‹ Nouvelles andalousesChapitre 15 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La page d’écriture.

Pendant ce temps, les relations de dona Mariana avec son (ils allaient s’aigrissant tous les jours. La bonne dame, en tout soumise à son gendre, n’acceptait pas les comptes que lui envoyait le jeune homme, qui avait continué d’administrer le bien de sa mère, resté confondu avec le sien. Se conformant à l’opinion et aux conseils de don Andrès, doua Mariana finit, après beaucoup de débats, par exiger le partage et la réalisation de sa part. Cette affaire s'était conclue peu de temps après l’arrivée de la famille à M.... Ce résultat contenta tout le monde, et la bonne dame se sentit débarrassée d’un poids énorme, en se persuadant que, par ce moyen, elle avait fait disparaître tout motif d’altercation pour l’avenir, avec son fils comme avec son gendre.

Un matin, après le retour de l’église, un homme d’affaires, qui était le fondé de pouvoirs de son fils, était venu trouver la bonne dame et lui avait remis cinq cents onces d’or, dernier payement de son bien capitalisé. Dona Mariana avait signé la quittance et, assise à côté do sa fille, elle se félicitait de la con-

clusion de cette affaire, lorsque entra l’atné de ses petits-enfants qui revenait de l’école. L’enfant, tout joyeux, tenait à la mainf une page qu’il venait d’écrire et la montra é son aïeule. Celle*! ci prit la page avec cet empressement et cette complaisance qu’excitait en elle tout ce que faisaient ses petits-fils, et lut la maxime qui était écrite d’une main ferme à la première ligne > et qui se répétait à chaque ligne copiée par l’enfant : Ne compte pas sur le lendemain, tu n’es pas sûr de le voir.

La dame regarda chaque ligne avec un air d’approbation et dit à l’enfant :

« C’est toujours la même chose, mon petit André.

— Oui, bonne mère, répondit celui-ci, toutes les lignes disent la même chose que l’exemple, moins la dernière. »

L’aïeule baissa les yeux et lut : < Fait par Ândrès Penalta, le 20 mars 1840. »

« Petit, dit la dame, nous ne sommes aujourd’hui que le 19, fête du patriarche. »

L’enfant se mit à rire et répondit :

« C’est vrai, je me suis trompé; mais qu’est-ce que cela fait? ■Supposons que je l’écrive demain.

— Oublies-tu si promptement les sentences que tu écris? lui dit son aïeule. N’y a-t-il pas là :

« Ne compte pas sur le lendemain, tu n’es pas sûr de le voir ?

— Eh bien, je la corrigerai, répondit l’enfant, qui prit la page et s’en alla en courant. Un moment après il revint et la remit à son aïeule.

— Enfant ! s’écria celle-ci tout aussitôt, pourquoi as-tu corrigé ces chiffres à l’encre rouge? Jésus! on dirait une date de sang!

— L’encre rouge était sur la table de mon père et elle était très-jolie, répondit l’enfant.

— El moi, je la trouve fort laide, dit la mère; elle fait trop aaraîtrc la correction. Déchire cela, mon fils, et demain, s’il plaît à Dieu, tu feras une autre page pour ta grand’mère.

— Non, non, dit celle-ci, donne-la-moi, mon cher petit. C’est pour moi que tu l’as écrite, et tu m’y dis une chose bonne et sainte , c’est-à-dire que nous devons être toujours préparés à la mort, qui nous conduit devant le tribunal du souverain juge des âmes. Je veux la conserver comme bon souvenir et comme bon conseil. Écoute , ajouta-t-elle en prenant sur la table une

pile de pièces d’or, je suis si satisfaite de ton application et de cette page qui en témoigne, que je te destine res vingt onces, qui t’appartiendront après ma mort. Et pour qu’on le sache, je vais écrire ma volonté au bas de cette page et y envelopper les onces. >

La bonne dame prit la plume avec laquelle elle venait de signer les quittances, et écrivit au bas de la page, au-dessous du nom de l’enfant : « Mariana Ferez lui laisse ceci en souvenir. »

Puis elle enveloppa les pièces d’or dans le papier, les serra avec les autres dans une cassette qu’elle ferma et qu’elle emporta dans sa chambre.

C'est celte même nuit que se consomma, sur la personne de cette pauvre femme, l’horrible assassinat que nous avons rapporté au commencement de ce récit. Nous avons décrit la douleur que cette catastrophe avait causée à la pauvre Rosalie et la profonde impression ressentie par le mari, qui sans doute se repentit alors de l’existence amère qu’il avait faite à cette malheureuse victime.

La perte qui résulta pour eux de ce vol considérable, dont on ne put rien retrouver, le mystère qui entoura l’attentat malgré toutes les enquêtes et toutes les recherches , décidèrent , ainsi que nous l’avons déjà dit, le départ de celte famille pour la nouvelle résidence sollicitée par le commandant Penalta»

Nouv. AanxLOUSES.

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