LETTRE V
Le même au même.
Mon domestique est venu me dire qu’un
huissier était en bas pour m’inviter de la part du juge à me rendre au tribunal.
Quand j’arrivai, le juge me, dit : c Avez-vous connaissance d’une arrestation qui a été faite hier à la suite d’une dénonciation que j’ai reçue. Vous connaissez probablement les personnes qui y figurent. L’accusé est un jeune homme de Xérès nommé Pedro de Torrès, il a une mauvaise réputation et il a déjà été renvoyé de Madrid ; le délateur est don Judas Tadéo Barbo, cultivateur de Xérès, homme recommandable et riche. »
Je fus indigné.
« Métiez-vous, monsieur le juge, lui dis-je, de cette délation faite dans on bas esprit de vengeance et par un homme qui est trop nul pour avoir une seule idée ni un seul principe en politique. Don Pedro de Torrès appartient à une des premières familles de Xérès. Je le crois fou mais peu dangereux.
— Cependant, reprit le juge, l’accusation est explicite. Pedro de Torrès ne se contente pas de tenir les discours les
DON JUDAS TADËO BARBO. 221
plus subversifs et les plus incendiaires dans les cafés et autres établissements publics, mais encore il tient chez lui un club ou réunion révolutionnaire. Que le mal se fasse par méchanceté ou par folie, mon devoir n’en est pas moins de l’empêcher. »
En cet instant comparut Pedro de Torrès. Le juge avait également fait mander don Judas.
La physionomie de ces deux hommes était la môme que toujours.
La bassesse de son action np diminuait en rien la sotte impudence de don Judas, de même que sa situation critique n’ôtait rien à Pedro de Torrès de sa stupide arrogance, ni de son calme imperturbable et dédaigneux.
« Quelle volonté despotique et arbitraire, dit-il au juge, m’a fait arrêter? Sommes-nous arrivés au despotisme musulman ou moscovite?
— Jeune homme, dit le juge, vous êtes ici non pour interroger mais pour subir qn interrogatoire autorisé par les lois' en vigueur et par la constitution qui nous régit. Je vous requiers de répondre aux charges qui pèsent sur vous, et d’expliquer les faits dont monsieur a été témoin. >
Le juge désigna don Judas.
Je voudrais pouvoir te peindre le regard de fier dédain que Pedro de Torrès laissa tomber sur don Judas.
Celui-ci n’en fut pas troublé.
c Et que dit cet homme, t demanda Torrès.
En entendant cette expression don Judas tressaillit d’indignation.
c Monsieur dit, continua le juge, que vous ameutez contre le pouvoir établi tous les vauriens, les hommes perdus et les' vagabonds que vous rencontrez , en disant que le règne de l’égalité est arrivé, qu’ils valent autant et plus que ceux qui les gouvernent, que, par conséquent, ils ne doivent pas obéir mais se mettre à la place de ceux ci, afin que chacun ait son tour.
— Il est certain, dit Pedro de Torrès, que je l’ai dit, je ne le nie pas et jamais Je n’ai menti. Mes sympathies sont pour le peuple, comme celles de Fourrier, de Proudhon et d’autres grands hommes, je m’en fais gloire. Et si quelque chose ou quelqu’un pouvait me convaincre que le peuple ne doit pas
sortir de sa place, ce serait cet homme, et il désigna don Judas en faisant un mouvement d’épaule.
— Que voulez-vous dire par là? demanda don Judas tremblant de colère.
— Je veux dire, répondit de Torrès sans perdre son calme, que la sphère dans laquelle vous êtes né vous convient mieux que celle dans laquelle vous vous êtes introduit.
— Que signifie cela, bégaya don Judas suffoqué par la rage.
1 — Cela signifie, continua Pedro de Toriès avec le même
calme, que votre père, qui était un homme de rien, ne parla jamais au mien que debout et le chapeau à la main, et que vous, qui vous êtes hissé sur vos sacs d’écus, vous osez être le délateur de son fils.
— Monsieur, répondit don Judas violet de colère, je prévois à votre conduite et à la mienne que vos fils parleront aux miens comme vous dites de mon père au vôtre.
— Mes fils, dit Pedro de Torrès, auront toujours assez de sang noble dans les veines et de sentiments d'indépendance dans l’âme pour parler à la reine assis et le front levé. Comment voulez-vous qu’ils s’humilient devant un Barbo?>
Le juge intervint, et Pedro de Torrès, convaincu des faits qui lui étaient imputés, reçut ordre de quitter Séville et de se rendre à Huelva.
Don Judas l’attendait à la sortie :
t Bon voyage, lui dit-il avec ironie, et vent en poupe, Seigneur de Torrès. Un citoyen du globe n’est exilé nulle part, et sa patrie est partout.
— Jusqu’au revoir don Judas, cette fois Iscariote et non Tadéo, répondit Pedro de Torrès sans s’émouvoir, vous pourrez faire valoir cet autre service pour que notre équitable gouvernement vous décerne une seconde croix. »
DON JUDAS TADËO BARBO.