CHAPITRE II
Conversation.
Dans Tund de ces deux maisons une aimable et charmante femme recevait un grand nombre de visites à l’occasion de sa fête.
S’adressant à l’un des cavaliers qui faisaient partie du cercle assis en face de son sofa : « Ainsi donc, lui dit-elle, vous n’avez pas encore trouvé de maison?
— Non, madame, lui répondit le cavalier, qui était étranger; parmi celles qui m’ont été offertes, les unes sont trop petites pour ma nombreuse famille, les autres sont mal situées -, ma femme sort très-peu, et la première recommandation qu’elle m’a faite a été de lui choisir une maison bien placée.
— On ne trouve en effet aucune habitation en ce quartier, v dit une personne présente.
— Mais, madame, reprit l’étranger, je viens d’apercevoir la maison voisine de la vôtre; elle n'est point occupée, elle me conviendrait beaucoup, et vous ne m’en avez pas parlé, j — Sans doute, répondit la dame, c’est vrai; c’est un oubli,
* mais nous sommes tellement accoutumés ici à compter cette
maison parmi les morts, que vous ne devez pas vous étonner que je n’aie pas cherché à la tirer de son linceul.
— Parmi les morts? Est-ce à dire parmi ce qui n’existe pas? demanda l’étrah«er d’un air surpris.
— C’est cela même, car personne ne l’occupe et personno
ne veut lui donner l’existence. i
— Et pourquoi cela; est-elle en ruines?
— Nullement; elle est en très-bon état.
— Est-elle laide? est-elle en désordre?
— Non, elle est convenable et bien distribuée.
— Quelqu’un y serait-il mort d’étisie?
— Nullement que je sache, et d’ailleurs, cette crainte exagérée, ou plutôt cette préoccupation, commence à disparaître de nos mœurs. On blanchit les murailles, on repeint les bois comme on fait toujours après une maladie quelconque, et toutes les maisons deviennent habitables tout aussitôt qu’a cessé d’y exister la victime do cette terrible infirmité, que les voyages sur mer ont seuls, dit-on, le privilège de guérir.
— Mais alors, pour quelle raison cette maison n’est-elle pas habitée? renferme-t-elle donc quelque cause d’épouvante?
— Justement, répondit la dame.
— Vous me dites cela au dix-neuvième siècle 1 au milieu de la splendeur de toutes les lumières 1 à la face de l’incrédulité régnante !
— Oui, monsieur, parce que cette cause d’épouvante est venue d’un crime, et rien n’a pu en faire di.sparaître l’effet, ni les lumières, ni l’incrédulité. Dans cette maison, monsieur, a été commis un assassinat.
— Je conviens, reprit l’étranger, que cela ait dû être une chose atroce pour ceux qui habitaient la maison, terrible pour les alliés ou les parents de la victime; mais il ne me semble pas que ce soit une raison suffisante pour que, avec le temps, une maison reste condamnée à être démolie ou à exister sans être habitée. Combien de temps y a-t-il que ce fait a eu lieu?
— Six ans.
— Il me semble, madame, que l’abandon de celte maison, innocente de l’attentat dont elle a été le théâtre, est une chose inouïe, une véritable anomalie à l’époque où nous sommes, et pendant laquelle, à moins d’étranges influences, la convenance ut l’utilité sont le principe de toutes les actions.
— Que voulez-vous, monsieur, répondit la matlressc do maison, nous sommes sous ce rapport un peu arriérés et no ne nous en plaignons pas. Mais l’horreur de cet assassin l'innocence de la victime, qui était une pauvre vieille femm inolTensive, le mystère qui s’est étendu sur le crime et qui le couvrira toujours ont donné un tel aspect sinistre aux lieux où il s’est commis; l’éloignement que cette maison inspire, sanctionné par le temps, est aujourd’hui si complet, qu’il ne s’est trouvé personne qui ait voulu modifier l’état d’isolement qui pèse sur elle comme une malédiction. La solitude de cette maison est comme un sceau posé sur une lettre fermée. Dieu l’ouvrira un jour, sinon devant les tribunaux des hommes, du moins devant le tribunal suprême dont il est le juge. »
En ce moment entrèrent de nouvelles visites, et la conversation fut interrompue. ^