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CHAPITRE V

Un billet de logement.

Ainsi que nous l’avons dit, dans ce petit village espagnol, gothique, vieux chrétien, si joyeux cependant et si pacifiquement éclairé par la lumière de l’autel et par celle du soleil, la lumière du siècle n’avait pas encore pénétré. Au milieu des harmonie.s que nous venons de décrire, on n’avait encore entendu ni les harangues politiques ni les chansons patriotiques. On n’avait aucune idée de cet enrôlement volontaire qui a pour but d’aller vêtir une casaque, ni du motif pour lequel on peut prendre l’uniforme. Quel dut être donc l’étonnement des habitants arriérés du Val de Paix, quand ils virent, un soir, une troupe d’hommes, moitié paysans, moitié militaires, entrer dans le village en poussant des cris furieux de Vive la Liberté 1 En voyant cette bande d’hommes armés et couverts de poussière, en entendant ce cri étrange pour eux, les habitants de Val de Paix furent consternés. Le bruit courut bientôt que c’étaient des prisonniers qui s’étaient enfuis de la prison de la capitale et qui se retiraient dans la montagne en chantant leur liberté reconquise. L’effroi fut général, mais peu à peu les

esprits se tranquillisèrent lorsqu’on entendit le bruit sévère du tambour et qu’on vil, descendant la côte en bon ordre, une colonne de soldats marchant d’un pas mesuré.

Nous devons dire que le peuple a pour les soldats qui sortent de son sein une sympathie profonde, à laquelle se mêle l'admiration et un certain sentiment de pitié. U les considère comme des victimes, victimes vouées, sans doute, à une sainte cause, celle de la religion, de la royauté et de l’indépendance, nous voulons dire de l’indépendance du pays, et non de l’indépendance individuelle.

A l’arrivée de celte troupe, tout s’expliqua. On disait à cette époque, mais on n’en savait rien au Val de Paix, qu’il y avait dans la montagne un parti de factieux, et qu’on envoyait à sa poursuite une colonne composée de volontaires nationaux et de troupe de ligne. C’étaient les premiers qui, en entrant aussi bruyamment, avaient semé l’alarme dans le village; mais lorsque les explications eurent été données, les esprits se tranquillisèrent.

La troupe avait ordre de séjourner au Val de Paix. Elle était commandée par un capitaine, qui fut logé chez la veuve d’un riche et honorable cultivateur. Cette veuve avait un Gis qui continuait la profession de son père sans rien changer aux principes qui avaient enrichi ses aïeux, et une Glle de quinze ans qui était le soleil de celte modeste et vertueuse demeure.

Le capitaine, qui se nommait don Andrès Pehalta, était un homme d’assez bonne mine, mais d’un caractère mélancolique, aigri par les déboires successifs qu’il avait rencontrés dans sa carrière, ce qui n’est malheureusement pas rare dans ces temps d’agitations et de révolutions.

Néanmoins la douce atmosphère de ce foyer paciûque parut avoir une heureuse influence sur cet esprit découragé par les déceptions de l’orgueil. Il se prit d’affection pour cette jeune fille, idole de la maison et la préférée du village. Elle possédait toutes les séductions de la jeunesse et de l’innocence, et elle offrait les garanties de bonheur que promet la vertu et les garanties de bien-être qu’assurent les biens de la fortune. Ce dernier point surtout devait séduire un homme qui avait l’ambition de tenir un rang quelconque, d’être considéré, et qui en avait toujours été empêché par les circonstances.

Penalta, avec son brillant uniforme et son air respectMe, ' ainsi qu’on disait généralement dans le village, avait captivé l’admiration de tous; mais surtout celle de ses hôtesses. Aussi, le jour où il demanda à dona Mariana la main de sa fille Rosalie, la bonne dame ne put dissimuler sa satisfaction. La docile jeune fille, voyant sa mère satisfaite, ne sut pas l’être moins ; les commères et les voisines firent chorus; seul, le fils de la dame se montra peu satisfail et fit une opposition ouverte à l’union projetée. Il expliqua à sa mère que leurs biens, qui consistaient en fermages et surtout en nombreux troupeaux, prospéraient à rester réunis ; mais que si chacun tirait à lui, si on faisait un partage, ce serait au préjudice de tous. Il démontra, par de bonnes raisons, que sa sœur devait épouser un habitant du pays, sans sortir du village où elle avait été élevée, et dans lequel, de père en fils, ils avaient vécu tous heureux aimés et considérés. Mais rien de ces judicieuses observations ne fit cesser les illusions de dona Mariana, qui voyait avec enthousiasme le brillant avenir de sa fille Rosalie. L’opposHion persistante de son fils ne servit qu’à exaspérer cette excellente femme, qui finit par lui dire que sans doute s’il s’opposait au partage du bien c’était pour avoir la meilleure f>art. Malgré cette injuste objection, le jeune homme persista à combattre ouvertement le mariage de sa sœur, de sorte que la mère, irritée de cette résistance et poussée par la préférence qu’elle accordait à sa fille, déclara qu'elle ne s’en séparerait jamais et qu’elle la suivrait partout où elle irait.

Ce projet de la digne veuve ne pouvait qu’être agréable au capitaine, qui l’accueillit avec empressement et l’appuya de toute son influence. Le mariage eut lieu peu de temps après, et la nouvelle famille partit.

Le ménage vécut sept ans dans une paix non interrompue, grâce au caractère angélique de la mère et de la fille, à l’absence de toute prétention de leur part, et aussi à l’étroitesse du cercle domestique dans lequel elles s’agitaient. L’existence des deux femmes se bornait à admirer le capitaine, devenu commandaqt, et à adorer les trois enfants nés du mariage. Hors de là, c’était de leur part la nullité la plus complète, effacées qu’elles étaient par l’orgueil prédominant du commandan* Penalta. '

Triste monde que celui-ci, où l’on n’acquiert une place

qu’en la conquérant, où on ne la conserve qu’en se retranchant I Faible et pauvre humanité qui subjugue l’homme qui s’aide modestement, et qui honore l’insolent qui s’élève ! Ce spectacle nous démontre notre infériorité humaine et suffit pour nous faire désirer celte justice supérieure qu’aucun éclat ne saurait éblouir, et pour qui aucune obscurité n’est impénétrable.

C'est là ce qui arriva pour ces deux femmes; la modestie qui acceptait, l’humilité qui cédait, da bonté qui ^e conformait, loin d’être appréciées comme les perles les plus fines et les plus parfaites parmi les joyaux féminins, ne servirent qu’à les faire considérer comme faibles et inertes, et à consolider chez celui qu’elles se plaisaient à respecter, le sentiment du dédain et du despotisme.

Don Andrès Penalta, qui avait un amour-propre excessif et une envie démesurée de passer pour un homme de mérite, traitait sa femme et sa belle-mère avec considération et affection en pré.sence des étrangers, et, comme disent les Français, se faisait bon prince, c’est-à-dire qu’il daignait descendre bénévolement vers les sphères de celles qui s’inclinaient devant lui. Mais dans l’intimité, il prenait sa revanche, les traitait avec hauteur et avec un souverain dédain.

Les gaucheries ou les sottises que Rosalie commettait en visite l’indignaient. 11 est facile de comprendre que la pauvre jeune femme, élevée dans une ferme, ne savait rien des usages et des conventions d’une ville populeuse, ni s'habiller avec élégance, ni rester trois ou six heures dans son cabinet do toilette. Elle ne chantait pas, elle ne dansait pas, elle ne touchait pas du piano, et le sot amour-propre de son mari, mortifié de toutes ces choses, avait adopté, pour témoigner sa mauvaise humeur, un mot avec lequel il frappait et humiliait sans cesse sa pauvre femme ; c’était : t Tu ne sais rien I »

Il est deux choses contre lesquelles ne peut rien le despotisme injuste et malveillant : le fer qui résiste toujours avec une force égale, et le jonc qui cède sans cesse. C’est pour cela que, dans cette maison, il y avait une paix profonde : le despotisme qui la gouvernait n’y rencontrait que des jopes souples et faibles. La volonté du despote passait sur cet intérieur domestique comme la rafale de l’ouragan sur une plaine unie. Cette plaine n’était ni stérile ni désolée, elle était couverte d’une douce et fraîche verdure.

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