CHAPITRE IV
Val de Paix.
Un joli village, auquel nous donnerons le pseudonyme de Val de Paix, a choisi pour site une vallée placée au milieu des derniers mouvements d’une grande Cordillère. Un beau soleil dore ses moissons; ses jardins sont arrosés par de jolis ruisseaux ; l’oranger s’y couvre de perles comme un manteau de roi ; le grenadier s’y décore de grains de corail ; l’amandier de guirlandes de roses ; les arbres fruitiers revêtent ce blanc costume si peu durable qu’il disparaît avant la fin du printemps.
Le Val de Paix est séparé du reste du monde par les montagnes qui s’élèvent autour de lui comme de vastes rideaux que la nature déploierait autour d’un eafant préféré. Au centre, s’élève l’église, digne, sainte et tranquille. Sous le toit du laboureur, repose, à la place d’honneur, la charrue, emblème du travail, et qui donne le pain de chaque jour. Les petites filles apprennent la loi sainte, baisent la main du curé et demandent la bénédiction de leurs parents. L’esprit de notre siècle novateur a reculé devant un tel obscurantisme; il a placé
le Val de Paix au nombre des momies, l’a rayé de la liste des vivants, et lui a dit solennellement, comme à une autre Pompéia : * Que la terre te soit légère. »
Une belle soirée de printemps avait succédé à une journée d’été; la brise qui soufflait s’était rafraîchie aux neiges des cimes voisines, et parfumée au milieu des bruyères de leurs versants. Le crépuscule régnait sur la vallée ; le soleil ne dorait plus que les pics les plus élevés, sur lesquels on eût dit que brûlaient d’immenses bûchers. 11 n’y avait pas, dans le ciel, un seul petit nuage qui pût servir de reflet aux dernières lueurs du jour. On entendait le joyeux murmure de l’eau du ruisseau qui parcourait les jardins dans cent directions différentes. On le voyait, docile à suivre le chemin que l’homme lui traçait, tantôt entourer les tiges d’un oranger d’un cercle d’acier bruni, tantôt se répandre, comme une couche de cristal, sur un terrain nouvellement semé; puis s’arrêter incertain, attendant une direction nouvelle.
On entendait le grillon, le premier instrumentiste qu’il y eût de par le monde, se désespérant de ce que, malgré sa protestation continuelle, on ne l’ait pas déclaré le doyen de la philharmonie. On entendait le bêlement des brebis, doux comme leur nature, suave comme leur toison, triste comme le symbole de la victime que la brebis personnifie, le mugissement prolongé de la vache qui appelle sa progéniture, le bourdonnement monotone du moucheron qui vole droit devant lui sans savoir où il va se heurter. On voyait les petites hirondelles s’élever joyeusement dans l’air, poussant des cris d’appel qui faisaient dire aux petits garçons avec une fraternelle sympathie : c Voilà les enfants qui sortent de l’école. Les chauves-souris commençaient leur promenade silencieuse, tristes oiseaux sans plumes qui fuient la lumière du jour comme des pauvres honteux, et qui se demandent, devant l’incessante persécution de l’homme, si celui-ci suppose qu’elles aient usurpé l’existence qui leur vient du même créateur. Les grenouilles entonnaient leur bruyante sérénade, rustiques syrènes qui, du milieu de leurs joncs, convient aux délices du bain. Ixs laborieuses abeilles abandonnaient leur lâche en murmurant, parce quo déjà elles rencontraient la rosée mêlée au miel des fleurs. On entendait la triste plainte de l’oiseau de nuit, semblable à cette voix mélancolique, qui parle tristement au cœur de l’homme
bien que le jour ait été brillant et que la nuit soit sereine : seule la chouette, choquée par ce concert général, quittait la vieille tour, siège de ses méditations et de ses censures, el lançait son siltlement énergique comme pour imposer silence. ^
Mais au milieu de toutes ces voix champêtres si remplie! l’un charme indéfinissable pour quiconque sait apprécier les l'oies de la nature, dominait la voix sonore, modulée et expressive de l’homme. On entendait les travailleurs de la campagne qui chantaient en revenant à leurs habitations. Qui donc a appris à ces hommes? Qui leur a donné le secret de cette poésie élevée et délicate du langage, cette mélodie piquante et originale du chant? Le sentiment qui n’a pas besoin de l’art, tandis que sans le sentiment l’art est u> cadavre, un corps bien constitué, mais sans âme.
Prêtons l’oreille à ce que chante ce beau garçon qui a précédé tous les autres, et dont la voix a attiré à la fenêtre une jolie jeune fille cachée derrière un rideau formé autour de la grille par les rameaux d’une plante grimpante.
Les cheveux Qui ornent ta tète Semblent un réseau Tissé de fils d’or.
Ton front, c’est Une forteresse.
Où l’amour vainqueur Déploie sa bannière.
Tes sourcils Si bien dessinés,
. Il n’est un pinceau
Qui tracerait mieux.
Tes yeux noirs,
Rayons du matin ,
De la blanche lune Font pâlir les feux.
Tes lèvres Branches de corail.
Cachent aux regards Tes brillantes dents.
NOUVELLES ANUALOUSES,
Ton menton ,
Avec sa fossette :
Je voudrais mourir Pour y reposer.
Tes beaux bras Sont si bien tournés,
Que les deut bras d’Ëvs N’étaient pas mieux faits.
Et ta taille
Semblable au palmier,
Qui peut dominer Tous les autres arbres.
Sous tes pieds Il n’est pas de trace;
Où tu as passé 11 survient des roses.
Je t’ai dit
Toutes tes beautés;
Et mai peut venir ,
Pour te colorer.