‹ Nouvelles andalousesChapitre 19 sur 38 · POUR LA BEAUTÉ DE SES BŒUFS ET DE SES ANES · texte numérisé non relu

POUR LA BEAUTÉ DE SES BŒUFS ET DE SES ANES

Aux stalles ou se contenait; aux premières on dissimulait; on riait bruyamment aux secondes ; c’était le tonnerre tout en haut! Comprenez-vous maintenant ma honte et ma colère? Je pris ce bonnet maudit et je me dirigeai vers la loge de l’alcade; je voulus me plaindre et j’en fus pour mes frais ; peu s’en fallut que l’alcade ne me rit au nez. Mais je suis décidé, coûte que que coûte ; je me ferai rendre justice par les tribunaux; et je viens vous prier de me diriger dans cette affaire.

— Don Judas, fit mon oncle, je vous engage à chercher un avocat plus jeune, qui ait plus de nerf et plus de connaissances; je ne puis, moi, que vous conseiller d’oublier le passé, de ne plus vous exposer à l’avenir....

— Joli conseil 1 interrompit don Judas. Vous avez raison, vous vous faites vieux, don Justo; vous avez bien fait de fermer votre cabinet. Ainsi, vous m’envoyez me promener comme l’a fait ce roquet d’alcade modéré, qui craint de se compromettre avec un républicain. Alcade de rien, alcade modéré, j’ai bien dit, car enfin les modérés, les exaltés, les rép iblici ms et les carli£tes valent autant les uns que les autres: ils

DON JUDAS TADÉO BARBO. 207

tous bons à mettre au même four. Voilà ce qui fait que je n’ai ni opinions ni principes ; je suis fier de le déclarer.

— Je vous ai indiqué, dit mon oncle, le seul moyen raison* nable que je puisse voir pour un homme de votre âge de mettre fin aux vexations d’un jeune fou.

— Très-bien, répliqua don Judas, je sais ce qui me reste à faire. Je couperai le bec et les pattes à cet oiseau de rapine. Je vous jure qu'il ne se divertira plus avec le fils de ma mèrel Pour m’en aller ainsi, ajouta-t-il en prenant son chapeau, c’était bien la peine de venir vous relancer ici au bout du monde, où vous végétez au milieu de vos choux.

LEnRE IV.

Le même au même.

Je réclame aujourd’hui ma part d’intérêt, parce que je souffre, parce que j’ai besoin d’épancher mon cœur dans celui d’un ami. Mon cher Paul, en un seul jour j’ai été le plus heureux et aussi le plus infortuné des hommes.

Mais pour que tu n’ignores rien, laisse-moi te parler d’abord d’une gira à laquelle j'ai assisté.

La gira est en Espagne une de ces parties de plaisir qu’en France vous désignez sous le nom de pique-nique, et pour lesquelles chaque convive apporte son plat.

Traite-moi de puritain selon ton habitude. Je n’en dirai pas moins que ce genre de plaisir me déplaît souverainement.

On avait décidé que nous irions en bateau passer un dimanche à Saint-Juan-d’Alfarache, un petit village qui est tout près d’ici sur le bord du fleuve.

Nous partîmes hier à dix heures du matin. J’étais dans la barque qui portait Casta et sa mère. C’était la dernière. Nous avions à peine démarré, quand don Judas, souillant comme un bœuf, croassant comme un corbeau, se montra sur la rive ; il fallut revenir pour le recevoir.

t C’est que, voyez-vous, criait ü, je m’éiais chargé des dou-

ceurs et le confiseur ne savait comment les expédier à Saint- Juan, et j’ai eu à courir. Allons, maintenant nous y sommes tous. Rame donc , animal amphibie ! Est-ce le mot propre fiscal? Prends garde à ce que je dis, s’il vient quelque retarda | taire comme moi, tu te boucheras les oreilles ! Bonjour, mes ’■ sieurs. Belle Casta, je suis votre serviteur très-humble. Voulez' vous me faire une petite place?

— J’en suis fâchée, répondit Casta, mais, vous le voyez, il n’y a pas moyen de vous asseoir. »

Il est bon de noter que Casta était assise entre sa mère et ton ami.

— Je vois.... je vois.... dit don Judas, que la place est assiégée. Par ici on la défend, par là on l’attaque, ahi ahi ahi Je vais me mettre en face, et je formerai le corps d’observation. )

J’étais volé, mais que faire? avec quel plaisir j’aurais envoyé cet insolent prendre un bain dans la rivière I

Nous abordâmes; les domestiques nous attendaient pour nous conduire à la maison qu’on avait préparée. Elle était petite, en bas était une belle salle à manger; au-dessus, une jolie chambre avec une large terrasse donnant sur le fleuve, une vue magnifique, c Voilà Séville I m’écriai-je, ce nom seul émeut le poêle, l’historien et l’artiste. Voilà Séville avec ses vêtements mauresques, couronnée de sa grandiose et sublime cathédrale qu’on voit au loin, sejnblable à une sultane convertie. Séville, qui se dore de ses souvenirs et qui se parfume de la fleur de ses orangers ! »

Un des jeunes gens qui m’entendit, ajouta en souriant:

c Et qui bientôt n’aura plus que ses souvenirs 1 grâce au vandalisme de nos jours, qui détruit tout ce qui est antique, qui efface toutes les physionomies. On lui a enlevé sa croix àe la Tinaja.... cette vieille et sainte croix, l’ornement de la vieille Alameda.

— Le bel ornement, dit don Judas, l’on a bien fait.

— Vous ignorez, sans doute, que c’était un monument historique contemporain de Pierre le Cruel , répliqua le jeune ^ homme, et que ces monuments sont choses sacrées dans tous les pays. Sous quel autre prétexte a-t-on démoli l’arc phénicien qui tenait à l’Alcazar? et la magnifique Croix de la Cerrajera? etc., etc.

DON JUDAS TADÉO BARBO.

— Bien fait, bien fait, répéta don Judas; cela s’appelle arracher les cheveux blancs. »

Le jeune homme haussa les épaules et poursuivit en regar-' dant Séville :

c Pauvre matrone I reine des deux mondes autrefois ! ancienne gloire de l’Espagne ! La bohémienne t’a maudite, toi la mère des héros: « tu seras le jouet des enfants! » Oui, tu gémis la nuit avec tes rossignols, tu soupires avec tes doux zéphyrs et tu pleures avec tes fontaines.

— Ah! ah! Séville pleure? s’écria don Judas. Ah! oui, par ses conduites !

— Vous n’êtes guère poète, fit Casta, en lui tournant le dos.

— Qu’est-ce que la poésie, dit don Judas ; je donne quatre cuartos à qui pourra me répondre. Le mot est creux et ressemble à l’oiseau phénix, dont chacun parle et que personne n’a vu. »

La chaleur se faisait sentir; les dames entrèrent dans la salle, ôtèrent leurs voiles de tulle noir et se mirent des fleurs dans les cheveux. Casta roula dans ses nattes une branche de lierre et quelques roses ponceau. Ah 1* Paul, qu’elle était belle !

Les convives commencèrent à jouer soit aux cartes, soit au billard. Dort Judas amusait les jeunes filles en faisant une foule de tours. Casta sortit et alla s’asseoir sur un banc de briques établi à l’ombre sur la terrasse. Ce banc était en partie occupé déjà par une dame âgée qui causait affaires avec l'administrateur. Je m’assis à côté de Casta. En cet heureux moment, nous étions séparés de tout l’univers.

« Quelle magnifique vue ! lui dis-je, quel délicieux séjour qu6 Saint-Juan ! Ne trouvez-vous pas, Casta, que les fleurs y on» un parfum particulier et plus enivrant, que les oiseaux y chantent mieux, et que le ciel sourit à l’amour? Mais si tout cela rend le bonheur plus grand, la douleur est aussi plus vive pour celui qui souffre.

— Pourquoi penser à des joies sans bornes, répliqua Cas'a? Pourquoi craindre les chagrins sans consolation? Ne vaut-il pas mieux laisser la vie suivre son cours tranquillement comme fait l’eau de ce fleuve ?

Si j’ai ces pensées, c’est.que pour moi il n’y a point d’alternative. Je ne quitterai cette place que le plus heureux ou le plus malheureux des hommest >

NOUV. ANCÀlOUSEfii 14

Casta sourit; elle effeuilla une rose de passion qu’elle tenait à sa main, elle en goûta le miel, puis me dit:

c Donnez-moi un douro.

— Un douro ! dis-je en le lui donnant. Que voulez-vous faire ?

— Nous allons jouer votre bonheur à pile ou face.

— Casta! Casta! m’écriai-je, feignez- vous de ne pas me comprendre? Craignez-vous de me désespérer par un refus?

— Pile on face, répéta-t-elle en souriant d’un air malin et avec un gracieux sourire.

— Laissez ces airs, je vous en prie! lui dis-je en me levant. »

Casta me retint par une branche de lilas que j’avais à la ipain.

( Vous craignez un refus de ma mère, vous avez tort. Ma pauvre mère n’est point intéressée. *

Je fus sur le point de me jeter à ses genoux. Ces quelques mots si bons, si simples, si naturels, avaient, pour ainsi dire, hxé et éclairé notre situation. Incapable de répondre, je baisai la branche de lilas que sa main avait touchée et qui m’avait un instant retenu auprès d’elle.

, Suppose, mon ami, une salle d’Opéra dans laquelle le public > écoute la divine musique de Rossini dans le plus complet recueillement. Suppose qu’au milieu de cette céleste harmonie le plafond s’écroule avec fracas. Ce que les assistants éprouveraient je l’éprouvai, quand tout à coup la voix rauque de don Judas retentit à mes côtés.

c Mais où donc est la belle Casta, disait-il, elle a perdu à ne pas voir mes meilleurs tours,... mais la voici! — Mademoiselle, tirez une carte.... remarquez-la.... remettez-la dans le jeu. Je mêlerai jusqu’à demain et je retrouverai cette carte entre toutes, seulement parce que vos jolis doigts l’auront touchée. Vous, ami fiscal, abandonnez le poste, je viens vous relever; je m’empare de Casta.... vous vous en êtes assez occupé dans la barque.... à chacun son tour; je suis vieux, mais mes yeux sont Ijeunes.

' — Allons, don Judas, s’écria l’administrateur, heureux d’échapper aux sollicitations de la vieille dame, ne faites pat comme le chien du jardinier qui ne mange plus et qui ne permet pas qu’on mange.

DON JUDAS TADÉO BAREO. 211

— Votre proverbe porte à faux, monsieur l’administrateur, répliqua don Judas, le proverbe dit aussi:

A vieux matou tendre souris.

Un des jeunes gens chargés de l’ordonnance du repas appela don Judas et lui dit:

« Nous allons nous mettre à table.... le majordome me dit que le dessert n’est pas encore arrivé.

— Soyez sans crainte, répliqua don Judas avec un aplomb plein d’arrogance, faites servir, le plutôt sera le mieux, le dessert sera ici quand il le faudra. »

Nous nous mîmes à table. De temps en temps don Judas jetait un regard furtif sur le chemin désert et je l’entendais murmurer : maudits Gallegos !

Le dîner touchait à sa fin ; on servait déjà les fruits, lorsqu’un grand vacarme éclata dans la rue.

e Enfin! enfin! s’écria don Judas, tortues d* diable, Gallegos de l’enfer, entrez-vous?

— Oui, senor, oui, senor, répondirent quatre voix de Galiciens avec cet accent particulier que nous connaissons.

— Entrerez-vous, par tous les saints du ciel, stupides automates? »

Un Galicien, noir dépoussiéré, dégouttant de sueur, allongea sa grosse tête coiffée d’un haut bonnet par la porte entr’ou verte: I C’est que ce que nous portons ne peut passer par là, fit-il. »

Don Judas se leva consterné. Nous nous levâmes aussi, les uns courant aux fenêtres, les autres vers la porte.

C’était un concert général de bruyants éclats de rire , au milieu duquel dominait la voix de don Judas, se disputant avec les Galiciens sur la question de savoir s’il fallait faire entrer tout d’une pièce une tarte monstrueuse, un promontoire de confitures et de sucreries. Figure-toi cinq ou six tartes de grandeurs différentes et superposées de manière à former une pyramide ; cette pyramide kait couronnée d’un nougat incommensurable , sur lequel était juchée une Victoire assez grotesque tenant d'une main une bannière et do l’autre un cœur de sucre rose; ce cœur était transpercé d’une énorme flèche empennée de plumes fournies par une des poules du confiseur.

Les degrés formés par les tartes avaient reçu les divers échantillon» de la boutique. A la base, une rangée do canaris

de grandeur naturelle pleins de dragée* d’ania. Plus haut, des fruits de toute espèce entourés de feuilles de papier, des pas« tilles, des bonbons de toute forme, des bouteilles en sucre transparent et pleines de liqueurs, des paniers garnis de dragées, des fruila caramélisés, des massepains, des meringues, des compotes, une avalanche de friandises entassées comme une armée dans un cbâteau*fort; le tout décoré de drapeaux, de fleurs artificielles de formes et de couleurs indescriptibles. Cette pyramide d'Égypte n’avait pu trouver ni plat ni plateau en proportion avec son volume ; il avait fallu la dresser sur des planches et la faire porter par les quatre Galiciens au moyen de fortes cordes fiitées Ados brancards.

f Quel est la main qui a construit cette baraque, quel est l’âne qui a donné la mesure de cette porte? s'écriait don Judas, exaspéré par ce contre-temps qui détruisait tout l’effet de la surprise qu’il avait ménagée ; il était poussé à bout par une foule de petits drôles qui clterchaienl à s’emparer sans pudeur de tout ce qu’ils pouvaient atteindre malgré les coups de pieds, les coups de poings des Gallegos.

— Il n’y a pas de milieu, disaient les Galiciens, il faut agrandir la porte ou démolir le gâteau. — Veux-tu, méchant pillard, laisser ce drapeau, où je te coupe en deux comme la galette. >

Le gamin fuyait à toute jambe, une poire sous la dent, le drapeau au vent comme un trophée de victoire.

c Enfin, mon maître, quel parti preneE-vous, disait encore un des Gallegos. Il faut que nous rentrions à Séville, nous ne pouvons rester éternellement à cette porte. — Ce petit voleur! il enlève un canari et une rose. Attends un peu, attends, fils de Barrahas, je vais t’apprendre à voler quand tu ne sais pas 'encore faire le signe de la croix I »

Le fils de Barrahas était déjà juché sur uue palissade, il avait colloqué sa rose sur son mauvais chapeau, et il montrait l’oiseau au Galicien en chantant: Quiquirikil * Us me rendront foui s’écriait don Judas en se bouchant les oreilles. Que faire, mon Dieu? que faire? Plutôt que de tout perdre avec ces créatures de l’enfer. Rompez ! Gallegos ; mais donnez-moi d’abord la poupée qui est là-haut, afin que je puisse l’offrir à qui elle est destinée. >

Le Galicien se dressa sur la peinte des pieds, arracha la

DON JUDAS TADÊO BARBO. 213

figurine avec son grand cœur et sa petite bannière, et la remit à Tadéo. Celui-ci, sa caricature à la main, se tourna galamment vers Casta ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur l’étendard qu’il s’écria:

c Qu’est-ce que ceci?... qui a mis cette bannière dans la main de la Victoire? Répondrez-vous, brigands? Vous moquezvous de moi? Vous a-t-on payés pour me jouer ce mauvais tour! On vous a payés! je l’affirme.... Vous vous êtes vendus aux républicains! vous êtes aux ordres de leur chef.... vous conspirez contre moi.... Allez au diable 1 vous n’aurez rienl

Les Galiciens avaient écouté cette furieuse sortie la bouche ouverte, et sans y rien comprendre, sans même en deviner la cause. Mais aux derniers mots, ils se mirent à crier et à se plaindre en chœur d’une façon désespérée.

Les gamins, voyant le promontoire abandonné, redoublèrent leurs attaques avec une telle ardeur, avec de tels cris d’allégresse, que don Judas se prit à crier encore plus fort, et ce fut bientôt comme dans la tour de Babel, nous étions étourdis.

Nous payâmes les Gallegos, nous fîmes entrer le chef-d’œuvre du confiseur, à demi ruiné par le siège qu’il avait soutenu, et le calme se rétablit.

Avant de poursuivre, il faut te dire, mon cher Paul, ce qui avait si vivement irrité don Judas.

Don Judas avait mis son cerveau à la torture pour trouver une inscription galante, spirituelle et expressive à l’adresse de Casta; cette inscription devait être mise sur la bannière en question.

Il se présenta tout gonfié chez le confiseur. Le fils de celui-ci, qui allait à l’école, avait une belle écriture, et, sous la direction de Tadéo, il écrivit cette devise :

Si cela plait à Casta,

C’est tout pour moi.

Cette dédicace, passablement grossière pour tous les autres convives, avait été soustraite très-probablement par Pedro de Torrès, qui l’avait remplacée par celle-ci :

Tu n’as besoin , Tadéo !

, Afin d’affadir Casta,

’ Do tant de douceurs sucrées.

Ta présence suffira.

Le repas fini, nous allâmes nous promener. Je m’empressai

2ik NOUVELLES ANDALOUSES.

d’oiTrir le bras à Casta et noos côtoyâmes la rivière.... Mon Dieu I qui a pu dire que l’olivier est triste! Nous étions là au milieu des rossignols. Nos âmes s’élevaient au ciel avec le parfum des orangers et le chant harmonieux des oiseaux !...

Nous arrivâmes, sans voir le chemin, à la belle ferme de Valparaiso.... où tout est poétique, même le nom. L’habitation domine le coteau ; d’un côté une forêt d’orangers, et de l’autre un jardin, qui s’élève comme une véritable étagère de fleurs. Divers sentiers conduisent à une grotte où sourd une fontaine qui semble avoir cherché là le silence et la fraîcheur.

On y entra pour boire. Casta et moi nous restâmes les derniers. Nous allions sortir, quand la voix très-peu harmonieuse de don Judas nous fit reculer. Sans réflexion, spontanément, nous nous cachâmes derrière un massif de verdure.

Don Judas donnait le bras à une dame.

c Vous êtes plus aveugle que la nuit, dona Monica, si vous ne voyez pas ce que tout le monde constate, c’est que ce petit fiscal est amoureux de votre fille, et que celle-ci lui témoigne une préférence marquée.

— Et quand cela serait? répliqua la dame; Xavier Baréa est un excellent jeune homme qu’on estime, un jeune homme....

— Qui n’a d'autre valeur, madame, que celui de porter des vêtements taillés par Utrilla, des bottes vernies de l’Aragonais, et d’être sanglé comme une mule. Il n’a que sa place, c'est-à-dire un traitement de huit mille réaux environ. Il l’a obtenu parce qu’il a un beau-frère aux Cortès, et il le perdra quand le beau-frère ne sera plus député. Un bon parti, ma foi, pour la petite Casta !

— Mais, monsieur, reprit dona Monica, Xavier a du talent, du mérite....

— Le mérite I le mérite ! s’écria don Judas; qu’il envoie cette

denrée au marché 1 11 en retirera ce que cet insolent Torrèa pourrait retirer lui-méme de ses vieux parchemins. i

— Il a de belles relations à Madrid, reprit dona Monica; à

Séville, il a un oncle riche.... '

— Riche? comme on l’est à Séville, comme au pays des aveugles celui qui n’a qu’un œil est roi. Votre fille n’est qu’une enfant, seûora, elle ne connaît pas le monde, elle ne sait pas se conduire. 11 faut que vous sachiez chasser pour elle

DON JUDAS TADÉO BARBO 215

ces moucherons qui, comme la pluie de la Saint-Jean, ôtent le vin et ne donnent pas de pain. »

Ils passèrent.

J’étais indigné, furieux ; Casta riait aux éclats.

( Je ferai voir à cet impertinent....

— Que gagnerez-vous à cela, interrompit Casta? nouj vendre, laisser voir que nous avons entendu ! Quelle satisfaction, d’ailleurs, demander à un homme à cheveux blancs.

— Il abuse de ce privilège. Il vous aime, il vous poursuit, il est constamment sur vos pas; et quand on aime comme je vous aime, Casta, on est jalou^t....

— De don Judas? fit-elle en riant et en battant des mains :

— Oui, Casta, répondis-je ; même de don Judas.

— A merveille, continua-t-elle, en riant toujours, vous éclipsez Othello, comme le soleil éclipse la lune.

— Je suis à plaindre. Casta, vous ne comprenez pas ma position. Savez-vous qu’il est moins cruel de congédier un amoureux que de le retenir pour le tourmenter?

— Allons 1 Xavier, ne prenez pas le ton tragique : je l’ai en horreur. Je vous promets d’éloigner, non ce moucheron, mais celte grosse mouche.

— Bien sûr? Ayez un peu de charité 1 Ne me trompez pas 1

— Ayez vous-même un peu do foi 1 »

En disant ces mots, Casta se mit à courir pour retrouver sa mère.

Je me promenai seul pendant quelques minutes, afin de retrouver un pou de calme. Quand je revins à Yalparaiso, tout le monde était sur la terrasse en face de la maison.

Casta était assise sur un banc auprès de sa mère ; elle m’a raconté plus tard l’entretien qui s’était engagé entre elles. Le voici à peu près :

Dès que sa mère l’avait vue venir, elle l'avait invitée à s’ascoir auprès d’elle.

- « Mon Dieul mère, quelle tendresse subite I

— Ce n’est pas cela, mademoiselle l Depuis que nous sommes à Séville, vous manquez aux convenances, vous prenez des libertés trop grandes, et cola no me convient pas, pas plus que de vous voir donner le bras à Xavier Baréa et causer avec lui.

— Jésus I ma mère, et pourquoi?

— Parce que ce jeune homme est trop familier avec toi ; on en fait la remarque, et cela peut te nuire.

— Quel préjudice pourraient me causer les préférences de Xavier?

— On n’accepte pas des relations qui ne conviennent pas,

— Et pourquoi ne conviennent-elles pas?... Ah ! c’est peutêtre parce que Xavier n’est pas riche? qu importe?

— Tu parles comme une enfant. Lis la comédie de Gorostiza : Avec toi du pain et des oignons.

— Chère petite mère, c’est quelque mère avare qui a prié l’auteur d’écrire cette comédie.

— Ne sois pas enfant, Casta. Un excellent parti se présente pour toi, et j’espère tu sauras apprécier les faveurs que Dieu nous accorde dans notre triste situation.

— Un parti brillant, dites-vous?

— Oui, ma fille, tu vivras grandement, tu auras une voiture, et on te dote de 50 000 douros.

— Jésus! interrompit Casta de son petit air moqueur, et d’où peut me venir ce merveilleux prétendant?

— C’est don Judas Tadéo Barbo.

Casta fit un éclat de rire si violent, si spontané, que la mère, voyant don Tadéo s’approcher, dit à sa fille :

« Casta, modère ce rire déplacé. »

Vains efforts, Casta ne pouvait pas se contenir.

( Enfant mal élevée! murmura dona Monica toute mortifiée. *

Le soleil était près de se coucher, et comme le crépuscule dure peu dans ce pays, nous reprîmes le chemin de Saint- Juan, où on devait danser quelques heures.

Casta prit le bras de sa mère; don Judas offrit de se placer entre la mère et la fille.

< Non, monsieur, dit Casta, non.

— Et pourquoi pas? demanda Tadéo.

I — Parce que vous auriez l’air d’une cruche à deux anses.

Don Judas dut se contenter du bras de dona Monica. Je les suivis à une petite distance.

Casta laissa tomber son ombrelle, son mouchoir, son bouquet, afin de me procurer le plaisir de les ramasser. Elle cueillait des rameaux d’olivier, les gardait un instant, et me les envoyait ensuite comme des messagers de paix et de bon accord ?

DON JUDAS TADËO BARBO. 217

Elle refusa de danser et s’assit près d’une fenêtre fermée par une persienne. Je courus au jardin et je me blottis contre la pejsienne de manière à la voir et à lui parkff sans être vu Par malheur don Judas vint s’asseoir à côté d’elle.

La mère ne tarda pas à s’endormir.

« Il paraît, dit Barbo, que la proposition que j’ai faite à votre mère, et que celle-ci vous a communiquée, je crois, a excité votre hilarité.

— ün peu, répondit Casta.

— Est-il donc bien étrange, demanda le vieux prétendant, que je cherche à devenir votre mari et à vous rendre une des femmes les plus riches, les plus heureuses de l’Andalousie.

— Certainement oui, dit-elle.

— Mille grâces pour la franchise. Me direz-vous pourquoi c’est risible.

— Par cette seule raison que vous pourriez être mon père ou mon aïeul.

— Ce qui signifie, dit don Judas avec un petit rire sardonique, que je suis trop vieux.

— Il se peut que vous ne soyez pas trop vieux, mais je suis trop jeune. Le jour où une jeune fille épouse un vieux garçon est un jour de fête solennelle aux enfers. Ce jour-là les démons de la discorde sont vêtus de satin rose.

— Cela veut dire que vous me refusez?

— C’est clair, don Judas.

— Castita, laissez-moi vous dire un conte : je crois que vous ne l’oublierez de votre vie.

On avait dit à un pauvre Galicien que, pour faire fortune, il devait aller au Mexique, un pays où il y a tant de piastres toutes frappées qu’il suffit de se baisser pour en prendre. Mon Galicien se mit en route plein d’espérance et d’illusions. Dès qu’il eut débarqué, le hasard lui fit trouver une piastre sur lu port. Mais la repoussant du pied, il dit avec dédain : c Vous commencez à me poursuivre I » Il continua son chemin, et n’eu trouva pas d’autres. — Me comprenez-vous, Castita?

— Je comprends, répliqua la jeune tille, que je suis le Galicien et que vous êtes la piastre. C’est bien, mais je vous répondrai que" je n’irai jamais en Amérique pour y chercher des onces. Si j’y allais, ce serait pour vivre avec les fleurs, avec les bois, les fleuves et cette belle nature.

— Ta 1 ta ! ta I s’écria don Judas ; quel enfilade de mots I Seriez-vous poète comme ces autres...?

^ — Par le cœur, répondit Casta; puis, comme inspirée par

une pensée subite, elle ajouta ; Oui, oui, oui, je suis poète; mais ne le dites à personne ; je ne veux pas qu’on me connaisse avant l’heure du triomphe. J’ai déjà fait imprimer quelques ouvrages, mais en empruntant le nom do mes amis. C’est ainsi, par exemple, que les poésies de Martinez de La Rosa sont de moi et non pas de lui. >

Une stupide épouvante se peignait sur la figure de don Judas.

« Vous avez composé des ouvrages? exclama- t-il. Vous avez imprimé des livres?

— J’ai aussi travaillé pour le théâtre. Mes œuvres dramatiques ont été goûtées et fort applaudies. Le répertoire moderne en compte peu de meilleures. Les Divertissements d’un prisonnier, qu’on attribue au duc de Rivas, ne sont pas de lui mais de moi.

— Un bas bleu ! Ave Maria! une femme qui écrit et qui imprime. Le péché n’est pas véniel, tant s’en faut. Savez-vous, Castita, que c'est blesser les lois de la nature, et qu’une femme qui met un livre au jour, c’est comme un homme qui mettrait au monde un enfant. Qui l’aurait cru, en vous voyant si jeune et si jolie 1 Une femme qui écrit doit nécessairement être vieille, laide et décrépite.

— Ce sont des préventions, don Judas. Croyez-moi, le génie n’a pas de sexe, Buffon l’a dit, le père Masdeu l’a répété. »

Don Judas fit un geste comme pour se boucher les oreilles.

« Écoutez, poursuivit Casta, écoulez.... connaissez-vous mon Tell?

— Miguel? Quel Miguel? Le mesureur?

— Non, mon Tell, mon roman historique, mon chefd’œuvre.

— Je ne lis jamais, reprit don Judas; cela fatigue la vue.

— Écoutez donc ce fragment et admirez mon érudition.

— Je suis comme Napoléon le Grand. Napoléon n’admirait chez les femmes que leur fécondité, répliqua don Judas sentencieusement.

— Comme vous appréciez vous-même vos vaches et vos poulinières, poursuivit Casta; mais écoutez cet extrait de mon œuvre. »

DON JUDAS TADÊO BARBO. 219

Casta voulait l’irriter, l’ahurir, le mettre hors de lui et l'obliger à quitter la place.

«Guillaume Tell était un noble montagnard écossais qui ^ refusa de saluer le chapeau de castor que le général anglais 'Marborough fît clouer à un pieu à cette fîn. De ce refus naquit la guerre de trente ans, dans laquelle mon héros fut vainqueur et proclamé roi d’Angleterre sous le nom de Guillaume le ^ Conquérant; mais il souilla ses lauriers en faisant décapiter sa femme, la belle Anne de Bolen. Pour expier ce crime, il envoya en Palestine son fîls Richard Cœur de Lion. Au retour de la croisade, Richard fut empoisonné pour sa dévotion à Luther, Calvin, Voltaire et Rousseau, qui formaient, en France, le directoire révolutionnaire dont la première sentence fut la condamnation et l'exécution du saint roi Louis XVI. Ce fut alors que, pour épargner à l’Espagne de semblables atrocités, Pierre le Cruel établit l’inquisition. De là lui vint son surnom. »

Rien n’est plus comique, mon cher Paul, que l’aplomb, le sérieux de Casta égrenant cette kyrielle de bêtises. La pauvre enfant, en prenant au hasard des noms et des faits historiques dans l’ordre où les présentait un souvenir d’opéra, le feuilleton d’un journal, un sermon ou un livre d’histoire, savait bien que sa relation était inexacte, mais elle ne soupçonnait pas l’énorniilé des anachronismes.

Don Judas resta ébahi, non pas de ces folies, mais de la profonde érudition de Casta.

c Je vois très-bien, mademoiselle, lui dit-il, qu’il n’y a qu’un des sept sages de la Grèce qui puisse prétendre à l’honneur d’être époux. Que dirait Xavier Baréa, reprit-il en baissant la voix, s’il connaissait ce ridicule ?

' — 11 ne se posséderait plus! Il m’adorerait, répondit Castaj car il aime les arts comme tout homme de goût. Je lui ai entendu dire que Thémis est la dixième muse. »

En entendant Casta m’attribuer une proposition si étrange, il me fut impossible de retenir un éclat de rire.

« Il me semble qu’on rit dans le jardin? remarqua don Judas.

— On rit de tous les côtés, répondit Casta; au milieu de celte foule joyeuse il n’y a que nous qui soyons sans gaieté. On va dire que ma conversation vous déplaît. »

Doua Monica se réMèilla et sourit gracieusement en voyant sa fille causer avec don Judas.

On donna le signal du retour.

Casta , enveloppée de châles, fut obligée de se placer dans la nacelle entre sa mère et don Judas.

La lune éclairait de ses tristes lueurs ces parages que le soleil avait illuminés le matin de ses plus brillants rayons. La musique, qui était en arrière dans la dernière barque, semblait n’être plus qu’un souvenir.

( Casta, dis-je en passant, pendant que don Judas allumait sa cigarette avant de s’embarquer, je garde la foi I

— Et l’espérance, » me répondit-elle.

Ainsi se termina cette journée si heureusement commencée. Tu peux envier mon sort et en môme temps compatir à mes souffrances.

Page 1