CHAPITRE PREilIER
Une tête de mort entre deux vases de fleurs.
On voyait, dans la populeuse ville de M..., une étrange anomalie qui choquait tous les étrangers, mais qui était arrivée à ne plus attirer l’attention des habitants. Cette anomalie consistait dans le triste contraste que formait, dans un des quartiers les plus élégants et les mieux habités de la ville, dans une des rues les plus fréquentées, une maison close, sale, négligée ei sombre, dont l’aspect frappait la vue et affectait les sens. Les deux maisons qui la flanquaient, à droite et à gauche, étaient aussi blanches que si elles eussent été d’albâtre; leurs balcons et leurs grilles étaient peints, le fer avait été revêtu d’une couleur verte joyeuse et fraîche comme les plantes qui y étaient groupées dans leurs vases couleur de corail. Audessus de cet ensemble de fleurs s’élevaient les vaniteux dahlias, que la culture a tant embellis, les lilas, aussi distin- , gués parmi les fleurs que l’est dans la société la personne qui unit la modestie à un mérite réel. L’heliolrope, qui sait tout ce qu’il vaut, et qui, par cela môme, dédaigne les couleurs éclatantes, se retirait derrière les géraniums, qui ont su, par leur
apparence coquette et variée, se conquérir une belle place dans l’aristocratie de la flore. A la place de prédilection se montraient les cainellias, froids, empesés, se faisant valoir, donnant le ton sans songer que la mode et la nouveauté, qui leur prêtent quelque importance aujourd’hui, peuvent les abandonner demain, et qu’ils seront d’autant plus oubliés qu’ils ne laissent pas même un parfum comme souvenir. A hauteur d’appui s’inclinaient les charmants œillets, la plus espagnole de toutes les fleurs, laissant tomber leurs jolies têtes sous l’excès de leur arôme. Derrière les vitres on voyait tendus ces jolis stores formés de petits joncs verts qui viennent de Chine et sur lesquels sont peints des oiseaux étranges, des fleurs apocryphes qui semblent nés de l’arc-en-ciel et qui font ressembler les maisons à de grandes cages ou à des jardins enchantés.
Tout au contraire, la maison vide, avec ses murailles sombres, ses ferrures noires, ses volets clos, fuyant la lumière du jour et les regards des hommes, semblait exclue de la vie joyeuse et active et porter avec elle un anathème. Sur le balcon se voyaient seulement quelques lambeaux d’un écriteau que le vent et la pluie avaient détruit, et que le maître, fatigué de le renouveler, laissait dans cet état. Ces lambeaux donnaient une apparence d’interdit à cette maison sinistre et abandonnée. En un mot, cette habitation, seule et silencieuse, placée entre ces deux voisines élégantes, pouvait se comparer à une tête de mort entie deux vases de fleurs.