CHAPITRE III
Un crime.
La curiosité de l’étranger, excitée par ce qu’il avait entendu, le ramena au bout de plusieurs jour» dans le but de renouer la conversation interrompue. Après les premiers compliments, il dit tout aussitôt à l’aimable maltresse de la maison :
« Vous serez peut-être étonnée, madame, de mon insistance; mais j’éprouve le vif désir de savoir quelques détails sur le crime dont vous m’avez parlé l’auti'ejour, et qui paratt avoir été si effrayant que le temps, ce Saturne qui engloutit jusqu’aux pierres, n’a pu en faire disparaître les traces.
— Je vous dirai très-volontiers, lui répondit la dame, ce que je sais, c’est-à-dire ce que sait tout le monde, mais il est probable que cet événement, de si vieille date aujourd’hui, no vous causera pas la sinistre et profonde impression qu'il a faite à tous les habitants de cette villu.
( Il y a dix ans, arriva ici et se logea dans la maison voisine, un commandant avec sa femme, trois petits enfants et sa bellemère. Dans sa tenue, comme dans sa comJuite, c’élait un homme distingué; à l’aU'ection qu'il témoignait à sa femme,
qui était très-jeune et très-simple, s’ajoutait la gravité paternelle; c'était une famille aussi unie qu’heureuse. Elle, était une colombe sans fiel, comme dit la poétique définition populaire : 3lle se trouvait aussi satisfaite et aussi fortunée d’avoir fixé le choix de ce digne mari, que d’être la mère des trois petits anges qui l’entouraient sans cesse. C’était le type deces femmes exemplaires, qui n’existent que dans le cercle étroit de leurs devoirs de fille, d’épouse et de mère. Quant à la vieille dame, elle est du nombre de ces créatures que le monde, pour les classer rapidement, range sous la dénomination de pauvres femmes. Elle était très-pieuse, elle passait sa tranquille existence dans le temple, priant Dieu pour les objets de son affection, et au foyer domestique louant les objets de son culte.
O Ces deuxdames étaient propriétaires dans un petit village; pour cette raison, on les appelait ici des provinciales ou campagnardes, pour parler selon l’usage français; mais, pour ma part, j’ai toujours trouvé dans cette maison une délicate urbanité, une franchise honorable et une conduite austère, sans momerie et sans prétention aux éloges. Si c’est ainsi qu’on est campagnarde, on n’a pas à rougir do l’être. J’allais souvent dans cette maison, parce que cette paix intérieure, cette félicité modeste et calme communiquaient leur bien-être à mon cœur; parce qu’une douce sympathie m’attirait vers cet homme si digne, si strict dans l’accomplissement de ses devoirs; m’en-' traînait vers cette gracieuse femme, qui jouissait de ses vertus comme d’autres jouissent de leurs plaisirs, et me poussait vers cette vieille, simple et aimante, qui ne faisait autre chose dans la vie que sourire et prier. Celte félicité, bien que simple et modeste, était sans doute trop parfaite pour être durable dans un monde où, par malheur, les bons eux-mêmes cessent de se souvenir du ciel quand la terre leur donne une existence agréable, et, en effet, un matin ma femme de chambre entra chez moi tout émue ; sa figure était bouleversée, sa respiration haletante.
« Qu’y a-t-il, TUanuela? lui demandai-je, tout effrayée.
• « — Madame! un malheur..., une atrocité sans exemple.
« — Qu’est-ce donc, qu’est-il arrivé, explique-toi?
« — Celte nuit.... dans lamaisond’à côté....ne vous effrayez pas, madame 1
« — Non, non, achève.
Nouv. AND.U.OUSES. 2 2
c — La vieille dame a été tuée !
c — Morte I que dis-tu ?
c — Oui madame, assassinée, massacrée à coups de couteau.
€ — Très-sainte mère de Dieu I m’écriai-je avec horreur. Et comment? Est-il entré des voleurs ? t — On doit le croire; mais on n’en sait rien. '
« Le fait est, continua la dame, que le matin, le domestique, qui couchait dans une chambre sous le vestibule, sortit pour aller au marché. La porte de la maison, selon ce qu’il affirma, était fermée comme il l’avait laissée la veille au soir. Il était donc évident que les assassins n’étaient pas entrés par la cour. Mais quand il revint du marché il fut tout étonné de trouver la porte intérieure seulement poussée, de sorte qu’elle céda à sa pression et qu’il put entrer sans qu’il fût nécessaire que personne lui ouvrit. Quelle ne fut pas sa surprise de voir l’eau rougie dans le bassin de la fontaine de la cour l Cette surprise devint de l’effroi, lorsque, sur le mur blanc de l’escalier, il aperçut la marque sanglante d’une main ouverte. Sans doute, en descendant cet escalier, et en se voyant couvert de sang humain, l’assassin avait eu un instant de faiblesse qui l’avait obligé de chercher un appui sur le mur; celui-ci avait conservé l’empreinte de la main homicide pour accuser le coupable et indiquer son passage. Le domestique monta tout effrayé, suivant la trace des gouttes de sang, qui, de degré en degré, lui indiquaient le chemin qu’il devait suivre pour découvrir le crime. Il arrive à la chambre sombre et écartée qu’occupait dans l’intérieur de la maison cette pauvre femme, qui jagiais • n’avait voulu croire au mal, parce qu’elle n’avait jamais pu le comprendre.
< La trace de sang arrivait jusqu’à la porte et s’étendait sur le sol, dont les carreaux n’avaient pas voulu l’absorber, sang liquide, encore chaud, qui semblait conserver la vie retirée au cadavre I Celle-ci, les yeux ouverts par le sentiment d’épouvante qui avait terminé sa vie, était étendu suç le lit; un bras, blanc et livide comme s’il eût été de cire, pendait vers la terre,
, comme jjour attester l’abandon dans lequel se trouvait cettè innocente victime.
c Le domestique, attéré, poussa des cris et courut appeler ses maîtres. Quel spectacle pour ccs malheureux 1 La pauvre fille tomba sur le sol comme frappée par la foudre. Le commandant
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pâle et sans voix, mais plus maître de lui, fit fermer la porte de la maison, attendu que la foule accourait aux cris du domestique, et fit avertir la justice. Mais celle-ci ne trouva rieu que ce muet cadavre ; elle vit des blessures sanglantes, bouches qui accusaient le crime, mais non le criminel; et, ce qui est étrange, c’est que les soupçons, môme les plus vagues, ne purent tomber sur personne, et on ne trouva pas le plus léger indice qui pùt aider à suivre une trace quelconque. Le domestique couchait sous le vestibule, en dehors de la porte intérieure ; cette porte, qui s’ouvrait seulement eu dedans, il la trouva ouverte en revenant de la rue, ce qui faisait présumer que l'assassin s’était caché la veille dans l’intérieur de la maison, ou était entré par les toits. Cette dernière version n’était pas probable, ni môme possible, si l’on considère que celte maison, celle de la comtesse *** et la mienne, forment un îlot. La servante avait passé cette nuit à la noce d’une de ses sœurs, ce qui fut attesté par tous ceux qui s’y étaient trouvés avec elle. L’autre domestique était malade à l’hôpital et n’avait pas bougé de son lit. Néanmoins on arrêta les deux premiers, et ils ne recouvrèrent la liberté qu’au bout de quelque temps.
« Vous pouvez juger jusqu’à quel point cet attentat fut effrayant, par ce fait que l’idée seule qu’on pouvait le soupçonner d’y , avoir pris part frappa tellement l’imagination du domestique, qui était un honnête garçon, qu’il en perdit la raison, et que, de la prison, on le conduisit à la maison des fous. La servante fut tellement déconsidérée pour avoir été-arrêtée et impliquée dans celte mystérieuse affaire, qu’elle ne put trouver une seule maison où il lui fût possible de se placer; son prétendu la quitta, et, atteinte par l’ignominm et la misère, elle se jeta dans le désordre et se perdit.
« La ville était altérée; la justice ne put rien découvrir; elle ne put même recueillir des soupçons pour s’éclairer à moitié dans ces profondes ténèbres.
« Lecrimeavec le mystère devicntcffrayant.etgrandit comme la peur dans l’obscurité de la nuit. La vindicte publique, indignée, criait justice, et les juges, la hache levée, ne trou valent personne a frapper. Dieu s’était réservé le châtiment pour lui seul, et je vous répète qu’on ne sut rien alors, qu’on n’a rien su depuis et qu’on ne saura rien jamais I
— Et qu’arriva-t-il du commandant et de sa famille? de-
manda l’étranger, vivement ému du récit qu’il venait d’entendre, et pour qui cette maison, qui lui avait paru urrparia innocent, devenait un antre mystérieux et lugubre.
— Vous savez, répondit la dame en souriant, que les étrangers noiis reprochent, à nous autres Espagnoles, de procéder toujours légèrement, de céder constamment à notre première impulsion et d’observer rarement cette règle d’action stricte et sévère souvent dictée par la convenance délicate, souvent imposée par un froid égo'isme. Les Espagnoles, franches et ardentes de cœur, ne réfléchissent pas quand celui-ci les entraîne. Si pour cette raison elles ont la réputation d’être tendres, courageuses et généreuses, elles sont souvent aussi inconséquentes. On appelle cela, comme disent les Français, avoir les défauts de ses qualités. Par cette raison, à peine la justice était-elle sortie de cette malheureuse maison, que j’y courus pour porter aide et consolation à mes pauvres amis.
— Non, jamais je n’oublierai, jamais ne s’effacera de mon âme l’effrayant tableau qui s’offrit à ma vue ! L’impression qu’il me causa fut telle qu’elle coûta la vie au dernier enfant que Dieu me destinait 1 On ne voyait pas le cadavre, qui était , encore dans cette chambre , mais on le devinait. Cette atmosphère était glacée, la maison sentait le sang ! L’eau qui remplissait le bassin de la fontaine restait rouge comme si le filet d’eau qui la renouvelait sans cesse eût affecté de passer droit et glacé sans vouloir se mêler à elle; ou bien comme si une goutte de sang innocent, injustement répandu, eût suffi pour la troubler à toujours, de même que le crime flétrit à jamais la conscience.
(t Ma pauvre amie, qui aimait tant sa mère, se tordait dans des convulsions; en me voyant, elle put crier, pleurer et soulager sa douleur contenue ; son mari était accablé; l’épouvante semblait avoir arrêté la circulation de son sang; sou visage était d’une pâleur livide; ses lèvres étaient immobilisées par l’horreur.
« J’emmenai chez moi cette malheureuse femme. Peu de temps après, le mari, ayant obtenu son changement, ils s’en allèrent dans une province éloignée, parce qu’il leur était impossible d’habiter le pays attristé par une aussi affreuse catastrophe.
— Mais pour quelle raison fut commis cet assassinat? demanda l’étranger.
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— On dit que ce fut pour voler la victime. Le matin môme, d’après ce que dit sa fille, elle avait reçu, par l’entremise d’un notaire, une somme importante; le soupçon atteignit le clerc chargé de lui remettre celte somme, et, bien qu’aucune preuve ne soit faite, le malheureux a été complètement déconsidéré. Lorsque les soupçons deviennent unanimes ils discréditent plus, bien souvent, qu’un fait probable et démontré; car, dans ce dernier cas, le coupable peut donner des explications, se, disculper, et surtout témoigner du repentir et obtenir ainsi le pardon que le Dieu de miséricorde ne s’est pas réservé, et que l’homme peut aussi accorder selon les préceptes du saint Evangile. •
— Votre observation est juste, répondit l’étranger, la société, qui est et qui doit être clémente après le châtiment, est inexorable devant l’impunité. C’est logique. Et depuis, avezvous eu des nouvelles de vos pauvres voisins?
— J’en ai eu quelquefois, puis je les ai tout à fait perdus de • vue. Ils se sont très-bien trouvés dans le pays où ils s’étaient retirés, Le mari a quitté le service militaire, il a entrepris plusieurs choses dans lesquelles il a réussi; et aujourd’hui il est un des hommes les plus considérés de ce pays, une notabilité, selon l’expression moderne. Il a été alcade, député provincial, et je ne sais quoi encore dans la série des grandeurs constitutionnelles. Quant à elle, elle a continué de vivre heureuse dans son existence intérieure et retirée.
— De telle sorte, dit l’étranger avec un sourire amer, que la maison a conservé l’impression qui s’est effacée dans les cœurs. '
— La maison a conservé l’impression du crime; dans les cœurs s’est éteinte l’impression de la douleur. La douleur ne peut être éternelle en ce monde; ainsi l’a voulu celui qui sait ce qui nous convient. Chaque jour un nouveau soleil fait oublier celui qui a disparu la veille ; chaque fleur qui s’ouvre détourne le regard de celle qui se llétrit. L’absence est un voile peu transparent; l’avenir absorbe le présent, et son ardente excitation affaiblit les impressions, de môme que les rayons du I soleil éteignent la vivacité des couleurs. N’accusez pas l’oubli, ce baume, cette panacée, ce doux élixir de vie que Dieu envoie aux créatures, comme il envoie aux plantes la rosée rafraîchissante; sans lui, que deviendrions-nous?
— Je ne sais, reprit l’étranger, si je dois qualifier ce que vous me dites de sublime philosophie, ou lui appliquer cette devise vulgaire : Que m'importe I
— Ni aussi haut, ni aussi bas: C’est une vérité simple et pratique, une de ces nombreuses dispositions de la nature contre lesquelles l’orgueil de l'homme se révolte en vain. Mais, dites-moi, voulez-vous habiter la maison? je serais très-heu^ reuse que la présence d’une bonne et aimable famille chassât les ombres de celte funeste demeure, de même que le sourire de l’aurore met en fuite les tristesses de la nuit.
— Merci, madame, je ne l’habiterai pas. Bien que fils de ce «iècle, sans préventions, le caractère positif qui le dirige n’a pu effacer de mon esprit certaines impressions. Cette maison est restée la dépositaire d’un mystère horrible; les gens de bien doivent la fuir et la laisser avec son secret, ainsi que restent seuls ceux qui ont la conscience ûétrie.