‹ Nouvelles andalousesChapitre 17 sur 38 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Le legs.

Ün jour que Rosalie enseignait à sa fille, suave enfant comme l’avait été sa mère, tout ce qu’elle savait, c’est-à-dire prier et coudre, entra le plus jeune de ses deux fils.

« Mère, lui dit-il en lui présentant un papier, voyez donc une page écrite par Andrès lorsqu’il était petit. »

Rosalie prit le papier et lut avec stupéfaction : c Ne comple pas sur fe lendemain, tu n’es pas sür de le voir. »

Au bas de la page où l’on voyait, rouge et sanglante, la date du 19 mars 1840, avec ces mots : t Fait par Andrès Penalta, » . était écrit àù-dessous, de là main de dona Mariana (la victime ^ du ctime mystérieux et impuni), son unique testament : « Mariana Ferez lui làisse ceci en souvenir. »

« Où as-tu trouvé ce papier? demanda Rosalie d'une voix si étrange et si altérée que ses enfants la regardèrent avec étonnement.

— Dans la chambre du père, parmi de vieux papiers, » répondit l’enfant.

Rosalie se leva toute livide, courut à sa chambre, poussa lo

verrou, et ferma les volets pour ne pas voir la lumière du jour.

Le voile qui, pendant dix années, lui avait caché l'assassin de sa mère tombait devant ses yeux ; cet horrible secret sortait de l’ombre; la victime montrait de sa tombe la date sanglante sur un document conservé avec l’argent volé, et qui ne pouvait être au pouvoir que du voleur et de l’assassin ; et ce document était entre les mains de son mari I

Rosalie se laissa tomber sur un siège et cacha son visage entre ses mains. Elle resta ainsi trois heures, immobile comme la stupeur, froide comme un cadavre où le sang a cessé de circuler, muette et comme frappée de paralysie.

Pendant la première heure, elle ne pensa pas; toutes ses idées étaient confondues dans un épouvantable vertige. Pendant la seconde, le désespoir s’agita dans son âme, comme le lion dans sa loge, ne sachant par où sortir et cherchant une issue à ses rugissements. A la troisième heure, se présenta, digne et sévère, la réflexion, conduisant d’une main la modération chrétienne et de l’autre la prudence humaine, la première avec son Irein, la seconde avec son miroir. Alors la chrétienne, la mère et l’épouse joignit les mains et s’écria : t C’est à vous, notre père et notre juge, qu’appartient la justice. C’est à vous qu’appartient la vengeance ! »

Elle se leva vivement, alluma une bougie, brûla à sa flamme, d’une main résolue, le papier accusateur, et se jeta sur son lit.

Peu d’instants après arriva le mari ; il lui demanda avec sa rudesse habituelle ce que signifiait cette porte fermée.

En entendant la voix de l’assassin de sa mère, en le sentant auprès d’elle, la malheureuse fut prise d’un tremblement d’épouvante, et elle répondit, les dents serrées, qu’elle était malade.

Le mari s’éloigna impatient; il ne lui accordait pas même le droit d’être malade.

Rosalie resta huit jours enfermée sans permettre que personne vînt la voir, pas même ses enfants, prétextant une violente douleur de tête, mais en réalité parce qu’elle craignait que le terrible secret qu’elle voulait étouffer dans son sein ne lui échappât au milieu de ses cris de désespoir.

Elle voulait, pour obtenir d’elle-même le silence, perdre ses

forces physiques en affaiblissant son corps par le jeûne et par les larmes, et conquérir des forces morales dans la prière et dans son amour de mère.

J Quand elle se leva et que son mari la vit pour la première .fois, il recula effrayé, et il avait raison. Les cheveux de la jeune j mère étaient devenus blancs. Sur ses joues amaigries s’étendait Ma pâleur verdâtre de l’ictère, ses yeux fixes et enfoncés bril- . laient ûévreux au milieu d’un cercle brun. '

a II est certain, lui dit-il, que tu es malade et bien malade, tu dois avoir beaucoup souffert.

— Beaucoup, répondit la patiente.

— Et pourquoi n’as-tu pas fait venir un médecin? reprit son mari impatienté ; tu ne sais rien, pas même te soigner quand tu souffres, s

La martyre survécut encore une année avec ce coup terrible dans le cœur et sans autre soulagement que la certitude qu’il était mortel.

Elle mit une année entière à descendre vers la tombe : la vie est tenace à trente ans.

« Mais qu’a donc votre dame? disaient à don Andrès Peâalta ses nombreux amis.

— Une ictère noire qui lui dévore le corps et l’esprit, répondait celui-ci ; tes médecins lui prescrivent bien des choses, mais rien ne la soulage, et j’en ai cependant le plus grand soin, s Et quand il était seul avec sa femme, il lui disait : cLe médecin prétend qu’il ne peut deviner la cause de ton mal et que tu ne la lui dis pas. Tu ne sais rien , pas même expliquer ce que tu souffres. »

Enfin cette cinquième victime du crime tomba abattue. Les médecins, désorientés, à bout de ressources, se croisaient les bras. L’heure de l’éternel repos était arrivée ; le confesseur versait des larmes et prodiguait ses consolations au chevet de la mourante.

Préparée à paraître devant le tribunal de Dieu, lorsqu’elle , sentit qu’il ne lui restait plus que peu d’instants à vivre, la noble victime fit signe aux assistants de s’éloigner et appela son mari.

« Père de mes enfants, lui dit-elle d’une voix solennelle, j’ai su deux choses dans cette vie.

— Toil dit le mari surpris.

— Oui.

—Et lesquelles? demanda le coupable atterré, les yeux hagards et sortant de leur orbite. :

—Me taire pendant la vie, parce que j’étais mère, et pardonner à l’heure de la mort , parce que je suis chrétienne 1 1 Et la sainte martyre ferma les yeux pour ne plus les ouvrir.* \

DON JUDAS TADÉO BARBO

Ce récit et le saivant, Pat et Lut, font partie, dana les œimes de Fernand Caballero, d’une seule nouvelle intitulée Una en otra, dans laquelle leurs différents épisodes s’entremèient sans utilité bien démontrée pour l’un ou pour l'autre. Il ne nous a pas paru que ces alternatives de scènes de la vio bourgeoise et de la vie de campagne, d’ailleurs sans aucune relation entre elles, produisissent l’effet que l’auteur s’en était peut-être proposé, et nous avons cru pouvoir rétablir chaque récit séparément.

DON JUDAS TADÉO BARBO.

Voyez la société pour la peindre; c’est une galerie où vous trouverez de quoi couvrir votre album.

ÉMILE SOUVESnU.

Ce qui était vrai hier est encore vrai aujourd’hui.

CALDEROX.

En 1844, vers la 6n du mois de février, une énorme diligence, partie de Madrid, se dirigeait vers Séville. Elle roulait pesamment sous les efforts réunis de dix-huit chevaux de cette belle race andalouse, plus propre à porter gaillardement un cavalier qu’à traîner ces vilains châteaux ambulants, ces espèces de phalanstères devant lesquels le vulgaire s’extasie toujours.

ün député aux cortès et deux officiers supérieurs occupaient la berline, ce qu’on nomme en France le coupé. Dans l’intérieur se trouvaient au fond une dame âgée, sa fille, à côté de celleci un monsieur plus que mûr, petit, gros, à l’œil vif, au nez d’aiglon, à la face rubiconde et satisfaite; et sur la banquette de devant, un personnage pauvrement vêtu de noir, grave et sans prétention néanmoins, qui paraissait appartenir à l’état ecclésiastique; puis deux jeunes gens, dont l’un n’était certainement pas Espagnol. Pour connaître tous ces individus, il • suffira de les laisser parler.

Les Espagnols ne se retranchent guère dans cette réserve, qui est fille de la vanité. Ils aiment le naturel, parce qu’ils sont

pleine de cordialité ; leur existence est, pour ainsi dire, transparente, sans grilles, sans verrous; en quelque lieu qu’ils se rencontrent, ils parlent à leurs voisins, sans les connaître et sans soupçonner que la dignité des personnes puisse en souffrir. S'ils agissaient autrement, loin de s’attirer la considération ils se feraient tout simplement taxer de ridicule et d’impertinence.

Au moment du départ, la dame âgée se signa ; l’individu assis en face boutonna sa redingote noire et dit à voix basse quelques mots en latin. Un des jeunes gens alluma un cigare, l’autre quitta son cliapeau et se couvrit d’un bonnet grec. Le monsieur vieux et gros dit à la jeune personne :

« Appuyez-vous sur moi, mademoiselle ; ne craignez pas do me gêner : au contraire, malgré l’âgo, j’ai bon pied et bon œil. Autrefois, ajoula t-il, quand on venait à Madrid , on faisait le voyage dgns un carrosse traîné par des mulets : il durait quinze jours, aujourd’hui il suffit de quatre jours ; mais on arrive si fatigué, si rompu, qu’il faut une semaine pour se reposer. Le résultat sera le même, sans compter, bien entendu, qu’avec une voisine comme vous, on désirerait voyager éternellement, n’estil pas vrai, messieurs?... Où allez-vous, madame?

— Nous nous arrêterons à Séville, mais pour partir pour Cadix après quelques heures de repos, répondit la dame âgée. Les médecins ont prescrit les bains de mer à ma fille. J’ai à Cadix une sœur qui s’est mariée avec le trésorier de la douane, c’est pourquoi j’ai pris cette direction, car il y a des ports moins éloignés de Madrid.

— Quelle est donc la maladie de mademoiselle?

— Ma fille a grandi beaucoup et en très-peu de mois. Cela l’a affaiblie ; les hommes de l’art craignent une consomption.

— Quelle sottise I s’écria l’interlocuteur; voilà bien les médecins 1 fis ne savent même pas où se trouve le bout de leur nez I Mariez-la. Le mariage est la panacée des jeunes filles, et mademoiselle.... pardonnez, je ne sais pas votre nom?

— Je me nomme Casta, répondit sèchement la jeune fille.

— Pour vous servir, ajouta la mère.

— Donc, comme je le disais , poursuivit le gros homme, les prétendus ne manqueront pas à la petite Casta, j’en réponds. Et vous, madame, votre nom ?

— Monica Mendieta, aussi pour vous servir.

DON JUDAS TADËO BARBO.

— Et Dieu pour ceut ans. Seriez-vous veuve?

— Hélas! oui.... Mon époux était rsceveur de rentes aux Canaries ; il y est mort depuis peu. >

La dame tira un mouchoir pour essuyer ses yeux pleins de larmes.

t Que le Seigneur garde son âme ! madame. Après les morts viennent les vivants.

— C’est facile à dire, monsieur, mais....

— Mais quoi?... Pleurerez-vous maintenant pour les trépassés? A quoi bon! Chassez ce souvenir. Je ne me souviens de ma femme (car je suis veuf aussi) que pour lui faire dire des messes. N’est-il pas vrai, père desservant? poursuivit-il en s’adressant au personnage vêtu de noir, n’est-il pas vrai qu’il n’y a rien de mieux en ce bas monde?

—Certainement, répondit le prêtre, surtout si les messes sont demandées avec le double sentiment d’une foi vive et d’un tendre souvenir.

— Holà 1 vous me faites l’effet d'un curé romantique. Venezvous aussi à Séville?

— Non, monsieur, je m'arrête à Jaen; de là, je me rendrai à ***, près de Grenade.

— Avez- vous séjourné longtemps à Madrid?

— Trois mois.

— Qu’y faisiez-vous?

— On m’a retiré ma cure pour avoir dit en chaire que tout individu lisant des livres à l’index est excommunié ; on m’a pris pour un carliste.

— Vous avez cependant bien fait, observa Monica.

— Fort mal ! s’empressa de dire le gros propriétaire. A quoi bon se compromettre et aller rompre en visière avec les gens qui écrivent! Ils ont la bourse vide , mais ils sont pleins d’orgueil et d’insolence. Croyez-moi, dites votre messe, mangez votre pot-au-feu tranquillement et laissez tourner le monde.

— Mais, monsieur, mon devoir, ma conscience....

— Quelle conscience? Balivernes! Vous en êtes avec votre conscience comme les autres avec leur philanthropie! Regardez-moi : je ne me mêle de rien ; je n’ai ni opinion ni principes, et je m’en fais gloire. Les opinions et les principes! qu’ils soient maudits! ils ont perdu l'Espagne. Aussi, voyez, je suis libre, joyeux, gras et tranquille I Jeune homme, me prêterez-

vous votre cigare pour allumer le mien , pourvu que le tabac n’incommode pas mademoiselle Casta?ebl...

— Il m’est indifférent que vous fumiez ou que vous ne fumiez pas, répondit la jeune fille, sans regarder le vieux galant.

— Vous avez là de bons cigares 1 Combien vous ont-ils coûté ?

— Us m'ont été donnés par un parent.

— C’est bon marché. Allez-vous à Cadix?

— Non, monsieur, je m’arrête à Séville.

— Séville? Qui n’a pas vu Séville n’a pas vu de merveille, dit le proverbe. Et vous y allez pour votre plaisir?

— Non, monsieur, j’y vais pour remplir les fonctions de fiscal auprès d’un des tribunaux.

— Vous paraissez bien jeune pour cet emploi.... je n’enlends pas dire que vous ne soyez très-capable de vous acquitter de vos devoirs.... Connaissez-vous quelques personnes à Séville?

— Beaucoup. C’est mon pays.

— Je vous adresse pette question, parce que si vous avez besoin, un jour ou l’autre, d’un bon conseil, je vous indiquerai mon avocat, un Lycurgue, plus savant que Merlin, un homme de bien , tout homme de loi qu’il est; riche et vieux comme Mathusaleni : don Justo Baréa.

— Je ne manquerai pas de le voir : il est mon grand-oncle.

— Quoil vous êtes.... ce petit espiègle de Xavier que tant de

fois je fis danser sur mes genoux? Peste I comme le temps marche 1 Je me trompe, c’est nous qui nous en allons, ce qui est pis. Ne vous avait-on pas envoyé à l’université de Santiago ?

— Oui, monsieur, et j’ai deiûandéà mon oncle, qui est mon tuteur, la permission de faire un voyage en France.

— Et celte permission vous fut accordée?

— Il faut le croire.

— Eh bien I mon ami commit ce jour-là une bonne sottise! Si je ne me trompe , vous avez une sœur mariée à un député qui est en ce moment à Madrid ?

— Oui, monsieur.

— Ah I c’est ce qui vous a valu le poste de fiscal. On connaît son monde. Tant mieux, monsieur 1 Votre oncle n’exerce plus, cl j'en'suis lâché, car, bien qu’il sût tirer parti des affaires, ou ne trouvera pas à Séville un avocat plus distingué.»

DON JUDAS TADÉO BARBO.

La conversation continua ainsi longtemps, le gros propriétaire s’adressa plusieurs fois au jeune voyageur assis sur la banquette en face, mais celui-ci promenait ses regards sur la campagne, à vlravers la portière , et semblait se soucier fort peu de ce qu’on ■“disait. Il échangeait seulement quelques paroles en français avec fie jeune Xavier avec qui il paraissait être en relations d’amitié.

Le vieux bavard ne pouvant en obtenir un mot, s’attaqua à lui directement :

c Monsieur, lui dit-il, on me nomme Judas Tadéo Barbo; je suis un riche propriétaire, un cultivateur de Xérès , pour vous servir. Et vous, qui êtes-vous? »

Le Français ne répondit pas.

c II ne m’a probablement pas entendu, > reprit don Judas en parlant à Xavier Baréa.

Celui-ci traduisit la question à son ami.

( Est-ce que monsieur appartient à la police? » répliqua celui-ci d’un ton sec.

Baréa traduisit aussi la réponse.

• Moi, un homme de police! exclama don Judas; moi, de la police! non, monsieur, non, » continua-t-il en s’adressant au Français et en appuyant sur chaque mot.

Les Espagnols sans instruction ne peuvent point concevoir qu’on ne comprenne pas leur idiome, et, instinctivement, ils croient plutôt qu’on n’entend pas.

c Moi, de la police ! quand tous les voleurs du district savent qu’ils trouveront un sûr refuge dans mes métairies. Au nom de Dieu, fiscal, mon cher Xavier, dites-lui qu’il se trompe. Que penserait-on de cette supposition à Xérès, à Cadix, au Puerto, où tout le monde me connaît? Qu’il se renseigne à la foire de Maïrena,oùun poulain de ma marque se vend dix mille réaux; qu’il demande aux places de taureaux de Madrid, de Séville et de Cadix, où mes taureaux se payent cinq mille réaux. On sait quel homme est don Judas Tadéo Barbo. De la police 1 est-ce que j’ai la tournure d’un alguazil? En France, les employés de la police ont-ils donc vingt mille sacs de blé dans leurs greniers, cinquante sacs de mille piastres dans leurs caisses, mille outres de vin de Xérès dans leurs caves, dix mille têtes de bêtes à laine.... >

Don Judas poursuivit l’énumération de son immense capital

sans produire aucun effet sur les Espagnols. Quant à l’étranger, il modifia grandement ses manières.

c Vous m’eicuserez, monsieur, lui dit-il; j’ai voulu plaisanter. Je ne savais pas à qui j’avais l’honneur de parler.

— Si vous avez voulu plaisanter, à la grâce de Dieul répondit don Judas apaisé. Personne n’éntend raillerie mieux que moi.... Mais dites-moi, Casta, pourquoi riez-vous sans cesse depuis un quart d’heure?

— Est-ce qu’on fie peut pas rire en diligence, seigneur don Judas Tadéo Barbo ? répondit la jeune fille sans cesser de rire.

— Mais pourquoi mademoiselle rit-elle ainsi? dit le Français à Baréa, qui avait grand’ peine à se contenir.

— Je vais vous l’apprendre, interrompit don judas comprenant la question : vous saurez que nous avons en Espagne un poisson dont la léte est fort grosse, le ventre très-large et auquel pour mon malheur on a donné le nom de barbeau. Mademoiselle trouve très-amusant et très-spirituel que le poisson et moi nous ayons le même nom.... Mais, Casta, est-ce que Barbo n’est pas un nom comme un autre? Donnez-m’en un, j’y consens. Riez, riez, cela me fait plaisir d’avoir un nom qui vaut une saynette. Ohl les femmes! ajouta-t-il en haussant les épaules, elles rient et elles pleurent avec la même facilité. Croiriez-vous que la mienne me faisait des scènes de jalousie et se mettait à pleurer comme un veau? Je ne m’en inquiétais pas plus que les hirondelles. Pour Dieu, fiscal, mon cher fiscal, ne vous mariez jamais I Souvenez-vous que notre Seigneur a consenti à tout endurer, sauf le mariage et la vieillesse.... Vous êtes heureux, vous, père curé, car vous êtes à l’abri des embûches des filles d’Ève.... Ou dit que c’est un beau pays que Grenade, riche et fertile?

— Le pays est riche, répliqua l’ecclésiastique, mais surtout en mines.

— Des mines I exclama don Judas, voilà ce qui trompe tou- -, jours les sots.

— Vous donnez comme un axiome ce qui n’est qu’une vulgarité. Personne n’ignore quels beaux résultats on obtient dans notre province. Dans mon village, nous nous sommes réunis quatre et, avec des ressources très-bornées, nous avons obtenu Un résultat inespéré. Notre minerai est superbe, mais nos moyens s’épuisent, et je cherche des actionuaires. 11 m’est dé-

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montré qu’avec quelques milliers de réaux, on réalisera de» bénéfices énormes. Notre exploitation est sous le patronage de Notre-Dame de l'Espérance^ et nous lui avons donné ce nom.

— Espérance I répéta encore don Tadéo. J’ai perdu cinquante mille réaux dans une opération qui s’intitulait la Positive, et j’ai juré qu’on ne m’y prendrait plus, j

En devisant ainsi, nos voyageurs arrivèrent au relais où on devait prendre le repas. Le haut bout de la table fut occupé par le député et les deux officiers supérieurs. Don Judas s’assit entre la mère et la fille ; les jeunes gens et le curé se placèrent en face, et plus loin toutes les personnes descendues de la ro" tonde. Parmi celles-ci on remarquait un Anglais impassible, vêtu d’étoffes quadrillées à l’écossaise , et un jeune homme à longue barbe, à longues moustaches, à longs cheveux tombant sur le collet de son paletot. Ce jeune homme affectait une gravité qui contrastait avec son âge. Il avait un air fier et résolu qui faisait paraître étrange qu’il se trouvât en compagnie de gens communs et malpropres. « Ah! s’écria-t-il avec calme et gravité en apercevant don Judas. 0ht don Judas (Tadéo et non Iscariote), mon cher compatriote, je ne me doutais pas que vous fussiez dans ce véhicule égoïste , qui m’a privé si longtemps de votre vue.

— Rentrez-vous à Xérès? répondit don Judas; tant pis pour Xérès.

— Toujours le même don Judas Tadéo et non Iscariote I toujours aussi doux qu’un hérisson! Allons donc, nous sommes tous les enfants de Dieu.

— Et de nos œuvres, don Pedro de Torrès.

— C’est là ce qui constitue la noblesse, don Judas Tadéo et non Iscariote; cependant je date de la conquête de Xérès, tandis que vous....»

Don Judas s’empressa d’interrompre.

c Je le sais, je le sais, dit-il, vous appartenez à une de nos grandes familles; mais je croyais aussi que, d’après vos principes, vous n’y attachiez aucun prix.

— Je n’en tire certes aucune vanité. Si je me souviens de ce que je suis, c’est alors seulement que je me heurte à un don [lien qui fait l’orgueilleux et le gentilhomme. En 1255, Fortun de Torrès, un do mes aïeux, défendit les remparts de Xérès contre les roi.s maures de Grenade, de Tarifa et d’Algéziras.

NOUV. ANDALOOSES. ’ 13

Vainca par le nombre, il ne voulut pas quitter la bannière qu’il portait. Les Maures lui coupèrent les mains, mais il étreignit son drapeau dans ses bras sanglants, le mordit à pleines dents; on ne put l’en séparer qu’en le mettant à mort *. En matière de noblesse, voilà qui est de l’or pur. Tout le reste, mon« sieur Barbo, n’est que cuivre doré.

— Étc’est vous,un exalté, un républicain furieux, répliqua don Judas piqué au vif, qui venez dans une hôtellerie, en public, vous vanter de votre généalogie ! C’est curieux 1 on ne peut pourtant pas, mon cher ami, sonner et assister à la procession , il faut limer ou quitter l’établi. Vous aurait-on donné à Madrid quelque décoration ou quelque dignité au palais pour votre conversion ? »

Pedro de Torrès ne répondit d’abord que par un geste de mépris; mais il reprit bientôt :

« Vous saurez, monsieur , que chaque jour plus idolâtre de la liberté et de l égalité, je vais fonder à Xérès un phalanstère sur les plans de l’immortel Fourier.

— Un quoi?... demanda don Tadéo.

— Un phalanstère!... répéta Torrès.

— C’est probablement, reprit don Judas, quelque nouvelle junte républicaine, comme celle que vous avez formée déjà en d’autres temps avec toute cette clique dont vous étiez le chef?

— Non, ceci est une démocratie pacifique, répliqua Torrès avec le plus grand calme.

— Un établissement paciBque fondé par vous? Je ne lecroirais pas si je le voyais

— Oui, oui, don Judas Tadéo, et non Iscariote, je suis à présent pour l’harmonie.

— Vous l’avez toujours été, mais quand je vous voyais à l’opéra, je penrais que la musique avait pour vous moins de charmes que les chanteuses.

i — Je ne veux pas vous contredire; mais il ne s’agit plus id’opéra : il s’agit de phalanstère. Ici, tout est commun et tout •est également réparti, le travail, les femmes, les enfants, l’argent ...

— L’argent!... cria don Judas; allez au diable avec votre 'pharlanterne !

f. Historifiue*

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— Vous verrez, poursuivit Torrès sans se laisser interrompre, ces effets admirables de la philanthropie, vous en serez enthousiasmé et vous nous donnerez la main.

— Je ne donnerai rien, répliqua don Judas; je n’y mettrai rien, ni mon argent, ni les pieds. Mais vous ne mangez pas, dona Monica? Il faut pourtant se nourrir, même pour pleurer son mari. Ces choux demandent à rentrer au potager. Holàl garçon, le charbon vous coûte donc bien cher I Casta, buvez donc un peu. Mon Dieu! vous ne buvez que de l’eau; rien n’est plus lourd sur l’estomac. L’eau ruine les routes royales ; que doit-elle faire dans nos intestins t

— Vous n’aimez pas l’eau? dit dona Monica.

— Il serait le premier cultivateur qui ne l’aimerait pas, 6t Pedro de Torrès. Un voyageur trouva jadis, sur le bord d’un fleuve, le cadavre d’un laboureur qui s’était noyé : c Voilà, s’écria mon homme, le premier qui ait eu trop d’eau. »

— 11 est certain, ajouta don Judas, que chez nous chaque rayon de soleil est une sangsue qui épuise la terre, et qu’il faut force pluie en hiver pour en étancher la soif. Je ne sais pas ce qui se passe dans les autres péninsules, mais dans la nôtre un hiver sec est une calamité. »

Pedro de Torrès éclata, malgré sa gravité.

11 était évident que don Judas prenait l’expression de péninsule pour un mot générique équivalant à pays.

€ Monsieur Barbo, dit Torrès, dans la péninsule France il pleut trop ; dans la péninsule Allemagne il tombe trop de neige; dans la péninsule Angleterre il y a trop de brouillard et trop peu de soleil. Chaque péninsule a ainsi ses inconvénients. Et en l’honneur de quel saint Votre Grâce a-t-elle favorisé Madrid de son aimable présence, don Judas Tadéo, non Iscariote? ajouta-t-il.

— Ceci vous importe peu, citoyen du globe, ainsi que vous signez vos maudites proclamations, répondit don Judas irrité.

— Tout doux, ne nous fâchons pas. Quand on mange comme vous mangez, quand on est privé de cette partie du corps qui sépare la tète des épaules, c’est dangereux.

— On dit, riposta don Judas , que les bons mots ne peuvent être répétés sans perdre de leur valeur. Or, monsieur de Torrès, depuis dix ans que vous me corm z aux oreilles don Judas

l’adéo, et non Iscariote, la plaisanterie, en admettant qu’il y en ait eu, a perdu tout son esprit. Pourquoi vous fatiguer d’ailleurs à présenter cette distinction? Tout le monde sait que saint Judas Tadéo, dont on célèbre la fête le 28 octobre, est l’apôtre frère de saint Jacques le Mineur qui prêcha le christianisme en Potamie. »

Don Judas parlait de la Mésopotamie. ,

'fous les convives rirent aux éclats. l

1 En quoi Méso vous a-t-il offensé? fit Pedro de Torrès.

— Méso? répéta don Judas, je n’ai pas à m’en plaindre. Pourquoi cette question?

— Pourquoi alors Pavez-vous rayé du nombre des vivants?

— Moi? allons donci vous ôtes fou, fit Judas en secouant la

tète.

— Pourquoi le bannissez-vous avec tant de cruauté ? Aurait il, comme moi, le malheur d'étre républicain?

— Me laisserez- vous en paix? répliqua don Judas avec impatience. Je vous affirme que je ne l’ai jamais vu, que je ne le connais pas. Mais je vous ferai à mon tour cette question : De quel droit me donnez-vous deux noms, l’un affirmatif, l’autre négatif?

— De ce droit que vous avez vous-même , et que je ne conteste point, de me nommer Pierre de Torrès et non Pierre 1e Cruel, ou Pierre de Torrès et non Pierre le Grand.

— Le Grand! exclama don Judas, je voudrais bien voir! Autant vaudrait dire de moi, Judas le Maigre, n’est-ce pas?»

Pendant le moment de silence qui suivit, le curé prit timidement la parole, et fit avec réserve, mais aussi avec sincérité et bonne foi, l’éloge de sa mine. 11 affirma très-positivement qu’avec peu de ressources il réussirait à en centupler les produits.

« La fureur des mines s’apaise, dit sententieusement le député qui portait des lunettes pour paraître plus sérieux que son âge. iTay Gerundio s’est fort amusé de cette maladie '.

— Mon estimable compatriote , interrompit Torrès , voulez vous que nous prenions une action à nous deux?

— Je ne partage jamais, répliqua don Judas, j’ai horreur des compagnies autant que des mines. J'ai perdu cinquante mille

1. l'iuj- Cfriin.lw, spirituelle criiniue de mœurs publiée au xvu* siècle [lar le l*. Isla.

DON JUDAS TADÉO BARBO.

rcaux dans la Positive. On se trompe une fois , seigneur du Torrè?, jamais deux.

1 — Vous êtes défiant comme un voleur. Vous tenez à votre or

comme un enrichi. Voulez-vous me prêter des fonds, je prends Taction pour moi seul?

— Je ne prête pas, même à mon père.

— Est-ce la devise inscrite autour de vos armes?

— Non, monsieur, dit Judas irrité, c’est une maxime que je tiens de votre père , qui était aussi bon gentilhomme que vous (sans être républicain, et qui ne le disait pas tant); il prétendait que prêter à un ami, c’était perdre l’argent et l’ami.

— Vous oubliez, généreux don Judas, de dire que si mon père ne pr était pas, c’ est qu’il donnait. Le vôtre en a su quelque chose.

— Très-bien! très-bien I... interrompit don Judas; maison somme....

— En somme , dit Torrès pour terminer la phrase, il fit des ingrats et il s’appauvrit. Si c’est là ce que vous voulez faire entendre, je vous épargnerai la peine ; je le dis sans gêne.

— Ces gens au sang bleu, murmura don Judas, se font gloire même de leur pauvreté.

— Comme une statue grecque de sa nudité, don Judas, répliqua Pedro avec dignité. Vous connaissez le dicton populaire: «Sers le riche appauvri, et ne sers pas le pauvre enrichi.* Votre argent peut s’en aller comme il est venu, don Judas, en passant en d’autres mains; mais la moitié de mon majorât, qui est inaliénable, appartiendra toujours à ma postérité.

— Pourquoi donc, monsieur, demanda don Tadéo, travaillezvous avec tant d’ardeur à détruire les lois qui l’ont institué?

— Parce que les principes doivent passer avant les intérêts privés, répondit Torrès en reprenant le ton fanfaron et sentencieux, parce que le bien général passe avant le bien de l’individu. Ce sont là des vérités que vous ne comprenez pas. »

Xavier Baréa, qui était assis auprès du curé, lui dit en ce moment :

I « Il me reste, monsieur le curé, sur mes frais de voyage, assez pour prendre une action de vos mines, je vous la demande.

— Vous m’obligez , répliqua le prêtre. Des amis à Madriii m’en ont pris deux. Je compte en placer une autre à Jaen. Avec cela, nous serons , grâce à vous, assez* riches pour continuer les travaux. »

Xavier ouvrit sa bourse et compta deux mille réaux pour le prix de son action.

c Y pensez-vous, cher fiscal, s’écria don Judas, est-ce qu’on a jamais vu donner ainsi de l’argent sans demander en échange des titres, des garanties, tout au moins un reçu.

— Il fait bien, dit Casta.

— Don Judas a raison, ajouta le prêtre; je suis un ignorant en affaires de commerce. Reprenez votre argent, monsieur le fiscal ; je vous enverrai votre action à Séville, et lorsque vous l’aurez reçue, vous m’expédierez la somme.

— Non, monsieur, dit Xavier , gardez-le , je vous prie et n’en parlons plus.

— L’abbé peut être un saint homme, je veux bien le croire, murmurait don Judas ; mais ce n’est pas ainsi qu’on fait les affaires, Casta. Et d’ailleurs on peut mourir....

— Si monsieur le curé a besoin d’une caution, dit Pedro de Torrès, je me porte fort pour lui.

— il vaut mieux payer ses dettes, observa don Judas, que de s’engager pour qui que ce soit.

— Est-ce que par hasard je vous dois quelque chose, saint Ladre?

— A moi? non, grâce à Dieu ! Les enfants prodigues prennent pour ladres les gens qui ont de l'ordre et de la méthode ; nous le savons. Mais puisque nous parlons d’affaires, avez-vous l’intention de vendre votre ferme du Grand-Mulet, qui s’enclave dans la mienne?

—Non.

— Si vous vous décidez à vous en défaire, ce que vous avez déjà fait pour les autres, souvenez-vous de moi.

— Je m’en souviens toujours quand il s’agit du Grand- Mulet.

— Voilà une bonne parole. Dès à présent, je vous offre la moitié de l’estimation. C’est énorme pour des biens grevés de majorais.

— Merci, vous êtes généreux. »

Torrès prit son porte-cigares et le fit circuler jusqu’aux officiers supérieurs, qui saluèrent poliment. Quand vint le lonr de l’Anglais, milord ouvrit de grands yeux ronds comme des fiièces de monnaie et fit un signe négatif peu aimable- Torrès poursuivit :

DON JUDAS TADËO BARBO. 199

« Un cigare, don Judas, non Iscariote?

— Merci.

— Je vous en prie ; il est de la Havane.

— Je ne fume que des cigarettes.

— Prenez toujours le cigare et coupez-le?

— Je vous ai déjà dit merci.

— Voulez-vous me désobliger, mon très-cher compatriote.

— Vous voulez me contraindre à fumer?

— Non, mais je vous prie de prendre mon cigare qui n’est ni républicain, ni noble, ni dépensier comme son maître.

— Tal... ta!... ta!... dit don Judas impatienté.

— Vous voyez que je m’obstine; soyez un peu complaisant. Acceptez le cigare.

— Donnez donc; quelle insistance ! *

Pedro Torrès mit le cigarre sur une assiette et le fit passer de main en main. Casta déposa l’assiette devant don Judas.

« Ce jeune homme, dit le Français à demi-voix à son ami Barea, est un tissu d’anomalies, avec sa figure jeune et sa barbe de vieillard, sa gravité affectée et son humeur plaisante, sa démocratie et son aristocratie.

— Je le connais, répondit Xavier Baréa ; c’est un bon garçon qui veut faire le Robespierre, un mouton avec des prétentions de tigre, un étourdi jaloux de la renommée de don Juan. Tout cela est le résultat de mauvaises fréquentations , d’idées mal dirigées et mal digérées.

— Mon galant ami, reprenait Pedro de Torrès, laissez donc l’oreille gauche de votre voisine, et buvez avec moi à la prospérité de mon phalanstère.

— Je ne bois pas à ces sottises. Je bois à la prospérité de Xérès, ma patrie. Vous saurez, messieurs, qu’un do mes amis, un voyageur intrépide, m’a dit bien souvent: «Barbo, le monde est un chou, et Xérès en est le cœur.»

— Moi, s’écria le député, je me lève pour notre chère Espagne pour la paix, le commerce et l’agriculture !...

— Bravo! s’écria don Judas; mais, je ne crains pas de le dire, monsieur, tant que vous laisserez ces juntes secrètes et ces phalanstères subsister, tant que les portes resteront ouvertes à deux battants pour les carlistes, vous n’obUendrez rien. Comment une charrue pourra-t-elle creuser son sillon si l’un des bœufs tire à gauche et l’autre à droite? Qu’on me

nomme ministre, et j’en aurais bientôt fini avec eux. J’enfermerais les uns dans leur phalanstère, les autres dans la chartreuse de Xérès qui est assez grande pour les recevoir. > ^

Sur ces entrefaites, le mayoral se présenta , et les convives ir quittèrent la table. Lorsqu’il fut près de la porte, don Judas re-f vint sur ses pas et prit enfin possession du cigare de Pedro de' Torrès, qu’il avait laissé sur l’assiette.

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