‹ Nouvelles andalousesChapitre 21 sur 38 · LEHRE VI · texte numérisé non relu

LEHRE VI

Le même au même.

Il m’est impossible de causer avec Casta tous les soirs ; du moins je passe réf^ulièrement à la chute du jour dans la rue qu’elle habite. Elle se tient au rez-de-chaussée et s’assied derrière la persienne. En passant je glisse à travers les lames une lettre roulée comme une cigarette, en même temps elle en laisse tomber une que je retiens au vol.

Il y a quelques jours, j’introduisis ma lettre par la persienne comme toujours ; mais ce fut vainement que je cherchai celle de Casta. Gomme elle ne peut écrire librement je me persuadai que je n’avais pas de lettre, et je m’éloignai sans faire attention à un gamin accroupi près de la fenêtre et qui se mit à courir comme le vent.

Une heure plus tard, j’allai à la réunion. J’étais abattu autant de ce que Casta ne m’avait pas écrit, que parce que don Judas mettait dans ses poursuites une persistance sans nom.

Je ne sais si le rôle de bas-bleu dont Casta s’est affublée n’a pu vaincre cette inclination obstinée, ou bien s’il persiste par amour-propre ou pour le plaisir de mal faire. Toujours est-il qu’il la poursuit comme son ombre, sans se laisser décourager par ses dédains et sans se désister de ses prétentions.

Je me tenais sur le balcon afin de jouir à la fois du sHence et de la fraîcheur.

Casta trouva un prétexte pour se rapprocher de moi. Elle cherchait sur son piano une chansonnette andalouse fort à la mode : la Veste de velours, et, tout en fouillant dans ses cahiers de musique, elle dit à voix basse sans me regarder :

« Ma lettre?

— Je ne l’ai pas trouvée.

— Mon Dieu, je l’ai jetée comme toujours.

— Je cours la chercher.

— Attendez que je ne sois plus là. ■

Don Judas entrait en ce moment. Il était triomphant comme

' un général romain, renversant les sièges, marchant sur les pattes du chien de la maîtresse de la maison, heurtant les personnes qui se trouvaient sur son chemin. 11 alla vers l’administrateur, lui remit un papier déplié, et j’entendis qu’il en demandait la lecture à haute voix.

— Je parie, s’écria M..., que c’est le programme de q,uelque fête à San Lucar, à Cadix ou au Puerto, et vos taureaux y sont portés au troisième ciel; est-ce cela? Voyons.

L’administrateur lut, au milieu du plus profond silence :

« Quand on aime avec constance, on sait souffrir avec fermeté. Nous sommes jeunes, nous avons une éternité devant nous, attendons I L’attente est douce quand il s’agit du bonheur. J’ai élevé un rosier qui m’a longtemps fait désirer ses roses; quel plaisir j'avais à le soigner, à l’arroser, à le mettre au soleil I Au nom de Dieu cesse de craindre ce vieux, ce méchantl... (11 y a ici une initiale). 11 m’inspire du dégoût, et autant d’horreur qu’ün crapaud. Ma mère se détrompera bientôt ; l’or a pu l’éblouir, mais il ne saurait la séduire. Ma bonne mère ne désire que mon bonheur! et ce bonheur, toi seul tu peux me le donner. »

Tu reconnais la lettre de Casta, celle que je n’avais pu trouver et qui avait été enlevée par ce gamin aposté sans nul doute par don Judas. Pendant cette lecture, Casta, réfugiée auprès de sa mère, pouvait à peine retenir les larmes qui envahissaient ses paupièresfc Je sentais le froid de la pâleur s’emparer de mon visage; je déchirais mon mouchoir..., que faire? Les circonstances me liaient les mains et m’imposaient le devoir de me taire.

Quant à don Judas, je te laisse le soin de graduer les sensations qui se succédèrent en son esprit, lorsqu’au milieu de l’ignoble plaisir d’une basse vengeance il entendit l’adminis- . traleur lire le paragraphe qui s’adressait à lui.

Bien que personne n’eût été nommé, les sourires sardonique.9 et les regards quedon Judas adressaitdu côté de Casta devaient suffire pour éclairer tout le monde. En entendant le mot de J vieux, Bdrbo cessa de rire ; à l’épithète de grossier, il ouvrit ^ de grands yeux ; et quand il s’entendit comparer à un crapaud, il cria malgré lui : » Quelle effrontée. »

Un murmure confus de rires succéda au silence forcé qui régnait. Les dames portèrent leurs mouchoirs aux lèvres. Duna

DOtï JUDAS TADÉO BARBO. 225

Monica, qui commençait à comprendre, jetait sur sa fille des regards menaçants.

€ Rendez-moi ce papier 1 dit don Judas furieux. '

I — Non, répliqua l’administrateur en approchant la lettre j 'une bougie dont la flamme la consuma en un instant. Il y a des noms, et bien qu’ils me soient inconnus, quelqu’un pourrait les reconnaître. Sincères et exaltés comme la jeunesse, ces doux épanchements du cœur ont besoin du secret, comme la violette a besoin de l’ombre. Us doivent être respectés comme l’innocence.

— Oh! oh I s’écria don Judas, c’est qu’il n’y a pas seulement là de doux épanchements du cœur, comme vous dites, il y a aussi quelques effronteries qui, dans mon opinion, n’ont pas le langage de l’innocence.

— Raison de plus, répliqua l’administrateur, pour qu’on ne sache pas à qui cela s’adresse. Croyez bien, monsieur Barbo, que je regrette la précipitation que j’ai mise à lire une lettre dont le secret ne nous appartenait pas. J’ai pris pour une plaisanterie ce qui était une honteuse indiscrétion. Je serais heureux si je pouvais exprimer mes regrets et faire agréer mes excuses aux personnes intéressées de la part involontaire que j’ai prise à celte honteuse affaire. »

J’étais hors de moi ! longtemps j’avais contenu mon indignation contre cet homme odieux. La publicité donnée à scs machinations m’autorisait enfin à donner une libre issue à mes ressentiments.

J’attendis don Judas à la sortie.

« Monsieur, lui dis-je, vous saviez qui a écrit la lettre, vous saviez à qui cette lettre était adressée ? »

Don Judas regarda à droite et à gaucho, et personne n’apparaissant, il se mit à trembler comme une feuille de saule. 11 chercha enfin à s’excuser, il ne savait* pas quel était l’auteur de la lettre.

« Remerciez Dieu, repris-je en le secouant par l’épaule, de ce que je suis assez modéré, assez gentilhomme pour ne pas briser ma canne sur les épaules d’un homme trop vieux pour pouvoir, trop stupide’ pour savoir, et trop lâche pour se défendre. Apprenez néanmoins que cette modération disparaîtra le jour même où je saurai que Mlle Gasta aura éprouvé la moindre contrariété de votre part.

Nquv. ANDALOUSES. )5

— Ne craignez rien, monsieur; il n’y a pas de danger, don Xavier.... Je pars demain matin pour Xérès. Vous devez bien comprendre que je renonce pour toujours à la main d’une jeune personne qui m’appelle crapaud. »

Le jour suivant, le seigneur Barbo partit par le vapeur fe Rapide. Je souhaitai que le navire fût digne de son nom , et qu’il ne fît escale qu’aux antipodes.

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