DÉLIRE CHRONIQUE A ÉVOLUTION SYSTÉMATIQUE. PARANOÏA COMPLÈTE
Lasègue distingua clairement, le premier, de la mélancolie, le délire des persécutions; Falrel compléta ses travaux; après eux, Magnan a donné une description devenue classique de la forme typique évolutive du délire systématisé et lui a imposé le nom de délire chronique à évolution systématique. Voici le schéma de la description de Magnan.
1° Période d'inquiétude. — Un individu, jusque-là sain d'esprit, dans la force de l'âge, devient peu à peu inquiet, triste, préoccupé, il ne se sent plus dans un état naturel, il lui semble qu'on le regarde dans la rue, on chuchote sur son passage; il se montre méfiant à l'égard de son entourage, méticuleux, tracassier. Peu à peu, cet état s'accentue. Il lui semble qu'on parle de lui, qu'on l'interpelle. Il entre dans la période d'état.
2° Période d'état. — C'est la période hallucinatoire; les hallucinations sont d'abord purement auditives (jamais visuelles). Plus tard apparaîtront les hallucinations de l'odorat, du goût et de la sensibilité générale et génitale. L'hallucination auditive débute par des interpellations brèves; on l'appelle par son nom dans la rue, on l'insulte, on fait des allusions à des choses intimes, on lui fait des reproches immérités, on lui adresse des accusations odieuses, on lui dit qu'il est un vaurien, un pourri, un sodomiste, les voix lui arrivent claires ou chucholées, uniques ou multiples, proches ou lointaines, souvent souterraines, naturelles ou par le téléphone, la télégraphie sans fil, à travers l'air, les murs, les calorifères, des trous invisibles
923 Délire chronique.
au plafond. Révolté de ces accusations immotivées, le malade réagil d'une façon plus ou moins active : l'un s'isole, évite la compagnie, se renferme chez lui : persécuté résigné (Vigouroux). Un autre fuit, déménage, voyage : (persécuté migrateur); l'autre laisse éclater son indignation par des récriminations, des plaintes aux autorités, par des attentats contre les personnes. Les crimes commis par les délirants systématisés sont accomplis avec préméditation (souvent même, ils sont annoncés à l'avance par leurs auteurs), de sang-froid, et le malade s'en glorifie, sans chercher à se dérober à la justice. Bien au contraire, il est convaincu qu'il a avantageusement attiré l'attention des pouvoirs sur son cas el ne s'attend à aucun châtiment.
Nous n'avons fait allusion encore qu'aux hallucinations de l'ouïe; aune époque plus ou moins précoce s'y joignent des hallucinations de la sensibilité générale avec l'accompagnement inévitable d'idées hypocondriaques. Le malade sent qu'on agit sur lui par l'électricité, le téléphone, les rayons X. L'explication des sensations du persécuté suivent les progrès de la science : l'action de Satan et des sorciers est remplacée aujourd'hui par celle du radium.
Les hallucinations génitales sont des plus intenses dans celle forme de délire; elles ont leur base soil dans des rêves erotiques, soil dans l'impuissance génitale. Des personnages invisibles viennent pomper le sperme pendant la nuit, suscitent des érections intempestives, ou sodomisent le patient ; chez la femme, ce sont des attouchements obscènes, des viols. On conçoit facilement l'irritation et les réactions dangereuses de semblables malades, d'autant plus que les hallucinations auditives viennent corroborer les sensations génitales, en les annonçant ou en désignant leur auteur.
Les hallucinations de la sensibilité générale qui se traduisent par des plaintes hypocondriaques sont rapportées à l'action des ennemis, au poison qu'ils servent dans les aliments, au sort qu'ils ont jeté; il s'ébauche parfois des idées de négation, en ce sens que le malade prétend que ses organes sont faussés, changés de nature, rendus incapables de fonctionner.
Les hallucinations cénesthésiques et génitales surtout donnent lieu à l'invention de moyens de défense des plus singuliers parfois. Les malades protègent leurs organes génitaux par des ceintures de toutes formes, les femmes se bourrent le vagin de chiffons d'ouate, d'autres se bouchent h; nez, les oreilles. On en a vu qui portaient un casque sous leur chapeau, se couvraient d'une cuirasse.
Pour fuir leurs persécuteurs, certains changent constamment de logis, ou voyagent parfois très loin; l'un de ces malades traversa ainsi l'Europe el l'Asie en gagnant sa vie au jour le jour, dans sa longue odyssée, sans laisser jamais transparaître son délire.
Ces malades sont en effet très dissimulateurs; souvent on ne devine le délire qu'à leur attitude, et l'on en voit rester des mois sans communiquer aucune de leurs idées délirantes. A toutes les questions, ils répondent qu'ils ne savent pas ce qu'on veut dire, ou bien qu'on sait tout aussi bien qu'eux.
3° Période mégalomaniaque. — D'après Magnan, le délirant systématisé cherche à s'expliquer la raison des persécutions dont il est victime. A force
Délire chronique. 92 i
île ruminer, il finit par Irouver celle explication. Si on agit ainsi a son
égard, c'esl qu'on y a quelque intérêt, on attache de l'importance à sa personne, on veut l'annihiler, le supprimer; à cause <lc quoi, en laveur de qui? Parce qu'on seul substituer quelqu'un à lui. s'emparer de ce qui lui appartient. Seraienl-il doue nue personnalité marquante, n'aurait-il pas droil à quelque rang, à quelque fortune? A ces questions, le malade se répond par l'affirmative, ou bien une hallucination l'éclairé subitement.
11 est riche, il esl prince, il esl roi. Un degré de plus cl un changemenl complel de la personnalité a lieu, il esl saint, divin, il esl Dieu ou le Christ. Il a une puissance invincible, la toute-puissance. (Les femmes -nul la Vierge, Jeanne d'Arc.) Les ennemis veulent l'annihiler, mais (ous les moyens qu'ils oui employés jusqu'ici n'ont réussi que grâce à son ignorance; il voit clair maintenant, son tour va venir. En général, le mégalomane allend tranquillement son heure, il exhibe des décorai ions, des symboles de sa puissance, affectant un mépris hautain pour le reste de l'humanité. 11 s'isole dans une altitude altière caractéristique, ne se départant de son calme que si Ton cherche à contredire ses idées.
Il en esl qui, cependant, demeurent très violents, très hostiles, et même 1res agressifs au point d'être inabordables pendant de longues périodes.
C'est à cette période aussi que le malade atïecte un langage particulier, ne parle de lui-même qu'au pluriel ou à la troisième personne, fait des néologismes qui peuvent, soit se borner à des termes inventés pour désigner ses persécuteurs, soit défigurer entièrement son langage (V. Néologismes). 4° Période démentielle. — Le délire chronique dure des aimées et est compatible, d'après Magnan, avec l'intégrité des facultés intellectuelles; ce n'est que très tardivement que l'intelligence se dissocie, et que la démence apparaît; le malade reste alors béatement figé dans son délire mégalomaniaque devenu de plus en plus incohérent. Pour beaucoup d'auteurs, cette démence tardive n'est que de la démence sénile; el, d'autre part, elle peut être bien plus précoce que ne l'enseigne Magnan.
Marche. — La maladie esl, d'essence même, chronique; débutant à l'âge mûr, vers la trentaine, elle dure la vie entière, pour se terminer dans la démence. Pronostic. -- Il découle de la chronicité; l'internement est inévitable pour des malades portés souvent à la violence el au crime.
Diagnostic. — Le délire systématisé chronique esl le plus souvent très évident : le langage, les écrits, l'altitude du malade dictent le diagnostic. Il arrive en effet 1res rarement que le malade vienne consul 1er le médecin au début de la maladie, si ce n'est peut-être sous l'influence des troubles cénesthésiques qu'il ressent : dans ce cas, il esl immanquablement soigné comme neurasthénique hypocondriaque. Mais, dès celle période, les rélicences du malade devront met Ire en éveil. Plus lard, la tenue de son délire permettra de le différencier du paranoïque simple, d'une pari, du paralytique général de l'autre; l'absence d'hallucinations visuelles fait éliminer les délires toxiques, l'alcoolisme en particulier.
La multiplicité, l'enchevêtrement des idées délirantes el des hallucinalions, l'incohérence dans les délires polymorphes, le distinguent de ceux-ci. Les différentes formes de folies raisonnantes se différencient par l'absence
^Ih Délires systématisés aigus.
d'hallucinations, d'où une allure toute intellectuelle de ces délires supposant à la teneur sensorielle du délire chronique.
Le diagnostic peut être rendu très difficile par les réticences, la dissimulalion de ces malades. Il en est qui savent assez bien se contenir pour faire illusion aux personnes incompétentes, magistrats, journalistes, auxquels ils adressent leurs réclamations. Une observation suffisamment prolongée suffi! en général pour reconnaître les idées délirantes.
Traitement. — Le traitement se réduit à rien. Les délirants systématisés doivent être internés pour éviter leurs actes violents, internement souvent trop tardif en raison de la dissimulation de ees malades, dont la maladie, jusque-là considérée comme simple bizarrerie, éclate par l'accomplissement d'un crime. Dans la suite, vers la période démentielle, ces délirants peuvent être rendus à la liberté limitée du placement familial (V. (Colonies familiales). M. TRÊNEL.
DÉLIRES SYSTÉMATISÉS AIGUS. DÉLIRES POLYMORPHES. — Les délires polymorphes sont ainsi dénommées, parce qu'ils sont constitués par l'apparition simultanée d'idées délirantes et de troubles sensoriels multiples; c'est un ensemble plus ou moins confus de toutes les variétés d'idées de persécution. de grandeur, hypocondriaques, etc., et d'hallucinations de tous les sens.
Le début en est aigu, cataclysmal et survient au milieu d'une bonne santé apparente ou à la suite de courts prodromes de nature banale, insomnie, inappétence, troubles de l'humeur. Rapidement, en quelques heures ou quelques jours, le malade tombe dans un état délirant que nous avons défini à l'instant. 11 est inquiet, anxieux; il se croit en butte à des persécutions qu'il ne définit que vaguement : on lui en veut, on veuf lui faire du mal, etc. Puis, d'un moment à l'autre, il exprime des idées de grandeur : il est riche, il est noble, etc. ; ou mystiques : il est envoyé par Dieu, etc. \- cela se mêlent des préoccupations génitales, des idées erotiques et des actes obscènes.
Les hallucinations ne sont pas moins intenses. Toutes les variétés d'hallucinations se manifestent dans le môme temps avec prédominance des hallucinations auditives.
Les hallucinations ne peuvent souvent pas être affirmées; il y a plutôt des illusions de la vue (erreurs de personnes, de lieux). Le malade entend des voix menaçantes ou au contraire agréables, des concerts, des menaces, des commandements : on lui envoie des poudres, on l'empoisonne. Tout cela se suit, s'entremêle. L'incohérence des idées et du langage peut être extrême, traduisant la multiplicité et l'intensité des troubles sensoriels, mais, dans certains cas, au lieu de celle eonfusion des symptômes, il y a un enchaînement plus suivi, une persistance plus grande des idées délirantes, une plus grande monotonie des hallucinations : par exemple, une malade conservera pendant 18 mois de sa maladie l'idée qu'elle est une princesse Had/.iwill et dira tous les jouis que des effluves lui tombent du plafond sur tout le corps.
La marche est aiguë; l'acmé est atteinte rapidement et le délire reste très intense pendant un temps qui peut varier de quelques semaines à plusieurs mois: il garde plus généralement, dans les cas à évolution rapide, son
Délire systématisé originel. 926
caractère polymorphe et confus, et c'est dans les cas où il se prolonge, qu'il devient moins confus, moins compliqué, qu'il se systématise ou plutôt qu'il se stéréotype mieux; il a alors une tendance à passer à l'état chronique, et il est difficile de différencier ces cas de la paranoïa simple. En effet, il semble qu'il y ait une parenté très intime entre ces deux formes.
Il est vrai de dire que les aliénisles s'entendent très mal sur ces délires polymorphes. 11 paraîtrait que les uns doivent être considérés comme des accès passagers (susceptibles d'ailleurs de récidives) et constituent en somme les délires d'emblée (v. c. m.); les autres ne sont que des formes atypiques de la paranoïa simple. Les uns et les autres seraient propres aux dégénérés. 11 est probable qu'un grand nombre de ces cas ressortissent à la démence précoce, car beaucoup laissent à leur suite un état démentiel où surnagent seulement quelques bribes de la systématisation du début, qui même disparaît entièrement. On trouvera même que le rapide schéma que nous avons donné rappelle singulièrement la démence précoce paranoïde (v. c. m.).
Il est certain pour nous que l'on confond encore dans les délires systématisés aigus des états appartenant à des affections semblables seulement parle début, différentes par leur évolution, et dont la nomenclature gagnerait à être fixée d'une façon définitive.
Diagnostic. — Le diagnostic des délires systématisés aigus demanderait que soient passées en revue toutes les maladies mentales pour ainsi dire. Nous n'y pouvons voir, en effet, dans un grand nombre de cas, qu'un syndrome, manifestation tantôt d'une paranoïa simple à début rapide, tantôt d'une paralysie générale, tantôt d'une folie périodique, d'une démence précoce, etc. Le délire systématisé aigu proprement dit ne porte pas en luimême son diagnostic qui dépend de son acuité, de son évolution plutôt que des symptômes mentaux pris en eux-mêmes.
Pronostic. — Le pronostic du syndrome est celui de la maladie causale. Le délire systématisé aigu, au sens strict, est tantôt un trouble transitoire durant de quelques jours à plusieurs mois, se terminant assez brusquement; il est susceptible de récidive (nous sommes tentés, pour notre part, de voir dans de tels cas des folies périodiques à accès paranoïques) ; tantôt c'est une psychose chronique passant plus ou moins vile à la démence.
Traitement. — Le traitement se réduit à l'expectative, avec emploi des moyens habituels en cas d'agitation et d'insomnie, sans qu'il y ait à donner ici d'indications particulières. L'internement (v. c. m.) est la plupart du temps nécessaire en raison des écarts de conduite, des extravagances de ces malades. M. TRÉNEL.
DÉLIRE SYSTÉMATISÉ ORIGINEL OU ORIGINAIRE— Ce type morbide (Sander) est une variété de délire systématisé à début très précoce et se caractérisant surtout par des idées de grandeurs. 11 affecte en général la forme suivante : le malade se croit d'une noble extraction, el, s'appuyant sur des indices imaginaires, qu'il recherche dans son passé (délire palingnoslique, rétroactif), il construit tout un roman. Il se croit appelé à être roi, pape, ou réformateur social. 11 fait paraître des appels au peuple ou aux pouvoirs publics, entre en correspondance avec les personnages les plus haut
927 Délire systématisé simple.
placés. Parfois ses revendications prennent une allure processive (V. Folie raisonnante).
Le délire est très stéréotypé, il se caractérise bien par son mono-idéisme et n'évolue pas. Il reste identique à lui-même pendant toute la vie de l'individu, lequel tente souvent de conformer ses actes au rôle qu'il s'est choisi. Un malade bien connu interné à l'Asile clinique se considérait depuis son enfance comme appelé à être pape. Certains prétendants rentrent dans cette catégorie comme Naundorff et les autres prétendus Louis XVII. Il n'est pas sans exemple que certains de ces malades aient réussi dans leurs prétentions et fait figure dans l'histoire.
Les hallucinations manquent ou du moins restent au second plan, les interprétations délirantes forment le fond de la maladie. Hors du délire, rintelligence reste intacte, mais elle est souvent congénitalement débile.
La marche est essentiellement chronique.
Diagnostic. — Le délire systématisé originaire se différencie du délire chronique par le fait que l'idée de grandeurs est primitive, originaire, isolée, ne s'accompagnant pas d'hallucinations, qu'il débute à un âge précoce et qu'il n'évolue pas. On le diagnostiquera de la paranoïa simple par des raisons analogues. C'est une affection rare : 16 sur 552 cas de paranoïa (Krafft- Eling).
Pronostic. — L'affection est chronique d'emblée.
Traitement. — Il n'y a pas d'autre traitement que l'internement. Le malade se met en effet en conflit avec la société et se livre à des actes bizarres, sinon dangereux. m. TRÊNEL.
DÉLIRE SYSTÉMATISÉ SIMPLE, PARANOÏA SIMPLE. — Nous avons décrit le délire chronique tel que l'a schématisé Magnan, et tel qu'il est resté classique. Il nous a permis d'exposer le type du persécuté, et celle description n'est, nous le répétons, qu'un schéma. De semblables cas sont rares. En réalité, la plupart des persécutés ne se présentent pas suivant la formule ; les périodes décrites sont écourtées et s'imbriquent, l'incubation est plus ou moins marquée, la période d'état ne se sépare pas de la période mégalomaniaque, elle en est contemporaine; la démence daterait, d'après certains auteurs, de l'apparition des idées de grandeurs, marque de l'affaiblissement mental de par leur illogisme même; la démence terminale, dans d'autres cas, où une lucidité suffisante persiste longtemps, ne serait que de la démence sénile vulgaire.
Le délire de persécution n'évolue pas d'habitude avec la majesté clinique, souvent artificiellement dessinée. Les cas vulgaires de paranoïa, plus confus dans leur marche, sont, if est vrai, rangés par Magnan dans les délires des dégénérés. Mais d'autres auteurs, des plus autorisés, rangent justement les paranoïa de la forme du délire chronique dans les psychoses de dégénérescence. Kraepelin fait rentrer ce délire chronique et toutes les formes voisines dans la démence paranoïde (v. c. m.).
Les délirants dits systématisés, qui forment un fort contingent de la population des asiles, mérilent-ils donc bien ce nom? Chez la plupart de ces malades, le délire ne se développe pas d'habitude avec les conséquences
Délire systématisé simple. ! » 2 8
logiques que suppose le mol de systématisation, le terme de délire stéréotypé conviendrait mieux. C'est après une période d'incubation de durée très variable, ou même d'emblée, que l'idée de persécution apparaît, et prend loute son ampleur pour rester snns évolution, duranl la vie entière du malade. Les hallucinations de l'ouïe et de la sensibilité générale el génitale en son! contemporaines, comme aussi les idées de grandeurs. Dans nombre <le cas, l'hallucination sensorielle ou sensitivo-sensorielle simple ou multiple paraît être le phénomène primitif, el l'interprétation par le malade en est souvent palingnostique. On a employé pour ces faits les mots d' hallucinose el, pour noire part, nous serions fortement tentés d'attribuer à ces cas une origine purement sensorielle ou sensitivo-sensorielle (centrale).
La grande majorité des paranoïques rentrent donc dans le cadre de la paranoïa simple (paranoïa simplex). Le début s'en fait de deux façons : soil par un épisode aigu, soil d'une façon insidieuse. Dans le premier cas, on peut observer une phase de confusion hallucinatoire analogue à la forme hallucinatoire de la confusion mentale (v. c. m.), quoique avec une désorientation moindre que dans celle-ci; bientôt les hallucinations et illusions auditives deviennent plus distinctes; c'est un sabbat, des conversations plus ou moins incompréhensibles, un bruit de machine, des menaces; des voix partent de l'étage au-dessus, de tous côtés, parlent au patient de ses affaires, l'insultent directement ou par le phonographe, le téléphone, etc. A cela se mêlent des sensations pénibles ou singulières provenant des rayons X, du magnétisme, de l'électricité, qui ont remplacé les sortilèges des âges anciens, lesquels sont invoqués encore dans les populations peu instruites.
Les hallucinations génitales sont très intenses, bien souvent, et ne laissent aucun repos au malade. Les hallucinations cénesthésiques, tactiles, gustatives, se complètent et se compliquent l'une l'autre. Ces sensations anormales sont accompagnées généralement d'idées hypocondriaques, dont l'absurdité atteint presque parfois celle de la paralysie générale. Ce sont des animaux qui rongent les viscères, l'intestin qui communique avec les poumons, un fer rouge enfoncé dans le rectum; la forme, la complexité, la \ raisemblance de ces idées sont en rapport avec le niveau mental de l'individu; mais elles ont toujours la même valeur au point de vueséméiologique. Les hallucinations tactiles sont des attouchements, des pressions, des décharges électriques, des coups interprétés comme produits par les puis sauces ennemies. Les fausses impressions gustatives entraînent des idées d'empoisonnement, des refus de nourriture, ou des précautions singulières pour l'alimentation.
Les malades donnent souvent à leurs persécuteurs des dénominations néologiques (V. Néologismes) ; à côté des prêtres, des juifs, des francsmaçons, etc., il y a les frappeurs, les invisibleurs, les esprits celtiques et médianimiques, etc.
Certains malades écrivent beaucoup, en graphomanes; sauf chez ceux qui possèdent une certaine instruction, ces écrits sont décousus, diffus, fatigants à lire par la pauvreté el l'incohérence des idées qui y sont émises, parfois rendus presque incompréhensibles par les néologismes.
Les hallucinations visuelles sont absentes de ce tableau clinique. Dans la
929 Délire systématisé simple.
sphère visuelle, le systématisé ne dépasse pas l'illusion, peut-être même n'y a-t-ij pas illusion, mais simple interprétation délirante d'un geste, d'un regard, traduit toujours dans un sens hostile. Los erreurs de personnalité sont fréquentes; les malados investissenl d'un rôle plus ou moins singulier les personnes qui les approchent.
Les idées de grandeur se mêlent aux troubles sensoriels; elles sont moins développées que dans le délire chronique, mais affectent les mêmes types, de sorte que nous n'y reviendrons pas ici. Elles manquent sou* vent.
Les malades réagissent à leur délire de deux façons : 1" passivement, à là façon des mélancoliques, par une attitude renfermée et craintive (persécutés résignés, Vigouroux); parfois môme cette attitude passive dans les périodes hallucinatoires intenses pourrait en i m poser presque pour une stupeur; 2° activement, et c'est le cas le plus fréquent, par des protestations, des gesticulations singulières destinées à éloigner les influences persécutrices: enfin, par des violences plus ou moins impulsives soit contre le persécuteur choisi ou ses prétendus complices (parents, voisin, médecin, infirmier) soit aveuglément sur le premier venu: o° .d'autres nient leurs persécuteurs (aliénés migrateurs).
Marche. — La marche de la maladie est chronique d'emblée; 1res rapidement, en quelques mois au plus, l'ensemble symptomatique a atteint l'apogée de son perfectionnement, et dorénavant le malade affecte une attitude, une conversation, une gesticulation qui resteront les mêmes toute sa vie. Il y a de ci, de là, quelques exacerbalions de forme maniaque ou eonfusionnelle, transitoires. La démence, au sens strict du mot, peut être très tardive, mais il est difficile de tracer la limite et l'époque où elle commence. Des malades à délire extrêmement riche gardent une cohésion mentale presque parfaite en dehors de leur délire: d'autres, chez qui le délire est beaucoup moins bruyant, moins apparent, sont atteints très vite d'un affaiblissement mental plus ou moins profond. 11 semblerait donc qu'il y ail tous les degrés de passage à la démence paranoïde (v. c. m.).
Pronostic. — Le pronostic de paranoïa simple est absolument grave, quant à la vie intellectuelle et sociale. La chronicité de l'affection, ses manifestations bruyantes ou dangereuses condamnent le malade à l'internement. Néanmoins, un nombre notable de ces malades sont aptes, la période aiguë passée, à jouir d'une liberté relative; quelque délirants qu'ils soient, ils sont des plus susceptibles de profiter de la demi-liberté des colonies familiales (v. c. m.). Leurs hallucinations leur créent un monde à part ou ils vivent isolés du monde extérieur, tout en continuant à se conduire d'une leçon suffisamment correcte.
Traitement. — Les systématisés doivent être placés à l'asile où, à l'abri des causes d'excitation extérieures: la plupart finissent par se faire à celle vie monotone qui atténue leur irritabilité. D'autres restent de perpétuels révoltés, <l<'s réclameurs, des protestataires infatigables, que leurs hallucinations (les hallucinations génitales surtout) portent parfois à des violences extrêmes, tantôt brusques, tantôt sournoisement préparées.
M. TRÉNEL.
Delirium tremens. 930