‹ Nouvelles andalousesChapitre 18 sur 38 · LETTRE I · texte numérisé non relu

LETTRE I

Paul Valory à Xavier Barea.

Me voici dans ma nouvelle Thébaïde, où je peux travailler sans perdre une heure. Le temps est un capital précieux dont on ignore encore l’importance dans voire Espagne qui gâte ses enfants comme une mère fortunée.

Les travaux préparatoires de l'entreprise dont j’ai été chargé avancent rapidement.

Le pays est charmant, mais pour moi c’est un sépulcre couleur de rose dans lequel je suis enfermé, ne communiquant avec le reste du monde que par lettres. Donc, mon cher ami, je le supplie de m’écrire très-souvent. Pour exciter ton courage, je dois te dire que tes lettres me font un double bien : tu instruis un ignorant, et tu consoles un homme attristé.

Je me propose d’écrire, quand les affaires me laisseront un ' peu de loisir, quelques notes sur l’Espagne. Depuis mon arrivée, j’ai reconnu sans peine combien sont inexactes les descriptions qu’on nous en a faites, combien les jugements que nous portons sont loin de la vérité.

Il avait par ma foi raison ce nouvelliste français qui refusa de se rendre en Espagne, en disant que s’il y venait il ne pourrait la décrire. De cette réponse, il faut conclure que les écrivains font do votre patrie un pays en partie fantastique et en partie moyen âge ; qui est en conséquence le domaine de l’imagination seulement, ou un pays vulgaire, barbare, sans physionomie, sans civilisation, ne méritant ni élude ni description.

DON JUDAS TADÈO BARBO.

Ils se trompent grossièrement. Nous devons regretter que M. d(- (lüsline, M. Théophile Gautier et d’autres encore, dont le goù! ji'ait loi en France, n’aient vu l’Espagne qu’en passant, notan I eulement ce qui est suffisant pour l’apprécier, mais non ce (pi St nécessaire pour la connaître.

Il y a cependant bien des observations à faire, bien des notci à recueillir; il suffit d’allonger la main pour former une gerbe. Notre voyage par exemple, notre dîner au relais ne forment- ils pas un tableau plein d’originalité? Ce grossier paysan qui prenait ses aises au milieu d’un cercle indifférent pour l’accueillir, assez moqueur pour ne pas le repousser ; ce jeune noble qui, sans convictions, sans ambition déroge et s’encanaille, qui se fait républicain par caprice, par oisiveté, par esprit de contradiction, pour le plaisir de la rébellion et qui réunit deux orgueils : l’orgueil aristocratique et l’orgueil démocratique, sans avoir la dignité du premier ni l’énergie du second. Et cette jeune fille si gracieuse sans coquetterie, si fière sans vanité, aussi loin de la prétention que de la timidité constamment modeste ? Ce curé naïf et confiant, ce député si complètement nul, érigeant en sentences les vulgarités les plus infimes, ne sont-ils pas également des spécimens, des échantillons, si vous préférez le mot caractéristique de votre société actuelle. Toi-même, qui, aux qualités qui te sont propres, réunis le bénéfice de ton éducation moderne, du fruit de tes voyages, ne représentes-tu pas cette jeunesse distinguée qui n’a laissé vicier encore ni son cœur ni son esprit? Malgré tout, depuis que je me suis mis en rapport intime avec le peuple, je suis convaincu que là seulement est la poésie de la vieille Espagne, des chroniques et des poêles. Les croyances du peuple, son caractère, ses sentiments, tout est marqué du sceau de l’originalité, de la poésie.

Son langage surtout peut se comparer à une guirlande do fleurs: des comparaisons délicates, des proverbes et des dictons d’une vérité profonde, des contes pleins d’esprit, des anecdotes piquantes ; des chants sublimes lorsqu’ils ont pour sujet la patrie ou la religion, des couplets spirituels.

Je voudrais le peindre toujours tel que je le vois, afin de le faire connaître à mes compatriotes.

Ne néglige pas de me donner des nouvelles de nos compagnons de voyage, si tu les revois. Parle-moi surtout de ton vis-à-vis ? Il me semble , mon cher Xavier , que la graciease

Casls. n’élait pas là comme une botte de paille pour tes grands yeux noirs, comme disait don Judas Tadéo.

J’attends ta première lettre avec impatience.

P. Valory.

LETTRE n.

Xavier Barea à Paul Valory,

J’ai enfin reçu de tes nouvelles. Je vois avec plaisir que ton pont va être commencé.

J’accepte avec plaisir la proposition que tu me fais : non pas que je puisse trouver pour t’écrire le moindre sujet d’étude dans les mœurs espagnoles ou dans ce peuple dont tu parles avec l’enthousiasme d’un amant pour sa maîtresse. On est toujours aveugle lorsqu’on est assis près d’une femme, et, sans s’en douter, on exalte ses mérites. Mais j’ai deux raisons excellentes de m’engager. Je veux d’abord te complaire; je veux ensuite me perfectionner, s’il est possible, dans la langue française, puisque tu veux bien être mon maître.

Je devrais commencer, mon cher Paul, par une description de Séville, telle quelle est actuellement, car ce n’est plus la Séville de mon enfance et de mes souvenirs. 11 me serait trèsdifficile dediresi elleagagnéouperdu. Toi et les personnes chez qui l’imagination prédomine, les hommes qui ne prennent pour juges que leurs propres sentiments, vous direz de Séville, j’en suis sûr, ce que tu peux dire à propos des vieilles églises qu’on badigeonne, que la couleur locale et la physionomie nationale disparaissent grâce à ce procuste moderne qu’or/ nomme civilisation, mais cette opinion ne peut se produire au grand jour sans rencontrer l’opposition de toutes ces gens qui ne connaissent plus que le bien-êire matériel.

Je faisais cette remarque un soir, et un de mes amis, un homme intelligent (c’est le mot consacré), répondit après m’avoir regardé un instant: « Mon. cher ami, ne faites pas de cela une conversation sérieuse, mettez-le en vers et je lirai les vers avec plaisir, j

DON JUDAS TADËO BARBO.

Ceci te découvre l’état actuel de la société. Moralement, nous sommes à la hauteur de tout; matériellement, nous sommes on retard. Ils nous arrive comme à cet homme jeune dont les facultés vives et précoces se seraient développées pendant que le corps, énervé par les souffrances, épuisé par les coups et les blessures, n’aurait pu atteindre encore la force et la souplesse promises par la nature. Du reste, tu verras Séville et tu la jugeras plus impartialement que moi, qui me laisse si promptement émouvoir par mes souvenirs, et qui me laisse si facilement charmer par une utile amélioration.

.... Casta est ici, mon cher ami, je la vois, je la rencontre souvent. Tu ne saurais te figurer combien le voyage et la saison passée à Séville lui ont fait de bien : sa pâleur maladive a disparu, elle est élégante et gracieuse. El|^ attire l’attention de tous et on ne parle ici que de la belle Madrilègne.

J’ai été présenté chez l’administrateur de qui donne souvent des fêles. On joue, on chante, on danse.... mais surtout elle y vient I...

Par malheur, j’ai aussi rencontré notre compagnon de voyage, don Judas Tadéo. Il parait qu’il a ici des affaires qui le retiendront quelques jours; il obsède la pauvre Casta, qui ne sait comment s’en délivrer.

En passant devant le café del Turco, j’ai vu Pedro de Torrès prêchant ses doctrines démagogiques, et payant la dépense de tous les drôles qui l’entouraient.

LETTRE m.

Le même au même.

L’autre jour,] étais chez mon oncle, ce vieil avocat dont Judas Tadéo nous avait fait l’éloge dans la diligence, la porte s'ouvrit et nous vîmes entrer.... devine qui? Don Judas luimême. Impossible do dire à quel point ce visiteur me sembla importun.

Mon oncle le reçut comme une vieille connaissance, mais

avec un peu de cette roideur que donne le désir d’abréger une entrevue avec des personnages ennuyeux par nature et grossiers sans le vouloir.

« Combien je suis fâché, don Justo, dit Tadéo, que vous ayez fermé votre cabinet ! Je ne peux pas trouver un avocat qui me convienne ; et je viens aujourd’hui vous demander un conseil d’ami.

— Je suis à vos ordres, répliqua mon oncle.

— Vous saurez donc, poursuivit don Judas, que nous avons à Xérès une espèce de saltimbanque, un joueur, un démolisseur, un républicain, une très-mauvaise tête qui m’a pris pour but de ses lourdes balivernes. J’ai voulu le payer de la même monnaie, mais comme tous les vauriens sont de sa bande, j’ai constamment eu le dessous, et la ville entière se rit aujourd’hui de ma personne.

— Mais, don Judas, répliqua mon oncle, que voulez-vous que j’y fasse? Je ne peux que vous conseiller de n’attacher aucune importance à ces plaisanteries.

— Que je n’y attache aucune importance! répéta don Judas. Attendez donc, attendez donc que je vous aie dit ce qu’elles sont ; si quatre-vingts automnes n’ont pas figé le sang dans vos veines, nous verrons si vous les trouvez sans importance.

Il faut avant tout vous dire qu’on m’adonné la décoration de Charles III. L’autre jour, dimanche, je sors tout habillé de neuf et je prends ma croix ; j’entre dans un café; pour mon malheur, le premier individu que je rencontre.... c’est lui, lui ! ce Pedro de Torrès, que Dieu confonde ! » Qu’est-ce que cela, s’écria-t-il dès qu’il me vit, qu’est-ce que cela, mon cher compatriote, don Judas Tadéo et non Iscariote (il me nomme toujours ainsi), depuis quand faites-vous un Calvaire de votre abdomen? »

Je tremblais de rage et de peur; je voyais le moment où il allait me faire une scène à sa façon, mais pour ne point paraître intimidé, je me hâtai de répondre :

( Depuis que le démon me poursuit.

— Vous en êtes encore aux superstitions? Il ne manquait que ce trait à sa stupidité 1 Mais communiquez-nous, don Judas, les raisons que vous avez fait valoir, pour obtenir cette croix de mérite.

— Je n’ai de compte à rendre à personne de mon mérite, répondis-je. Car vous, qui avez vécu en France, vous devriez

DON JUDAS TADÊO BARBO. 20^

savoir que S. M. Louis-Philippe décore tous les jours des éleveurs et des engraisseurs. Enfant de Xérès, vous ne devriez pas ignorer que je suis le plus distingué des éleveurs; et que mes taureaux.... mes pouliches I...

— Ah I eh I ih 1 oh I uh I répliqua-t-il en faisant une grimace à chaque exclamation. Donne-t-on aussi la croix à qui engraisse les plus gros dindons I s’il en était ainsi, je réclamerais pour ma ménagère! Oh! Charles III, grand costumier de l’Espagne, si tu savais ce qu’on fait de ton institution I... Petit, petit, donnemoi ton joujou, je veux le voir I

— Laissez-moi en paix, répondis-je furieux. Nous ne sommes pas encore dans votre phalanstère où tous les hommes sont égaux. Nous sommes dans un pays où le sujet que le gouvernement récompense vaut mieux que l’individu qu’on expulse. (Je dois vous rappeler qu’il a été chassé de Madrid.) Je me flattais de l’avoir piqué, de l’avoir étourdi, je me trompais; il répliqua avec un aplomb, avec un sang-froid impertubable.

— Mon internement, respectable chevalier, est plus honorifique que votre croix qui vous range au nombre des esclaves orgueilleux, serviles et rampans.

— Servile 1 esclave I Moi I m’écriai-je avec rage, moi qui possède un million de douros. Vous qui chantez plus haut qu’un coq, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai fait, moi Judas Tadéo Barbo, qui n’ai pas eu le moindre aïeul tué par les Maures, moi, qui ne jette des parchemins à la figure de personne , moi qui ne regarde personne par-dessus les épaules, si ce n’est celui qui me doit et ne me paye point? Apprenez donc, gentilhomme indépendant, qu'en 1823, lorsque Ferdinand VII était à Xérès, on lui parla d’un cheval qui m’appartenait et qui, sans doute aucun, était la meilleure bête de toute l’Andalousie. Le roi voulut voir ce cheval, et en eut envie. Cela devait être. On me parla de la chose avec cette idée que je m’empresserais d’offrir mon cheval, et moi, don Judas, j’envoyai dire au roi, au roi absolu, ayant couronne au front, que la bête était au service de son maître. Voilà ce que j’ai fait, moi, en feriezvous autant avec toute votre arrogance?

— Non! répondit l’impertinent, non! car pour agir ainsi, il faut être né vacher, et je suis né gentilhomme. »

Il serait difficile, mon cher Paul, de traduire la sensation, que ce trait de bassesse et d’insolence produisit sur mon oncle,

ce vieillard élevé dans tous ces nobles sentiments monardiiques, généreux, courtois et chevaleresques de la vieille Espagne

Juste répliqua avec impatience :

A quoi, don Judas, puis-je vous être utile? quel conseil attendez-vous? Les lois n’ont rien à voir dans cet échange de gros mots.

— Ce que je viens de rapporter, reprit don Judas, n’est que le préambule; vous allez savoir l'essentiel. Il y a quelques jours j’étais à l’Opéra. On donnait la Somnambule et je m’endormis ; je fns réveillé par des éclats de rire. La toile était baissée; je me levai, on rit plus fort.... e Qu’y a-t-il donc? demandais-je à un de mes voisins , un homme très-grave.

Voyez à votre tête, me répondit-il. » Je portai la main à ma tête, et je saisis.... un énorme bonnet de grenadier I... Sur ce bonnet de papier on avait écrit en gros caractères .

JODAS TADÉO ET NOH ISCARIOTE,

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