DON JUDAS TADÉO BARDO
la religion, qui nous donne la bénédiction nuptiale, lui imprime une tendresse qui puriQe le cœur et double ses forces.
Tu vas dire que je suis enthousiaste du mariage, parce que j’aime Casta ; c’est possible. 11 est certain que si Casta m’était donnée comme maîtresse, je la refuserais. Ce n’est qu’en lui donnant le titre d’épouse, en en faisant ma compagne devant Dieu et devant les hommes, que j’oserais la presser sur mon cœur et croire qu’elle est à moi.
LETTRE Vm. .
Le même au même.
Cadix.
Je ne pouvais vivre sans elle, je souffrais trop, mon cher Paul; j’ai demandé un congé de quinze jours, et me voilà à Cadix depuis une semaine.
Viens voir, mon ami, cette masse de pierre blanche immobile au milieu de cette masse d’eau bleue toujours en mouvement. Les habitants de Cadix peuvent dire que leur ville n’est qu’un sépulcre blanchi, on pourra leur répondre qu’elle renaît de ses cendres comme le phénix. Cadix a une physionomie particulière et d’un attrait infini. Sous son élégance étrangère, on reconnaît la grâce andalouse, la grâce et la vivacité méridionale. Joyeuse comme le ciel qui la couvre , active comme la mer qui l’entoure, brillante comme le soleil qui l’éclaire, animée comme une femme du monde, plaisante comme une jeune fille riche et jolie , personne ne sait mieux orner de fleurs et d’or le caducée de Mercure.
J’ai passé deux jours sans pouvoir rencontrer Casta. Promenades, théâtres, bains, tout était vide pour moi. Le troisième jour enfin, un ami à qui j’étais recommandé me conduisit au Casino. J’étais abattu, inquiet, aigri. Mesure sur cette échelle le plaisir que j’éprouve en apercevant tout à coup don Judas I Je voulais m’éloigner, fuir bien vite, mais je pensai aussitôt qu’un homme traité comme j’avais traité celui-là, quelle que fût d’ailleurs son effronterie, n’oserait pas m’aborder ; que je
devais continuer à aller devant moi. Je me trompais. Dès qu’il m’aperçut, il se mita crier ; * Vous, vous ici! et depuis quand cher fiscal? AhI j’y suis : la corde suit le seau ; là où est le roi est la cour.... mais il convient que vous sachiez, mon petit, que les morts et les absents n’ont pas d’amis; que l’absence est la mère du désenchantement. La belle Gasta a un autre prétendu, et celui-ci est, je vous le jure, une bouchée de cardinal ; nous devons lui céder le pas, car il est riche comme votre serviteur, jeune et bien tourné comme vous. Son pantalon toutefois est mieux tendu. Je parie tout ce qu’on voudra que ses bretelles sont en cuir de Russie. Ses bottes sont autrement bien vernies que les vôtres; ses cheveux sont mieux bouclés; sa raie est mieux faite; et ses moustaches (je n’aime pas ce genre de moustaches), il faut convenir néanmoins qu’elles sont mieux cirées que les vôtres. Il est fils d’un Péruvien qui exploite des mines d’or à Quito; il a dans les banques plus d’argent qùe vous n’en avez vu réuni.... Ainsi, moucher petit fiscal, imitez-moi, faites demi-tour à droite et retournez à Séville faire des réquisitoires. »
Que faire et que dire, mon cher Paul, à ce grossier personnage qui me craint trop pour que je puisse lui supposer l’intention de m’insulter, et qui me disait de telles monstruosités en riant, sans y attacher la moindre importance? La colère m’étouffait. « Monsieur, lui dis-je, faites de votre côté demi-tour à gauche et laissez-moi en paix I
— Ne vous fâchez pas, fiscal susceptible. Tel que vous me voyez, je crois vous rendre service, car, en somme, on est toujours bien aise de savoir sur quel terrain on marche. Un homme prévenu n’est jamais vaincu ; celui qui t’aime te dira la vérité. Carambal cher fiscal, futur régent de Séville, vous êtes constamment sur vos échasses , et si haut qu'il est irhpossible de vous parler! Avez-vous hérité, par hasard, de cent mille douros ? Comme vous êtes peu reconnaissant ! On a raisou de dire que l’enfer est pavé d’ingrats.
— On dit aussi qu’il est pavé de bonnes intentions. Don Judas, brisons là. ,
— Encore un mot , et ne le prenez pas par le mauvais côté, au nom du ciel, car vous ne regretterez pas de l’avoir entendu. Je no suppose pas que doua Mijaurée épouse son nouveau page. P.^pa Million n’acciqilera pas pour bru la fille d’un intendant
DON JUDAS TADÉO BARPO.
quelconque. Je parierais mes oreilles qu’il a déjà l’œil sur une grandesse d’Espagne ; parce que , voyez-vous , ces Américains étouffent de vanité. La petite Casta aura beau faire, elle se trouvera, comme la fiancée de Rota, vêtue pour la noce, mais sans épouseur, ou comme ce Gallego qui, voulant s’asseoir sur deux chaises, tomba entre les deux. Ah I nous rirons fiscal ; nous rirons à mort.... Ah! ahl oh! oh! »
Je crois que je me serais jeté sur le misérable et que je l’aurais mis en morceaux; mais tout d’un coup il se retourna vers quelques jeunes gens qui discutaient autour d’une table :
« Vous dites, messieurs, que les poésies de Martinez de La Rosa sont....
— Lyriques, répondit un des jeunes gens.
— Je ne suis pas de cet avis, répliqua don Judas.
— Que sont-elles donc? dit un autre individu fort étonné de la contradiction.
— Elles sont d’un autre.
— D’un autre! exclamèrent tous les assistants.
— Oui, messieurs, je le sais de bonne part, et pour que vous compreniez bien les ridicules prétentions de ces ccrivassiers qui se disent les fils des Muses, laissez-moi vous apprendre que ces poésies si vantées, si incomparables, sont l’œuvre d’une petite fille de dix-sept ans qui ne sait même pas où elle a le nez.
— Avez-vous perdu la tête? lui dit quelqu’un.
— Je suis bien certain du fait. Il y a deux jours, j’étais chez un ami de votre grand poète ; je vis sur la table le volume en question, et j’écrivis bien net et bien gros sous le litre : qu’il n’était pas de Martinez. >
On rit, on grinça des dents; quelques-uns, trompés par l’a.ssurance de don Judas, furent assez naïfs pour se ranger de son côté.
Je ne sais comment aurait fini la dispute si un individu qui connaissait don Judas ne fût venu l’interrompre en disant:
1 c Don Judas, on est venu vous demander ici.
— Moi? fit don Judas.
— Oui, un jeune homme pâle, maigre, portant toute sa barbe. Je crois qu’il arrive de Huelva. »
Les traits de don Judas se décomposèrent; son visage s’al-
longea, ses yeux s’arrondirent comme des boules. Tu as compris comme lui qu’on lui annonçait Pedro de Torrès.
« Ayez la bonté do dire à ce jeune homme, Qt Tadéo en prenant son chapeau, que je suis parti pour le Puerto où j’ai à livrer huit taureaux pour les prochaines courses.
— C’est plutôt quelque jolie fille qui vous attend, dirent en riant quelques individus qui connaissaient sa manie.
— C’est possible, riposta don Judas en gagnant la porte ; on est vieux, mais les yeux sont jeunes.... Au revoir, messieurs. >
Débarrassé de ce lourd fardeau, je pris un siège. J’avais la tête et le cœur torturés. Je n’avais pas voulu profaner le nom de Casta en m’informant d’elle ; le ressentiment me fit passer sur les convenances ; je voulais la voir avant de partir. Je voulais lui dire : < Casta, je souhaite que l’homme préféré vous aime mieux que l’homme trompé. >
Je demandai en conséquence à mon ami s’il connaissait ces dames.
c Sans doute , répliqua-t-il ; elles sont très-liées avec ma sœur qui est l’amie de la sœur de dona Monica, chez qui elles demeurent.
— Ainsi, vous les voyez quelquefois?
— Presque tous les soirs nous nous promenons à l’Alameda. >
(Et moi qui attendais au théâtre!)
J’invitai mon ami à souper au Casino, afin de ne pas le quitter et d’avoir un prétexte pour l’accompagner à l’Alameda.
A huit heures nous y étions.
Tu ne saurais croire , mon cher Paul , combien cette promenade est enchanteresse par une nuit d’été, quand les étoiles brillent au ciel et les femmes sur la terre; quand la brise pure et fraîche de la mer nous caresse le front comme le baiser d'une mère ; quand les vagues dorées par la lune, sous leur écume d’argent, semblent courir les unes après les autres entre les rochers, comme d’alertes bambins autour de leurs bonnes; quand le jour se tait pour écouter les voix si douces de la nuit ; quand on retrouve la femme aimée, tendre, fidèle et courageuse.... Alors, mon ami, l’Alameda est le paradis terrestre!
Le Barbo a menti. Casta ne prête pas l'oreille au millionnaire qui la recherche. Il est certain que sa mère désire qu’elle ne repousse pas ce jeune homme, qui est du reste fort beau gar-