DEUXIEME PARTIE
LA FÊTE DES ROIS
Les trois mages de l’Orient S'en Tont, par la pluie et le givrei Jusqu’auprès de celte masure Où se trouve le nouveau-né.
Ils cheminent, les trois rois mages, Une étoile guide leurs pas Jusqu’à la porte de l'étable Où repose la Vierge belle.
Six années s’étaient écoulées; en six ans il se fait chez les enfants des changements immenses. Le pauvre abandonné qui avait trouvé chez la tante Béatrix un si heureux refuge, était devenu un beau garçon qui comptait alors huit ans. C’était un si charmant enfant , il avait été si bien élevé par sa mère adoptive, qu’il était aimé de tous ceux qui le connaissaient, même de la tante Pavone. Celle-ci n’en grondait pas moins , attendu que la groiiderie lui était aussi nécessaire qu’au ruisseau son murmure : mais elle se mirait dans Manuelito comme dans son miroir. Lorsque Béatrix, fière et heureuse de son œuvre, rappelait à tante Pavone combien elle avait mal reçu le petit, tante Pavone ne voulait pas avoir eu tort et répondait à sa maîtresse, qui était aussi un peu sa parente; « Oui, oui, élève des fils, élève des garçons pour le roil Va, val Et s’il vient une guerre tu verras! Tes yeux se sécheront à pleurer. Des ûlsl des fils, ce ne sont que soucis I m
, La veuve, qui avait atteint quarante-quatre ans, était toujours fraîche , douce et sereine.
L’alcade avait encore élargi sa ceinture , mais il n’avait pu parvenir, en échange, à resserrer les liens qui l’unissait à sa voisine.
La pauvre tante Pavone n’était ni plus vieille , ni plus sèche, ni plus laide. Dès le moment où nous avons eu l’honneur de vous la présenter, ces trois disgrâces n’élaient déjà plus capables du superlatif. Seule s’était accrue l’amitié de tante Pavone pour Florin. Cette liaison était arrivée à son apogée, donnant un démenti aux pessimistes qui nient la constance dans l’amitié, et donnant raison aux optimistes qui déclarent l’amitié austère et pure , quelque intime qu’elle soit.
L’époque à laquelle eurent lieu les faits que nous racontons est assez éloignée pour qu’on célébrât encore , par des représentations naïves, les fêtes religieuses et populaires. Le moment n’était pas venu pour les zambombas et les tambours de basque de donner la migraine à nos petits-maîtres.
Qn célébrait la fête des Rois le jour où nous reprenons notre récit.
Béatrix et quelques voisines entouraient Manuelito et s’occupaient à le costumer en ange. Sur un vêtement de couleur de chair complètement ajusté , l’enfant portait une petite tunique blanche à manches courtes et larges, brodées d’argent; la tunique était attachée sur les épaules et sur la poitrine par des broches en pierreries. Une ceinture d’argent entourait sa taille. Sa tête était couronnée de roses; ses pieds étaient chaussés de sandales attachées avec des cordons d’argent, et sur les épaules étaient ajustées des ailes faites de plumes de toutes couleurs.
Quand il fut habillé, sa mère le conduisit à l’église. Le mystère était représenté au pied de l’autel. Deux belles figures rappelaient la Vierge et saint Joseph , et entre elles, sur un lit de paille, était couché l’enfant nouveau-né. De chaque côté était agenouillé un enfant en costume d’ange , les petites mains croisées en signe d’adoration. On avait choisi pour ce rôle les deux enfants les plus jolis et les mieux mis qui fussent dans le village , et par conséquént le Manuelito de Béatrix. Il eût été difficile de voir un tableau vivant plus gracieux que celui que formaient ces deux enfants inclinés devant le Dieu des anges I Pas
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un cœur ne restait froid , pas un œil n’était sec en présence de cette sainte fête.
Ensuite on vit entrer gravement un grand nombre d’hommes vêtus en Bergers, portant leurs offrandes au nouveau-né; ils se mirent à exécuter devant l’autel une danse lente et grave , qui produisit sur les assistants cette étrange et fervente sensation de dévotion que produit , dans la cathédrale de Séville , la célèbre danse des Six, dont l’origine est si ancienne, dont la simplicité est si admirable et si poétique.
Après les bergers vinrent les notables du pays, vêtus en rois mages, montés sur des chevaux richement ornés, et accompagnés d’une suite nombreuse. Une brillante étoile les précédait. Lorsqu’ils furent arrivés à l’église, ils mirent pied à terre. Le premier qui entra, et qui représentait un digne vieillard portant des cheveux blancs et une longue barbe blanche , s’agenouilla devant l’enfant, l’adora et lui dit : a Je vous apporte l’encens qu’on adresse à Dieu. » Le second, qui représentait le roi Gaspar, s’agenouilla également, et dit en déposant son offrande : « Je vous apporte la myrrhe , qu’on doit au prêtre. > Enfin, de roi nègre Melchior présenta de l’or, en disant : c Je vous offre de l’or, comme au roi. ï
Si, pendant cette naïve cérémonie , quelqu’un eût détourné son attention de la scène gracieuse que nous avons décrite, il eût remarqué un étranger appuyé contre une des colonnes do l’église. Les regards de cet homme étaient fixés sur Manuelito , ou, pour mieux dire, sur ce bel ange qui était à l’un des côtés de la crèche, dans une immobilité telle, dans une adoration si complète , dans une contemplation si parfaite , qu'il paraissait être réellement ce qu’il représentait. L’étranger avait Une bonne apparence, on pouvait lui donner environ cinquante ans. 11 était vêtu , si ce n’est avec goût, du moins avec quelque recherche; et dans la rigidité de sa tenue, dans la sévérité de sa figura, quelque chose indiquait le militaire.
Lorsque la cérémonie fut terminée, les assistants sé demandaient les uns aux autres , dans les groupes qui s’étaient formés sous le porche de l’église , quel était cet étranger.
Un seul homme pouvait répondre, c’était l’hôtelier, et il le fit avec celte gravité affectée et cet air d’importance que nietj trait le propriétaire do Mivart’s hôtel, à Londres, à dire que son établissement est honoré do la présence de tel roi ou de
telle prima donna, de tel empereur ou tel baryton. On sut alors que l’étranger était un capitaine retraité qui songeait à se reposer sur ses lauriers, mais qui ne savait encore où asseoir son camp, où prendre ses quartiers d’hiver.
Un capitaine vêtu comme tout le monde et âgé de cinquante ans n’appellerait pas beaucoup l’attention s’il était à l’armée; mais dans une bourgade de l’importance de celle dans laquelle notre vétéran fil son entrée triomphale , à la suite des rois mages, à l’inverse de l’étoile qui allait devant, là, disonsnous, un capitaine excite vivement la curiosité, c’est un personnage très-visible, et nous dirons même une notabilité.
Le militaire, tout en adressant quelques questions à des paysans près desquels il se trouvait, observait un groupe de femmes au milieu duquel étaient Beatrix et la tante Pavone. Elles s’efforçaient d’arracher Manuelilo aux caresses des autres, et l’enveloppaient dans une mante.
« Que veut ce diable d’homme qui ne nous perd pas de vue? » dit une jeune fille.
La pauvre tante Pavone , qui conservait un certain faible pour la troupe , à laquelle ses ûls avaient appartenu, tourna la tête et regarda l’étranger de ses yeux disparates.
( Daniel dit-elle, c’est un beau garçon.
r— Un beau vieux, répliqua la jeune fille.
— Tais-toi , espiègle , tes militaires ne vieillissent jamais.
— Et comment savez- vous que c’est un militaire, puisqu’il n’a pas d’uniforme? Vous a-t-il donc fait quelque déclaration?
— Il ne m’a rien dit; tu n’y vois pas, petite hypocrite 1
— Oui-da I Et comme vous y voyez , tante Pavone 1
— Je le reconnais à la tournure , sais-tu?
— Tante Pavone, si Florin vous entendait, il prendrait la
mouche. '
— Holà! il nous suit, dit une autre.
— Ceux qui servent le roi appellent cela faire l’arrièregarde.
— Il a remarqué qu’il a donné dans l’œil droit de la tante Pavone, le seul qui soit selon la loi de Dieu.
— 'l’ante Pavone, la décence ordonne que vous lui disiez de battre en retraite, attendu que Florin est occupé de vous.
— Voulez-vous vous taire, perruches effrontées I s’écria la tente l'avnne suffoquée. Les jeunes ille» aujourd’hui n’ont ni
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respect ni retenue; je serais contente que le militaire vous adressât une bonne malice qui tous fit monter le rouge à la figure, bande d’étourneaux, tètes de linottes sans cervelle et sans idées.
— Allons, laisse-les , tante Pavone, dit la bonne Béatrix; c’est jeunesse , ma chère, c’est jeunesse; gaieté et rien de plus. >
On était arrivé à la rue de Béatrix ; les jeunes filles rentrèrent chez elles, et Béatrix gagna sa maison avec l’enfant et la tante Pavone. Quelle ne fut pas la surprise de l’honnéte veuve en voyant qu’après elle le militaire entrait martialement dans sa maison, fier comme Pierrel Elle avait enlevé la mante qui enveloppait l’enfant et se mettait en devoir de le déshabiller, elle s’arrêta et demanda à l’indiscret :
c Que désirez-vous , monsieur?
— Madame, répondit celui-ci, seulement une question, avec votre agrément, et je me retire. Je ne veux être de trop nulle part.
— Et quelle est celte question , monsieur?
— Cet enfant est-il à vous? »
Il n’est pas possible d’exprimer l’effroi qui se peignit sur la figure de Béatrix à cette parole inattendue.
c Et de quel droit, dit-elle en commandant à son émotion, par quel motif, dans quel but me faites-vous cette étrange demande?
— Si vous ni’assurez qu’il est à vous, je me retire, et il me devient inutile de répondre à ces questions; si l’enfant ne vous appartient pas, je vous dirai mes raisons l’une après l’autre.
— Suis-je donc obligée de dire à personne si cet enfant est ou non à moi? Je ne répondrai pas.
— Madame, est-ce donc un mystère?
— Non, ce n’est pas un mystère ; l’enfant est à moi» et bien à moi. Je vous ai répondu.
— Et quel est son père? On n’ignore pas qu’il y a onze ans que vous êtes veuve. »
La pauvre Béatrix était poussée dans son dernier retranche' ment ; le sang lui monta aux joues et les larmes aux yeux.
c Madame, continua le militaire d’une voix émue, cet enfant porte écrit sur sa figure le nom de sa mère, et sa mère était ma fbmme, I
— Elle n’a été ni mère ni femme, celle qui a abandonné son fils, s’écria Béatrix exaltée ; et si elle l’a été, elle a cessé de l’étre par ce seul fait.
— Mais je suis le père, et je n’ai pas abandonné, moi.
— Et quelle preuve me donnerez- vous pour justifier ce que vous dites ? Peut-on donc ainsi venir arracher un enfant des bras de la mère que la Providence lui a donnée, quand sa mère à lui a renoncé à tous ses droits et a renié son titre?
— Les preuves, je vais vous les donner, madame, > répondit le militaire en s’asseyant. Le pauvre homme était tellement ému qu’il sentait ses jambes fléchir.
Il fit alors, avec de longs détails, le récit que nous allons rapporter en l’abrégeant.
Il était sergent quand son régiment fut désigné pour faire partie d’une expédition d’outre-mer placée sous le commandement du brave général Morille. Il était marié; sa femme était jeune et jolie; il avait un enfant de deux ans ; il fut forcé de les envoyer dans la famille de sa femme, qui habitait la Manche. En Amérique, notre sergent se conduisit bien ; il eut du bonheur ; ilmonta en grade; il gagna quelque argent. Rentré en Espagne, il se hâta d’aller rejoindre sa femme ; mais il apprit dans son village que jamais elle n’y était venue, qu’elle avait suivi un autre militaire, et qu’abandonnée par celui-ci, n’osant pas se retrouver en présence de ses parents, qui étaient d’honnêtes gens, elle s’était ancéedans la vie perdue. Elle habitait, disait-on, à Séville. Le mari outragé, le père inquiet courut dans cette ville, et, après de minutieuses recherches , il trouva enfin sa femme, puisée par la maladie et expirante dans un hôpital. Il eut le empsde lui pardonner, afin qu’elle ne mourût pas dans le désespoir, et de savoir d’elle ce qu’était devenu leur enfant. En passant dans le village de Béatrix, la malheureuse, cédant aux suggestions de son amant, avait déposé son fils devant une maison dans laquelle on célébrait la sainte nuit avec dévotion, dans la paix et dans la joie du cœur; elle s’était dit que le pauvre petit trouverait protection dans la charité de ces bonnes âmes. L'enfant portait une jaquette de couleur marron et une marmotte de tricot de laine rouge.
« Après lui avoir rendu les derniers devoirs, ajouta le miliaire, car enfin elle était ma femme, je me suis mis en route ce matin même pour venir ici, et je suis arrivé un peu avant la
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cérémonie. En entrant dans l’église , j’ai aperçu tout aussitôt cet enfant agenouillé à côté du mystère : c’était le vivant portrait de ma femme. Il me sembla le voir, avec ses mains croisées, priant Dieu pour sa mère. Et maintenant, madame, reconnaissez-vous le droit, le motif, le but de ma demande? >
Béatrix, pour toute réponse, serrait l’enfant dans ses bras et fondait eu larmes ; et l’enfant, qui voyait la douleur de sa mère, l’embrassait en pleurant. On eût dit le tableau allégorique d’un . ange miséricordieux consolant la Douleur. i
a Ainsi, dit Béatrix en sanglotant, six années de tendresse, | de dévouement, de soins, de veilles, ne sont donc rien? Ne me donnent-elles pas des droits à un bien que je n’avais pas demandé, et qu’aujourd’hui on veut lù’enlever malgré moi? Cela crie justice au ciel !
— Je sais , répondit le militaire , tous les sacrifices que mon fils vous a coûtés : les uns ne peuvent se payer que par la reconnaissance; pour les autres, madame, j’ai de l’argent, et il est juste que je vous indemnise.
— De l’argent! s’écria la veuve indignée, de l’argent, à moi qui ai légué à mon fils adoptif tout ce que je possède! C’est a lui, aussi bien, que vous causez un grave préjudice en me l’arrachant. Cet enfant, monsieur, sera-t-il jamais aussi heureux •quelquü part qu’à mes côtés?
I — Aux côtés de sou père, madame, il apprendra à l’airacr davantage. Viens, mon fils chéri, je suis ton père. »
' Le militaire voulut prendre l’enfant dans ses bras ; mais celui-ci, effrayé, se jeta au cou de sa mère.
c Vous le voyez bien, dit celle-ci, il ne veut pas me quitter.
— Il le faudra bien, reprit le père.
— Eh bien, demandez-le à la justice ; plaidons : ce n’est quo par la force que vous me l’arracherez.
— Quel est le tribunal qui ne rendrait pas un fils à son père qui le réclame?
— Celui de la conscience, celui de Injustice, monsieur; on ne peut reconnaître à personne un droit à une chose qu’il a abandonnée et repoussée loin de lui.
— Ce n’est pas moi, sur ma vie 1
— L’enfant était à ma porte, délaissé, gémissant, glacé de froid.»
Pendant cette discussion animée et pénible; Florin était sur
NüUV. ANDALOUSliS. 7
gô NOUVELLES ANDALOUSES,
renu, el il écoutait attentivement de la cour, avec son amie la tante Pavone.
c Voilà le jugement de Salomon, dit celle-ci à l’algnazil.
— Tante Pavone, répondit Florin, cela arrive toujours ainsi; si vous avez une préférence pour quelque chose, le diable vient et vous l’emporte. C’est comme cela que j’ai perdu ma femme.
— Oui certes, et moi mes fils. »
Cependant le militaire marchait avec agitation dans la chambre. L’éloignement que son fils lui avait témoigné avait fait rouler sur ses joues bronzées deux larmes, les seules peut-être qu’il eût versées dans sa vie. Tout à coup il s’arrêta devant la veuve.
< Madame, dit-il en reprenant son ton martial, vous ne pouvez vous séparer de cet enfant, et moi je ne puis être privé de mon fils. Trandions la difficulté : qu’il soit à nous deux. Si VOUS' voulez que l'enfant soit votre fils, prenez le père pour mari.
A ces mots la veuve fit un geste et une exclamation de refus.
« Jésus! Jésus! dit-elle, me marier! Dieu ne le permettrait pas.
— Eh bien, à moi l'enfant.
— Laissez-le-moi, au nom de la sainte Vierge Marie, et ha- ^ bitez la maison voisine.
— Il faudrait voir cela 1 Je viendrais en visite pour voir mon fils! Je viendrais faire le piquet à votre porte jusqu’à ce qu’on l’ouvrît! Rien de cela; ou j’entrerai, ou il sortira.
— Alors venez habiter ici , sans qu’il soit nécessaire pour cela de nous marier.
— En logement? non, madame : je ne veux pas d’hôtesse ; je veux une femme; et si vous ne consentez pas à être la mienne, j’en cherche une autre, et mon fils aura une marâtre.
^ — Très-sainte Vierge Marie ! vous pouvez y penser, mauvais père ! Cher enfant de mon âme et de mon cœur I
— Alors soyez sa mère tout de bon, ou je ne crois pas à cette affection. N’ayez pas, madame, une telle horreur d’un mari ; les femmes mariées s’en vont au paradis par le même chemin et avec le même linceul noir que les veuves....
Jésus! monsieur, vous me placez entre l’épée et la muraille.
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— Justement! Alors choisissez, et dites-vous que cette épée est bien trempée ; jamais elle n’a été tirée sans raison ; elle a toujours été gardée avec honneur*.
— Admettons encore que j’accepte le sacrement; mais il m'en coûte de quitter l’état dans lequel je vis, et il me semble....
— Point de simulacre, madame, vous vous mariez pour être ma femme et pour suspendre à un clou votre deuil de veuve, ou bien j’emmène mon dis. Je l’emmèaer&is mémo loin d’ici, si ce village n’était pas le mien.
— Comment cela? Vous êtes d’ici?
— Oui , madame , et il y a trente-deux ans que j’en suis parti. Maintenant même que j’ai trouvé mon fils, je vais me mettre à chercher ma mère ; car mon père , je aais qu’il est mort; le brave homme est avec Dieu.
— Comment donc vous nommez-vous?
— André Pavon, pour tout ce que vous voudrez bien ordonner de moi.
— Le fils de mon parent le charpentier, l’oncle Mateo Pavon?
— Lui-même en personne.
— Tante Pavonel tante Pavonel cria Béatrix. Venez vite, votre fils est ici 1 >
La tante Pavone accourut, Béatrix répéta la phrase.
« A d’autres ! dit la tante. Comment peut-il être mon fils, si l’ennemi me les a tués tous les deux ? Maudit soit-il I
— Madame, dit le militaire en s’approchant de sa mère, je suis André I je suis André I
— Écoutez, militaire, répondit la tante Pavone avec un geste de mauvaise humeur, amusez-vous si cela vous fait plaisir, mais que cela ne soit pas aux dépens d’une femme respectable. Votre grâce veut donc être tout à la fois le père de l’enfant, le mari deBéatrix, et encore mon fils? Vous n’êtes pas dégoûté!
— Mon Dieu! s’écria le militaire avec impatience, c’est mon fils qui ne veut pas me reconnaître pour son père, c’est ma mère qui ne veut pas croire que je suis son fils I Mais, madaiiu', vous vous nommez Andréa; mon père, que Dieu garde, se noiu-
4. Devise des anciennes épées de Tolède : iYo me Mquet eiu mzon ni me entres sin honor. « Ne me lice pas sans raison, ne me remets pas sans honneur. »
mait Maleo; mon frère, José, et moi je me nomme André. Vous avez toujours été entêtée, et mon père avait rimé pour vous une petite chanson qu’il chantait d’un air malin eu s’accompagnant de sou maillet sur son établi :
Dis-nous, Andréa,
Dis, mauvaise langue,
Quand tu cesseras De toujours parler.
En entendant ces terribles et dernières preuves, la tante Pavone, convaincue, se jeta au cou de son ûls, transformée en un océan de larmes.
( Mon fils I l’ennemi ne t’a donc pas tué ? disait-elle au milieu des sanglots.
— Madame, faut-il que je vous montre mon certificat de vie? Je l’ai sur moi ; je m’en suis pourvu pour toucher ma solde.
— Mais comment as-tu échappé à l’ennemi, lils de mes entrailles?
— En tuant celui qui voulait me tuer. Mais , maintenant, tout va bien; nous voilà tous trois d’accord. Jo trouve tout à la fois, à la maison, une mère, un lils et une femme; car vou.s saurez, ma mère, que je me marie avec Beatrix. Et voyez, ajouta-t-il en montrant l’enfant, voilà le père curé qui nous unit. Vous voyez bien qu’il manquait ici un lils, un père et un iiiari. J’apporte tout ensemble, comme qui dirait le fusil, la baguette et la baïonnette. Sachez, mesdames, que celui qui se présente ici apporte une épaulette, une croix et cent mille réaux qui sont bien à lui et qu’il a bien gagnés. ■
La tante Pavone se mit à se signer des deux mains et à loucher des doux yeux.
€ Enfin, bien sûr, cet enfant est à toi? demanda-t-elle à son fils.
— El votre petit-fils en ligne directe et légitime, comme moi jo suis votre fils. »
Et le militaire embrassa avec tendresse cet enfant qui, avec son vêlement d’ange, ressemblait à l’ange de la Paix placé entre deux partis ennemis.
« Kli bien! mere Pavonè, dit Béatrix, si je n’avais pas recueilli cet enfant dans cette malheureuse nuit?
LA FÊTE DES ROIS
— Hélas ! répondit l’heureuse vieille, les voisines te l’avaient bien dit : t Pour soi travaille qui fait le bien. »
Un tremblement de terre n’eùt pas agité plus profondément ce village pacifique que la quadruple alliance de nouvelles qui s’y abattit comme un vol de légers oiseaux.
La première, il était arrivé un capitaine;
La seconde, il était le père de l’enfant de la tante Beatrix; <
La troisième, il était aussi le fils de la tante Pavone;
La quatrième, il était également le mari de la veuve qui ne voulait pas se marier.
La ceinture de l’alcade eut un mouvement d’oscillation bien marqué. Il fut tenté de protester contre cette prise d’assaut d’une place qu’il assiégeait pacifiquement depuis douze ans; mais il se contint en pensant qu’il n’était ni prudent ni politique de mettre en lutte ouverte les prétentions et les droits civils et militaires.
Il y eut une noce qui fit du bruit. Le repas vit des toasts, des chants et des improvisations.
Le barbier composa une romance dans laquelle il disait que si l’Enfant-Dieu avait envoyé à la veuve un enfant nu et pauvre comme il Tétait lui-même, les Rois, pour la récompenser de sa bonne œuvre, lui avaient donné un mari riche de tout Tor du Pérou et portant un cœur aussi enflammé qu’un baril de goudron dans la nuit de la Saint-Jean.
La tante Pavone fit des beignets , œuvre dans laquelle elle excellait, et Florin, qui les aimait, abusa dans cette occasion de la condescendance de l’amitié pour en absorber plus que sa part légitime.
Le vin rendit le capitaine très-gai et Talcade très-sentimental. Quand vint pour celui-ci le moment de chanter, il épancha sa mélancolie dans ce couplet ;
« Va, soumets-toi, mon cœur,
A ton sort malheureux. * i
Tu voulais l’impossible
— Un soldat Ta conquis I »
, ♦ interrompit le militaire avec une voix de clairon.
— Quelle diable de chance ont les militaires! dit l’alcade à la veuve mariée, avec un soupir qui fit vaciller la flamme de la lampe; sitôt venu, sitôt pris. »
André Pavon, qui l’entendit, répondit tout aussitôt par cet autre couplet:
c C’est la tactique, et non la chance;
Il faut attaquer à propos,
Ne pas écouter la retraite,
Aranoer, tonjonrs avancer. »
La tante Pavone eut une telle joie de voir unies les deux personnes qu’elle aimait le plus, qu’elle en rajeunit, comme le Phénix.
Elle vécut vingt ans encore, et mourut à près de quatre- ^ngt-quatorze ans, laissant vingt douros en souvenir à Florin.
A tme époque oü toutes les empreintes s’eflacenl sous le double marteau de la ' civilisation et de l’incrédulité , il est tou-
chant et beau de voir une nation se conserver son caractère stable et des opinions immuables.
(Vicomte d’Aelincourt.)
Lorsqu’on sort de Xérès dans la direction des montagnes de Ronda, on traverse une plaine immense qui porte le nom de LIanos de Caulina. Le chemin, droit et uni, rampe pendant deux lieues à travers des palmistes, et s’arrête au pied de la première élévation de terrain. Là il rencontre, étendu au soleil, un ruisseau paresseux qui l’été se dessèche, et ne montre qu’un peu de boue à la place de ses eaux transparentes.
Sur la droite on aperçoit le château de Melgarejo, l’une des rares constructions mauresques qui aient résisté au temps et à l’impéritie, sa fidèle auxiliaire. Le château est flanqué de quatre tours carrées, qui, de même que les murailles de toute l’enceinte, sont couronnées de créneaux bien tracés qui s’alignent uniformément, solides et inaltérés.
, Ce château a reçu son nom d’un chevalier de Xérès qui en fit la conquête. La manière dont ce haut fait s’accomplit est jtrop intéressante pour que nous résistions au désir de la rapj porter, au profit de ceux de nos lecteurs qui ignorent les nom- ^bfeux actes de vaillance dont abondent les annales de Xérès.
Cent cinquante Maures et leurs familles occupaient le château vers l’an treize cent et tant. Il» étaient vêtu» de blanc, selon
la coutume de leur nation, et montaient des chevaux gris. S’en-^ fermant pendant le jour, ils pourvoyaient à leur subsistance en faisant pendant la nuit des courses dans tout le pays.
Melgarejo ayant conçu le dessein de s'emparer de leur retraite, promit la liberté à un esclave qu’il possédait, à la condition que celui-ci le seconderait aveuglément dans son entreprise. L’esclave était bon cavalier. Son maître le chargea de dresser à franchir des fossés une jument d’une légèreté extrême, et on élargissait ces fossés graduellement, jusqu’à ce qu’ils atteignissent la largeur de celui qui entourait le château sarrasin.
Lorsque ce résultat fut obtenu, Melgarejo réunit ses partisans, les habilla en Maures, leur fit jeter des couvertures blanches sur leurs chevaux, et une nuit que les défenseurs du château battaient la campagne, il accourut avec son monde. D’abord, à son approche, ceux qui étaient restés dans le château ne conçurent aucune inquiétude et prirent sa troupe pour celle qu’ils attendaient; mai8„ de plus près, ils prirent l'éveil et se mirent en devoir de lever le pont ; or déjà l’esclave avait lancé sa jument au-delà du fossé, et coupant les cordes des contre-poids, il aida les gens de Xérès à pénétrer dans la forteresse dont ils s’emparèrent.
A l’aspect de cette forteresse, sur laquelle le temps destructeur a passé sans laisser plus de trace que celle que formerait le pied d’un oiseau, le voyageur se trouve transporté vers le passé avec une telle illusion, qu’il s’étonne do no pas voir flotter sur ses tours le pennon au croissant , et de ne pas découvrir un turban blanc derrière chaque créneau. Aucun site ne serait mieux choisi pour la représentation d’un combat ou d’un tournoi entre Maures et chrétiens.
Pour aller à Arcos, on laisse à gauche le ruisseau endormi et la forteresse morte, dans l’enceinte do laquelle s’agitent, comme les fourmis dans un squelette , les travailleurs d’une paisible ferme. De l’autre côté de ce premier mouvement de la montagne, on traverse des plaines couvertes des plus riches moissons aussi loin que peut s’étendre la vue, et sans rencontrer ni hôtellerie , ni autre lieu de repos , on arrive à la ferme de la Penuela, ancienne propriété des pères Chartreux, cet ordre religieux si sévère , si respectable et si respecté dans toute la contrée d’alentour.
Lorsque le terrain s’élève de nouveau, il se couvre d’oliviers qui semblent vouloir cacher l’ancienne et blanche ville d’Arcos.
Arcos paraît et disparaît alternativement à la vue du voyageur fatigué , comme si depr.is le temps des Maures , ses fondateurs, elle eût conservé l'habitude des ruses de partisan; puis tout d’un coup, en passant entre deux roches élevées, on entre dans la ville dont la position frappe d’étonnement les gens les moins sensibles aux beautés de la nature et aux enchantements du pittoresque.
Un soir de l’année 184..., dans une des rues du quartier de San-Francisco , on voyait de nombreuses personnes pénétrer dans une maison de pauvre apparence d’où on avait enlevé, le jour précédent , le cadavre de celle qui en avait été la maîtresse. On se réunissait là pour le deuil avec cette rigoureuse exactitude que le peuple observe, et qui est une preuve de ses instincts de dignité et de politesse. L'étiquette et le céi;émonial n’ont pas d’autres bases, ils ne sont pas des choses ridicules et superScielles dans la vie publique et dans la vie privée, comme veut le faire croire l’esprit de renversement qui agite notre siècle ; le cérémonial et l’étiquette , dans la rigoureuse acception du mot, sont une action ou un acte extérieur destiné à assurer le culte des choses divines, le respect et l’honneur des choses profanes.
En entrant dans la maison , on trouvait une salle où les femmes étaient réunies ; sur la droite était une autre chambre prêtée par une voisine pour la réunion des hommes.
Dans la première, soigneusement blanchie et omée pour la circonstance, selon l’usage consacré, on voyait étendue sur le sol une nappe dans laquelle celle qui entrait jetait à mesure une ou deux petites pièces de monnaie de cuivre, destinées à payer la messe de Saint-Bernard. Cette coutume s’observe , non-seulement parmi les pauvres, mais encore parmi les gens aisés , et le produit de cette messe appartient à l’aumône. C’est un acte d’humilité en même temps que l’intention de confondre en un seul de nombreux actes de charité : si de brillantes funérailles, un riche catafalquo.et un superbe mausolée sont des honneurs terrestres respectés de tous, le ciel apprécie bien davantage le denier de l'aumône et la fervente prière du cœur.
Dans un angle de la salle, sur une chaise basse, était assise l’ailligée ; c’était une enfant de huit ans qui , fatiguée de pieu-
rer sa mère , fatiguée de sa longue immobilité sur le siège qu’elle occupait, avait laissé tomber sa tête sur le dossier de ce siège et s’était endormie.
Le sommeil aime les enfants , et il vient à leur aide aussitôt qu’il les voit souffrir de l’âme ou du corps.
« Pauvre Lucie ! dit en la regardant l’une des assistantes , parente de la défunte , combien sa mère va lui manquer !
— C’est lâ l’épine que la pauvre Anna portait plantée dans le cœur, dit une voisine.
— Mais de quoi est-elle morte? demanda une autre femme.
— La terre qui la couvre sait seule quel fut son mal , répondit la parente. Anna ne se plaignait jamais, et si elle n’eût été fluette comme un pauvre roseau, jaune comme la fleur du cirier, et si faible qu’un souffle l’eût fait tomber , on ne se serait pas douté qu’elle s’en allait vers la terre sainte.
— Elle est morte, dit avec véhémence une femme jeune et d’une physionomie énergique, elle est morte parce que son sang a tourné dans ses veines; tout le monde sait cela. Et qu’il n’y ait pas dans le pays un alcade qui sache serrer sa ceinture, et expulser avec les lanières du diable ces étrangères, ces femmes déhontées qui viennent ici entortiller, enivrer les hommes mariés pour leur perle et pour celle de leur maison !
— Tais-toi! Pour ces choses-Ià , les alcades ont des yeux de poisson , dit la parente de la défunte , de môme que pour d'autres choses ils ont l’œil perçant du hibou. Mais ne crains rien, femme , elle aura ce qu’elle mérite , et si Dieu tolère , ce n’est pas pour toujours.
— Oui, répondit la première. Dieu laisse mourir les bonnes et laisse se pavaner les méchantes. Dieu s’est réservé la justice du ciel: mais il a rais la baguette de la justice sur terre entre les mains des hommes, et ceux-ci auront à rendre bon compte de l’usage qu’ils en ont fait. J’aurais bien envie de rompre sur les côtes de l’alcade celle qu'il porte à la main.
— Femme , dit une vieille , tu es plus vive qu’une étincelle de charbon de forge , tu te lances comme les taureaux , les yeux fermés: songe de qui tu parles, et souviens-toi que mauvaise plaie peut guérir et que mauvaise réputation tue; souviens-toi que la pauvre Anna s’est toujours mal portée depuis ses dernières couches; la mort ne vient pas que la maladie ne la pré-
cède, l’été l’a frappée, septembre l’a achevée; d’un moine à l’autre que Dieu nous garde
— C’est bon , tante Marie , on sait que vous êtes la parente de Juan Garcia et la cousine de l’alcade , répondit la première. Ce que je puis vous assurer, c’est que mon José ne mettra pa ? les pieds dans le cabaret de la Léona, bien qu’il soit hennéU. comme Job. Vous pouvez vous en rapporter à moi , attendu'' que, dans la maison du savonnier, celui qui ne tombe pas peut glisser. Quoi que vous en disiez, vous qui êtes veuve et qui avez le sang caillé par l’âge, je ne retire rien de ce que j’ai avancé ; qui saule droit retombe sur ses pieds, je le dis et le redis ; on devrait la mettre en croix toute vivante , cette drôlesse, cette impertinente, cette espèce de caporal qui ressemble à une guérite, qui a la face aussi noire qu’une outre. d’huile, si grêlée qu'on dirait qu’elle est tombée sur un tas de pois. Elle a plus de moustache qu’un milicien, et elle donne raison au proverbe : « De loin salue la femme barbue. »
— Et ses enfants! dit une autre; on dirait des tortues; ils sont si lourds et si empêtrés qu’on les prendrait pour uti nid de mollusques.
— Et elle les trouve beaux comme des soleils, ajoula une troisième.
— Écoutez , reprit la première qui avait parlé; l’escarbot disait à ses fils : « Venez ici, mes fleurs; » et la chouette appelle les siens des bijoux d’or! A-l-on jamais vu, mesdames, continua-t-elle en s’animant, a-t-on jamais vu semblable iniquité ; débaucher un homme marié, un père de famille, le perdre, ruiner sa maison et tuer sa femme à la peine! On sait cela et on le permet! dites-moi si cela ne crie pas vengeance I
— C’est pis que tuer d’un coup de poignard, cria une femme.
C’est offenser Dieu , ajoula une autre.
— C’est un indigne scandale, continua la première. Pauvre Anna! Je no la voyais qu’à moments perdus, mais je l’aimais bien; elle était douce comme une pâte d’amandes, elle était bonne et patiente comme la brebis entre les mains du bou- '■ • cher. Hommes! hommes! maudits soient tous ceux qui s’ha-
I . Dieu nous garde des accidenta qui surviennent entre U Saint-Augustin et Id S'iiut-Frauçois (du 2S août au 4 uetubrej.
billentles pieds devant! Jésus, notre père, n’a jamais voulu porter de culottes, et il mettait une tunique!
— Allons , ma fille , on no remédie à rien avec des malédictions, dit la tante Marie; à rien ne sert de jeter le, fiel par la bouche : prions plutôt pour l’âme de la défunte , cela lui sera plus profitable. »
Il se fil alors un silence complet; la tante Marie prit un chapelet, les autres l’imitèrent; on récita VActe de contrition et le Credo, puis on commença le rosaire des âmes du pur"atoire. Après le Notre Père et à la place de la Salutation angélique, la tante Marie disait dix fois de suite :
€ Par votre miséricorde infinie , Seigneur. »
Et les autres répondaient :
« Donnez paix et gloire aux âmes bienheureuses. »
Bientôt ou n’entendit plus dans la salle des femmes que le grave murmure des prières et le soupir étouffé de la douleur.
La chambre où se trouvaient les hommes offrait un tout autre tableau : le veuf, qui était càlme comme un verre d’eau et frais comme une laitue, se croyait dispensé, une fois pa-sé le jour do l’enterrement, de toute apparence affligée; il fumait en écoutant les autres et en» leur parlant comme de coutume, et comme si la mort, en entrant dans sa demeure, n’y eût pas laissé ses noirs stigmates et sa solennelle impression.
Les indifférents avaient suivi son exemple; de sorte que s’ils n’avaient pas tous porté des capes noires, personne n’aurait pu dire qu’il y avait là un deuil, c’est-à-dire un tribut d’amour et de respect à une existence terminée et à une douleur qui commençait. Seule au milieu de cette réunion, une figure était en harmonie avec l’événement qui la motivait ; c’était celle d’un enfant de treize ans, fils de la défunte, et qui, assis dans un coin auprès de son père, se tenait les coudes appuyés sur ses genoux et la tète dans ses mains , pleurant sans consolation.
c Comment s’est passée la journée? demanda le veuf.
— A.'Sez mal, répondit quelqu’un.
— Et le ciel?
— 11 est nuageux ; je crois que la pluie n’est pas loin, ce matin il y avait du brouillard ; du brouillard à la pluie il n’y a qu’un pas.
— Le vent pourra bien dégager le ciel, dit un troisième, car
'“rnpized bÿ Cît)ogIe
il souffle du- côté du’ coucbaat; l’eau comme&ce à devenir plus précieuse que l’argent.
— Pas tout à fait, reprit le premier; l’an dernier il n’avait pas plu avant la Toussaint, et on n’avait pas vu, depuis la création , d’année semblable ni plus complète; tous ont récolté, fermiers, métayers et laboureurs; les orges surtout étaient telles qu’ime épée n’aurait pas passé au travers.
— Messieurs , dit le veuf, le mois de janvier est la clef de l’année ; sans eau en janvier, point d’orge au grenier.
— Holà 1 voilà l’oncle Bartolo ! s’écrièrent-ils tous en voyant entrer un homme âgé, petit , ramassé et vigoureux. D’où vientil? Où avez-vous été depuis qu’on ne vous a vu ici?
— D’où je viens? des chasses de Doua Anna en ligne droite. Depuis que la guerre est finie, j’ai conservé l’habitude de faire le coup de feu , et je suis devenu rabatteur au service des messieurs. Là-bas, à Dona Anna, j’en ai vu de toutes les couleurs, de légitimes, de sang mêlé, des métis, ,jusqu’à des Anglais. Oh! mes amis, comme les Suisses ressemblent aux Françaisl De braves garçons, tout blancs, tout roses, tout rouges et tout ronds; mais quant à l’esprit , ils n’ont guère que celui qu’ils boivent; quant à la grâce, ils n’en ont aucune ; ils portent les bras comme des manches de cupule; ils posen. les pieds comme des demoiselles de paveurs. Chaque fois que je regardais ces pieds qui ressemblaient à des bateaux , je me disais à part moi : Bonne patte et bonne oreille ; cola siguilie bonne bêle. Pour parler ils se servent d’un jargon qu'ils no comprennent pas eux-mêmes, j’en suis convaincu. Je n’aime pas trop , moi , ces langages auxquels je n’entends rien , parce que je ne sais pas, quand on dit quelque chose, si on veut m’acheter ou me vendre. Il m’en échut un qui était grand comme une perche et qu’on nommait don Arthur. Il suait et soufflait à travers ces sables à faire compassion. Au bout d'une lieue, ces gens-là sont déjà rendus; le soleil les blesse ; la chaleur les fait fondre et les démonte. Cette bonne grosse figure ronde voulait tout faire à la mode de son pays. Un jour il so mit dans la tête de se servir de mon stylet comme d un couteau de table, et il se coupa. 11 tira de sa poche une trousse comme n’en aurait pas un chirurgien-major. « Bon, > lui dis-je, « pour une piqûre d’araignée, je m’enveloppe d’un drap de lit. » 11 était têtu comme un coin de rue; il voulut absolument tirer
une perdrix; j’eus beau lui dire que nous étions au temps de la défense, il tira. Son père eût été au bout de son escopette qu’ü# aurait tiré tout de même. 11 tira donc; il manqua la perdrix ' et il tua une pie. '
« Bon Dieu! » lui dis-je, » qu’avez-vous fait? ;
e — J’ai tué une perdrix, » me dit-il.
ï — Mais, monsieur, ce n’est pas une perdrix, c’est une pie.
« — C’est bien, » fit-il à demi confus.
( — Non , ce n’est pas bien , > repris-je ; < il est défendu de tuer les pies.
« — Et qui le défend? > me demanda-t-il en se dressant comme un lion; c j’ai mon permis qui m’a coûté 3,000 réaux.
X — Mais , monsieur , il est pour la grande chasse , compre- . ce nez-vous ? Mais les pies , on ne les tue pas : elles ont la vie t sauve. Vous entendez?
« — On m’avait bien dit, » reprit-il, t que, dans ce pays « catholique , tout le monde a des privilèges. Jusqu’aux pies « elles-mêmes, à ce qu’il paraît? »
R Celle question était une sottise ou une raillerie; aussi je ne me gênai pas de me moquer à mon tour.
« Oui, monsieur, » lui répondis-je, «les pies ont des privilèges « que le pape Pie leur a concédés autrefois, j»
U 11 tira un carnet de sa poche et prit une note , et je me dis a dans ma barbe : < La balle est lancée, je ne l’arrêterai pas.
— Et pourquoi donc, oncle Bartolo, demanda un jeune homme , ne peut-on pas tuer les pies dans la chasse de Dona Anna?
— Parce que ce sont elles qui y ont semé les bois de pins.
— Taisez-vous donc, vous croyez que vous parlez à votre figure ronde.
— Ma foi , je le crois; s’il était trop crédule , toi , tu ne l’es pas assez; tu appartiens à la triste famille des gens qui ne croient que ce qu’ils voient. Oui , monsieur , les pies sèment les bois de pins, c’est une vérité grosse comme une maison. Elles ouvrent les pommes de pin quand c’est la saison , elles en tirent les amandes pour les manger; comme elles sont économes, elles enterrent celles qu’elles ne mangent pas, et comme elles ont la tête légère, elles les oublient, elles n’y reviennent pas et les pins germent. Si ce n’était pas là lo motif, pourquoi les ducs de YUlafrauca auraient-ils défendu de les
tuer, lorsqu’il y a plus de pies dans la chasse qu’il n’y a de moineaux sur une aire? Ainsi, mon ami Alonso, ne dis jamais : « Je n’en croirai rien » , et sache que de deux moineaux , le plus sot est celui qui ferme le bec et non pas celui qui l’ouvre.
— Et la nuit, oncle Bartolo, que faisaient tous ces gens- là dans la chasse? demandèrent quelques auditeurs.
— Les Anglais mangeaient et buvaient; leurs seigneuries n’ont pas été créées pour autre chose. Aussi est-ce pour cela qu'ils sont si gros et si gras. Un jour, mon chasseur me dit que si je marchais tant sans me fatiguer, c’était parce que j’étais maigre, et qu'il donnerait bien mille douros ou à peu près pour être comme moi. Et je lui répondis en criant : < Que « votre grâce mange de la soupe qui rafifermit les chairs, des c oignons et de l’ail qui fortiSent le corps. )
— Et les Espagnols , oncle Bartolo , que faisaient-ils pendant les veillées?
— Les Espagnolsl Parler à tout propos, crier à faire croire qu’ils sont creux, se quereller sur toutes les questions de gouvernement, attendu qu’aujourd’hui chacun veut commander et tout savoir. Mes amis, il n’y a plus d’Espagnols aujourd’hui comme au temps de nos guerres : alors nous étions tous unis , nous marchions tous ensemble; aujourd’hui, il n’y a que modérés et exaltés; moi qui ne suis pas exalté, si ce n’est pour mon escopette, ma femme et mes enfants, je voudrais que le diable emportât tous ces bavards. J’avais bien envie de leur dire : c Messieurs , n'oubliez pas que sagesse vaut mieu.x que c faconde, et que trop d’herbe étouffe le blé. y
— Oncle Bartolo, demanda un des assistants, pourquoi vous êtes-vous fait guérillero ?
— Quelle question ? s’écria le digne homme en regardant celui qui la lui avait faite, et en balançant son corps à droite et à gauche avec beaucoup de gravité.
— Je voulais vous demander, reprit l’autre, quand vous avez quitté votre maison et comment vous vous ôtes décidé à prendre los armes?
— Ceci est une autre question, fit l’oncle Bartolo. Il était venu par ici certains ennemis à cheval qu’on appelait des cuirassiers; ma femme en avait plus de peur que du mauvais air; chaque fois qu’elle entendait les trompettes, elle me disait toute tremblante: « Est-ce qu’ils vont nous tuer? — Non, femme, t>
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répondais-je, « c’est pour aller à la provision. »ün jour l’enseigne vint à la maison, il avait bu un peu et il ne fut pas convenable avec ma femme.,Moi qui n’ai jamais rien craint et qui m’inquiète peu de ce qui peut arriver, je lui dis : « Hors d'ici, ivro- « gne, et que Barrabas te dégrise. » Il tira son sabre et fit mine de me faire une entaille; j’ouvris mon couteau et d’un coup je le mis par terre. Puis, je pris ma cape et ma couverture et je gagnai au large. A Benamabona je rencontrai le père Lovillo, qui me prit avec lui.
— Le P. Lovillo, était celui qui commandait la guérilla? demanda un jeune homme.
— Oui, le P. Lovillo. Jour de Dieu ! celui-là était un homme; il n’était pas bavard, non certes, et les paroles qu’il dépensait étaient courtes et bonnes. Il donnait ses coups de couteau avec l’acier et non avec la langue ; ses balles étaient de plomb et non de vent. Quand il s’agissait d’attaquer l’ennemi, il nous disait; c Allons, mes fils, nos pères sont morts en défendant « leur pays; nous ne devons pas faire moins qu’eux ; * et tirant son épée, il criait: c Nous allons voir qui aura du nerf. i Et il partait beau comme un saint Jacques, et nous derrière lui; il nous eût emmenés jusqu’à Paris de France. Npus ne sentions pas la faim, nous ne sentions pas la fatigue. C’était un combat sans tambour ni trompette qui faisait frissonner de peur nos ennemis, et ils n'entraient pas dans la montagne sans en sortir décimés. Ils nous redoutaient plus qu’une troupe organisée, et nous avaient surnommés les brigands de la Montagne Noire. >
En ce moment on entendit sonner l'Angeltis; tous les hommes se mirent debout et ôtèrent leurs chapeaux.
« Récitez-nous la prière, oncle Bartolo, > dit le veuf.
L’oncle Bartolo dit la prière et y ajouta on Notre Père pour la défunte.
Alors on entendit éclater les sanglots de l’enfant qui était assis dans un coin.
€ Arrête ces larmes, Lucas, dit le père ; les hommes ne pleurent pas. Vive Dieu 1 voilà deux jours que tu es là à suffoquer comme une vieille; mieux vaudrait que tu fusses allé à la chambre des femmes. Que je ne t’entende plus pleurer, tu comprends?
— Juan Garcia, fit l’oncle Bartolo, tu es le premier que j’aie vu reprocher à un enfant de pleurer sa mère. Me vois-tu, moi,
avec mes années, ma vieille barbe et ma vio de {ruerillero ? Eh bien, je me souviens de la mienne et je la pleure : vois-tu t
— Moi, oncle Bartolo, je veux que mon fils soit un homme,* répondit Juan Garcia. Ce Lucas a été élevé dans les plis des jupons de sa mère; il n’a pas d’énergie, et je veux lui apprendre que les hommes doivent combattre les tribulations et ne pas se laisser abattre par elles. *
L’oncle Bartolo branla la tête :
« Le temps guérit le malade, dit-il, ami Juan, et non pas l’onguent. Si tu étais mort, ce ne serait pas sa mère qui reprocherait à ton fils les larmes qu’il verserait pour toi. »
Juan Garcia continua sa vie précédente, s’abandonnant plus librement encore à la femme dont les amies de la défunte avaient parlé pendant le deuil. On avait appelé celte mauvaise femme Léona, parce qu’elle était originairedel’tle de Léon, où elle avait épousé un sergent embarqué pour l’Amérique. La Léona était comme toutes les femmes qui sont méchantes, c’est-à-dire pires que les hommes de semblable humeur. C’est que dans l’organisation déliée de la femme, la délicatesse dont elle est pourvue pour le bien se tourne en raffinement pour le mal, et sa perspicacité en sagacité malicieuse.
Après avoir cherché et être parvenue à attirer à elle Juan Garcia, qui avait quelque bien, elle parvint aussi à lui rendre sa femme indifférente. Puis, poussée par cette haine et cette envie amère que les femmes perdues portent aux femmes honnêtes, elle le poussa à abandonner tout à fait la malheureuse, et même à la maltraiter. Juan Garcia était un homme faible, se laissant facilement subjuguer par la personne qu’il aimait, et en même temps, par compensation, dur, brutal et despote pour celle qu’il n’aimait pas. Il était arrivé peu à peu que la Léona lui faisait mauvaise mine, s’il ne lui apportait pas en holocauste le récit de quelque acte de dédain ou de cruauté commis à l’égard delà victime; et celle ci n’avait jamais d’autre tort qued’être,par sa conduite sage et par sa douce résignation, lereproche le plus patent de l’inconduito de ses persécuteurs. De tels faits sont rares dans nos campagnes, car les mœurs de los populations se sont conservées pures. Si notre assertion lous exposait à être taxé de partialité, il nous serait facile de dire que celte pureté de mœurs peut être naturellement attribuée à la bienfaisante influence du travail et à la sainte pau-
vreté qui, dépourvue des moyens de satisfaire aux vices que l’oisiveté fait natlre, ne leur fournit aucune occasion de se produire. Disons aussi que nos populations sont pénétrées des saines idées morales, des principes rigoureux de l’honneur, introduits chez elles par plusieurs siècles de catholicisme, et toujours renouvelés parmi les générations par ce saint zèle qui est le propre de la religion.
Juan Garcia était une des exceptions qui ne manquent jamais aux généralités. Certainement, ses mauvais traitements, ajoutés à la douleur et à la honte, avaient contribué à la mort de sa pauvre femme, et celle-çi cependant, comme dernière preuve d’affection et par un dernier acte de chrétienne, lui avait tout pardonqé en mourant. L’âme de Juan Garcia était trop flétrie pour que cette sainte mort pût y réveiller ni la compassion, ni le remords. Ce q’était pas un homme pervers; mais il avait devant les yeux de l’âme, comme tant d’autres en ce monde d’erreur, uq de ces bandeaux qui, par malheur, ne tomberont qu’au jour du jugement de Dieu, et alors la lumière de la vérité sera leur premier châtiment.
Ses pauvres enfants restèrent orphelins et abandonnés; leur abandon eût été complet, sans cette active charité des femmes du peuple qui se constituent les ferventes protectrices des délaissés et les juges sévères de l’injustice. Les voisines veillèrent sur les enfanfs, forcèrent le père à les entretenir et à les vêtir, lui reprochant hardiment sa mauvaise conduite et lui rappelant ses obligations avec une imperturbable fermeté.
Cl^aritél saiqte et sublime charité 1 bien des gens t’invoquent sans cosse, d’autres se bornent à te comprendre ; quelques-uns veulent tq guider, et tu conduis tous les autres. On ne te rencontre pas toujours dans les palais que t’élève la philanthropie, et tu règnes dans toute ta splendeur dans la chaumière des pauvres, fière et heureuse du denier de la veuve!
Les pauvres enfants ne pouvaient se consoler de la perle de leur mère. Isolés cqmtue ils l’étaient, ils avaient confondu tous les sentiments de leur cœur dans la muluelle affection qu’ils se portaient, et dans la douleur qu’ils éprouyaienl.
Lqcas, qui avait cinq ans de plus que sa sœur, faisait tout ce qu’il pouvait pour la distraire.
% Ne pleure pas, Lucie, lui disait-il un soir, quelque temps après le deuil que nous avons décrit, ne pleure pasi Tu ne
feras pas revenir noire mère, et tes larmes me font pleurer. Que veux-lu que je dise pour te divertir? >
L’enfant ne répondit pas.
« Veux-tu que je te chante une romance ? x Lucie inclina la tête en signe de consentement, et son frère se mit à chanter, d’une voix douce et sonore, la simple et triste romance que nous allons transcrire:
Bon Jésus et vous Vierge sainte,
Guidez ma mémoire et ma langue,
Pour que je puisse racouter Ce qu’à Séville il arriva ;
A Séville , ime digne femme Avait deux filles qu’elle aimait;
L’une était modeste et fort douce,
L’autre vaniteuse et méchante.
Or toutes deux se marièrent A deux frères fort différents.
Le plus jeune , ami du désordre,
Vendait tout et jouait sans cesse;
L’aîné était un travailleur
Qui ne quittait jamais les champs.
Or, les mauvais jours arrivant,
Le plus jeune vint à mourir.
Sa pauvre femme resta veuve,
Et dans une douleur profonde.
Ses enfants demandaient du ptun,
Et elle, qui n'en avait pas.
S’en alla auprès de sa sœur Et lui dit ce que je vais dire :
c Au nom du Dieu de charité,
Au nom de la mère de Dieu,
Donne-moi, ma sœur, une aumône Et le Seigneur te la rendra I
— Va, laisse-moi , lui dit sa sœur,
Je ne puis rien pour toi , Marie.
• En nous mariant notre mère
lie m’a pas donné plus qu’à toi. »
La pauvre femme s’en alla Toute triste et tout affligée.
Et les voisins la questionnant,
Elle répondit : « Je n’ai rien. »
Elle s’enferma dans sa chambre Où elle avait la sainte image De Notre-Dame-du-Rosaire,
De la Vierge mère de Dieu.
Venons maintenant au beau-frère Qui s’en revenait du labour.
Ayant trouvé sa table mise 11 dit qu’il désirait manger.
11 prend un pain, puis il le coupe,
Et du pain s’échappe du sang !
11 le laisse, il en prend un autre,
Et la même chose arrivant :
a Qu’est ce cela? demande-t-ü;
Ma femme, d’où vient donc cela?
— D’un fait, lui répondit sa femme.
Que je n’ose pas te conter.
» Ici, ce matin, en pleurant,
Marie, ma sœur, est venue;
Elle m’a demandé l’aumône, ' .
Et je la lui ai refusée.
— Qui refuse à sa sœur un pain Celle-là n’eut jamais d’entrailles 1 Qui refuse à sa sœur un pain.
Le refuse à la Vierge sainte 1 »
Alors le mari prend six pains,
Chez sa belle-sœur il les porte.
Mais il trouve la porte close ,
Les fenêtres et les volets.
Et par une fente il regarde ;
11 voit des cierges allumés,
Et, à l’entour de six cadavres,
Sont six auges agenouillés.
C’était sa pauvre belle-sœur Et les cinq enfants qu’elle avait.
« Adieu, belle-sœur de mon âmel Adieu, lui dit-il en pleurant;
Adieu , belle-sœur de mon âme !
Et vous, mes neveux bien aimés.
• Quand j’aurais tout l’or de la terra. Je changerais bien avec vous Qui quittez toutes nos misères Pour la bonheur du paradis 1 »
— Et elle avait laissé sa sœur mourir de faim ? demanda l’enfant, dont les yeux se mirent à verser d’abondantes larmes.
— Oui, ce fut une méchante femme; mais ne pleure pas, Lucie, une poésie n’est pas une réalité.
— Si cela n’était pas arrivé, on n’en aurait pas fait une romance, répliqua l’enfant.
— On l’a inventée, dit Lucas; ne vois-tu pas qu’il est im possible qu’une sœur laisse mourir sa sœur sans la secourir Pour moi, Lucie, n’aie pas d’inquiétude, quand je serai hommt et que je pourrai gagner un morceau de pain, je le partagerai toujours avec toi. Petite sœur de mon âme, tu sais bien qu’avant de mourir, notre mère t’a recommandée à moi, et je lui ai promis de ne jamais t’abandonner.
— Et tu tiendras ta promesse? ,
— Puisse aussi bien Dieu me réserver une place au paradis 1
— Si tu m’abondonnais je te chanterais cette romance, afin de te rappeler l’engagement que tu prends aujourd’hui.
— Eh bien, soit, apprends-là. »
Et l’enfant se mit à faire réciter la romance à sa petite sœur.
Sept années passèrent de la sorte. Lucia avait alors quinze ans; elle était devenue une de ces charmantes créatures que, dans les climats chauds, on voit apparaître et disparaître en un instant. Lucas, qui avait vingt ans, s’était très-heureusement développé; c’était’ un jeune homme d’une figure fière, et si intelligent, si travailleur, que les propriétaires et les fermiers du pays le recherchaient de préférence k tout autre pour les travaux des champs. Les deux jeunes gens avaient sur leur physionomie le type de leur mère, c’est-à-rdire le beau type andalous: la figure longue, le nez fin et aquilin, les yeux noirs grands, expressifs, la bouche petite et ornée de belles dents le front découvert et altier, l’élégance et la noblesse dans tout la tournure.
Leur père, en échange, continuait à se laisser subjuguer pa la Léona qui absorbait tout ce qu’il possédait, et qui l’avaii rendu buveur et paresseux pour le dominer plus facilement. Enervé et indolent, il vendait tout ce qu’il avait pour satisfaire aux exigences de cette femme, et, semblable à un ruisseau tari, il suivait le lit qu’il s’était pratiqué lorsqu’il était vigoureux et jMiissant, sans avoir ni la volonté ni la force de s’en tracer un
autre. Lucas, dès qu’il avait pu travailler, avait suffi seul à rtiaintenir la maison avec ce salaire du travailleur que Dieu semble bénir, comme il a béni les pains et les poissons distribués aux pauvres par le Christ. C’est chose admirable, en effet, qu’une piécette et quelquefois deux réaux puissent sufBre à entretenir un père, une mère, généralement une demi-douzaine de robustes enfants, souvent un aïeul ou UUe belle-mère invalides, les vêtir tous, le père surtout, d’une manière coûteuse, payer le loyer de la maison, faire face aux dépenses des accouchements, des maladies, des chômages^ et trouver encore U denier qui se donne toujours au malheureux. La raison s’y refuserait si cela n’entrait dans la tatégorie de ces choses nombreuses dans lesquelles il faut v6ir le doigt de Dieu ou Son immédiate intervention, à moiUS d’êlte irréfléchi Ou Volontài rement aveugle *.
Lucas, qui aimait tendrement Sa SoBUr, la voyant Complètement abandonnée par son père, s’étâit attribué, à son égard, celte tutelle incontestable reconnue parmi le peuple et qui appartient de droit au frère aîné à défâut du père. Cette obligagation et ce droit instinctif et patriarcal ne sont écrits dans - aucun code, mais ils sont gravés par la tradition dans les cœurs, et peut-être ont-ils été l’origine de l’institution des majorais.
Lucas était le type inculte de ces fVères poétiques et chevaleresques que nos célèbres écrivains, Caldéron, Lope, et nos poêles contemporains .ont fait figurer dans leurs belles études
4. Il ttouB a semblé curieux de rechercher et de deniter le relevé de cu que Coûte aon habillement le plus ordinaire an campagUatU audaleua :
Une cape U Tr. to
Un chapeau catalan. T s
Une jaquette de drap 4 5 s
Une cuiotte de diap tS
Garniture de boutons en argent 45 »
Garniture de boutons pour la jaquette. .... . 0 »
Une ceinture de laine 4 2 50
Gilet d'étolTe 7 50
Chemise de toile S •
Caleçon de cretonue S 60
Souliers ep veau 5 50
Guêtres 10 »
Chaussettes 3 50
Mouchoir.,,,,.. 4 »
Total 174 »
de mœurs, comme des modèles de noblesse, de délicatesse et d’honneur.
Quant à Lucie, elle était comme avait été sa mère, aimante, faible et facile à impressionner. Elle aimait son frère avec une profonde affection, à laquelle se mêlait le respect sans en diminuer la tendresse.
Un soir, dans la cour de la maison de Juan Garcia, se trou- ' vaienl réunies quelques femmes qui y habitaient.
c Vous ne savez pas la nouvelle? dit la parente de la défunte Anna ; on dit que le mari de la Léona est mort : que pensezvous de cela ?
— Que la Léona va chanter victoire, répondit une des voisines.
— Parle sérieusement, femme. La chose est grave,* reprit la .
parente d’Anna 1 *
— Alors, que veux-tu que je te dise? j’en suis fâchée. ’ *
— Et moi aussi, et bien d’autres, ajouta en riant la troisième.
— Et moi, dit encore la parente, j’en suis bien autrement affligée, car on dit que Juan Garcia va épouser cette drôlesse de veuve.
— Femme, veux-tu te taire I
— Je ne me tais pas et je dirai plus ; je disque je n’en doute .
pas, parce que cette dévergondée s’en est complètement emparée, elle ne le lâchera pas. »
— Ceci est bien vrai, observa une autre; elle l’a abruti à force de boisson; et elle ne se contente pas de lui donner du vin, car le vin après tout est fils légitime de la terre ; mais elle lui donne de l’eau-de-vie, boisson dangereuse autant que l’est l’enfaht issu de méchantes gens.
— Cet oiseau de proie lui arrache tout ce qu’il a, jusqu’à ce qu’il soit dépouillé de tout et bon à clouer à la muraille comme une chauve-souris. Elle est avide comme le désir lui-même, qui s’en va une main au niveau du sol, l’autre vers le ciel, et la bouche ouverte, afin de ne rien laisser échapper.
— Ce sera la troisième femme que Juan aura eue ; elle mourra peut-être comme les deux autres, et comme les quatre enfants qu’il a déjà sous terre: mais elle a la vie dure comme la vipère.
— Tuer la Léona 1 c’est facile à dire! j’ai la conviction que
la mort ne l’atteindra pas, lors même qu’un siècle viendrait l’aider. Vois le choléra qui en a emporté tant de bonnes, il n'a pas approché de sa maison.
— La vagabonde a plus de chance qu’elle ne mérite I »
En ce moment arriva Lucas ; c'était un samedi, et il venait passer le dimanche à la maison.
a Lucas, lui dit sa parente, sais-tu que la Léona est veuve? on dit que ton père va se marier avec elle. »
La foudre n’aurait pas frappé Lucas plus rapidement que no le firent ces paroles ; néanmoins il resta calme et répondit :
c Tante Manuela , vous rêvez tout éveillée , ou bien vous tombez en caducité.
— Ne dis pas que je suis vieille, mon petit Lucas; dis que je suis fine. On ne parle de leur âge qu’au vin et au parchemin.
— Et pourquoi vous êtes-vous tant pressée? Je n’accepte ni de vous, ni de personne ces méchants bruits.
— Alors, mon fils, fais connaître ta volonté à tout le monde, car tout le monde le dit. .
— Derrière moi, qu’on dise tout ce qu’on voudra; les langues et les pensées ne sauraient être contenues par des régiments; mais devant moi que personne ne s’occupe de mon père.
— Parions, qu’il se marie, Lucas ?
— Assez, tante Manuela ; le proverbe dit que les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. »
Lucas avait dans sa tenue, comme tous les hommes énergiques, quelque chose qui imposait. Les femmes se turent, et il entra chez lui.
Après être resté quelque temps avec sa sœur, à laquelle il 10 dit rien de ce qui le préoccupait si vivement, après lui avoir émis l’argent qu’il apportait et lui avoir parlé gaiement et ‘ilîectueusement, Lucas sortit et alla chez son voisin, l’oncle Bartolo.
Lucas savait que le vieux guérillero, autant à cause de son âge que de sa longue expérience, et parce qu’il avait été l’ami de son-a’ieul, exerçait une grande influence sur son père. 11 no trouva personne à qui il pût se confier plus opportunément et qui pût mieux, en intervenant dans cette ailaire, dissuader luan Garcia d’une résolution aussi l'unesto.
LUCAS GAflCIA.
« Holà, petit Lucas, lui dit le guérillero, qui t’amène ici avec cette démarche de Catalan et cette figure de forgeron ‘ ? » <
Lucas lui fit part de ses inquiétudes. j
Lorsque le jeune homme eut fini de parler, l’oncle Bartolo branla la tête et répondit : '
« Lucas , le proverbe dit qu'entre deux pièces de bois il ne faut pas mettre les doigts; mais enfin, puisque tu me le demandes, et pour être utile à Lucie, cette douce colombe, je ferai ce que tu désires, du?sé-je rompre avec ton père, ce qui arrivera certainement; mais sois bien convaincu que nous ne réussirons en rien.
— Mais , oncle Bartolo , on ne termine pas ce qu'on n’a pas commencé.
— Je t’ai dit que je le ferais ; je ne veux pas que tu puisses jamais me reprocher d’être venu me chercher et de ne m’avoir pas trouvé ; mais je tiens à t’avertir que les conseils sont perdus avec les entêtés, et les parfums avec les porcs. Si'tu veux que je t’exprime toute ma pensée, j’aimerais mieux avoir affaire à un sanglier de l’autre année qu’à ton père , qui est vaincu et capté j)ar celte voleuse , comme l’est une pauvre mouche entre les pattes d’une araignée. «
Le lendemain, notre vieux guérillero alla chez son voisin, qu’il trouva malade :
( Holà, Juan, lui dit-il en entrant, comment vas-tu, moo homme ?
— Je ne suis pas trop légitime, oncle Bartolo, répondit le malade; ce vent me fait beaucoup de mal. £t vous, comment allez-vous?
— Tout doucement, mon fils, comme un homme qui est du siècle passé , et je ne m’en plains pas trop ; cheveux blancs valent mieux que lit de plumes. >
Dans sa longue carrière, ce que l’oncle Bartolo avait le moins étudié, c’était la diplomatie; aussi, sans prendre de chemin détourné, il posa nettement la question dans ces termes :
« Eh bien , venons au fait; sur le grand chemin il n’y a point de jardin. On m’a dit, et je ne veux pas le croire, on m’a dit , que tu te maries? » v
4 . Un pas lent et posé comme celui de tous les hommes chaussés d'esparlilles ; une figure sombre.
124 NOÜVELLE^S ANDALOUSES.
Juan fronça le sourcil et répondit ;
c Si je ne l’ai dit à personne, comment peut-on vous l’avoir rapporté? »
Cette façon d’opposer une question à une autre afin d’échapper à la nécessité de répondre^ est une des règles du bon sens, et le peuple en a jusqu’au bout des ongles. L’oncle Barlolo continua :
€ C’est que , vois tu, tu l’auras pensé , et il y a aujourd’hui des gens si fins qu’ils devinent ce qu’on pense. Mais, enfin, parlons net : tu y as pensé et tu vas le faire? Dis-moi la vérité.
— La vérité, répondit Juan Garcia, cherchant un nouveau subterfuge pour ne pas répondre catégoriquement ; je n’ai pas fait mes Pâques cette année avec l’Église pour ne pas avoir à la dire, et j’irais vous la dire à vous ! Non , certes; si je la dis, elle ne me restera pas.
— Avec toute l’adresse de ta réponse , tu me laisses voir que tu y as pensé et que tu vas le faire, répondit l’oncle Bartolo ; tu ne peux plus le nier ni m’en donner à croire.
— Ce n’est encore qu’un projet à débrouiller, reprit Juan.
— Et tu sais, chrétien, ce que tu vas faire? La première condition d’une guérison , c’est de connaître la maladie. '
— Mais, mon maître, il me semble que j’ai mes cinq sens en bon état.
— Oui, Juan , quatre creux et un vide. Mon fils, tu me connais, n’est-ce pas?
— Oui, monsieur.
— Tu sais que je t’estime.
— Je ne dis pas non, oncle Barlolo.
— Tu sais ce que dit le proverbe : Vieux bœuf, droit sillon.
— Convenu, oncle Barlolo; nous savons la science que donnent les années; on a toujours dit que si le diable sait, ce n’est pas qu’il soit diable , c’est qu’il est vieux.
— Puisqu’il en est ainsi, tu te fieras à ma parole? ,
— D’accord.
— Et tu feras cas de mes conseils?
— Pourquoi une telle avant-garde, oncle Bartolo? Si vous dépensez tout en blutage, il ne vous restera rien en farine. A quelle chute me préparez-vous?
— Je veux tomber de tout mon poids pour te dire ceci, et rien de plus : Ne te marie pas , Juan Garcia!
— Voudrieï-vous me dire pourquoi?
— Ne te marie pas, Juan Garcia.
— Oncle Barlolo, vous donnez des conseils semblables aux enfants trouvés, sans père ni mère. Que je ne me marie pasi La raison?
— Juan , d’une liaison ne fais pas un contrat.
— C’est pour cela même que je devrais me marier. Et si cette femme a perdu sa considération pour moi ?
— Tais-toi, Juan, tais-toi, ne me dis pas de balivernes; mauvaise action n’a pas d'excuse ; tu sais bien que cette femme n’a pas perdu sa considération pour^ toi : on ne perd pas ce qu’on n’a pas.
— Oncle Bartolo, sur mon honneur, si vous n’aviez pas des clieveux blancs, et si vous n’aviez pas été l’ami de mon père, vive Dleul...
— Allons, homme, ne t’agite pas et ne t’emporte pas; du calme! Je ne viens pas ici pour t’irriter, ni pour te chatouiller; je viens pour la bonne fin, parce que je suis ton ami, et parce que je veux t’empêcher de Ihire une sottise des plus atroces. As-tu pensé que tu allais donner une marâtre à tes enfants?
— Il me semble que celle qui est bonne pour être la femme du père, sera bonne également pour être leur belle-mère; et ' surtout ce que je fais est bien fait.
— A la bonne heure 1 tu es comme mon chasseur qui, voulant tuer un perdreau, tua une pie, et dit après cela, c’est bien. Juan, considère que ces deux pauvres enfants ne pourront pas vivre sous l'autorité de cette femme, tu vas te brouiller avec eux ; qui des siens s’éloigne , Dieu l'abandonne.
— Pourquoi ne voudraient-ils pas vivre avec elle? Que me
dites-vous là, monsieur? Cela serait bon à voir! Où va la mer, là vont les flots, oncle Bartolo. ,
— Fais bien attention, Juan, que Lucas , qui a du point d’honneur, ne consentira pas à ce que sa sœur aille vivre avec une femme déconsidérée.
— La déconsidération , c’est moi qui l’ai donnée , c’est moi qui Fêterai, entendez-vous? Lucas se gardera d’éveiller le coq tant que je vivrai. Le commandement ne se partage pas.
— Juan , songe que ton fils doit être le soutien de ta vieillesse. Ne va pas l'exaspérer.
— Je n’ai pas besoin de mon fils. J'ai assez ponr me faire vivre, moi, ma femme et ma fille.
— Et qu’auras'tu pour vivre, Juan? D’un raisin écrasé il n’y < a plus de vin à tirer. Est-ce que cette femme ne t’a pas déjà absorbé ton coin de terre et ton plant d’oliviers? Il ne te reste plus quêta maison , qui ira sans doute rejoindre la terre et les oliviers. Quant à gagner quelque chose, tu n’es plus bon qu’à flâner, tes reins n’ont plus de souplesse; outils mis au clou ne font rien. Et puis.... d’où vas-tu tirer des ressources? Tu t’endetteras , tu ne pourras payer , et on a beau être homme de bien, quand on doit et qu’on ne paye pas on est perdu.
— La Léona a du côté des ports un compère qui est contrebandier et qui me donnera une part.
— Cela nous manquait ! s’écria l’oncle Bartolo indigné. Toi ! toi I te mettre à faire la fraude ! Barrabas te tente , Juan Garcia ! Tu as perdu le bon sens tout d’un coup , ou tu le moques de moi. Hélas l qui fréquente les loups apprend à hurler. Ce qui est bien gagné, souvent le diable l’emporte, et lorsque le gain n’est pas légitime , le diable emporte à la fois le profit et celui qui le fait. Ne sais-tu pas cela? Venons au fait et résumonsnous, Juan ; cette femme a une tache et tu ne parviendras pas à la lui ôter, ni même le roi s'il l’essayait. Elle est naturellement mauvaise, et vous ne la rendrez bonne ni toi ni l’évêque, s’il le tente. Pomme pourrie gâte sa compagnie.
— Tenez-la pour mauvaise , je ne vous en empêcherai pas. Je la trouve bonne, moi; chacun de nous est servi à son grÂ
— Juan, avant de te marier, songe à ce que tu vas faire. Tu n’auras pas la jeunesse pour excuse, car tu as plus de quarante ans.
— Et plus de quarante arrobesde patience, oncle Bartolo. Jour de Dieu t j’ai cherché sans le trouver quelqu’un qui me donnât de l’argent, et j’ai trouvé sans le chercher un donneur de conseils.
— Eh bien , mon fils , tu es libre I dit l’oncle Bartolo en se levant. N’oublie pas qu’il s’est trouvé un ami prêt à t’avertir, i et un homme de bon sens qui t’a prédit l’avenir. Juan , ce mai riage sera la perdition de ta maison. Souviens-toi de ce que je te dis aujourd'hui ; un jour vienura où il ne te restera que tes yeux pour pleurer. »
Cela dit, l’oncle Bartolo se leva et sortit.
e Mon fils, dit-il à Lucas qui l’attendait chez lui , peine perdue; je t’avais averti. Va , crois-moi, résigne-toi, ne cherche pas à heurter ta tête contre le roc; tu ne pourrais qu’y perdre; la corde, tu le sais, casse toujours par l’endroit le plus mince. Tu es le fils, Juan est ton père; il est le maître, il ne te servirait à rien de regimber contre l'aiguillon. »
Lucas, désespéré, retourna travailler aux champs, et le samedi suivant, quand il revint à la maison, il apprit que le lendemain on allait publier les bans du mariage. I! résolut de tenter un dernier effort et de parler à son père.
Nous avons déjà dit quelles froides relations existaient entre le père et le fils , grâce au peu d’attention que cet homme accordait à ses enfants. En dernier lieu même, l’excellente conduite de Lucas, la bonne réputation qu’il s’était faite, avaient inspiré à Juan ce sentiment amer qui surgit chez l’homme chaque fois que dans ses relations avec un autre il a, avec la supériorité matérielle, l’infériorité morale. De ce sentiment naît une hostilité qui dégénère nécessairement en despotisme.
« Monsieur , dit Lucas à son père avec modération et fermeté, on dit que vous vods mariez.
— On ne t’a pas trompé , répondit le père.
— Je ne voulais pas le croire.
— Et pourquoi pas , voudrais-tu me le dire?
— A cause de la femme que vous allez épouser.
— Elle n’est pas de ton goût? il aurait peut-être fallu que je te demandasse un comseil ?
— Non, monsieur, pas à moi, je suis trop peu de choie, mais à ceux qui savent plus et qui pensent mieux que moi.
— Ainsi il te semble , dit Juan Garcia avec une colère comprimée, que ton père a besoin de conseils?
— Oui, monsieur, répondit Lucas avec sérénité, surtout quand il a une fille encore jeune et qu’il veut lui donner un% marâtre.
— On dirait que le père va donner à la pauvre enfant une jelle-mère capable de la dévorer.
— Non , monsieur , non , on sait bien qu’on n’avale pas les gens comme des anis.
> — Ou qui la fera travailler parce qu’elle est laborieuse elle-
même; qui ne lui permettra pas de rester les mains croisées, comme la femme du greffier.
— Pas davantage, monsieur; Lucie ne fuit pas le travail,
c’est l’honneur des pauvres. *
— Ou peut-être encore qui la tiendra enfermée comme uni
ihien de ferme. ]
— Non, monsieur, il n’est pas question de cela. Ma sœur, ’ bien qu'élevée sans mère, est sage et n’est pas du nombre de ces jeunes filles qui passent leur vie à la porte de la rue, elle est habituée à vivre à l’ombre.
— Qu’est-ce donc alors? achèveras- tu de t’expliquer?
— C’est, monsieur, dit Lucas avec fermeté, que cette femme donne une mauvaise ombre à ma sœur , et peut la perdre. »
Juan Garcia, qui jusque-là avait contenu sa colère à grand’peine, s’élança vers son fils, leva la main pour lui donner un soufflet , et l’atteignit sur la tête , que Lucas avait baissée au mouvement de son père.
« Dieu me garde , mon père, dit Lucas avec douleur I Pourquoi me châtiez-vous? Ai-je mal parlé? Ai-je manqué à ce que je vous dois? mon père, un peu avant de mourir, ma mère, qui est aujourd’hui au ciel, médit : c Lucas, veille sur ta c sœur. » Je le lui ai promis , et je tiens ma promesse.
— Elle te le disait, répondit Juan, un peu adouci par le souvenir de sa femme et par le respect que Lucas lui témoignait, elle te chargeait de cela pour le cas où ton père viendrait à manquer; mais tant que je vis, qui donc peut prétendre autorité sur ma fille?
— Mon père , au nom de la très-sainte mère de Dieu , confiezla à mes soins, je me chargerai d’elle.
— As-tu ton bon sens?
— Pour Dieu, ne nous séparez pas, je travaillerai courageusement pour elle et pour moi.
— Vous séparer 1 II n’est pas question de cela. Tu viendras chez moi avec elle.
— Cela non , mon père.
— Qu’est-ce que cela? Que signifie ce non? Prétends- tu résister à ton père? Ne sais-tu pas ce que peut ma main? Chcrches-tu une autre preuve de sa puissance?
— Vous ôtes mon père, vous pouvez me tuer sans que jo murmure et sans que je manque à ce que je vous dois; mais vouloir que je vive avec celte femme , non 1
— Nous verrons, insolent I *
— Nous verrons, j répondit Lucas, qui se retira vivement allligé.
Lucas avait une de ces natures nobles et délicates que la victoire trouve humbles , mais qui se retrempent dans la défaite, de celles qui ne connaissent pas la fanfaronnade dans le triomphe, ni l’abattement pusillanime dans la chute. Il avait aussi une fermeté de caractère qui dégénérait en obstination, pour ne pas dire entêtement, ainsi qu’il arrive toujours lorsque l’énergie n’est plus soutenue par la raison et lorsqu’elle est excitée par l’orgueil.
Aussi arriva-t-il que, sans qu’il manquât en quoi que ce soit à ce respect qu’il devait à son père et dont les lois sont si rigou- ' reusement observées par le peuple espagnol , les menaces de .luan ou la tendre affection de Lucie furent sans influence sur* la résolution qu’il avait prise dans cette décisive entrevue. En quittant son père , il alla chercher sa sœur, qu’il trouva pleurant. Tous deux furent longtemps sans parler, comprenant mutuellement d’où venaient les larmes de l’une et l’abattement • de l’autre.
« Si notre mère rouvrait les yeux! s’écria Lucie sans préambule.
— Celle à qui Dieu a fermé les yeux n’a pas envie de les rouvrir , répondit Lucas; mais ne doute pas que du haut du ciel elle ne les ail sans cesse lixés sur sa fille. Je ne puis désormais rien faire pour loi , et quoi que j’aie tenté pour te conserver sous ma protection , je n’ai pu y réussir; c’est que, ma sœur, là où est le pouvoir d’un pere, aucun autre dans le monde ne saurait s’élever contre lui.
— Et cependant, dit Lucie en pleurant, je ne puis rien faire que ce que tu me diras, car ma mère m’a recommandée à toi.
— S’il en est ainsi, reprit le frère, écoute bien ce que je vais te dire : P(>rte la croix avec patience, c’est seulement ainsi que lu la trouveras plus légère. Sois un roseau a tous les vents, et sois un chêne devant le mal. Marche toujours droit, quelque rude, quelque monlueux que soit le chemin; ne quitte pas la ligne druitü et ne cesse jamais do regarder devant toi, car celui qui ne regarde pas en avant ne sait où il jmurra s’arrêter.
No conteste jamais le droit de celle qui va être la femme de ton j)ère; mais comme c’est une mauvaise femme, ne fais pas de liaison avec elle et ne lui parle qu’avec réserve,
^Û^JV. ANUALOUSES. 0
— Feras-lu de même, Lucas?
— Moi..., moi, je ferai, ma sœur, ce que Dieu me conseillera. j>
Le jour du mariafre de Juan on ne vit pas Lucas, et on le chercha vainement; il avait disparu. Juan Garcia lit d’actives recherches pour connaître sa retraite, et apprit au bout de quelques jours par un muletier qui revenait de Séville , f|ii’il s’y était engagé comme soldat. Juan s’aflligoa de cet a( ie do révolte contre son autorité, et surtout de perdre en son fils un aide utile. Puis il se consola en se voyant délivré d'un témoin sévère et toujours présent, aont rincessante cenau.o, semblable au brouillard , sans fome, sans voix et sans action, le pénétrait sans qu’il pût échapper à son impression.
Lucie alla vivre avec sa marraine, et il est superflu de dire < combien elle eut à souffrir, surtout de la part des filles qui, étant mauvaises têtes et laides, devaient nécessairement hi.i'r celte jeune fille sage et jolie. Lucie remplit d’abord avec une ^ résignation absolue son rôle de Cendrillon, selon les recommandations de son frère. Puis peu à peu sa patience s’usa à ce frottement pénible, l’indignation s’introduisit dans son âme, et la haine y prit place à la suite de la souffrance contenue. Une fois, la pensée lui vint d’humilier de ses avantages celles par qui elle était sans cesse humiliée , et elle devint présomptueuse et coquette. Ainsi germent et se propagent avec uno prodigieuse rapidité les mauvaises semences. Une seule suffit pour frayer le chemin aux autres et pour leur préparer le terrain.
A celte époque, vint à Arcos un régiment de cavalerie.
Le colonel, nommé Gallardo, était riche, bien né; il avait été beau garçon, et était encore un grand fat. Cette fatuité provenait surtout de ce que l’argent et l’autorité forment, autour ' de ceux qui les possèdent, une atmosphère d’adulation qui les enivre, les rend présomptueux et impudents. S’il en est beaucoup qui entendent ainsi l’autorité, il n'est pas surprenant qu’eu certains lieux elle soit si peu aimée, si dépréciée, si vilipen-. dée L’autorité a une importante mission : elle doit en accepte:.' les charges avec les bénéfices, et la première est de donner lo bon exemple.
Le colonel, entre autres prétentions, avait celle-ci, d’êlro encore dans la fleur de la jeunesse, bien qu’il fût déjà monté
en graine. Il en résultait que lorsqu’il pouvait encore paraître un jeune coq il se donnait l’air d’un vieux poulet. Il frisait sa chevelure , usant de toute l’adresse du bon perruquier qui, comme l’on sait, a le talent de faire venir des boucles là où il n’y a pas de cheveux. Il portait un corset de Paris, qui lui procurait une taibe a faire envie à une sylpliide. 11 croyait que les conquêtes amoureuses honoraient à l’égal des conquêtes guerrières, et qu’un peu de crânerie chez le militaire, comme la coquetterie chez la femme, étaient l'indispensable condiment des deux genres. Ajoutant à tout cela une dose de vanité telle, qu’elle ' occupait dans son cerveau tout le vide qu’y laissaient les autres qualités absentes, le colonel Gallardo était un de ces hommes qui sont détestables sans être pervers, et ridicules sans * être risibles. En admon^■slant ses olTlciers, en leur adressant, pour les inviter à une bonne conduite, l’un de ces speech de. ’ circonstanre creux comme des caK basses, il eût été chagrin de ne pas y trouver l’occasion de leur faire entendre qu’il avait une jolie maîtresse et qu'il l’entretenait luxueusement.
Ce digne chevalier, célibataire sans doute comme tous ceux de son espèce, fut logé en face de la maison do la Léona. Les filles de celle-ci ne tardèrent pas a faire connaissance avec l’entourage du colonel. Le.-> préludes de cette connaissance furent, comme de coutume, des coup ets chantés avec l’intention évidente d’entrer en relations amoureuses.
Le colonel, de son côté, ne tarda pa.s à s’éprendre de la beauté do Lucie; d n’étad pas homme à le dissimuler, et, hélas! Lucie n’elait plus ceitajeune fille modeste et prudente qui se fût offensée aiilrcfois de démonstrations extérieures, toujours scandaleu^es et toujours compromettantes.
L’illustre aspirant connut promptement l’intérieur de cette famille; et les antécédents de la belle-mère, le triste sort de Lucie, augmentèrent promptement ses espérances. Il se trompa néanmoins, car Lucie, à demi domptée par la vanité et par la I légèreté, recula devant la corruption avec toute l’énergie du 1 sang honnête qu’elle avait ri\u de sa mère. Cette résistanco exaspéra les lilles de la Léona, qui s’étaient llatlées un instant de la perdre et de se défaire d’elle en la livrant au colonel. Aussi conçurent-elles un projet qui, engagé sous forme de plaisanterie, fût de nature à produire le résultat qu’elles désiraient.
Elles se concertèrent à cet effet avec le prétendant, et le projet s’exécuta ainsi que nous allons le dire.
En soir que Lucie, retirée dans sa chambre, s’occupait des soins de sa toilette et déroulait sa magnifique chevelure, la porte s’ouvrit tout à coup, donnant entrée au colonel, enveloppé dans son manteau, la tète couverte d'un chapeau à larges bords, et accompagné à grand bruit par les éclats de rire des filles de la Léona. A peine l’curent-elles introduit, que, redoublant leurs rires, elles poussèrent la porto, la fermèrent en dehors et se sauvèrent. L’indignation, la terreur s’emparèrent en un instant de la malheureuse jeune fille, do telle sorte que, n’avisant aucun moyen d’éviter le danger, elle se couvrit la * figure de scs mains.
Le colonel voulut essayer ses gracieusetés et ses galanteries accoutumées pour se la rendre favorable. Il s’était laissé persuader par la Léona que ce n’était pas difficile; mais il no sut pas trouver de paroles en présence de cette douleur grave, muette et solennelle. Il existe, eu effet, uns telle distance entre l’infamie et l’innocence, que l’homme qui n’est pas tout à fait un malfaiteur trouve difficilement l’audace de la franchir.
t Se peut-il que je vous effraye autant, dit enfin le colonel en s’approchant de Lucie, moi qui n’ai d’autre désir que de vous plaire I
— Lucas ! Lucas! mon frère ! cria la pauvre enfant en éclatant en sanglots.
— Je me retire, je me retire, i dit le colonel à la fois offensé, irrité et ébranlé.
Il marcha vers la porte et la trouva fermée.
« Vous le voyez, je ne puis sortir, dit'-il en se retournant vers Lucie. ^
— Je le sais, s’écria Lucie; elles ont voulu me perdrect elles y sont parvenues. Moi, enfermée dans une chambre avec un homme, comment oserai-je maintenant regarder quelqu’un en face. (Jue dira Lucas, mon Irère bien-aimé?
— Vous n’êtes pas perdue, enfant, dit le colonel impatienté; je n’aime pas les tragédies et je redoute les héroïques Lucrèces. Croyez que ce que je désire le plus, c’est de m’éloigner d’ici, et, pour vous le prouver, puisque je ne puis sortir par la porto, je sortirai par cette fenêtre qui donne sur l’enclos. »
Disant cela, le colonel se drapa dans son manteau, monta
sur l’appui de la fenêtre, et sauta dans l’enclos qui n’était séparé de la rue que par une haie.
A peine eut-il posé les pieds à terre, qu’il se sentit saisi par un homme qui, aveugle do colère, l’apostropha des plus furieuses invectives. En même temps accouraient en criant la Léona et ses filles.
<t Ne le frappez pas, c’est mon père! * cria de la fenêtre la malheureuse Lucie, dans la plus vive angoisse.
L’homme avait tiré un couteau; mais le colonel qui était vigoureux et qui désirait sortir de cette position difficile, sans nuire au père de Lucie et sans être connu de lui, repoussa l’agresseur avec force, le fit tomber à la renverse, courut à la haie, la franchit et disparut.
Juan Garcia se releva dans cet état de fureur qui ne connaît aucun obstacle, qui ne recule devant aucun crime; il re- , poussa avec violence sa femme et ses filles qui cherchaient à le retenir, effrayées des résultats de leur propre ouvrage, rentra dans la maison, se dirigeant vers la chambre de sa fille.
« Lucie, Lucie, sors par la fenêtre, ton père va te tuer, ï cria la belle-mère qui prévoyait une catastrophe.
Lucie entendait déjà la voix furieuse et avinée de son père qui s’approchait de sa chambre, et, hors d’elle-même, elle s’élança dans la cour.
a Sauve-toi chez le colonel, lui dit sa belle-mère sans autre intention que de la sauver, ton père ne se méfie pas de lui, c’est la maison la plus proche, et celle où tu seras le plus sùrerement cachée. »
Lucie obéit machinalement, guidée par l’instinct de sa conservation, unique mobile qui prédomine dans les instants suprêmes de la vie.
Le colonel se promenait avec agitation dans sa chambre, brsqu’il vit entrer cette malheureuse enfant, jiSle comme la ‘mort, couverte de sa longue chevelure noire, froide de terreur, inerte de désespoir.
« Vous m’avez perdue, dit-elle en tombant sur un siège, sauvez-moi au moins la viel »
Nous devons supposer que le cœur de cet homme, si sec e si stérile qu’il fût, trouva dans cette circonstance des senliments et des paroles qui apportèrent quelque consolation à colle nialheureuse créature, forcée par la nécessité à recherclier s:)n
appui. Mais il arriva plus, le colonel se passionna pour celle jeune fille qui lui apparaissait environnée de toutes res séductions que possèdent l’innocence, la jeunesse et l’infortune ; infortune cau'ée par lui.
De son côté, la pauvre fille, sans défense, sans appui, sans affection, ne sachant où reposer sa tête, manquant de caractère pour la résistance, manquantd’énergie pour chercher les moyens de salut, n’ayant plus ces principes sévères qui lui eussent fait préférer la misère à la honte, se laissa aimer et retenir, vaincue par ces témoignages d’un amour qui commençait en lui persuadant qu’il serait immuable et éternel.
Le colonel partit bientôt, emmenant secrètement Lucie, qui commençait à se trouver heureuse de cette atmosphère d’amour et de luxe.
L’accès de colère que Juan Garcia avait éprouvé, uni à la douleur, à la honte et au remord, produisit un tel effet sur la nature énervée et appauvrie de cet homme, dont la vie était déjà depuis longtemps un enfer, qu’il fut atteint d’une fièvre inüammaioire dont il ne put guérir.
« Oncle Bartolo, dit-il à son vieux voisin peu de jours avant de mourir, vous aviez bien raison quand vous me prédisiez le temps où je n’aurais plus que les yeux pour pleurer. Ce temps est venu ; il vaut mieux que je les ferme tout à fait sans chercher à les rouvrir. »
Deux années s’étaient passées depuis les événements que nous venons de rapporter, et cinq depuis que Lucas élait soldat. Son régiment élait à Cordoue,et un général récemment arrivé de Madrid devait passer la revue des corps de la garnison.
La veille du jour de la revue, Lucas était à la caserne avec d’autres soldats ses compatriotes. L’un d’eux tenait une guitare et chantait avec celle bonne humeur, cette gaieté constante du soldat e.'pagnol qui ne se laisse abattre ni par les fatigues, ni par les privations, ni par la faim.
En ce moment rentra le piquet qui avait monté la garde chez le général et qui venait d’étre relevé.
« La belle femme que la générale ! dit un des soldats qui revenaient ; je n’ai jamais vu de ma vienne dame plus élégante.
— Elle n’est pas sa femme, répondit un autre; lu n’as pas besoin de l’appeler une dame.
— Et pourquoi non? les «acrcments n’y font rien, répliqua le premier; mais qu’en sais-tu?
— Ce qu'on dit. D’ailleurs, si elle était sa femme, elle no serait pas si élégante; les gens du monde sont ainsi : ils dépensent plus pour leurs maîtresses que pour leurs femmes légitimes.
— C’est de peur qu’elles ne s’en aillent avec d’autres; ils leur donnent tout ce qu’elles désirent. Qu’en dis-tu, Lucas?
— C’est un couteau de plomb dans une gaine d’or, répondit celui-ci.
— L’âme de celle-là peut être de plomb ou de quelque choso de pis; mais sa personne, sur la vie des Maures de Berbérie ! est d’or plus pur que celui de la gaîne.
— Oui, répondit Lucas; parez un bâton, on le prendra pour un beau garçon. Mon opinion, c’est qu’aucune de ces drôlesses de la vie aventureuse, avec toute leur élégance et leur courte honte, ne me semble une femme, mais bien une guenille.
— Allons 1 ce Lucas tient toujours à la main la baguette de lajustice.il a pris notre casaque, mais il n’en a pas pris l’esprit. Si tu devenais roi, on t’appellerait le justicier, i
Le lendemain, cette belle et bravo troupe était sous les armes; la musique jouait, et le général, monté sur un superbe cheval, suivi de ses aides de camp, arrivait au galop à la parade.
Derrière lui, à quelque distance, suivait une élégante calèche découverte dans laquelle était une jeune et belle femme richement vêtue. La voiture s’arrêta auprès de l’endroit où se trouvaient Lucas et ses camarades, à l’extrémité d’une ligne.
« Voilà la maltresse du général, murmura le soldat qui était à la droite de Lucas ; ne t’ai-je pas dit qu’elle est belle comme! un soleil? » [
Lucas leva les yeux et regarda cette femme, puis il lui prit> un frémissement que ses camarades remarquèrent. I
c Qu’as-tu, Lucas? lui demandèrent-ils.
— Rien, » répondit celui-ci avec calme. De son côté, m dame de la voiture avait arrêté ses regards sur ce soldat qui se trouvait près d’elle; une exclamation de surprise et do joie s’était élancée de son cœur à ses lèvres.
t Luc.as, dit à celui-ci son voisin de file, cette femme te regarde et te fait des signes. »
Lucas, pâle et impassible, no leva pas les yeux et no répondit pas.
' « Lucas, continua celui qui avait parlé, qui est-elle ? Elle to
connaît, elle le fait signe avec son mouchoir; on dirait qu’elle va se précipiter hors de sa voiture. Regarde-la donc, camarade, qui est-ce?
— Je ne la connais pas, répondit Lucas.
— Parla vie du Seigneur! s’écria le camarade tout ébahi, qu’il m’arrive malheur si ce n’est pas ta sœur Lucie; regardela donc, mon ami, c’est elle!
— Je l’ai regardée, fit Lucas, et je te dis que je ne la connais pas.
— Mais regarde, regarde, la pauvre femme s’est mise à pleurer. Fais donc attention, elle n’est pas si difficile à reconnaître, elle n’a rien de changé si ce n’est qu’elle est plus belle. Es-tu assez aveugle pour ne pas voir que c’est ta sœur?
— Je ne la connais pas, » répéta Lucas, avec la même impassibilité.
Il y a en ce monde des hommes qui sentent profondément, mais dont la force d’âme parvient à couvrir du manteau de neige de l’indifférence et de l’impassibilité les émotions les plus violentes et les plus déchirantes. Ce sont des Mutins Scævola moraux, que nous admirons sans qu’ils nous intéressent. Nous ne pouvons aimer ce stoïcisme qui fait étalage d’une dédaigneuse indifférence, ni dans son origine, ni dans ses résultats. Pour apprécier toute chose humaine, il faut la comparer à ’ l’idéal de l’humanité, qui est le Dieu fait homme; ces bravades nous répugnent 'parce que la Passion eût perdu son sublime caractère de sainteté, si le Christ eût été stoïque au lieu d’être doucement résigné.
A la voix du chef, les troupes firent quelques évolutions, à la suite desquelles elles rentrèrent dans leurs quartiers.
Lorsque les soldats se retrouvèrent ensemble, la belle dame de la calèche fut l’objet de leurs commentaires.
Les uns disaient que c’était Lucie; les autres, qui ne l’avaient pas vue d’assez près, soutenaient que ce n’était pas elle.
« Son frère nous le dira, s’écrièrent-ils tous en allant chercher Lucas, (r Lucas, lui dirent-ils, cette dame si belle et si élégante, n’est-elle pas ta sœur?
— Je ne connais pas celte femme, fit Lucas. Assez de ques-
lions, camarades; je ne suis pas une montre à répétition, et je poids mon temps à vous répondre. »
Il r\e s’élait pas passé une demi-heure , lorsqu’une ordonnance du général vint chercher un soldat nommé Lucas Garcia et l’invita à la suivre.
Lucas obéit, tremblant d’indignation, mais sans qu’il y parût rien sur son visage.
Arrivé à une maison de belle apparence, il fut introduit dans un appartement meublé avec luxe et élégance.
A peine fut-il entré qu’une femme, enveloppée dans une riche robe de chambre en soie , se leva , jeta une exclamation de bonheur, et se précipita vers lui les bras ouverts.
Lucas la contint de la main droite eu lui disant :
c Je ne vous connais pas, madame.
— Lucas ! mon frère 1 s’écria la jeune femme éclatant en sanglots.
— Je n’ai pas de sœur, répondit Lucas sur le môme ton qu’auparavant.
— Lucas, mon frère bien-aimé, je te dirai tout ce qui s’est passé I >
En ce moment entra notre colonel devenu général.
c Eh bien, dit-il avec une bienveillance affectée, as-tu vu ton frère , Lucie ?
— Il ne veut pas me reconnaître ! s’écria Lucie en pleurant.
— Comment cela ? demanda le général on se tournant vers le soldat, et pourquoi?
— Parce que cela doit être une erreur, mon général, répondit Lucas en portant à son front sa main ouverte : je suis fils unique, je n’ai pas de sœur.
— Je t’ai fait venir, dit le général, pour que tu restes auprès do moi comme ordonnance ; lu apprendras à écrire, lu te feras ainsi une carrière dans laquelle tu pourras monter avec rapidité, car je sais que tu es brave et intelligent.
— Je ne veux pas apprendre à écrire, mon général.
— Et pourquoi? demanda celui-ci en contenant sa mauvaise humeur, sans cette condition tu ne pourras avancer.
— Je no tiens pas à avancer, mon général.
— Cela se voit! dit le général avec un éclat de rire ironique. Quand un homme jouit d’un si brillant patrimoine, il n’est pas étonnant qu’il dédaigne le service du roi.
— Quand on ne voit pas le roi, on croit l’être, fit Lucas.
— Que désires-tu, mon frère? demanda Lucie.
— Je désire finir mon temps et retourner dans mon village.
— Qui donc t’y attire, puisque tu dis que que lu n’y as personne? reprit Lucie.
— L’amour de mon pays , fit Lucas ; Dieu m’a donné pour mère la terre qui m’a nourri.
— Brave imbécile I » s’écria le général.
Lucas ne donna aucun signe d’impatience ou de colère.
« Frère de mon âme 1 Par la mémoire de notre mère, ne réfuse pas de me reconnaître; tu me déchires l’âme I Reste ici.
— Je ne veux être étranger nulle part, madame.
— Assez, dit le général; laisse-là cette brute; qu'il s’en aille et qu’il réfléchisse.
— Je ne pense jamais de deux manières, » reprit Lucas en saluant et en se retirant.
Lucie courut à la suite de son frère jusque dans l’antichambre, lui prit le bras qu’elle serra contre sa poitrine et lui dit d’un ton suppliant et passionné :
« Lucas, mon frère, pour l’amour de Dieu, reste 1 Le général m’a dit qu’il fera pour toi tout ce qui sera possible, et songe qu’il peut beaucoup.
— Honneur et profit n’entrent pas dans le même sac, » répondit le soldat avec toute la fierté de l'homme noble, et avec toute la rudesse de l’homme inculte; il repoussa sa sœur, qui tomba anéantie sur un siège.
Le frère de Lucie se dirigeait vers le quartier, les poings fermés, les lèvres serrées, et avec cette pâleur livide que la colère imprime sur le visage des hommes du midi. Cette colère le suffoquait, il ne pouvait ni l’exhaler, ni en suivre les impulsions, car cette colère lui dictait la vengeance, et Lucas ne j>ouvait se venger que par un crime dont il n’était pas capable. Si, à cette époque, on eût été en guerre, le simple soldat eût donné cent fois sa vie pour obtenir quelques grades qui l’eussent suffisamment élevé pour le mettre en position de demander une satisfaction à cet homme qui, après avoir séduit sa sœur, l’avait lui-mème si iofOlemment injurié. Le lendemain , sans doute, Lucas eût arraché ses galons, les eût jetés comme des oranges exprimées, car Lucas ne tenait pas aux ornements; le faste et la grandeur n’avaient aucun attrait pour lui.
Tl appréciait sa condition, il aimait les travaux des champs, il étau attaché a son village et aux mœurs campagnardes, et il n'eût renoncé à aucune de ces choses avec lesquelles il sympathisait, au milieu desquelles il vivait à son aUe, pour se hisser à un échelon un peu plus élevé sur lequel il eût toujours passé pour un intrus et un étranger. Une semblable qualification était antipathique à cette affection noble et instinctive qu’il portait à son pays, à sa province, à son village et à sa classe. Aujourd’hui on cherche à détruire ce noble sentiment que la nature a mis dans le cœur de l’homme; on dit au pauvre: c Monte, monte, le sommet est ta place, les points élevés sont un bien commun. > C'est ainsi que s’infiltre une vaine arrogance dans l’esprit honnête du peuple.
Aussi Lucas, qui ne pouvait remédier à cette position, souffrait horriblement du voi-inage de sa sœur ; fort heureusement, au bout de deux jours, le général partit pour Séville.
L'existence do Lucie s’était transformée depuis le jour où elle avait rencontré son frère et où celui-ci n’avait pas voulu la reconnaître.
Au milieu de ce joyeux sentier semé do fleurs, dans cette légère existence de papillon où elle avait été poussée par les circonstances à dix-sept ans, il lui était arrivé, en rencontrant son frère, ce qui arrive à une barqne qui, voguant au hasard sans patron et sans boussole, au gré des folles brises, se heurte dans sa course contre le premier rocher de la terre ferme : la secousse avait été terrible. Lucie se disait avec perplexité :
« Où suis-je? Où vais-je? Où est le port? (lui m’attire? Qui me repousse?» Et elle regardait avec effroi autour d'elle; tout lui paraissait nouveau; tout lui paraissait étrange, tout lui semblait réprouvé et odieux. Elle retrouva dans son souvenir, que jamais elle n’avait consulté dans son ivresse, ces dernières paroles que lui avait dites son frère dans son langage inculte, laconique, mais énergique et précis :
« Marche toujours droit, quelque rude, quelque montucux que soit le chemin; ne quitte pas la ligne droite et ne cesse jamais de regarder devant toi. car celui qui ne regarde pas en avant ne sait où il pourra s’arrêter. >
Ce qui augmentait la déiïiilation de Lucie, c’est que l’infortunée n’entrevoyait aucun moyen habile de sortir do la position dans laquelle elle se trouvait. Si elle retournait vers le
bien, elle ne trouvait aucune protection; elle en trouvait partout en persévérant dans le mal. Le défaut d’énergie de son caractère faisait qu’elle ne savait pas trouver lo moyen terme, c’esl-à-dire entrer hardiment dans la bonne voie sous la seule protection de Dieu, qui jamais n’abandonne celui qui le recherche avec foi, sans faiblesse et sans découragement. Ses larmes llétrissaient sa beauté, son abattement ôtait tous ses charmes à sa charmante et gracieuse physionomie. Tout cela commença par déplaire à Gallardo, puis il en fut ennuyé, et enfin il s’exaspéra. Il en résulta entre les amants des scènes violentes qui introduisirent la discorde; et la discorde, une fois qu’elle a rompu les premières digues, s’infiltre à travers toutes celles qu’on lui oppose de nouveau.
Le général fut obligé de se rendre à Madrid. Il se détermina à laisser Lucie à Séville, pensant que son séjour dans la capitale serait de peu de durée. Lucie le laissa partir sans apporter aucune résistance à cette séparation; elle était si fatiguée de la vie qu’elle menait, que toute autre situation lui paraissait préférable ; puis elle était loin de posséder cette bravoure insolente, cette audacieuse hardiesse que savent mettre à profit les femmes de sa condition afin de se faire craindre lorsqu’elles ne sont plus aimées. Aussi voit-on beaucoup d’hommes so marier par crainte et qui ne l’auraient pas fait par amour; de cette sorte, ils passent la moitié de leur vie dans le scandale, l’autre moitié dans le ridicule : triste conclusion d’une existence humaine 1
Le séjour de Gallardo, que les journaux appelaient le jeune général, se prolongea à Madrid au delà de ses prévisions. Il se trouvait engagé dans certaines combinaisons parmi les intrigues subalternes des partis politiques, jouant pour quelquesuns le rôle de bravache, et se laissant persuader qu’il était un important chef de parti. ,
Lo général pensa avec une très-grande raison,* avec un profond jugement, qu’il était temps pour lui d’entrer dans la vie positive et de servir les intérêts du pays, sans négliger les siens, cela s’entend. En conséquence de ces idées graves, le jeune chef s’abonna aux journaux, acheta des livres qu’il lut, sans se rappeler bien précisément quels étaient ceux qu’il venait de lire et ceux qui lui restaient à lire; il écrivit un mémoire sur la navigation fluviale, un autre sur la rente dfiféréo ;
il fit de petits discours pour se préparer à des discours plus longs; il obtint l’approbation de ses auditeurs, et enfin |1 par- \int à échanger son caractère d’homme léger contre une pompeuse réputation d’homme important et de citoyen grave.
Notre homme, comme on le voit, était arrivé à son apogée, surtout parce qu’entre autres sacrifices faits à la gravité, il avait pris un bon cuisinier et avait desserré le lacet de son corset'.
Néanmoins, comme il y a une grande différence entre l’homme grave et un homme moral, notre héros avait encore, dans la coulisse, ses petites réunions demi-graves, et on y causait à table du discours A et du cancan B , du Concordat et du Théâtre-Royal, du ministre et de la danseuse, de l’évêque et de la chanteuse, de la couronne et de la partie de cartes. On élevait un trône à la tauromachie, on proposait une apothéose à l’industrie, et un vote de censure au luxe des neuvaines.
< Dis-moi donc, petit, lui dit un jour un de ses amis, pendant un déjeuner-diner dans lequel le vin de Champagne s’était chargé de représenter le bon ton qui manquait à une grande partie des assistants ; et la Lucie, qu’esl-elle devenue ?
— Elle est à Séville où je l’ai laissée parce qu’elle était un peu indisposée, répondit le héros.
— Sais-tu qu’elle commence à perdre un peu de son éclat?
— A vingt et un ans, mon ami?
— Cela n’est pas étrange, opina le fils élégant d’un capitaliste qui avait été élevé ”en France; quand on vit vile, à vingt et un ans on est déjà sur le retour.
— L’existence des camélias est comme celle des roses, elle dure un jour, se hâta d'ajouter un autre convive.
— Vous devriez mettre cette Lucie délucidée au nombre des onze mille Didons, dit le jeune élégant.
— Et la reléguer avec les modes fanées de l’année passée, ajouta l’autre.
— Cela ne se peut, répondit le général.
— Vieille morale espagnole! il est probable que la belle ne compte pas trouver un Amadis de Gaule dans un général do ce siècle de lumières.
— 11 y a, reprit notre héros, entre Lucie et moi des circonstances exceptionnelles.
— Conte-nous cela, petit, dit l’un des intimes; ce récit ro mantique nous fera savourer plus agréablement le café. »
Le général rapporta alors dans le plus grand détail l’origine et les circonstances de sa liaison avec Lucie.
c Ne voyez- vous pas, géiioral, que tout pela était une farce liabilement jouée par ces fourbes de campagnards, une mystification calculée de manière à se faire valoir, à vous effrayer, à vous intéresser en faveur de la petite, et à vous obliger à l’épouser?
— Sérieusement, Gallardo, dit un ami, en es-tu arrivé à considérer Lucie comme un cens non rachetable? Franchement, ce serait de ta part une grande sottise que de te créer un obstacle à ton avenir.
— Je no vois pas que.... pour être député.... sénateur.... ou....
— Il ne s’agit pas de cela ; tes idées politiques absorbent
toute ton attention. Tu sauras que la fille du banquier don Juan de la Moneda est fort éprise de ta personne; je le liens d’une de ses amies, i >
Gallardo se redressa et passa sa main dans ses cheveux frisés.
c Sa mère est séduite par le titre de marquis de Monte Gallardo, *]ue lu recevras, dit-on, pruchainement, et son père fait grand cas de ta capacité....
— Nous nous cumpienons, dit le général tout gonûé, car je syii pathise vivement avec ses mérites. Acheter du 5 la veille de... I
— Il n’est pas moins épris de ton grade et de tes revenus. Tu vois, petit, que tu as là un avenir positif.
— Mais je connais à peine l’aimable et gracieuse personne qui a daigné s'occuper de moi, dit d’un air modeste le jeune général, en se promettant à part lui de serrer de nouveau les cordons de son corset.
— Elle e^t fort jolie, dit l’intime. Sais-tu qu’elle monte à cheval comme un cosaque?
— Ohl certes, ajouta l’élève de Paris, Alhénaïs de la Moneda a la taille la plus svelte, le teint le plus pèle, les re> gards les plus ûers de tomes nos belles de Madrid 1 Elle est délicieuse I
— C est un parti fou, sur ma foi I son père a quarante mil lions et elle est iille unique.
— Proliie de la circonstance et épouse promptement. Songe
que les jeunes filles à quarante millions sont plus capricieuses que le vent, plus changeantes que les girouettes; elles font tout ce qu’elles veulent. La raison, c’est que les parents de ces brillantes héritières, qui souvent ne savent rien de plus quo l’espagnol, ont la plus grande considération pour leurs filles qui ont appris le français dans les romans de Sue et l’italien dans les opéras. Le caprice d’une jeune fille millionnaire est un éclair. Ne perds donc pas de temps, tu t’exposerais....
— A une déception, dit un convive en français.
— A un désabusement, fit un autre.
— Que pensez-vous de tout cela, mon oncle ? demanda Gallardo à un vieux général qui avait perdu une jambe à la bataille de Baylen. » Notre héros cherchait à faire cette question sur le ton de la plaisanterie, il y perçait en réalité une vive satisfaction.
Le vieillard se taisait, caressant avec sa main sa moustache blanche.
c Eh bien, général, que pensez-vous? demanda un intime.
— Je pense, répondit-il, qu’il doit se marier.
— C’est clair, dit quelqu’un.
— Sans aucun doute il doit se marier, firent tous les autres.
— Entendons-nous, messieurs, reprit le vieillard; je dis, Gallardo, que tu dois le marier, non pas avec celte petite maîtresse aux millions, mais avec Lucie. »
Une clameur unanime accueülit ces paroles,
R Général, vous abusez de votre rôle de Nestor, fit le jeune élégant.
— Je propose un vote de censure, dit un convive.
Le général s’abuse, dit l’intime ; un gentilhomme de sa délicatesse ne peut conseiller à un homme dans la position de Gallardo d'épouser une femme entretenue.
— Oui, certes, j’ai de la délicatesse. La délicatesse est une plante qui pousse de telles racines que rien ne saurait l’arracher du sol, ni la charrue d’argent, ni le hoyau d’or qui retournent aujourd’hui le champ des idées. C’est pour cela que jo conseille à l'homme qui a fait une mauvaise action de la réparer, a celui qui a perdu une jeune fille honnête de la protéger. Je le lui conseille avec d autant plus d’instance, si 1 avenir lui sourit, afin qu’il n'ait pas honte du pas^e. En mon <cmps, messieurs, on ne traitait pas les mariages dans des
Ikk
conseils demi-publics; les seuls conseillers, selon les circonstances, étaient le cœur, l'honneur et la conscience. Mais, i^ ajouta 1e vieillard en se levant, ma manière do voir est tout aussi hétérogène, à côté de celle que vous professez, que peut l’être ma personne au milieu de jeunes hommes. Je vous salue messieurs. Adieu, mon neveu; ne me convie pas à ta noce, s tu épouses la millionnaire aux caprices ; je ne suis pas de ce.: fêtes-là. Si tu te maries avec Lucie, je serai ton parrain, s En disant cela, le noble et digne vétéran quitta le salon, d Le général, dit l’intime, a textuellement un pied dans la tombe, et il voit tout couleur de De profundis. Gallardo, en ce siècle positif, il faut régler son pas selon la marche do tous ; le reste, c’est agir à l’antique mode et se rendre ridicule, s Cependant les jours se suivaient et chacun d’eux amenait son événement, sa nouveauté, son intérêt et l’oubli du jour précédent. Les moyens d’existence commençaient à manquer à Lucie, sans qu’elle le fît connaître à Gallardo; car, avec le sentiment du devoir et la rougeur de la honte, Lucie avait compris l’opprobre de ses dons et la double humiliation qu’il y avait à les solliciter et à les recevoir. Elle avait vendu toutes les choses de quelque valeur qu’elle possédait et elle voyait s’approcher la fin de ses ressources.
« Que deviendrai-je? » se demandait-elle un jour, la tête tristement penchée sur la poitrine, avec plus d’abattement que d'inquiétude, avec plus d’inertie que d’angoisse. J’ai désappris à travailler, comme le marin qui aux jours de calme oublie les manœuvres. Et maintenant que tout me manque, que vais-je devenir? Que pense celui qui m’a perdue? Quand se souviendrat-il que j’existe? >
Sur ces entrefaites, un jour entra chez elle, tenant unj lettre à la main,, l’hôtesse de la maison dans laquelle elle ha bitait.
« Elle est de Madrid, dit la dame avec un sourire gracieu.v Je parierais que le général annonce son retour et confirme ‘ nouvelle qui court ici de sa nomination comme capitaine général do l’Andalousie. »
Lucie ouvrit la lettre et lut ce qui suit :
« Chère Lucie,
« Les choses ne peuvent être éternelles, L’âge fait naître tUs
Ui5
idées sérieuses ; la vie a ses obligations ; les circonstances amènent des engagements, et la potition des devoirs qui contraignent l’homme à faire des sacrifices en faveur de la morale et de la raison. S’ils sont douloureux, ces sacrifices sont malheureusement nécessaires.
c Ma famille a concerté pour moi un mariage qui m’assure un brillant avenir. Les choses sont arrivées à un point où il m’est impossible de m’y opposer sans offenser une famille puissante et respectable, sans compromettre la mienne, sans me causer de graves préjudices, que tu serais la première à déplorer.
c Cette nécessité dans laquelle je suis de m’établir n’a rien, je pense, qui puisse te surprendre ni t’aflliger. Je pense aussi que tu ne me regretteras pas, car j’ai remarqué depuis longtemps ' combien peu de plaisir tu avais à vivre avec moi, et combien ma présence t’était peu agréable. Un autre peut-ôtrè occupe déjà dans ton cœur la place que j’y ai remplie! Si tu dois être plus heureuse avec lui que tu ne l’as été avec moi, j’ai assez de philosophie pour être le premier à m’en réjouir.
« Adieu. Il est probable que nous ne nous verrons plus, mais crois que je ne t’oublierai jamais, et si je puis te servir en quelque chose, dispose de moi. »
— Eh bien, demanda l’hôtesse avec empressement, parle-t-il de venir?
— Non, répondit Lucie, dont les joues se couvraient de larmes abondantes; il dit qu'il ne viendra pas. »
Bien que Lucie n’éprouvât pas, à bien dire, pour Gallardoce qu’on nomme de l’amour, son cœur, qui était aimant, s'était rempli de lui pondant quatre années de relations, et la froide insensibilité avec laquelle il se séparait d’elle ne pouvait faire moins que la blesser vivement et la frapper de douleur. Quelque odieuse que lui fût sa situation passée, là position nouvelle qui s’offrait toutàcoup à elle inquiétait vivement sa timide nature. Aussi ne put-elle retenir des larmes de douleur et d’angoisse.
Le visage de l’hôtesse, son ton et ses manières avaient changé en un instant. Cette douleur l'avait confirmée dans ses soupçons : Lucie était abandonnée par son amant.
( Madame, dit-elle, la nécessité où je suis de mettre ordre à quelques aflàires pénibles me force à introduire dans ma maison une règle nouvelle. J’ai décidé que je réclamerais à
NOUV. ANDALOUSSS. 10
l’avance le prix de mes loyers; les personnes qui sont clioz moi y ont consenti, et j’espère que vous voudrez bien faire de même.
— Non, madame, répondit Lucie, attendu que- je pars demain; je ne vous dois que le temps échu. » •
Le soir venu, la pauvre abandonnée sortit, elle vendit ses vêtements à une fripière, paya son hôtesse, ne possédant plus ;ue ce qui lui était rigoureusement nécessaire pour payer à des riuleliers, qui portaient de l’huile à Xérès, ce qu’ils exigeaient d’ello pour la conduire jusque-là sur un do leurs mulets. De Xérès, elle se propo^ait de se rendre à pied à Arcos.
Le lendemain, au point du jour, elle sortit par la porte de Carinona, jetant un long et triste regaid sur celle ville endormie qui a pour page le Bétis, pour bannière la Giralda, pour bouquet de fête ses orangers. Elle est à la fois joyeuse comme une campagnarde, imposante comme une reine, belle comme une jeune fille, pleine de savoir et de souvenirs comme une matrone de bonne souche, gracieuse comme une Andalouse d’aujourd’hui, digne et chaste comme une vieille Castillane.
A Xérès, Lucie se trouva seule et sans aucun appui ; mais son bon ange lui fit rencontrer l’oncle Bartolo dans l’hôtellerie où elle s’arrêta. Rien ne pouvait lui causer plus douce consolation que la vue de cet ancien ami de sa famille. Elle lui raconta toute sa triste histoire, ajoutant en dernier lieu qu’elle ne savait que devenir, n’osant pas môme s’offrir pour servir dans une maison. I
« Ma fille, lui ^it le vieux guérillero, tu t’es perdue dans la maison de cette Léona du diable ; c’est pour son malheur qu’il est venu des ailes à la fourmi 1 Si tu avais fait rude mine à ce sans-cœur, il n’aurait pas osé agir comme il a agi. Pourquoi veux-tu qu’un monsieur aille faire des agaceries à une villageoise comme toi, si ce n’est pour se moquer d’elle?
t Enfin, ajouta-t-il en voyant couler les larmes de Lucie, no parlons pas du passé. Lorsque le lièvre est parti, les pièges sont inutiles. Je ne suis pas de ceux qui mettent en inorceaui; l’arbre tombé, ou qui doublent la charge de la mule qui s’agenouille. Le repentir est un baptême, il rouvre la porte du bercail; et toi, lu te repens, puisque tu reviens courageusement à ta pauvreté. Si tu étais restée dans ces grandes villes, il n’cùl pas manqué de pervers qui eussent achevé de te perdre. Viens
avec moi, je parlerai à Lucas, et j’espère qu’il le recevra ainsi qu’il doit le faire.
— Oncle Bartolo, s’écria Lucie tristement, Lucas ne me pardonnera jamais 1 11 a dit qu’il n’avait pas de sœur, et rien ne lui fera dire le contraire.
— Il est vrai, répondit le guérillero, que les Garcia ont la tête plus dure que des bigornes de forgeron, et que j’ai été repoussé avec perte quand je me suis mêlé du mariage de ton père. Dieu ait son âme ! mais aujourd’hui, c’est autre chose. Lucas a donné des preuves de cœur, et Ion père a fait une sottise. 11 est plus facile de rapprocher deux êtres que lie le sang, que d’en séparer deux que le diable a unis. Nous verrons, et Dieu surtout. En attendant tu viendras chez moi: l’abondance n’y règne pas, mais lu n’y manqueras pas de bonne volonté. »
Le lendemain, l’oncle Bartolo et Lucie suivaient le chemin que nous avons décrit au commencement de ce récit. Lucie était montée sur une ùnesse et le bon vieillard suivait à pied. Ils arrivèrent le soir à Arcos.
Malheureux celui qui en rentrant dans son pays natal, au lieu d’éprouver une pure et complète félicité, sent son cœur déchiré par la douleur et par la honte! Malheureux s’il trouve ses parents morts, la maison dans laquelle il est né devenue la propriété d autrui, et sur le visage do ses voisins, de ses amis, au lieu d’un sourire do bienvenue, s’il rencontre ce froid dédain et l’éloignement qui s’adressent aux étrangers!
L’oncle Bartolo laissa Lucie chez lui, et pendant que le souper se préparait, il alla chez Lucas Garcia.
Lucas, après avoir reçu son congé, était revenu à Arcos. Il avait repris sa place parmi les journaliers, et il se conduisait de telle sorte que déjà plusieurs places et diverses occupations lui avaient été proposées. Il avait trouvé vendue la maison de son père, mais il lui restait dans cette maison une vieille parente chez laquelle il avait loué une chambre et qui prenait soin do son intérieur.
I L’oncle Bartolo entra au moment où Lucas achevait de souper.
< A votre service, oncle Bartolo, lui dit Lucas en le voyant entrer.
— Merci? Bon profit te fasse. Veux-tu fumer?
— Cela ne viendra pas mal à propos. >
L'oncle Bartolo donna une cigarette à Lucas, alluma la sienne et lui dit à brùle-pourpoint, selon sa coutume:
« Lucas, mon homme, veux-tu me dire pourquoi tu ne ma parles jamais de ta sœur? Trouves-tu donc qu’une sœur soit ui» pièce de rechange? * t
Lucas, désagréablement surpris, fronça le sourcil et répondit ?
c Je n’ai pas de sœur, oncle Bartolo !
— Comment?... Que dis-tu?
— Ce que j'ai dit. Je n’ai pas coutume de répéter ce que je dis.^
— Laisse donc là ces airs terribles 1 Veux-tu bien me dire quel droit tu as de renier ta sœur, bien que sa vie n’ait pas été ce qu’elle devait être? »
Lucas était devenu pâle, et l’indignation comprimée faisait trembler son menton.
e Oncle Bartolo, dit-il en affectant l’indifférence, on a toujours dit qu’on ne compte pas avec celui qui s'en va. Laissons cette conversation.
— Je n’en ai pas envie, entends-tu? J’ai à te dire maintenant que cette figure de juge, si elle convient avec le pécheur, no ne convient pas avec celui qui se repent. Tu comprends? Or ta pauvre sœur est repentante, et tu sais que qui pèche et s’amende à Dieu se recommande.
— Oncle Bartolo, je vous ai dit que je n’ai pas de sœur.
— Es-tu têtu, grand Dieu! Viens ici, âme de singe; comment peux-tu dire que tu n’as pas de sœur, si Dieu t’en a donné une? Lucas, me voilà ici, je ne m’en vais pas que tu n’aies pardonné à ta sœur.
— Oncle Bartolo, ne tentez pas ce que vous ne sauriez obtenir.
— Tu ressembles à ton père ; tous deux vous éies plus opii!.,;!res que des bœufs. Juan Garcia et Lucas Garcia, la bonne paire oour un attelage 1
— l’ourquoi, monsieur, venez-vous me relancer de tous ces dictons?
— Je ne dis rien d’injuste; je ne te dis que la vérité. Toi, tu parles peu et mal, et ce que tu dis n’a ni forme ni manière. Mais revenons au fait; je n’abandonne pas si facilement la partie quand je défends la raison. Je te disais que ton entêtement es pire que celui de ton père; car, songes-y bien, il est moins mal de s’oplinâtrer à épouser sa maîtresse que de persister à ne pus
pardonner à sa sœur; mieux vaut pécher par défaut que par excès; et s’il a manqué un point à ton père, tu en as trop de la inoiliÀ Ta mère t’a recommandé ta sœur; vas-tu désobéir à la dernière volonté de celle qui t’a mis au monde 1
— Elle m’a recommandé ma sœur, oui; mais la maîtresse I (l’un malotru, non.
— Tu es plus haut monté qu’un aigle, bien qu’il soit l'oiseau royal; tu prononces tes sentences comme un auditeur; tu te figures sans doute que tu en sais plus que le conseil du roi? Sache que tu fais fausse route, mon fils, et qu’il ne te convient pas d’accabler la fille de ta mère avant que Dieu ne le fasse; avec d’autant moins de raison que tu as ta part dans sa faute et dans son malheur.
— Moi, monsieur?
— Oui, toi. Pourquoi t’es-tu débarrassé de ta charge comme un mulet sauvage? Pourquoi as-tu jeté par-dessus ton épaule la recommandation de ta mère? Pourquoi, sans prendre conseil ni de Dieu ni du diable, as- tu pris le fusil, sachant que pendant six ans tu allais te trouver empêtré dans la casaque et que lu perdrais de vue celte malheureuse V Tu savais bien que tu la laissais dans une maison où les mauvaises mœurs étaient établies. Et c’est ainsi qu’il est arrivé ce qui est arrivé; si tant de faucons poursuivent le héron, est-il étonnant qu’il succombe? A cela il n’y a pas de remède, et ce qui est passé est passé. Maintenant, te semble-t-il donc bien juste, lorsque ta sœur bienaimée brise avec sa mauvaise vie, qu’elle n’ait pas quelqu’un à regarder en face?
— Elle aurait dù y penser. Il n’y a pas de montée qui n’ait sa descente.
— C’est comme cela, mon fils 1 Tu regardes le blessé, tu considères la blessure, tu fermes ta bourse et tu ne donnes rien ! Cela s’appelle avoir des entrailles de païen pour une pauvre créature qui a été poussée à mal et qui ne savait pas ce qu’elle faisait.
— Oncle Bartolo, l’ignorance n’excuse pas le péché.
— Crois- tu donc que s’il te fût arrivé quelque malheur, si, par exemple, c’est une supposition, tu eusses volé ou commis quelque action semblable qui fût déshonorante, crois-tu que la sœur eût détourné de toi son visage? Certes, non.
— Elle aurait eu tort. Mais la supposition est impossible,
j>arce que j’aurais eu soin de ne pas me présenter devant elle. Qui louclie les siens de sa lèpre les rend malades et ne guérit pas, oncle Barlolo.
— Lucas, mon fils, la sentence dit : Agis avec bonne intention el non avec passion.
i — Et le proverbe, oncle Bartolo, dit; Le sang bout sans feu.
— Lucas, au nom de la sainte Mère de Dieu, comment celui qui n’a pas de miséricorde peut-il en espérer un jour? Fais une bonne œuvre, et quand tu iras te 'coucher, fùt-ce sur une natte do jonc, cette natte te semblera un lit de plumes, et tu n’y auras que de bons rêves.
— Oncle Barlolo, ne vous fatiguez pas davantage. Quand même je saurais que je me condamne, je ne veux plus entendre parler do cette infâme. Ma sœur est morte; je n’ai plus de sœurl Et maintenant c’est dit.
— Va, Caïn' dit en se levant le bon vieillard indigné. Dieu te montrera au doigt comme il a fait à ce mauvais frère en le maudissant. Elle vaut mieux avec sa faute et son repentir que loi avec la vertu et ton orgueil. »
Nous no dépeindrons pas le désespoir qui frappa Lucie lorsque l’oncle Barlolo l’informa de l'insuccès de sa démarche.
« Dieu saint! s’écriait-elle en sanglotant, c’est en vous seul que je trouverai miséricorde! Hélas 1 moi qui ai tant aimé mon frère dans les jours heureux de mou enfance, lorsque j’étais sans faute el qu’il était ma seule consolation! Il ne savait alors que faire pour me plaire, el il me jurait de ne jamais m’abandonner 1
— Allons, calme-toi, ma fille, lui dit l’oncle Bartolo : perdrix effrayée est bientôt rôtie. Qu’as-tu besoin de ce dénaturé sans entrailles? No suis-je pas là? Le toit de ma maison n’est pas si polit qu’il ne puisse l’abriter; lu mangeras ce que je mangerai. Tu aideras ma pauvre Josepha, qui est un peu comme un vieu.x pot fêlé el (pu n’est plus bonne à grand’chose. »
' Les gens de la maison étaient couchés; Lucie veillait dans la solitude de la nuit et pleurait ce qui avait fait sou bonheur passé : son innocence, sa pauvreté et l’allection de son frère. I.ancée clans le vaste champ de ses regrets, la pauvre Lucie se désolait et se consolait en même temps. Elle repassait dans son esprit chacun des incidents do sa vie de jeune fille, chaque nreuve d’amitié (]u’ello avait reçue de son frère, chaque espé-
rance évanouie ou morte. Son chagrin et son agitation croissaient avec les ombres et le silence de la nuit.
« Que ferai-je? que ferai-je? s’écriait-elle en se couvrant la figure des deux mains; je ne puis être à charge au bon vieillard qui m’a recueillie, ni rester dans un pays ou habite le frên: qui refuse de me reconnaître et qui apprend aux autres à m’outrager. Que ferai-je ? Mendier si je ne trouve pas de travail I Où irai-je? Où Dieu me conduirai »
Sans attendre le jour, et afin que son protecteur ne s’aperçût pas de son départ, elle ouvrit silencieusement la porte et sortit dans la rue.
Avant de quitter pour toujours ces lieux aimés, elle s’arrêta devant la maison voisine dans laquelle sa mère était morte, où elle avait passé sa tranquille enfance , où elle laissait un frère qu’elle aimait tendrement, malgré son inhumanité envers elle.
Lucas, de son côté, était agité, inquiet, exaspéré, le sommeil le fuyait, son cœur lui pesait.
Soudain il entendit dans la rue une voix douce et tremblante, chantant cette même romance qu’il avait chanté à sa sœur lorsqu’elle était enfant.
Lucas s’élança hors de son lit par un mouvement involontaire, et porta ses mains à ses oreilles comme pour les empêcher d’entendre.
La voix chantait :
Au nom du Dieu de charité,
Au nom de la mère de Dieu !
Donne-moi, ma sœur, une aumône.
Et le Seigneur te la rendra !
, Lucas, qui étouffait, s’assit sur son lit et frappa des pieds le sol avec rage et douleur.
La voix continuait avec plus de lenteur et tremblant da vantage :
11 prend un pain, puis il le coupe,
Et du pain s’échappe du sang 1... ^
, Lucas, respirant avec difficulté, porta ses deux mains ù sen visage inondé de larmes.
Et cependant la voix, entrecoupée de sanglots, chantait
toujours : ,
Qui refuse à sa sœur un pain,
Celle-là n’eut jamais d’entrailles!
Qui refuse à sa sœur un pain ,
Le refuse à la Vierge sainte !
Lucas courut vers la porte, l’ouvrit avec violence, sortit, ouvrit les bras, et Lucie s’y précipita en poussant un cri.
Le lendemain, l’oncle Barlolo disait à sa femme :
« Quand le diable s’empare de quelqu’un, il ferme autour de lui toutes les portes. Mais tant que les créatures ne sont pas condamnées d’pne manière absolue, Dieu laisse un guichet ouvert dans leur cœurl