est résulté
que noire armée de ligne, démoralisée par le remhplacement, pervertie doublement par les habitudes de la vie de garnison jointes à celle d'une guerre de bandits, ayant perdu les allurea sévères et la solidité de rancienne armée française, s*est un jour trouvée convertie en bandes de sicaires, qui deviennent à Toccasion devant Tennemi du dehors, — puisqu'il y en a deux, — des troupeaux de capitulards ; il est arrivé d'autre part que la masse nationale, déshabituée des armes, énervée, amollie, est tombée dans l'avachissement où nous la voyons aujourd'hui, sans ressort, sans vigueur civique, des villes de cent mille âmes se laissant passivement occuper par l'ennemi. C'est de là que date Témasculation sénile de la Jeunesse bourgeoise. Mais quoi ? on ne pouvait pas non plus armer la masse du peuple ; on avait crainte de déchaîner la Révolution !
Après l'acte d'usurpation du 2 décembre, une des premières mesures du nouveau pouvoir fut de dissoudre, sur toute la surface du territoire, ce qui restait de gardes-nationales ; la coalition des partis conservateurs applaudissant à l'exécution* Nous nous trouvâmes loin de cet idéal d'une nation en armes pour servir de réserve à l'armée, proposé si judicieusement par les deux Bonaparte, oncle et neveu. Il est vrai de dire que, plus tard, beaucoup plus tard, après Sadowa, en, voyant les préparatifs menaçants de l'Allemagne, pn^^t la pensée de constituer des gardes-mobiles. ]^Iais cette Jeunesse, trop parfaitement désaguerrie, ne trouvant pas la
chose de son goût, se mit à chanter la Marseillaise ; on la renvoya. Aussi quand survint « le cas de malheur », prévu par Tauteur des Idées napoléoniennes^ la débâcle fut complète. En vain fit-on venir en toute hâte les pompiers, les gardes-forêts, les douaniers, pour maintenir Tordre dans la Capitale, en rendant disponible la garnison de Paris. Piètre ressource. Si on avait eu seulement pour renforcer nos lignes trois cent mille hommes de gardes-nationales, sérieusement exercés, bien armés et prêts à marcher, la campagne n'aurait sans doute pas fini par Sedan et Metz. Que voulez-vous ? Il avait fiien fallu pendant ces dix-huit ans « garantir Tordre, faire trembler les méchants et rassurer les bons » ; on avait dû désarmer le peuple, n'armer que les prétoriens pour contenir la Révolution.
Cependant à ce moment du suprême péril un souffle court sur toute la France qui ravive sous la cendre où il dormait la flamme étouffée du civisme. Les villes s'agitent, les populations demandent des armes. C'est, il semble, le moment de donner Tessor à toutes les énergies du patriotisme. Que va faire le Gouvernement ?
Préfet à Intérieur et Guerre, — Paris,
Strasbourg, le 17 Juillet 1870, 9 h. 60 m. matin.
N'est-il pas opportun S'organiser et armer à Strasbourg» iet dans les principaux centres une garde -nationale soiiée?...
Intérieur à Préfet Bas-Rhin. — Strasbourg.
(Ghifflre spécial)
Paris, le 17 Juillet 1870, 7 h. 55 m. soir.
Le maire de Barr me demande s'il peut former des troupes de francs-tireurs et obtenir les armes nécessaires à Téqulpement des volontaires. Le gouvernement admet en principe la formation des corps de francs-tireurs ; il est disposé à leur donner des armes, mais c'est aux préfets qu'il appartient de faire des propositions à cet égard. Concertez-vous avec le maire de Barr. Il n'y a pas lieu en ce moment d'organiser et d'armer une garde-nationale à Strasbourg et dans les principaux centres, La formation des corps de francs-tireurs la remplacerait avec avantage là où vous croiriez qu'ils peuvent utilement s'organiser...
Major général à Guerre par intérim. — Paris.
Metz, le 2 août 1870, < h. soir.
L'intention de TEmpereur est de disperser les bataillons de garde-nationale mobile qui se réunissent au camp de Ghâlons et ont déjà fait preuve d'esprit détestable. On pourrait les répartir entre les places de Belfort, Thlonville, Longwy, etc. . .
Maréchal Baraguay d'Hilliers à généraux cornmandant Rouen, Caen, Alençon, Eoreux, Versailles^ Beauvais, Melun, Troyes, Auxerre, Orléans et Chartres.
Paris- Vendôme, le 4 aoiR 1870, 10 h. 20 m. matin.
Suspendez jusqu'à nouvel ordre l'envol des feuilles ippel des gardes-nationaux mobiles.
Préfet à Intérieuv.— Paris à général division.-^ Besançon.
Lyon. 7 août 1870, 4 h. 47 m. soir.
Nos populations frémissantes demandent des armes ; la garde-mobile n*a pas encore un fusil...
Préfet à Intérieur. — Paris.
Ghaamont, 7 août 1870, 5 h. soir.
On s'étonne que la garde-nationale mobile du département de la Haute-Marne ne soit pas encore convoquée.
Préfet à Intérieur. — Paris.
Valence, le 7 août 1870, 2 h. 85 m. soir.
A la suite des deux dernières dépêches que Je viens de publier, les hommes de tous les partis sont venus à moi me demander à s*organiser pour défendre le pays ; j'ai parlé de francs-tireurs, ils préféreraient la garde-nationale ; mais elle pourrait devenir un embarras plus tard ; j'attends vos instructions.
Préfet à Intérieur. — Paris.
(Chiffk-e spécial)
Valence, le 8 août 1870, 6 h. 5 m. soir.
L'armement de toute la garde-nationale pourra être un gros danger. Je pousse aux francs-tireurs et aux volontaires.
Préfet à Intérieur^ — Paris.
Lons-le-Sanlnier, le 8 août 1870, 10 h. 85 m. matin..
Des corps de volontaires, francs-tireurs ou gardes-
nationaux veulent se former. Partout on réclame des armes. 1/émotlon est ardente. Notre frontière est découverte ;,les Rousses sans garnison. Les bruits d'arrivée des Badols campés à Lomach se propagent.
Préfet à Intérieur. — Paris.
Lyon, le 8 août 1870, midi 25 m.
Manifestations très bruyantes pendant toute la soirée. Dans ces manifestations il y avait du bon et beaucoup de mauvais. Le mot d'ordre était: organisation de la gardenationale ; et ce mot d'ordre vient du parti radical. En résumé, beaucoup de bruit, mais pas de désordre.
Général commandant 3« division à Guerre. — Paris.
Lyon, le 10 août 1870.
La population ne s'explique pas la surabondance de troupes en ce moment à Lyon. Le commandant du ?• corps désire ma présence et je demande à le rejoindre avec la 3* division que je commande.
Général en chef à Guerre. — Paris.
Lyon, le 9 août 1870.
Puls-je faire délivrer d'urgence des fusils à la gardenationale sédentaire et aux compagnies de volontaires ? Tous les préfets m'en demandent.
Le colonel directeur à La Fère au ministre de la Guerre.
La Fère, le 9 août 1870.
Depuis hier, plusieurs préfets s'adressent à moi pour avoir des fusils à livrer à la garde-nationale^ sédestatee ; que faut-il faire ?
Intérieur à préfet Bouches-du-Rhône, — Marseille,
Paris, le 11 août 1870, 7 h. 80 m. soir.
Votre département étant mis en état de siège, pour cause politique, jugerez-vous opportun d'y organiser une garde-nationale sédentaire ? Si oui, concertez-vous avec le générai.
Préfet à Intérieur. — Paris.
(Chiffre spécial)
Laval, le 28 août, 3 h. 40 m. soir.
Des nominations restent à faire dans les cadres de la mobile, surtout dans un bataillon, le 3«. Les propositions sont envoyées depuis quinze jours à Tautorlté militaire et restent sans réponse, malgré lettres, rappels et démarches. C'est là un état déplorable. On exige des formalités bureaucratiques inopportunes dans les circonstances actuelles. Je demande une solution.
Conseiller d'Etat en mission à Intérieur.^ Pari
Evrenx, le 80 août. 11 h. 25 m. matin.
Ici, près de Paris, la mobile n'a pas un fusil. Son espi est excellent, mais elle demande des armes ; il est ino qu'elle n'en ait pas. Le commandant part pour Pari Absolument nécessaire qu'il en rapporte ce soir.
Général commandant 5* corps à Guerre. — Pari
Mésièrcs, le 80 août 1870, 11 h. 5 m matin.
Je viens d'arriver à Mézières ; j'ai trouvé sur tout m passage la population disposée à la résistance, mais 1 autorités civiles sont généralement peu disposées à pousser à la défense. Le maire et le sous-préfet de Reti seraient à changer.
Ce qui ressort avec une évidence trop éloquente de la comparaison de ces piteux documents, c'est la contradiction intérieure qui tue notre force militaire. Il est visiblement impossible de mettre la France en état de se défendre, tant que régneront ces influences gouvernementales qui refoulent en elles les forces vives du patriotisme. Les arrière-pensées du Pouvoir, ses peurs et ses défiances, jointes au formalisme imperturbablement inepte de sa bureaucratie, doublées de la volonté perverse de son fonctionnarisme « peu disposé à pousser les populations dans la voie de la défense », nous font nécessairement infirmes en présence de l'ennemi. C'est une fort ancienne vérité que toute puissance divisée contre elle-même est destinée à périr. Donc, pour nous rendre, avec Tunité morale, la force inlérieure qui se trouve ainsi mise à néant, il nous faudrait, en fait de gouvernement, en trouver un plus populaire, soutenu par une adhésion nationale plus compacte que ne fut celui de TElu des huit millions de suffrages ; — à moins que le plus simple ne soit d'en finir une bonne fois avec le procédé gouvernemental, en substituant à ses fictions une organisation sociale et défensive où la désastreuse influence de la raison d'Etat n'intervienne plus, pour paralyser les forces et l'élan de la Nation, où celle-ci lulte elle-mên*e dans son instinct de vie, pour préserver son existence quand elle la sentira menacée.
Ainsi aurait-elle fait, il n'y a pas à en douter, après ce qu'on vient de voir, — en 1870 si son initia-
tivc n'avait pas été comprimée par raction du Qouyernemeut. C'est que ce gouvernement, pressé par l'ennemi étranger, redoutait encore plus la Révolution.
On s'est donc défendu avec les régiments incomplets de l'armée de ligne. La bravoure des troupiers est impuissante devant des forces et une tactique supérieures. Il ne serait que temps de couvrir Paris. Mais Napoléon III craint d'y être accueilli par la Révolution ; il juge préférable de se faire prendre, avec son armée, à Sedan.
Le maréchal Bazaine s'est replié sur Metz, imprenable et regorgeant de vivres. Là est, au point de vue militaire, à peu près le dernier espoir de la défense nationale. Mais la Révolution, à bout de patience ou plutôt à bout de honte, a relevé la tèle à Paris ; le commandant de l'armée du Rhin ne combattra pas sous le drapeau de la Révolution. Il aimera mieux remettre ses forces entre les mains de l'ennemi, jusqu'au moment où celui-ci aura achevé d'écraser la France, en vue de restaurer l'ordre de concert avec le vainqueur. C'est en définitive ce qui est arrivé, bien que la manière n'ait pas été absolument conforme aux calculs personnels du maréchal. La prodition de Metz est un acte de haute conservation, — le type et le chef-d'œuvre du genre. Ainsi qu'il le dira fort bien aux Conservateurs dans sa défense devant le conseil de guerre : * Que deveniez -vous après le 18 mars, si vous n'aviez pas eu l'armée que j'ai su vous garder? Vous étiez emportés par la Révolution ! »
Bazaine était d'autant mieux fondé à faire valoir cet argument que les acclamés du 4 septembre, meneurs de la Démagogie aux yeux du maréchal, qui représentaient, en réalité, la moins anti-révolutionnaire des couches bourgeoises et la moins anti-patriote, n'ont pas' au fond agi autrement, bien qu'avec moins de cynisme, que le non pareil héros de la prodilion de Metz. N'ont-ils pas, fermant leurs oreilles aux instances répétées des patriotes véritables, négligé systématiquement les précautions qui sont de règle, mentionnées et prescrites par le Code militaire, au début d'un siège quand on veut sérieusement le soutenir? Pénétrés de Toracle du grand Napoléon, n ont-ils pas, autant qu ils l'ont pu, refusé des armes aux ouvriers de Paris ? Au lieu d'aguerrir ses défenseurs dans les travaux d'une défense active, ne se sont-ils pas attachés à fatiguer leur patriotisme, prêt aux immolations sublimes, par les exigences d'un service ingrat et oiseux, simulacre hypocrite d'une défense qu'ils auraient voulu ne pas soutenir ? N'ont-ils pas essayé de rendre Paris aussitôt après Metz sans avoir combattu ni épuisé ses ressources ? N'ont-ils pas cette même nuit, la nuit du 31 octobre, qui sauva précairement l'honneur national en empêchant au moins cette infamie, fait évacuer les avantpostes en présence de l'ennemi ? Cette Cité qu'ils ont affamée, pour l'amener à subir la Capitulation, est-il vrai qu'elle a pu, après le 18 mars, nourrir pendant six semaines ses soldats de la Commune, deux cent mille hommes, avec 4es approvisionnements dissi-
mules pendant le siège ? Estait vrai que, pour finir, ils ont livré Paris, nuitamment, précipitamment, au point d'oublier dans les forts soixante mille rations de vivres?
Ont-ils assez trahi leurs engagements d'honneur ces défenseurs improvisés auxquels la France s'était confiée ? Ont-ils assez amusé ce grand enfant de Peuple parisien, non moins badaud que patriote? Ont-ils assez menti ? Ont-ils assez failli à la loyauté, au civisme ? Ont-ils perpétré assez d'actes de forfaiture, dont le moindre encourt régulièrement la peine de mort, pour être accusable^ du crime de haute trahison nationale?
Aussi M. J. Favre, flatté de Téloge, a-l-il été complimenté par M. de Hismarck, non peut-être sans ironie, pour avoir réussi à soutenir un siège aussi prolongé « sans avoircessé de maintenir Tordre ; » — tous les Gouvernements sont, comme ils le disent, solidaires ; compères et compagnons ! Tandis que le général Trochu déplorait amèrement « qu*on n'eût pas inséré au nombre des clauses de la reddition que la garde nationale de Paris reniirait ses armes à Vennemi! » (1) Le Gouvernement de la Défense s'est acquitté de celte défense, comme peut combattre un prisonnier qu'on force de marcher, baïonnettes dans les reins ; l'heure de la Capitulation fallacieusement amenée a été pour ces faux défenseurs du Pays
(1) Rapport fait par M. Ghaper, député, au nom de la commission d'eoquôte sur les actes du Gouvernement de la défense nationale, sur les délibérations de ce Gouvernement. — Délibération des 24 et 25 Janvier.
rheure souhaitée de la délivrance, le dénouement prévu de la tragi-comédie. Au lieu de mettre en usage les forces qu'ils avaient pour sauver Paris et pour vaincre, ils ont comme Napoléon III, comme Bazaine, craint d*èlre débordés par la Révolution !
Ainsi le pouvoir a beau changer de mains et changer de rubrique, la France descend de plus en plus sur le versant de sa déchéance ; — parce qu'il y a toujours une préoccupation que ses Gouvernants, quels qu'ils soient, font passer avant la grandeur et à l'occasion avant le salut de la Pairie, — la peur de la Révolution.
De cette trahison permanente, accumulée depuis trois quarts de siècle, quelqu'un doit être responsable, il y a un criminel de lèse-Nation qui doit être frappé. Notre accusation ne prend pas le change, c'est ce criminel qu'elle met en cause. Passant par dessus les tôtes des individus qui ne furent que ses prête-nom et ses instruments, elle va droit au fond de la question. Ce coupable, c'est la classe régnante ; c'est la bourgeoisie du xix® siècle.
L'accusation apparaîtra d'autant plus justifiée qu'on aura mieux compris la signification des événements. Leur témoignage n'est pas douteux. Il est clair que la dépression nationale et la prodition du pays se lient fatalement aux conditions du système bourgeois. Si on veut une force militaire qui satisfasse aux exigences de la sécurité et de la dignité de
la France, qui nous rende, comme veut la justice, inyîncibles et inagressifs, il faudra qu'on la cherche dans un tout autre* ordre d'idées. On devra s'adresser à la Révolution, au système d'armement qui appartient à ses données, l'organisation fédérale.
Croit-on qu'au moins à l'heure qu'il est cette bourgeoisie, ayant vu le fond du précipice où elle a conduit la patrie, éprouve quelque résipiscence ? L'illusion serait par trop naïve. Ecoutez plutôt M. Thiers, son type vivant, son porte-voix.
On se rappelle ou on a oublié qu'en 1848 le Gouvernement militaire du général Cavaignac, éprouvant la nécessité urgente d'opérer une réforme dans notre système d'armement, la proposa à l'Assemblée constituante. Le ministère démandait une organisation analogue à celle que l'Assemblée de 1871 a dû enfin admettre, rendant le service militaire universellement obligatoire et personnel. Incontestablement une pareille organisation adoptée dès lors aurait eu pour premier effet de prévenir notre désastre, déterminé surtout par l'insuffisance de nos forces au début de la guerre. Qui s'opposa à cette réforme ? Qui entraîna la majorité de la Chambre à la repousser ? Ce fut M. Thiers. Il est donc historiquement de fait, — nous ne parlons pas de l'entrevue avec le général d'Aurelle — que ce politique « si fin » à qui la voix publique, celle de la Bourgeoisie, a donné le titre de Libérateur du territoire, est réellement plus que personne responsable de la catas-
trophe qui nous a enlevé nos frontières. Le prétendu Sauveur a perdu son pays. Ou si Ton veut absolument qu1l Tait sauvé, c'est à la façon de ces sauveteurs qui jetaient leur homme à Teau et le repêchaient ensuite, pour toucher la prime de sauvetage.
La Renommée a parfois de ces ironies.
Les événements ont-ils modifié les idées de M. Thiers ? Si cet homme d'Etat n'est guère de ceux dont on peut dire (dans l'acception scientilique du mot) qu'ils ont des idées, il a en revanche des instincts fort arrêtés, d'autant plus tenaces que la raison scientifique exerce sur eux moins d'empire ; il n'en est que plus fidèlement l'incarnation de l'esprit bourgeois, peu préoccupé des idées ; il l'est par son tempérament ; il ne peut même l'être qu'ainsi. M. Thiers a donc reproduit en 1872 sur la question militaire exactement la même doctrine qu'en 1848. Les événements n'ont rien appris ni rien fait oublier à cet homme intelligent. La bourgeoisie en désarroi, étourdie par le coup subit, a voté d'effarement la loi sur l'armée qu'elle ne voterait plus aujourd'hui. M. Thiers, qui ne perd pas aisément la tête, a maintenu malgré toute la tradition bourgeoise, le système argyrocratique du Remplacement ; exemple assez remarquable de cette supériorité, nous ne dirons pas ici de logique, mais de consistance, par où Tindividu est naturellement au dessus de la collectivité qu'il représente. Il semble que la Bourgeoisie, s'étant calmée, donne plus tard,
par après coup, raison à rhomme d'Etat dans lequel réside son esprit plus complètement qu'en ellemême. Empirique, dépourvue de principes, la réforme qu'il a combattue n'est abordée qu'avec mollesse, .^'enchevêtre dans les échappatoires ; on hésite dans l'application, qui reste longtemps incomplète.
Le jeudi 2 septembre 1875, seulement on convoque, pour IsL première fois, les Réservistes en exécution de la loi de réorganisation militaire votée en 1872 ; vacation de vingt-huit jours. A quand l'armée territoriale, instituée de par la même loi ? Mais cette armée n'est encore et ne sera toujours que sur le papier. Car la milice territoriale serait l'armement en masse de la Nation, le seul moyen sans doute de la mettre en état de défense ; mais la Révolution serait alors déchaînée. Plutôt la ruine, la honte et la mort de la France I
Du reste c'est un caractère du Parlementarisme, expression politique de l'esprit bourgeois, de reconnaître la nécessité des réformes vingt ans après que l'urgence en aura été constatée et de n'appliquer ces réformes qu'à demi quand il a dû enfin les admettre en principe. C'est pourquoi, soit dit en passant, ce régime n'a pas son pareil pour enfoncer une société dans les fondrières d'où les nations ne remontent plus.
La proditîon est en effet la loi permanente de ces Etats embourgeoisés ; elle n'existe pas seulement
aux heures de débâcle militaire, alors qu'elle éclate comme une mine, produite en actes monstrueux. Elle y est en incubation ; elle y préexiste à Télat latent, développée par Tesprit des institutioîis.
Quel ressort le patriotisme pourrait-il avoir chez un peuple où domine cet esprit d'égoïsme poltron qui est le fond et Fessence du caractère bourgeois ? Quand tout le sentiment national en vient à se résumer dans ce genre spécial de couardise, vil au-dessus de toutes les poltronneries, la, peur de se compromettre^ il est certain que le jeu de la machine officielle se trouve ainsi merveilleusement facilité, mais celte disposition favorable au maintien d'un ordre factice, « cet excellent esprit des populations, » comme on ne manque pas de le qualifier, dans les rapports des préfectures, convient peu à faire des héros, pour le moment où la patrie sera en danger. Lorsqu'elle n'a plus de mobile, outre la Soif du lucre, que la crainte servile de l'autorité, une nation est à point pour subir la conquête.
L'expérience nous en est acquise.
Comme l'âme d'un peuple ne se scinde pas, autant les caractères s'énervent et se dépravent, autant se faussent les intelligences. Se mettre en règle avec le Code ou se dérober à la surveillance de la police ne supplée que précairement à la notion du devoir. Lorsque cette notion est éteinte, bientôt le travail honnête et les études loyales ont aussi disparu. Tout est lâcheté ; tout devient imposture. Les faux-semblants, les procédés fictifs, qui ne sont du
reste que l'application conforme du dogme gouvernemental, remplacent, en toul et partout, la réalité. La paperasserie tue l'esprit, Tintelligence est étoufîée sous les programmes. Les sources de la pensée se tarissent, à mesure que les diplômes foisonnent et que les déclassés surabondent. Un formalisme inepte el menteur s'étend comme une toile d'araignée qui paralyse sur place, prise dans un réseau d'artifices, toute énergie loyale qui tend à se produire ; chef-d'œuvlre du génie de Lilliput. On ne s'occupe plus de savoir mais de paraître savoir ; car le grand art, l'unique, est lart de parvenir ; le reste n'est affaire que de forme. La science s'en est allée avec la conscience. Il ne sagit plus de la capacité véritable des individus mais des brevets qui Fautorisent ; c'est autre chose. Apprendre est dur ; on n'apprend plus ; d'ailleurs on n'a pas le temps. Il y a pour obtenir l'estampille ofQcielle des moyens qu'on trouve plus faciles ; au moins sont-ils appropriés pour faire briller comme chrysocale les esprits faux, les intelligences de surface, les talents de pacotille, la science ruolzée, pour mettre en lumière sous toutes les formes le clinquant du byzantinisme adapté au système régnant. On prépare des concours et des examens, mensonges qui sont eux-mêmes doublés d'imposture. Au fond de tout, c'est le secret de la Comédie, il n'y a de réel que l'intrigue. La vénalité règne et le favoritisme dispose de tout. Il n'y a plus que des masques.
Corps savants ou magistrature, professions libérales, fonctions publiques, sacerdoce et militarisme
sont, sous leur chamarrure variée, une même et grande arlequinade. S'obslîner au milieu de cette descente de Courtille à prendre au sérieux quelque chose parait souverainement ridicule, et Test en effet. La sincérité, la conscience, les connaissances qui sont autre chose que de la monnaie fausse^ soiit autant de causes de discrédit. Avec cela un homme est coté, classé dans le troupeau des infirmes qui ne sont pas doués pour réussir. Les hommes prédestinés à faire leur chemin savent d'instinct, suppléent au savoir par le savoir-faire. Dans les Sociétés qui ne sont pas tout-à-fait en putréfaction les aspirations généreuses, les convictions solides et vaillamment soutenues, la constance des principes sont des titres à l'estime publique; on pense que l'enthousiasme fait naître les grandes œuvres, comme il enfante les grandes actions. Le dévouement et le courage, s'ils ne sont pas des vertus généralement pratiquées, sont au moins des noms qu'on respecte. Ici c'est justement le contraire ; on vous les met au lazaret. Générosité, dévouement, conviction sont des costumes d'antan qu'on n'ose plus porter; autant se mettre dans la lévite de son grand-père. Tous ces sentiments exaltés^ c'est l'expression admise, répugnent à la placidité de l'esprit bourgeois; il n'est rien d'aussi décrié. Tout ce qui le secoue de son avachissement, opposant à son impuissance un caractère de force et de virilité, lui est un sujet de trouble, un objet de répulsion, antipathique à sa nature. L'âge bourgeois est le règne des chapons.
Une Société, lorsqu'elle est tombée à ce double degré d'abâtardissement intellectuel et moral, est tellement déchue qu'elle ne saurait descendre plus bas. Les qualités qui font le succès dans les conditions qu'elle comporte étant les qualités négatives, les facultés de l'étage infime étant les seules qu'elle apprécie, l'influence et le pouvoir y vont de droit aux minus habentes^ aux indignes ; les maroufles y tiendront la corde. La direction ne saurait être qu'aux mains des intrigants et des pleutres. Elle est livrée nécessairement aux cabrioleurs, aux bateleurs, aux ignares, aux poltrons, aux traîtres. Quand une nation est ainsi retournée, la queue y menant la tête, elle est prête pour la déroute.
Nous l'avons vu.
Proudhon s'est amusé quelque part à rassembler la litanie des maximes bourgeoises qui formulent notre esprit public :
Il faut de la logique ; pas trop n'en faut.
Il faut de rhonnêteté ; pas trop n'en faut.
Il faut de la liberté ; pas trop n'en faut.
Il faut du patriotisme ; pas trop n'en faut.
Etc., etc.
Cette irrésolution des intelligences ne recouvre que la lâcheté des cœurs. Ce n'est pas dans cette sagesse de juste-milieu qu'un peuple puisera les inspirations vigoureuses qui pourront le sauver, quand son existence sera menacée. On ne fera pas avec elle la folie de sortir de Metz ; passer les
tralires par les armes semblera excessif ; on jugera préférable d'obéir à leurs ordres et on livrera les drapeaux.
Donnez-vous tout entier, comme vous le devez, à la défense de la patrie violée par les étrangers, résistez à la trahison, indignez-vous contre la honte ; remplissez de votre dévouement, marquez à votre nom, sauvant l'honneur de votre pays, cette page d'héroïsme qui n'a pas encore manqué Dieu merci, dans les chapitres les plus douloureux de nos annales ; faites en un mot, dans le danger public, ce que tous proclament lorsque le danger n'est pas présent, votre devoir de patriote ; — vous serez pour lécompense fusillé comme Rossel ou proscrit comme La Cécilia, tout au moins mis au rebut comme Faidherbe ou Denfert. L'hypocrisie du jour exaltera vos actes, Bapaume, Châteaudun, Bclfort,... en supprimant vos noms et vos personnes. La haute direction militaire continuera d'appartenir à ceux qui ont si bien mérité de l'exercer par leurs états de service, aux proditeurs de Metz et dé Paris. L'incapacité éprouvée par les événements, comme l'or au creuset, ne cessera pas de présider aux destinées du pays. La félonie continuera de tenir, après l'avoir brisée, l épée de la France.
Car le Système de la Société bourgeoise est un procédé de tamisage tout particulier dont il faut connaître le mécanisme : ce qui est creux et taré passe au crible, monte à la surface ; ce qu'il y a de sain, tombant au fond est éliminé. Ce procédé inter-
verli ne s'applique pas seulement à T.ordre militaire ; 11 est le môme dans toutes les fonctions de l'ensemble social.
Ainsi les activités saines, les talents Yirils, que la nature ne se lasse pas de produire, sont supprimés rigoureusement; ils dépareraient Tharmonie atone d'un ensemble si bien ordonné. L'honneur est ?"^ ganaches, l'empire est aux gredins. — Digni s qui accipiant regnum et divitias et gloriam.
On sait pourtant qu'une nation n'a jamais en e même trop d'énergie à employer pour la faire grai et la défendre. A plus forle raison quand il lui sei urgent de se relever aurait-elle lieu de mettre usage toutes les ressources qu'elle possède. La nù fait tout l'opposé. Les éléments qu'elle s'effo d'annihiler sont justement ceux qui représentent énergies les plus vigoureuses ; aberration funeî dont l'origine tient encore pour la plus grande par cette influence, toujours la même, que nous déni cions à l'instant, la peur de la Révolution. Il es rheure présente inévitable que les organisati( d'élite, les âmes assez élevées pour regarder î dessus de l'étroit égoisme des castes et des class les hommes que la nature a doués d'une fo quelque peu supérieure, tant de caractère que d' tellecl, voient le but parcequ'ils ont la clairvoyai et marchent vers l'avenir parcequ'ils ont la vigue Ils ne peuvent qu'entrer de plus en plus dans la v de la Révolution. C'est en effet ce qui arrive. M comme on ne veut pas de la Révolution, son sig
est un signe d'ostracisme, tout ce qui porte sa marque est frappé d'exclusion. Ne semblerait-il pas, en vérité, que les dévouements qui s'offrent au salut de la patrie soient trop nombreux. Il en résulte que les activités les plus puissantes comme les plus généreuses, exclues des conditions qui les développeraient, concentrées en elles-mêmes, s'épuisent et ne tardent pas à s'altérer dans une fermentation stérile; beaucoup s'étiolent, d'autres se dépravent, quelquesuns, ce sont les individus les plus forts, s'exaspèrent dans leur isolement, deviennent hydrophobes. Les valeurs personnelles dont la Société pouvait et devait obtenir le meilleur emploi sont mises à néant ou se tournent contre la Société, transférées de son aclîf à son passif. A qui la faute? Cependant la gent bien pensante, qui tient en raison même de sa banalité intellectuelle et de sa platitude morale les gradins de Tordre officiel, coasse comme un seul batracien le mot d'ordre que nous connaissons : Raca aux « déclassés ». C'est ainsi que, sous le prétexte de conservation sociale, on émascule le pays. Cette pratique règne depuis longtemps; où nous a-t-elle menés? où nous conduira-t-elle?
Il est des atmosphères viciées où des êtres gélatineux, dépourvus d'ossature et de nerf, trouvent les ^*"3ns naturelles de leur existence; les organisalus élevées ne peuvent y vivre. Tel est le milieu dduit aujourd'hui la décomposition de cette Les énergies supérieures, qui donnent aux
Hâtions leur vraie force, n'y ont pas d'air à respirer. C'est le méphitisme, c'est l'asphyxie.
Le côté drôle de la situation, qui ne prête guère, par ailleurs, à la drôlerie, est d'entendre après cela nos Prudhonimes, tartufes doublés de jocrisses, se plaindre que la nation est stérilisée, qu'elle manque d'hommes, qu'elle n'en fait plus, réclamer des héros et demander des génies aux quatre vents du ciel.
En résumé, la véritable cause de la débâcle, où ont abouti nos fictions, n'est en particulier dans aucun des faits plus ou moins épisodiques dont nous avons été témoins. La défaite de la France n'a, eu réellement pour auteur ni le Gouvernement de la Défense, ni Bazaine, ni Napoléon IIL Elle n'a pas même son origine dans telle ou telle de ces causes plus lointaines et plus profondes : le pillage napoléonien, depuis le coup de Décembre, par suite duquel nos cadres militaires sont restés incomplets et nos arsenaux dépourvus; l'aveuglement des représentants de la classe éclairée qui leur fit repousser, en 1848, l'urgence d'une réorganisation militaire; l'avachissement où la France des épiciers s'affaissa sous le régime de 1830. Le secretfle notre déchéance est à la fois dans tout cela ou plutôt dans la cause intime et permanente qui est latente sous ces faits. — Il est dans l'égoïsme de l'argyrocratîe régnante, dans tout l'ensemble du système politique, social, militaire, qui en dérive, dans l'hostilité qu'elle oppose aux injonctions de la Justice.
Il est, ainsi que nous Favous vu, dans sa crainte affolée de la Résolution.
Si autrefois laristocratie de la naissance nous coûtait cher, du moins elle sauvegardait à peu près Fintégrité de nos frontières; depuis que nous sommes aux mains de roligarchie des écus, dont la prélîbation n'est pas moins lourde, nous en venons, au point d'être mis par l'étranger en coupe réglée, nous nous voyons devenus la proie de l'invasion et nous sommes bien près d'en mourir.
C'est une vérité grossièrement palpable qu'aucun autre régime n'a fait si rapidement tomber la Nation, aussi bas, devant l'étranger. Mais ce résultai éprouvé n'est pas seulement un fait d'expérience; quand on a vu les dessous de la scène sociale, on comprend également que les causes qui l'ont amenée ne sont pas des circonstances fortuites. Comme tout doit se trouver en rapport dans un système gouvernemental, il est certain qu'en fait de politique extérieure, la seule que puisse avouer la sagesse pratique, dans les données du régime bourgeois, est celle qui fut suivie avec une componction sans reproche par le gouvernement de 1830. La vraie règle de conduite du régime bourgeois ne peut être que le système de la paix à tout prix. Ce fut, comme on sait, le grand grief contre la dynastie de 1830; injustement. Une société tombée en argyrocralie peut garder pendant quelque temps une apparence quelque peu spécieuse ; mais l'intérieur en est vermoulu. Sa puissance n'a que l'écorce, n'est en somme qu'un prestige. Il faudra
donc chez ceux qui tiennent le gouvernail une excessive prudence. Ayant renoncé à tout sentiment de pudeur nationale, dévorant les affronts, avalant les couleuvres, ils devront éviter quand même les occasions de conflit qui pourraient s'offrir. Les prestiges ne supportent pas le choc de la réalité. C'est ce que sentit d'instinct le gouvernement de Louis- Philippe, authentiquement bourgeois. S'il survient des pilotes assez présomptueux, assez ignares, assez peu pénétrés des exigences de l'état de choses pour s'en aller donner contre une puissance voisine qui ne soit pas une fiction, le vaisseau-fantôme qui le dirige s'évanouira en fumée, le prestige sera brisé comme verre.
Ainsi n'y a-l-il avec ce régime, quanta la question militaire, que deux choses possibles : Ou la politique de la paix à tout prix, le pritchardisme du Gouvernement de Juillet, qui le fît crouler sous le mépris de la France et de l'Europe, ou le casse-cou napoléonien. L'impuissance et l'ignominie volontairement acceptées ou le désastre et la honte, alternant pour nous perdre comme nous l'avons vu jusqu'ici, voilà tout ce que peut nous donner l'ordre bourgeois. Son idée et les conséquences qu'elle comporte ne sortiront pas de ce cercle, spirale de décadence, qui nous mène dans les profondeurs de l'engloutissement.
Il est donc aujourd'hui parfaitement avéré que la cause intime qui perd notre pays est le gouvernement et l'esprit de cette bourgeoisie qui le domine.
Un pareil état de choses ne saurait durer.
Or il ne changera pas, et il ne peut être sensiblement modifié, autant que la direction continuera d'appartenir à FOhgarchie que nous avons vue à l'œuvre. Car on n*a pas à espérer qu'elle sorte de la voie où elle marche, qui est celle deFabîme. Elle le sait, elle le voit ; elle ira jusqu'au bout.
Les Collectivités, les classes sociales ne sont pas libres d'agir autrement qu'elles n'agissent; la loi qui les meut est fatale.
Adresser à celle-ci un dernier appel au nom de la France frappée au cœur serait une nigauderie dont elle rirait. Le patriotisme des Oligarchies, surtout monétaires, se réduit à conserver leur exploitation. Là où est leur trésor, là est leur âme ; que la patrie périsse, rien n'évoquera chez elles le remords. Elles ont pour destinée de mourir dans l'impénitencc finale. Les Aristocraties peuvent s'en aller quand elles en ont fini avec les peuples dont elles absorbent la substance, comme les vers disparaissent après avoir rongé le cadavre; elles ne se repentent jamais. Donc il ne peut de tout ceci sortir en dernier résultat qu'une conclusion définitive.
De deux choses Tune; — nous sommes arrivés à I instant critique de notre existence nationale où il faut que la Révolution, prenant les devants, extermine l'argyrocratie, (il n'importe par quels moyens, les plus expéditifs seront les meilleurs, car le temps presse); ou autrement l'argyrocratie, en étouffant la Révolution, achèvera de tuer la Patrie.
Il n'y a pas un moyen terme; le duel est à couteau tiré.
Nous ne pouvons nous relever que dans la Révolution, appliquée en esprit et en vérité dans toute rétendue de ses principes. Cette idée de la Justice révolutionnaire, que les gouvernements bourgeois s'obstineront toujours à rejeter, est la pierre d'angle pour servir de base à la reconstruction nationale. Il faut que cette reconstruction se fasse.
Il le faut de toute nécessité et par conséquent à tout prix; quiconque y fera obstacle est traître à la Patrie, doit être frappé sans merci.
Donc la question est d'opter entre le maintien de l'usurpation bourgeoise, ce qu'ils appellent VOrdre, cet ordre que M. de Bismarck complimente M. Favrc d'avoir su maintenir dans Paris assiégé, et l'existence de la Patrie dont l'âme est la Révolution. Ainsi se pose le dilemme. Pour tout vrai patriote, l'option n'est pas douteuse; l'événement le serait aussi peu, si l'intérêt prévalait moins sur le patriotisme.
Vouloir que la France lutté sans ouvrir la soupape à l'esprit révolutionnaire est certainement la prétention la plus absurde qu'il soit possible de concevoir. C'est agir à peu près comme un général, nous en avons connu de cette force, qui, pour emporter à la baïonnette une position, n'aurait souci que de refroidir l'élan de ses troupes en les conduisant à l'assaut.
L'instrument de la Révolution est en efifet le levier qui nous fut mis en main pour soulever le monde
sous les pas des ennemis de la France ; aucun esprit de bonne foi n'en doute, aucun vrai patriote. On peut accumuler, comme on n*a pas manqué de le faire, sophisme sur sophisme ; rien ne détruira cette vérité. Imaginez le torrent de 93 reprenant son cours et dites-nous quelle figure feraient alors sur leurs trônes ces potentats qui ont prétendu nous réduire à Fétat de puissance de second ordre! Nous vainquîmes au siècle dernier, on ne le répétera jamais trop, grâce au Jacobinisme qui employa sans hésiter Félément révolutionnaire ; nous avons été écrasés en 1870, qui est exactement la contreépreuve de 1793, parce qu'on n'a pas voulu, ou su, ou osé, mettre en œuvre cet instrument redouté. On a regardé comme plus expédient que la France fût battue, la Révolution étant comprimée, au lieu d'être victorieuse avec et par la Révolution. On a conteûu Satan ; cela est sublime d'orthodoxie. Il faut croire qu'il aurait fait pis que les cinq milliards de tribut, pis que la honte de la Patrie ; car il aurait pu faire payer les frais de la victoire nationale à ceux qui avaient jeté le pays dans l'aventure et qui l'ont livré. Donc Te Deum, Hosannah ! la catastrophe sans fond a été conjurée ; la Patrie est perdue, mais la caisse ne Test pas ; le désastre de la Nation a été le salut des nantis !
C'était en effet à choisir; la même alternative se posera toujours et le succès dépendra du choix.
Où furent dans cette guerre de 1870 les patriotes qui mirent au dessus de toute autre considération la
délivrance de la Patrie? où les défenseurs qui n'eurent pas un objet autre que la défense ?
« Oui ! mon sang, ma vie, mon âme, tout, plutôt que la France asservie à TAngleterre ! » Ainsi parle Jeanne Darc dans Schakespeare, donnant son âme avec le reste pour sauver son pays. Nous sommes loin de cette abnégation.
Il exista autrefois des hommes qui surent prendre les moyens de sauver leur patrie et qui la sauvèrent. Comparez-vous donc, si vous Tosez, à ces patriotes dont on s'est appliqué à salir la mémoire ! Auriezvous par hasard laudace de prétendre qu'ils eussent agi à votre place comme vous avez agi, obtenu le résultat que vous avez obtenu? Qu*avez-vous fait? Qu'avez-vous osé? Avez-vous su à leur exemple paralyser les trahisons et les intrigues ? Avez-vous seulement su accueillir tous ces dévouements, tant du dehors que du dedans, qui s'offraient à vous ? Sauveurs autorisés ou improvisés, mettez la main sur vos consciences, s'il y a encore chez vous une place où loge ce qui était exprimé dans ce mot vieilli ; tous vous pouvez vous accuser, ainsi que vous le faites, les uns les autres; vous pouvez vous jeter à la tête tous les rapports Perrot qu'il vous plaira de vous renvoyer. Jugeons impartialement, Messieurs ou Citoyens : est-ce que les actes de cette quasi-défense, énervée et faussée par vos peurs occultes, par vos arrière-pensées bourgeoises, ont été, soit dit entre nous, autre chose que la gamme de la prodition nationale dont la note la plus haute a été donnée
par ce fait unique dans l'histoire qui s'appelle la reddition de Metz? Vous avez pris Bazaine pour bouc émissaire; à la bonne heure! Il a été jugé et condamné ; c'était fort bien. Puis gracié ; c'était encore mieux. Pour finir, il s'est évadé; c'était la perfection de la cliose. Sérieusement, il se serait agi aussi bien de le lapider, qui aurait jeté la première pierre ?
Cet âge où l'on a dégoût de vivre passera cependanl comme un autre âge ; mais pour que la France en arrive à user de l'arme qui lui est propre, l'arme invincible marquée d'un signe pour briser toutes les autres, faudra-t-il qu'elle y soit réduite par une nécessité encore plus pressante et plus dure? Subissant les dernières épreuves, devrons-nous connaître la mort, traverser la nuit dii tombeau ? Comme pour les Juifs de l'antiquité, est-il écrit que ce sera seulement à la suite du suprême désastre, quand le Messie aura expiré son dernier souffle, que nous résurgirons en lui et que le Peuple verra son salut ?
Si nous nous sommes autant arrêté sur ce sujet d'un intérêt si impérieux, ceux qui ont connu les angoisses du patriotisme trahi nous l'auront pardonné, car ceux-là nous auront compris. Quant au jugement * des autres, il nous importe peu ; nous ne parlons que pour les vivants. C'est qu'il est dur pour un citoyen d'avoir vu tomber sa patrie sacrifiée à de honteux calculs; plus dur encore est-il de voir que cette France vaincue et flétrie, cette France qui fut si
belle, déchue maintenant si bas, menacée à chaque instant de la catastrophe des peuples condamnés sans retour qui est leur plongeon dans la mort, peut dès qu'elle le voudra remonter de son abjection, ressusciter plus grande et plus belle qu'autrefois, armée de répée du Droit pour mettre la Force 'à raison; que le moyen de se relever lui est offert, présent et sous sa main, et qu'elle refusera de s'en servir parce que régoïsme d'une tourbe de jouisseurs doit passer encore et toujours avant le salut de la Nation, avant celui de l'Humanité. Et la France râle! et la France meurt ! Il faut que ces misérables, comme Danton les appelait, achèvent d'immoler la patrie ! Bêtise, folie, scélératesse, de quel nom qualitîer ce fatal aveuglement? A descendre dans la profondeur de cette pensée, on se sent l'âme envahie par une sourde colère. La Justice refoulée au fond de la conscience emprunte la voix de Vindignation. Elle se demande quelles rigueurs pourront ôtre excessives, quel châtiment hors de mesure, lorsque sera venue l'heure de broyer dans la honte les auteurs de l'iniquité.
Brisons là. Nous perdrions de vue notre objet si nous insistions davantage sur cette question de la milice dans la donnée fédérale. Il nous a suffi d'en indiquer un premier aperçu, allant au plus pressé, pour écarter une prévention des plus fausses comme des plus pernicieuses, surtout quant à l'actualité.
3* Objection. Le Fédéralisme n'est pas un retour vers les institutions du Moyen-Age. Go quiproquo bizarre est dû simplement à ce qu'on ne sait pas distinguer entre une forme gothique de la liberté et son expression moderne, entre l'état de Confédération et l'Organisation Fédérale.
30 Un préjugé très répandu, un de ceux qui ont le plus cours au sujet du Fédéralisme, consiste à croire que ce régime n*est qu'une des formes surannées de l'organisation féodale. On y voit un anachronisme. Môme on s'étonne que ces velléités de retour vers un passé que l'on croyait enseveli, avec les hérauts d'Armes et les Jurats des Jurandes, dans les cryptes de l'âge gothique, se soient déclarées subitement chez les Nations les plus avancées, lorsque le courant du jour est à l'unitarisme. Nous voyons en efTet que la plupart des autres peuples tendent au contraire à s'unifier; les confédérations elles-mêmes sont en voie de sacrifier, comme on en fait la remarque, une plus grande part de leurs libertés, pour se donner des gouvernements plus forts.
Cette erreur est certainement de celles que nous pouvons le moins négliger, car il n'en est point de plus nuisible au développement de l'idée sociale.
L'objection dont elle est le principe recouvre effectivement un malentendu énorme. D'ailleurs rien ne montre mieux que ce malentendu à quel point nos idées, dans les choses de cet ordre, sont jusqu'ici peu définies.
Les philosophes, quand il en existait encore, ayaîent Thabitude de distinguer, dans le développement général de la pensée humaine, trois époques ou phases qui se succèdent. D'abord un âge d'origine qui est celui du syncrétisme, pour prendre l'expression dont ils se servaient; c'est-à-dire une aperception de Tesprit instinctif, nécessairement confuse, donnant toutefois une vue d'ensemble, figure anticipée de Tidée qui se dégagera plus lard. Vient insulte une phase d'analyse où les éléments s'élaborent, se distinguent, se précisent, et se limitant les uns les autres se fixent dans les proportions qui appartiennent à chacun d'eux. Enfin, c'est la dernière époque, les éléments ainsi définis se groupent, se classent, se coordonnent dans le contexte de leurs rapports; en un mot ils se synthétisent. La pensée reconnaît alors sa première image, son intuition d'ensemble, momentanément disparue. Seulement au lieu de s'offrir ainsi qu'au début en traits plus ou moins vagues, elle se révèle maintenant arrêtée et nette dans son contour et dans ses détails ; elle est devenue précise, elle a revêtu la forme scientifique.
On nous pardonnera cette courte échappée sur le terrain de la scholastique. Ceux qui établirent les distinctions que nous rappelons croyaient que pour penser et surtout pour saisir la pensée d' autrui il n'est pas superflu de connaître le mécanisme de la pensée. On va voir qu'en effet celle simple observation nous donnera beaucoup plus de facilité pour rendre saisissable ce que nous avons à dire.
Comme le procédé de la pensée est au fond toujours identique, soit qu'elle travaille sur les idées ou qu'elle élabore la matière, l'exemple de ce même mécanisme est fréquemment visible dans la pratique des arts, qui est la logique en action. Le travail passe par un moment où il ne faut pas regarder Tœuvre en voie de se parfaire. Seul un œil exercé peut alors discerner l'idée qui prendra forme. L'esquisse, pour grossière qu'elle pût*être, laissait mieux deviner l'œuvre achevée que ne fait l'état intermédiaire. Les choses décrivent volontiers un cercle où rien autant que la fin ne ressemble au commencement.
L'esprit ne procède pas autrement dans l'évolution historique. Ceci nous explique comment certaines formes rudimentaires peuvent offrir plus d'analogie apparente avec les formes les plus perfectionnées de l'état social que n'en comportent celles de l'ordre transitoire par lequel passent les sociétés avant d'atteindre à leur achèvement.
L'erreur que nous relevons ici en donne une preuve. Elle confond en raison dé leurs analogies superficielles deux choses en réaUté très distinctes, qui sont le Fédéralisme et la Fédération.
L'état de Fédération ou Confédération ressemble à celui de Fédéralisme à peu près comme l'ébauche à l'œuvre terminée.
L'existence des nations dérive, comme tout ce qui existe, de la nécessité de nature. A l'origine ^ la formation des différents groupes nationaux relève du
droit de la force. Cette nécessité naturelle se traduit d'ordinaire par le fait brutal de la conquête ; les peuples sont groupés violemment, parqués comme des troupeaux. Cependant elle revêt parfois une autre forme, un mécanisme d'opposition se produisant ici comme ailleurs. Déterminées par un ensemble de conditions naturelles, principalement géographiques, certaines populations, qui peuvent d'ailleurs différer entre elles, à toutes sortes d'égards, origine, traditions, mœurs, religion, régime social et politique, et même sous le rapport du langage, s'unissent alors pour résister à l'oppression qui les menace, mettent en commun leurs forces, constituent ce qui s'appelle une ligue ; en un mot elle se confédèrenl.
L'union des 22 cantons de Suisse, Allemands, Français, Italiens, peut être citée comme exemple.
Il va sans dire que cet état de Confédération n'est alors qu'un rare accident. A cette époque où la violence règne, où la fortune des armes distribue la terre, avec les hommes qui la fertilisent, tout ce qui ressemble de près ou de loin au régime du libre contrat ne peut êlre qu'une exception. L'origine de la Confédération apparaît à ce point de vue comme une chose en quelque sorte négative. Il semble que les Confédérés, forcément rapprochés, ne soient unis, dans le principe, que par un seul lien, le lien tout extérieur de la nécessité.
Cependant la même loi de la force qui présida sous l'aspect barbare de la conquête à la genèse de la plupart des Etats, continuant de les régir sous
une apparence un peu modifiée, devient le Gouvernenîentalîsme, avec ou sans le concours de représentations nationales. Les divers groupes -dont se compose chacune de ces nations sont peu à peu réduits à l'uniformité par Faction brutale de ce régime. Sous le pilon du pouvoir centralisé les incompatibilités des races et des provinces sont avec le temps triturées en une matière sociale à peu près homogène.
Tel est dans le monde le rôle initiateur de la force ; car rien n'y commence que par elle. Sous ce rapport, il est vrai de le dire, elle prime le droit. La barbarie gouvernementale engendre avec le temps la civilisation. Entre les mâchoires de la bêle fauve ressaim des abeilles prend naissance. C'est Ténigme de Samson : « La force a produit la douceur ».
Les Sociétés sont condamnées à passer par cette phase d'épreuve. S'il est possible qu'elle s'accompagne d'un certain prestige théâtral elle n'a sans doute rien de flatteur pour la vraie dignité humaine. Mais elle vaut comme préparation pour un état définitif. Ce n'est qu'après avoir subi cette discipline fatale qu'un peuple peut s'élever au degré supérieur de son existence, passer dans la sphère transcendante que la Justice éclaire, disposé, comme dit le Poète, « pour monter aux étoiles ».
« Disposto a saUre aile Stella »,
Pour que les parties constitutives d'un même agrégat national en viennent à un mutuel accord la condition préliminaire est évidente : il est indispen-
sable qu'il y ait entre elles une communauté des intérêts et une communion des idées. Il faut pour contracter être en état de s'entendre.
La fonction du régime centralisateur est précisément de les amener à cetle unité nécessaire.
Alors seulement elles pourront établir leurs institutions nationales sur la base d'un contrat qui ne procédera plus des nécessités irrationnelles mais d'un libre débat et d'un consentement réciproque. Chacune d'entre elles se constituera véritablement à l'état de Nation, c'est-à-dire de libre groupement en même temps que naturel, sur les principes d'un régime non plus seulement fédératif msAs fédéral, qui n'est que l'application des données du Mutualismc à Tordre politique.
Imaginons que, pour amener entre elles une solution amiable, les diverses régions de la France soient convoquées à Teffet d'exprimer plébiscitairement leurs prédilections politiques. Chacune d'elles votant à sa guise, en pleines conditions de liberté, les départements du Midi proclament la République rouge, ceux du centre la République incolore ; les grandes villes les plus éclairées, Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, la Fédération des Communes ; les départements armoricains intronisent un duc de Bretagne ; les bourgs pourris de la Normandie nomment Louis-Philippe II, roi d'Yvetot et Napoléon IV est élu Empereur des Corses. Une nation si peu cohérente serait loin d'être mûre pour le Fédéralisme. Le Fédéralisme ne peut admettre sur un territoire
national, des formes politiques naturellement incom* patibles. Mais cette supposition n'est qu'une fantaisie dont la réalité des faits s'éloigne tous les jours davantage. L'idée républicaine fait des progrès rapides. Bientôt sera entrée dans le grand nombre des cervelles françaises cette conception élémentaire que la monarchie ne saurait plus exister, sous aucune forme ; la nécessité de la République sera généralement reconnue, rouge ou déteinte, peu importe, la République haute en couleur étant définie aussi peu que la République la plus détrempée. L'accord étant fait dès ce moment sur le principe républicain, il faudra forcément en venir à l'organisation de l'ordre Républicain ; les différentes régions entreront alors, chacune à sa manière, dans la voie commune de cette organisation, dans la voie du Fédéralisme. S'il n'est pas nécessaire que l'accord primitif aille au-delà, encore faut-il cette base commune.
Un Hégélien dirait ici, s'il existait encore des Hégéliens, que le privilège féodal et l'absolutisme unitaire sont les deux termes de l'antinomie politique. Le Fédéralisme est la synthèse où les deux aspects de la Vérité contenue dans ces deux termes sont historiquement réunis et se concilient. Nous demandons pardon au lecteur pour cette échappée de pédantisme.
La Confédération et le Fédéralisme se rejoignent comme les deux bouts de la chaîne historique. Mais
la première de ces deux formes, accident naturel dans la vie de certains groupes ellinographiques, ne suppose point un état moral déterminé. Tous les peuples sont capables, à un moment voulu, de ConfédérsLtion^ tous ne le sont pas de Fédéralisme.
Il existe certaines contrées, comme le Nord-Ouest de TAmérique, où vivent, côte à côte, sur le même sol, les populations les plus disparates : des Anglo- Saxons calvinistes, des Irlandais catholiques, des Allemands catholiques ou luthériens, des Chinois idolâtres, même des restes de tribus Peaux-Rouges. La nature aura fort à faire jusqu'à ce qu'rile soit parvenue à fusionner entre eux des éléments si dissemblables. On peut cependant imaginer des circonstances extérieures qui les obligeraient à se réunir dans une action commune, à se liguer, à se constituer en état de confédération, durable ou passagère. Prétendre qu'ils pourraient dès maintenant se fondre et s'harmoniser en république fédérale serait une utopie ridicule.
Rien ne peut mieux que ce dernier exemple faire ressortir la différence qui existe entre la Confédération et le Fédéralisme. La Confédération est un rapprochement généralement hétérogène, lequel dérive surtout de la nécessité naturelle, — circonstances d'ordre géographique, ethnographique, historique, etc. Le Fédéralisme est un groupement qui constilue une véritable unité parcequ'elle est morale avant d'être matérielle ; l'union politique dont il est l'expression, d'ailleurs préparée par les conditions
naturelles, ressort, en fin de compte, du débat et de la volonté raisonnéé.
En général les Etats de FEurope, tels qulls sont aujourd'hui, ne sont pas dans le cas des contrées américaines dont nous venons déparier. Ils n'offrent point cette bigarrure, du moins à ce degré. La plupart d'entre eux, pris en bloc, représentent des groupements assez naturels comme conditions ethnologiques.
, Il s'est même fait, sous ce rapport, pendant la période que nous venons de franchir, un travail général de groupement et de rectification qui sera aux yeux de l'avenir une bonne part de Tœuvre valable, léguée par notre époque à la génération suivante. Les circonscriptions matérielles des futures nationalités ont été à peu près tracées. C'est une vérité que nous devons reconnaître, sans ambages ni réserve ; car il faut, quand on considère dans l'ensemble l'évolution des sociétés, se placer plus haut que toutes les vues particulières, même au dessus du patriotisme entendu dans un sens étroit.
En dernier résultat nous pouvons aujourd'hui nous rendre compte de ce fait, prêtant à bien des réflexions : nous voyons que la violence armée, après des efforts séculaires, n'a pu faire de trop graves entorses à la double loi des affinités d'origine et des frontières naturelles. Sauf un petit nombre d'exceptions, la force humaine de la conquête a fait son œuvre dans les limites assez restreintes où la circonscrivait une
force supérieure. L'initiative des hommes, qui n'est elle-même qu'une dérivation du dynamisme de la nature, est, en fin de compte, de peu d'effet, en comparaison et à rencontre d'une loi de la vie, travaux de fourmis au pied des Alpes.
Ce dix- neuvième siècle aura vu nos principales sociétés d'Europe passer au laminoir du régime centralisateur. Le système de la Société du Moyen-Age était une hiérarchie de privilèges consacrés par la tradition du fait brut qu'on appelait divin, de même que le système social de l'avenir sera une construction de libertés garanties par mutuel accord. Individus ou collectivités, nobles, prêtres et bourgeois, Etats, Provinces et Communes, chacun était à cette époque héraldique, muré et remparé dans ses prérogatives. Comme tout persiste dans le fait du droit divin, il y avait de tout dans cette mixture d'où tout devait sortir à la longue ; il y avait même ça et là de la justice et de la liberté, qui sont aujourd'hui devenues rares. Car la masse est en train de passer sous la meule et d'y être broyée, sans différence de la mauvaise ou de la bonne mouture, sous l'omnipotence de l'Etat.
Le temps est en effet à l'unification. Entraînées par la France, qui leur ouvrit la voie, les nations les plus avancées sont aujourd'hui en passe d'accomplir leur 89 ; chacune à sa manière, dans la mesure et la forme de son tempérament. Toutes les sociétés ne font pas, comme nous l'avons fait, le plongeon dans Tineonnu. Cette furia francese, qui caractérisa notre
grande crise sociale, est un mode tout particulier. Il n*est que d'un temps et d'un pays.
En somme le résultat est le môme. On va démolissant les constructions yieillies. Le procédé n'est pas ce qui importe le plus.
Toutes nos sociétés plus ou moins civilisées ne pouvaient marcher du même pas sur la voie des siècles. Elles se suivent, mais à intervalles, lesquels dépendent pour chacune d'elles du degré de son évolution et de ses conditions intérieures.
Un état par exemple, comme i' Autriche-Hongrie, composé de pièces hétéroclites, véritable habit d'Arlequin, ne s'engagera que difficilement dans cette phase d'unification. C'est tâche ardue que d'asseoir l'unité politique sur un sol national formé de tous les atterrissements des invasions barbares qui ont débordé sur l'Europe pendant cinq ou six siècles, Allemands, Slaves, Tchèques, Magyares, Croates, etc. La sauvagerie de ses origines, encore trop récente, et leur diversité feront qu'une pareille nation viendra nécessairement en relard sur le mouvement général qui unifie intérieurement les sociétés contemporaines, en attendant l'heure éloignée où elles pourront se relier entre elles en alliance internationale.
Cette nationalité mêlée n'en a pas moins dû s'engager, par la force des circonstances, dans la passe commune que traversent les sociétés qui l'avoisinent. Les conséquences de sa défaite de Sadowa ont rejeté l'Autriche dans les bras de sa soeur la Hongrie, qui
ayait à lui pardonner assez de griefs. L'union s*est faite sous la pression des circonstances. Cette réconciliation forcée élait sans doute le résultat le plus heureux qui pût se produire, autant pour TEmpire en général que pour la Hongrie en particulier. Seulement en eût-il moins valu quand ce pays n'aurait pas été ravagé, il y a quarante ans, par les troupes autrichiennes assistées des troupes russes? Quoi qu'il en soit, l'Empereur d'Autriche a ceint la couronne des rois magyars, aux acclamations d'une nation qui fêtait la victoire, fort imprévue, dont un repentir du sort et de l'héritier du Saint-Empire la gratifiait par après-coup. Ces monarques, on a beau dire, ne sont pas fiers. Proscrit, vieux, oublié dans je ne sais quel coin de l'Italie, où il a donné des leçons pour vivre, le patriote Kossuth aura pu voir avant de mourir la résurrection de sa patrie. Omm'a incraimenta pawa. Mais qui songe à présent au dictateur Kossuth et à l'insurrection de 1849? Nous sommes loin de cet âge d'enthousiasme ; les temps sont durs pour les héros. Mais qu'importe, si, pour finir, les résultats se montrent les mêmes? Ce ne seront pas les Kossuths qui penseront à s'en plaindre. L'Allemagne du Nord plus avancée, surtout plus homogène que la Confédération du Sud, vient d'entrer franchement dans la voie du travail unificateur. M. de Bismarck, génie bourgeois, myope autant qu'il convient à un homme d'Etat, gendarme du progrès, taillé à la mesure de son siècle, — ce qui est sans doute la première condition pour qu'un homme soit
grand de son vhant, — aborder enfin dans son milieu Tœuvre que développèrent chez nous, en plus haut style, les éminenls despotes mus avec plus ou moins de conscience par l'esprit révolutionnaire : Louis XI, Richelieu, Louis XIV, la Convention, Napoléon I"; ou pour parler un langage plus correct, le ministre prussien, comme ses prédécesseurs qui poursuivirent auparavant Tœuvre de la Centralisation, s'est trouvé à son heure et dans son milieu le prête-nom de cette puissance dont Faction pousse les sociétés, vers le terme commun de leur évolution; — prévu, du reste, par tous les esprits qui pensent, s'il est inaperçu de ces puissantes capacités qui fulgurent, encensées par leurs contemporains, sur. les cimes gouvernementales.
Caparaçonnés de science apprise, ferrés de pédagogie, bâtis d'érudition, ces Teutons, avouons-le, n'ont pas marché trop mal. Des «iècles de civilisation nous avaient passé sur la tête quand ils erraient encore dans leurs forêts scylhiques. Malgré tout, en fait de politique, ils ne sont guère en retard sur nous que de trois quarts de siècle. « Cela fait cependant un drôle d'effet, disait Hegel, de voir cet homme à cheval, dans lequel se concentre, sur ce point matériel où il est placé, la force qui met en branle toute la masse de l'Europe ». Reportons-nous, une vie d'homme en arrière ; au heu de la victoire germanique, de l'unification germanique, de l'Empire germanique, et de l'Empereur Guillaume, nous avons la domination française, la Centralisation française,
TEmpire et l'Empereur des Français, dont la vue inspirait au penseur allemand cette réflexion hyperphysique. La nation allemande nous suit de près.
C'est là un fait considérable pour le progrès de nos sociétés européennes, dont le Gouvernement de Berlin peut se vanter d'être, pour le quart d'heure, le représentant le plus authentique, dans les sphères gouvernementales; vérité piteuse, mais trop vraie : mais ce même résultat est du meilleur augure et de préparation excellente pour l'ascendant que notre Nation recouvrera, dès qu'elle aura été, par la force des choses, ramenée dans sa voie naturelle, dans la voie de la Révolution, la seule où elle puisse exercer, sur le mouvement des autres peuples, l'aclion prédominante qu'il lui appartient d'exercer.
Au point où nous en sommes maintenant, les Peuples se lasseront vite de l'absolutisme unitaire, surtout une nation a[>mme la vieille Confédération allemande, antipathique par son génie à cette unité factice de la Centralisation. Quand le Verbe révolutionnaire parlera de nouveau, promulguant l'idée fédérale par l'organe de la France, il ne retentira pas seulement chez les nations latines ; les forêts germaniques commenceront à répondre. En attendant, la transformation qui s'opère dans ces contrées d'Outre- Rhin est évidemment un pas énorme dans la voie du progrès général des peuples. Nous ne discutons pas les moyens ; mais quand on pense, par exemple, que pour le seul Etat de Bavière il existe, aujourd'hui, consacrées par le respect superstitieux de la
Iraditîon féodale, une cinquantaine de législations ! on comprend la nécessité de Tunificalion germanique.
Revenant de TAllemagne à nos vieilles races, nous voyons également Tœuvrc préparatoire de l'unification en voie de s'accomplir chez l'aînée de nos nations latines, affranchie récemment par le secours de nos armes, maintenant alliée de l'Empire du Nord, par une anomalie que tous les esprits sérieux avaient d'ailleurs prévue, car son étrangeté s'évanouit quand on en voit les causes de près ; elle n'a enfin rien de trop étonnant à une époque babélique où toutes les relations naturelles sont bouleversées et confondues. Ceci n'importe. Donc l'Italie, qui devait être, par son point de départ, en avant des autres nations, est enfin parvenue à écarter le âouble obstacle qui l'avait si longtemps retardée : le fléau sans cesse renouvelé des invasions conquérantes en môme temps que l'influence non moins désastreuse de la théocratie romaine. Débarrassée de ces deux empêchements qui se liaient l'un à l'autre, le Papisme et Fintervenlion de l'étranger, elle voit aujourd'hui s'accomplir le rêve qu'elle avait poursuivi depuis ses luttes du Moyen- Age ; elle a pu constituer par une heureuse fortune son autonomie nationale et son unité politique. Grâce à l'esprit machiavélique perpétué dans ses hommes d'Etat, grands diplomates, il faut l'avouer, si le succès est le critère suprême, exempts de pudeur autant que de foi, sans scrupules comme sans préjugés, adaptés à la besogne qu'ils font, elle se relève au-
jourd'hui de sa longue humiliation ; résullat certainement grandiose où l'honnêteté , bien entendu, n'entre pour rien. Elle se meut dans le mouvement du jour, peu lui importent les moyens, et les choses Yont au mieux, chez elle, dans la voie de runification. Admettant sans trop d*impatience, la dictature piémontaise, expédient de transition, elle attend que le Fédéralisme, dénouement fatal de l'intrigue, prochain autant qu'inévitable, rende l'essor à son vrai génie en même temps qu'il la fera renaître à cette vie morale qui est le sel des nations et l'âme des sociétés. Ainsi donc, quand on jelte un regard d'ensemble sur les faits accomplis, on est obligé de reconnaître qu'en somme, ceci n'est pas un paradoxe, tout aura été pour le mieux dans les événements militaires et dans ceux qu'ils ont entraînés. Les dures épreuves subies nous préparent un triomphe plus éclatant que nos mérites.
Enfin, pour compléter le tableau de ce mouvement général, même les peuples qui ont eu l'heur de se conserver jusqu'à présent à l'état de Confédération républicaine sont entraînés avec les autres, on a raison de le faire observer, dans le même courant d'unitarisme. C'est ainsi que nous voyons, sans sortir de l'Europe, les Cantons Helvétiques reviser leur constitution fédérative, improprement appelée fédérale, et resserrer le lien qui les unit. Il ne peut en être autrement, 3'ii est de fait que les dissemblances et privilèges politiques, propres à chacun des Etats
dont la Suisse est formée, rentrent dans les prérogatives perpétuées de Tordre féodal. Il en est ici de même que dans les grands Etats de constitution monarchique. Pour qu'un groupe national passe de l'état de confédération, figure naturelle de l'organisation fédérale, au vrai Fédéralisme, il faudra toujours qu'il commence par réduire les aspérités qui empêcheraient de s'amalgamer les éléments divers dont il se compose.
Les peuples constitués de la sorte auront toutefois un avantage. Comme les institutions de l'état fédératif sont, sous leur forme féodale, celles qui ont le plus de rapport avec les formes rationnelles de l'organisation définitive, il ne faudra que les dépouiller de leur enveloppe archaïque, pour mettre à nu le Fédéralisme dans la netteté de son type moderne. Sous le souffle de l'idée juridique les privilèges cristallisés dans les moules du passé se résoudront dans le droit commun; les franchises des vieux âges se trouveront être converties en libertés contractuelles ; les prérogatives routinières se transformeront en garanties mutuellement stipulées, équilatérales et mobiles; préparé par les traditions, le passage de l'état de nature à l'état de raison se fera ici sans ces secousses violentes et ces vastes effusions de sang dont il s'accompagne fatalement dans les grands Etats unitaires.
En revanche il se peut que les Etats confédérés de vieille date ne soient pas ceux où s'accomplisse avec le plus de rapidité la transformation fédérale.
En dépit de toutes les apparences, il n*est nullement invraisemblable qu'ils se trouvent, sous ce rapport, devancés par les peuples qui ont subi, de longue main, sous la verge de Tabsolutisme politique ou religieux la préparation unitaire; à plus forte raison, si ces sociétés unifiées sont aussi les mêmes qui procèdent par une filière directe des plus vieilles civilisations.
Ainsi avons-nous vu, contre toute prévision, les deux nations les plus unitaires de l'Europe, la France et l'Espagne annoncer au monde ébaubî Tavènement du Fédéralisme. Les circonstances où le fait s'est produit ne sont pas ici à discuter. Peu importent également les faits ultérieurs. Toujours est-il que le fait a eu lieu; la voix prophétique a parlé, comme éclate tout à coup le premier coup de tonnerre annonçant Torage. Ce fait paradoxal ne tient-il qu'an hasard ?
Le fait est dû très simplement à ce que ces deux nations latines sont en efïet les plus avancées de l'Europe sur le chemin des étapes sociales. Touctiant au terme de la route, il est naturel qu'elles le voient avant que les autres le soupçonnent. Ceux qui marchent en tête du train arrivent en gare les premiers; est-ce donc là de quoi être étonné ?
Si nos voisins, entrant à peine dans leur passe d'unification, s'imaginent être au bout du monde, il y a, Dieu merci, assez de temps que nous sommes, pour notre compte, engagés dans celte passe; telle-
ment que nous en sortons maintenant, lorsqu'ils y entrent derrière nous. Ainsi un horizon nouveau s'est découvert à notre vue, pour ceux d'entre nous qui savent voir.
Même au jugement des satisfaits les plus robustes, un publiciste ne serait pas tenu pour sérieux qui prétendrait soutenir que le régime gouvernemental dont jouissent aujourd'hui les nations les plus avancées de ce continent européen, avec son batelage politique, ses fictions et ses équivocpies, ses bascules, ses tours de bâton et ses coups de force, ses crises ministérielles, ses anxiétés économiques, ses immoralités et ses dévergondages, ses corruptions et ses rapines, ses dilapidations administratives, ses impostures plébiscitaires, sa compression de la vie publique, son hébétement systématique et son exténuation des masses, sa tyrannie préfectorale, sa stupéfaction militaire, ses iniquités, ses lâchetés, ses ignominies, et, par dessus tout, la fausseté dont il est revêtu de pied en cap, soit le dernier mot de l'esprit social.
Or il existe deux nations sur ce même continent si
avancées politiquement qu'elles en sont venues à
soupçonner que le régime en question ne donne pas
ce dernier mot, qu'on peut rêver plus de perfection,
désirer plus de justice, réaliser plus de liberté ; qu'il
, au-delà, quelque chose. Ce quelque chose
nulé, ce soupçon a pris corps et s'est nommé
n; il s'appelle la revendication du Fédéra-
'elle est l'histoire, sans plus de mystère.
Si l'idée fédérale vient de se déclarer par une explosion si peu prévue et presque simultanément chez deux nations civilisées, les héritières les plus authentiques des premières civilisations, il n'y a point, dans ce fait, comme on a voulu le dire, une rétrogradation ni une anomalie. L'anomalie serait inexplicable autant que la rétrogradation. Ce n'est pas davantage, un symptôme de décomposition et d'épuisement de nos anciennes races. Tout homme qui a vu de près et comparé entre eux les différents peuples d'Europe, apprécie ce qu'elle vaut cette assertion banale (1). La vérité est que les jeunes races quant au côté pourri de la civilisation, — ceci est du reste d'observation habituelle chez les civilisés récents, — sont au moins de pair avec les -autres. Celles-ci, tout énervées qu'on les représente, ont à tout prendre plus de vigueur réelle, soit intellectuelle ou morale, une sève plus généreuse, sinon plus abondante, — ce qui fait l'héroïsme et le génie inventeur. Dans cette épaisse atiposphère du siècle, où tout s'étiole, ce sont encore nos vieilles souches sur lesquelles pousse le bois le plus vert. La revendication armée des libertés locales est le signe le moins méconnaissable d'une vitalité qui persiste, en dépit de tout, sous les revers et sous l'oppression. L'insurrection communaliste et cantonaliste, qu'on
(1) Les grandes capitales de rEurope où la proportion des naissances Ulégitimes est la plus forte, sont classées, par la statistique, dans Tordre suivant: Vienne avant toutes les autres, puis Saint-Pétersbourg, Berlin, Paris et Londres.
l'apprécie d'ailleurs comme on voudra, sera vernie témoigner, fort à propos^ que nos antiques nations latines, dont les ci-devant barbares chantaient déjà le De profundis, sont encore plus vivantes pour Tavenir qui s'apprête qu'elles ne l'ont été dans le passé.
Ainsi, et pour nous résumer, certains peuples européens sont encore enchevêtrés dans les liens complexes de leurs origines féodales ; d'autres sont en voie de s'en dégager, ils se rapprochent et se fusionnent en gi-oupes nationaux unifiés; d'autres enfin^ plus avancés dans leur développement, sont déjà sur le seuil de l'état d'organisation où doivent arriver tous les peuples définitivement constitués.
Il y a loin de certains faits à certaines idées. Nous" devons nous rendre compte que de la queue à la tête de l'humanité la distance est longue. La place de l'esprit est peu de chose dans la totalité de la masse, mais, si peu que ce soit, il la mène.
Si la nation française, qui est le cerveau de l'Europe, et si l'Espagne, qui en est le cœur, ont affirmé tout récemment avec une foi si énergique la rédemption fédéraliste, cela tient précisément à ce que ces deux nations sont en réalité les plus civilisées, — nous sommes loin de dire comme perfection de pédagogie, influence que la prudhommerie contemporaine se plaît à surfaire, mais par tradition historié que, qui est une chose plus intime et supérieure.
Nous pensons avoir dissipé les préventions qui ont le plus cours,au sujet de l'idée Fédérale. II est comme on voit, impossible d'en imaginer qui soient plus loin de la vérité. Par une étrange et déplorable fascination, l'unique moyen que cette malheureuse France ait de se relever devant l'étranger, en organisant Tordre dans son intérieur, le terme du progrès politique semble, aux yeux du grand nombre de ses habitants, le règne de l'anarchie, la dissolutien militaire et le retour vers l'état barbare. A l'entrée de la voie du salut on a posé un écrlteau : Chemin de l'abîme, « Per me si va tra la perdute gente », et le troupeau des simples le croit. Toutes les idées sont, il est vrai, jusqu'à ce qu'elles soient sorties de leur âge d'incubation, traitées de la sorte. — Qu'estce que le Christianisme ? Une superstition malsaine dont les prosélytes croient qu'un malfaiteur, mort au gibet, est monté dans le ciel, attendant qu'il en revienne pour détruire le monde. Ils se rassemblent dans des coupe-gorge où ils font rôtir des enfants et se vautrent dans des orgies sans nom. Ces misérables font profession de haïr la société. Si jamais '»« devenaient en nombre, ils la mettraient à feu et sang. — Qu'est-ce que le Fédéralisme? C'est u utopie subversive née un jour de migraine dans tête d'un idéologue qui niait Dieu et même la pr priété. Ses adhérents « flambent » les ministères mettent dehors les forçais. S'ils pouvaient un jo prévaloir, la société, dont ils se déclarent les enn rais, serait livrée à l'anarchie et au pillage ; la Fran
replongée subitement dans les ténèbres les plus gothiques du Moyen-Age, perdrait une douzaine de provinces et serait rançonnée de trente milliards. Telles sont les versions officielles; ainsi se font-elles suite dans Thistoire ; elles portent le cachet du même esprit empreint de la même exactitude.
Objections pratiques opposées au Fédéralisme. EUes sont les mômes qui firent obstacle à tous les mouvements historiques.
4* La distinction étant établie entre Uidée de Fédéralisme et celle de Confédération, les objections qui restent offrent peu d'importance.
Elles concernent principalement les obstacles qui s'élèveraient dans les conditions données contre Tavènement d'un régime basé sur les principes du Fédéralisme.
« On a pu voir, observe-t-on, des Etats indépendants supprimer les barrières qui subsistaient entre eux pour se réunir en corps de nation, mais on n'a jamais vu un Etat unitaire se transformer pacifiquement en Etat fédératif, en un mot on ne fabrique pas des Confédérations par voie de décrets. Elles découlent de la tradition. Donnez-nous l'histoire de la Suisse et nous accepterons ses institutions. »
Etrange salade! Nous ne parlons pas des études
sérieuses, où les trouve-t-on ? mais il semblerait eu vérité que les écrivains qui se mêlent de traiter des sujets dont la nature spéciale demanderait un peu de judiciaire, ont aujourd'hui perdu jusqu'à la faculté de lier ensemble leurs idées. Faites des romans que diable! si Dieu vous en donna le talent, mais ne vous mêlez pas de politique si ce terrain vous est inconnu. Autre chose est de concevoir, autre chose est d'écrire. Ce sont pourtant des arguments de cette valeur que l'esprit de nos classes éclairées^ ils sont à son niveau, prend résolument pour mot d'ordre; marteau du Socialisme, c'est convenu.
Nous n'avons pas à relever de nouveau l'inévitable quiproquo du Fédéralisme et de la Confédération, des institutions fédérales et fédératives. Il n'est ici question de la Suisse, ni de ses institutions, qu'elle a raison d'unifier, ni de ses précédents historiques, ni de ses vieux privilèges, ni de ses vieilles bannières, pas plus de son ours de Berne que de son taureau d'Uri.
Notre Fédéralisme n'est point la Fédération « comme en Suisse ».
L'objection n'exprime à vrai dire que le fait ou le préjugé de nos errements routiniers. Nous sommes imbus, dès la coquille, du préjugé autoritaire au point que notre imagination n'est plus même capable d'admettre que rien se fasse dans un autre mode.
a On ne fait pas des Confédérations par voie de décrets » ; cela signifie implicitement que les choses ne sauraient se faire, supposition des plus gratuites,
que par ce procédé, d'où il s'ensuit que la Révolulion fédérale est simplement une utopie. Il y a là dessous, évidemment, ce qui s'appelle un cercle vicieux. On suppose résolu ce qui est en question. Car il est question justement d'instituer un régime où ne puisse plus avoir lieu l'intervention autoritaire.
« On ne fabrique pas par voie de décrets des Confédérations ». Assurément non. D'abord par cette raison que l'organisation fédérale n'est pas chose qui se fabrique ; ensuite par cette autre raison que les décrets n'ont rien à voir dans l'organisme fédéral.
Il ne s'agit ici de décrets; il s'agit de contrats réciproques, de conventions et de garanties, — nous avons assez insisté là dessus dans le cours de cet ouvrage. Ôr rien ne se décrète moins que le contrat synallagmatique.
C'est précisément ce qu'observaient en 1873, au moment du projet de Constitution fédérale, les Canlonalisles d'Espagne. Aux arpenteurs du Fédéralisme, qui découpaient le territoire national en un certain nombre de régions, lesquelles seraient libres de se subdiviser, à leur gré, ils opposaient, avec raison, qu'on ne peut parquer le Fédéralisme, dans des cadres abstraits et construits à l'avance ; que le régime fédéral repose nécessairement sur un contrat; qu'on ne peut traiter ensemble que lorsqu'on est plusieurs ; en conséquence que pour former une Espagne fédérale il fallait commencer par émanciper les provinces, faire en un mot, comme ils le disaient, la Fédération de bas en haut. Cela était incontestable
en même lemps que Irop nouveau pour être compris. Il est certain que pour obtenir Torgaiiisation fédérale une autre voie n'existe pas.
a On n'a jamais vu un Etat unitaire se transformer pacifiquement en Etat fédératif ».
Ce qui s'est passé au début donne effectivement à penser que les conseiTateurs du désarroi contemporain ne négligeront rien pour faire que l'établissement de l'ordre ne s'opère pas pacifiquement. Quand la Justice a-t-elle prévalu sans des luttes sanglantes ? Cependant il y aurait, nous l'avons fait voir, comme il y en a toujours, des moyens de ménager une transition à peu près amiable. Si, comme toujours ceux qui seraient le plus intéressés à cette transition n'en veulent pas admettre les moyens, tant pis pour les récalcitrants ! Pacifique ou non paciflque, la transformation fédérale ne s'en fera pas moins. Ceci ne compte pas pour une objection.
Nous ajouterons qu'on a vu tant de choses « qui ne s'étaient encore jamais vues » ! Depuis que l'histoire déroule sa trame, chaque siècle ne voit que de ces choses-là. On n'avait jamais vu que renoncer au monde était le plus sûr moyen pour en prendre' possession et la Révolution chrétienne ne s'en fît pas moins. On n'avait jamais vu que l'unité prestigieuse de l'Eglise catholique finît par se résoudre en une anarchie des consciences, « où tout protestant serait pape, une bible à la main ». Cela n'empêcha pas la Réforme de s'accomplir. On n'avait jamais vu qu'une Monarchie de quatorze siècles, établie sur
la hiérarchie des privilèges, se changeât en Démocratie du soir au lendemain en proclamant le règne de la liberté et de Tégalité; la nuit du 4 août 1789 n'en est pas moins une nuit réelle, comme la nuit de noces d'un paysan. On n'a jamais vu les Etats unitaires se transformer en organismes fédéraux, précisément pour cette raison que la révolution fédérale est en efTet l'aboutissant où portait le courant des siècles et l'unitarisme des Etats, dont Tœuvre se poursuit encore ou, tout au plus, ne fait que s'achever; à toute chose il y a commencement, surtout à ce qui vient pour finir.
Il y a aujourd'hui comme par le passé des choses qui sont derrière la toile; il y a aussi des individus qui voient en esprit, honnis et maltraités naturellement comme par le passé, ces choses que ceux de demain verront avec leurs yeux.
Toutes ces objections saugrenues, vieilles cornm^ l'est la routine humaine, ont surtout pour côté intéressant de bien montrer l'état dlnintelhgence absolue et d'ignorance profonde où nous sommes généralement, à commencer par les soi-disant doctes, en ce qui touche le mouvement social qui nous emporte, sa forme et sa suite historique, la signification de sa marche. Après le droit primitif de la conquête et de la force, vient le droit divin féodal, puis le droit divin monarchique, puis le droit représentatif, quasi-divin, quasi humain ; c'est pendant ces deux dernières phases que se parfait l'unification des différents groupes nationaux ; c'est par celte succession d'étapes
que les sociétés sont tenues de faire route, pour sortir enfin de la Nature et passer dans le règne de TEsprit. Les plus avancées en sont là; elles pressentent le Fédéralisme. Tels sont les faits, telle est leur marche, incomprise jusqu'à ce jour et qu'on s'obstine à méconnaître. Nous Tavons déjà dit, nous le répétons ici, nous le redisons encore, mais qui s'en occupera? Cela est, paraît-il, si transcendant et de peu d'usage, n'allant, en somme, qu'à dissiper les malentendus perpétuels qui forment le terrain sableux où se battent les Grues et les Pygmées !
Enfin, pour ne rien oublier, on oppose ici comme toujours le détail des difficultés dont pourra se compliquer la mise en pratique. Il nous faudrait, en vérité, avant que les violons soient en train, montrer ce qu'est la chorégraphie.
On nous demandera, par exemple, sur quelles bases nous établirons les divisions territoriales; si, pour l'Espagne, nous érigerons en Etats autonomes les 49 provinces de la Péninsule, en les dotant chacun d'une chambre et d'un pouvoir exécutif; — comme on le voit, c'est toujours le même imbroglio des vieilles institutions et des nouvelles; — ou si nous préférerons faire revivre les Capitaineries-Générales. Quant à la France, prétendrons-nous reconstituer les anciennes 32 Provinces, ou les Bailliages, ou les Sénéchaussées? C'est de plus en plus la même confusion, qui tourne à la caricature.
Ainsi on nous exhume les vieilles divisions des Royaumes de France et d'Espagne, qui n'ont et ne
peuvent avoir rien de commun, avec les régions fédérales des Républiques de l'avenir. On nous met Farbitraire de la tradition gouvernementale, qui n'est plus de la question, en lieu et place de l'initiative des peuples émancipés, qui est justement la question.
Le groupement est, nous l'avons dit, affaire de convention mutuelle.
On nous demande par quel procédé nous arriverons à concilier les prétentions des villes rivales. Si Malaga trouvera bon de s'effacer devant Grenade, Turin de céder le pas à Milan, Florence à Rome, Saint-Etienne à Lyon, Pontoise à Paris
La réfutation de l'utopie fédéraliste est évidemment triomphante.
Il est remarquable qu'on éprouve tant de difficultés, lorsqu'il est question d'établir un état de justice et que l'on en trouve si peu, quand il s'agit de perpétuer l'état d'oppression. A imposer l'unification dictatoriale et militaire on n'a pas eu tous ces scru-i pules. Les droits acquis de telle ou telle ville, les antiques franchises des provinces ont été traitées haut la main ; les vies des hommes n'ont pas compté.
Que réclame en définitive ce Socialisme tant décrié? Nous voulons obtenir pour les peuples modernes les garanties de leurs droits de nature, la sécurité de leur travail et de leurs intérêts, l'immunité de leurs transactions, sauvegarder leur volonté libre, respecter leur conscience, en deux mots créer Tordre, qui n'existe pas. Il semblerait qu'en vue de
ce but, ne fût-il aux trois quarts qu'un rêve des âmes candides, toutes les volontés devraient s'unir, prendre à tâche d'aplanir la route. C'est tout l'opposé qui arrive. On multiplie les empêchements et les grains de sable deviennent des montagnes, lorsqu'il est question de la justice. Ceux qui s'attacheront au contraire, mus seulement par égoïsme, à faire peser sur ces mêmes populations l'écrasant fardeau do l'arbitraire, les dictatures préfectorales, les compressions armées, les insolentes brutalités et les exécutions sanglantes, tous les excès du droit de conquête que l'Etat de Siège résume, enfin comme dernier résultat l'asservissement des producteurs, l'exploitation et la misère du travail honnête, ceux-là auront pour les seconder la faveur de l'esprit public. Quand l'objet est de maintenir le règne de l'iniquité, les oppositions s'évanouissent, tout est simple, tout paraît facile. L'espèce humaine est sous ce rapport comparable à la race canine; ils lécheront la main qui les fouaille, ils mordent celles qui leur enlèvent leur chaîne et leur collier.
Cela est du reste très naturel.
C'est également un fait caractéristique, lorsqu'il s'agit d'organiser la Hberlé des peuples, qu'on ne s'avise plus d'avoir recours à ce miraculeux instrument, le suffrage populaire, dont on sait jouer avec tant de succès, quand on veut obtenir le démembrement d'une nation ou l'extermination d'une ville. Pourtant il semblerait que si le verdict du suffrage a lieu d'être invoqué, l'occasion en serait, ou jamais,
dans le cas où des populations ont à se grouper dans les conditions de leurs mutuelles affinités, dont on peut croire qu'elles-mêmes doivent être les meilleurs juges.
Est-il donc véritablement plus difficile de se conformer à la nature que de créer Tartifice? Briser toutes les barrières traditionnelles et naturelles, uniformiser violemment toutes les dissemblances d*origine, de mœurs et d'intérôls qui sont au fond de la vie des populations ; découper la surface des antiques provinces en quatre-vingt et tant de carrés de damier, était-ce donc là une entreprise moins paradoxale que celle qui consiste à vouloir enfin consulter les affinités réelles des populations de la France, pour que ces quatre-vingt et tant de départements, maintenant assez réduits à Tuniformité, en arrivent, disposant d'eux-mêmes, à se grouper librement en circonscriptions politiques ?
Est-ce donc chose si ardue d'arriver à comprendre que l'unité vitale d'un grand pays résulte précisément de la diversité des parties dont il est formé ; qu'ainsi seulement il lui sera donné d'obtenir dans l'harmonie de leurs oppositions, tirant des ressources variées dont il fut doué l'emploi le plus complet, toute l'expansion de son génie et tout le développement de sa puissance ? Ne verra-t-on jamais que le plus fatal procédé pour tuer l'âme d'une nation est dans le fait arbitraire de l'uniformité poussée à outrance, artificiellement imposée ? N'avons-nous pas assez éprouvé que cet absorbant régime de la
Centralisation, en faisant disparaître la franche initiative des individus et des groupes, substitue au règne légitime de la véritable intelligence, le triomphe de l'esprit d'intrigue, consomme en pure perte et dévore les meilleures énergies d'un peuple, le déprave, le fausse et Ténerve et le fait tomber dans l'hébétement que suit le désastre national ?
Pour instituer et pour maintenir cette unité du despotisme qui étouffe l'âme de la Nation, rien ne coûte. Tant qu'il s'agit de défendre cette centralisation puissante qui nous a conduits à Sedan, nous voyons cela sans émotion. Mais avisez-vous de proposer les moyens rationnels, évidents, réguliers, qui empêcheraient le retour des répressions sanglantes ; venez demander qu'on donne un peu d'air à ce malheureux pays qui agonise, faute dié sang rouge dans ses artères et de vie locale dans ses organes ; alors on s'étonne, on s'indigne ; un crie haro ! sur les anarchistes ; ils sont odieux, vilipendés, les injures pleuvent. Les docteurs de la réaction s'agitent ; les arguties puUuLent
C'est impossible, extravagant ; voilà ce qu'on dit à nos raisons les plus solides, qu'on n'essayera même pas de réfuter, on les taira, et pour cause ; le procédé est plus commode.
Au résumé, les objections que l'on veut opposer à la doctrine fédéraliste ou portent à faux, ou — c'est le grand nombre — reviennent à constater que le
Fédéralisme n'est pas encore passé à Tétai de fait accompli. Nous le savons de reste.
C'est-à-dire qu'en réalité il n'existe pas d'objections contre le Fédéralisme.
Nous ne Tondrions même pas jurer que plus d'un conservateur, — supposé que des conservateurs puissent s'inquiéter de nous lire — n'en arrivât à se dire, in-pettOy après cette lecture, que le diable n'est pas, après tout, si noir qu'on le dépeint ; que la révolution sociale, dont on le fait le père, si c'est là ce qu'on appelle ainsi, n'est pas chose si rébarbative qu'on veut bien le dire; qu'au pis aller il y aurait moyen pour les honnêtes gens qui s'occupent plus de leur propre intérêt que de celui du public, d'y fiiire encore leurs petites affaires, aux dépens du vulgaire troupeau. Hâtons-nous d'ajouter que cette adhésion conditionnelle restera vraisemblablement platonique à perpétuité. La Révolution ne sera jamais faite par ceux qui se disent, à l'heure qu'il est, conservateurs. C'est affaire de tempérament. Tout au plus pourront-ils un jour la laisser se faire, comme au 18 mars, quand ils seront talonnés de trop près par leurs échéances. Il est très vrai que ce point lui-même n'est pas sans importance, mais il n'a rien à démêler avec les livres «t la théorie.
Quant aux oppositions, qui n'ont pas plus de rapport avec des objections valables, elles sont en somme celles qui s'élevèrent dans tous les temps, nous l'avons déjà dit, aux approches des grandes
rénovations. Toute cette clameur n'en a pas moins, prise comme il faut la prendre, et en tant que symptôme naturel, une signification que nous pouvons noter. Autant valent les cris des corbeaux, avant Torage.
Pour ce qui a rapport aux idées proprement dites, la distinction que nous avons établie, entre la doc^ trine scientifique appelée Fédéralisme et les antiques routines décorées du môme nom, termine toutes les difficultés. Elle est le fil conducteur dans le labyrinthe des faux-fuyants que Ton s'ingénie à multiplier. Le premier venu qui tiendra ce fil s'y reconnaîtra sans peine, comme dans une rue de Rivoli. Les enfants de demain siffleront nos académiciens et la sophistique inventée avec approbation de TEtat par les champions de la conservation, pour être Tantidole des doctrines malsaines.
Il est certain qu'en général les souteneurs officiels de rOrdre, s'ils ont de leur vivant le meilleur rôle et le plus profitable, font dans l'histoire pauvre figure. Proconsuls du Sénat romain envoyant aux bêtes les Chrétiens, dignitaires de l'Inquisition mettant le feu aux fagots où sont juchés les hérétiques, présidents à mortier et gentilshommes à talons rouges luttant pour leurs prérogatives, tous ces imposants personnages, vus dans la perspective des siècles, nous semblent assez pitoyables. Ce leur fut du reste bien égal ; leur drôlerie était orthodoxe ; ils ne s'inquiétaient guère du reste. La pauvre humanité s'efforce autant qu'il est en elle, pendant le peu de temps
qu'elle vit et possède sa précaire grandeur, dlmposer la vénération ou au moins de commander la crainte. Mais si, laissant de côté pour ce qu'elles sont et ce qu^elles peuvent, les répressions autoritaires, nous parlons uniquement du combat des idées, qui est autre chose que la lutte à coups de canon, jamais, il faut Tavpuer la résistance des institutions régnantes n'a paru aussi faible, pour ne pas dire aussi nulle, qu'à cette présente époque. Nous enfonçons des portes ouvertes.
Où sont les dévouements, où sont, les convictions sérieuses dans les rangs de la conservation ? Où sont même les doctrines ? Il y a des peurs et des intérêts, tout le reste est à vau-l'eau. Où vit-on plus pileuse déroute? La victoire est si bien acquise aux idées subversives, ou tout aussi bien constructives, (elles peuvent s'appeler comme on voudra), qu'il n'y a plus contre elles d'autre recours que leur prohibition, aveu d'impuissance à lutter, comme en matière de Commerce. La lutte placée sur le terrain d'égalité, il est trop clair que les coq-à-l'âne de la presse gagée ne compteraient guère pour une défense.
Les sarcasmes de Celse ou de Julien contre le christianisme portaient plus juste. Les arguments des théologiens de l'Eglise romaine contre le protestantisme étaient plus forts. Il était plus facile de démontrer, en 1775, l'impossibilité de la Révolution qui emporta le vieux monde, à la fin du siècle dernier, qu'il ne l'est, aujourd'hui, de récuser l'Idée
sociale qui passera dans les faits, avant la fm du nôtre.